Mon intention, pour le moment, était tout bonnement d'aller passer une

heure avec vous, et Lina était tentée d'en être; je lui aurais montré

Rouen, et puis nous eussions été t'embrasser, pour revenir le soir à

Paris; car la chère petite a toujours l'oreille et le coeur au guet

quand elle est séparée d'Aurore, et ses jours de vacances lui sont

comptés par une inquiétude continuelle que je comprends bien. Nous irons

donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j'irai

seule plus tard quand le coeur t'en dira, et, si tu vas dans le Midi,

je remettrai jusqu'à ce que tout s'arrange sans entraver en quoi que ce

soit les projets de ta mère ou les tiens. Je suis très libre, moi. Donc,

ne t'inquiète pas, et arrange ton été sans te préoccuper de moi.

J'ai trente-six projets aussi; mais je ne m'attache à aucun; ce qui

m'amuse, c'est ce qui me prend et m'emmène à l'improviste. Il en est

du voyage comme du roman: ce qui passe est ce qui commande. Seulement,

quand on est à Paris, Rouen n'est pas un voyage, et je serai toujours à

même, quand je serai là, de répondre à ton appel. Je me fais un peu de

remords de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m'ennuie

jamais de flâner, et que tu pourrais laisser des heures entières sous

un arbre, ou devant deux bûches allumées avec la certitude que j'y

trouverai quelque chose d'intéressant. Je sais si bien vivre _hors de

moi!_ ça n'a pas toujours été comme ça. J'ai été jeune aussi et sujette

aux indigestions. C'est fini!

Depuis que j'ai mis le nez dans la vraie nature, j'ai trouvé là un

ordre, une suite, une placidité de révolutions qui manquent à l'homme,

mais que l'homme peut, jusqu'à un certain point, s'assimiler, quand il

n'est pas trop directement aux prises avec les difficultés de la vie qui

lui est propre. Quand ces difficultés reviennent, il faut bien qu'il

s'efforce d'y parer; mais, s'il a bu à la coupe du vrai éternel, il ne

se passionne plus trop pour ou contre le vrai éphémère et relatif.

Mais pourquoi est-ce que je te dis cela? C'est que cela vient au courant

de la plume; car, en y pensant bien, ton état de surexcitation est

probablement plus vrai, ou tout au moins plus fécond et plus humain que

ma tranquillité _sénile_. Je ne voudrais pas te rendre semblable à moi,

quand même, au moyen d'une opération magique, je le pourrais. Je ne

m'intéresserais pas _à moi_, si j'avais l'honneur de me rencontrer. Je

me dirais que c'est assez d'un troubadour à gouverner et j'enverrais

l'autre à Chaillot.

A propos de bohémiens, sais-tu qu'il y a des bohémiens de mer? J'ai

découvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes

barques bien abritées, avec des femmes, des enfants, une population

côtière, très restreinte, toute basanée; péchant pour manger, sans

faire grand commerce; parlant une langue à part que les gens du pays ne

comprennent pas; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques

échouées sur le sable, quand la tempête les tourmente dans leurs anses

de rochers; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides ou

sauvages; ne répondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment

on les appelle. Le nom que l'on m'a dit a glissé, mais je pourrais me

le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent

qu'ils n'ont aucune espèce de religion: si cela est, ils doivent être

supérieurs à nous. Je m'étais aventurée toute seule au milieu d'eux.

«Bonjour, messieurs.» Réponse: un léger signe de tête. Je regarde leur

campement, personne ne se dérange. Il semble qu'on ne me voie pas. Je

leur demande si ma curiosité les contrarie.--Un haussement d'épaules

comme pour dire: «Qu'est-ce que ça nous fait?» Je m'adresse à un jeune

garçon qui refaisait très adroitement des mailles à un filet; je lui

montre une pièce de cinq francs en or. Il regarde d'un autre côté. Je

lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. «La veux-tu?» Il

baisse le nez sur son ouvrage. Je la place près de lui, il ne bouge pas.

Je m'éloigne, il me suit des yeux. Quand-il croit que je ne le vois

plus, il prend la pièce, et va causer, avec un groupe. J'ignore ce qui

se passe. J'imagine qu'on joint tout cela au fonds commun. Je me mets

à herboriser à quelque distance, en vue, pour savoir si on viendra me

demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne

comme par hasard de leur côté, même silence, même indifférence. Une

heure après, j'étais au haut de la falaise et je demandais au garde-côte

ce que c'était que ces gens-là qui ne parlaient ni français, ni italien,

ni patois. Il me dit alors le nom, que je n'ai pas retenu.

Dans son idée, c'étaient des Mores, restés à la côte depuis le temps des

grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-être pas. Il

me dit qu'il m'avait vue au milieu d'eux, du haut de son guettoir, et

que j'avais eu tort, parce que c'étaient des gens capables de tout;

mais, quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m'avoua qu'ils

n'en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leur pêche et surtout

des épaves qu'ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils

étaient l'objet du plus parfait mépris. Pourquoi? Toujours la même

histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le

mal.

Si tu vas dans ce pays-là, tu pourras peut-être en rencontrer à la

pointe du _Brusq_. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des

années où ils ne paraissent plus.

Je n'ai pas seulement aperçu le _Paris-Guide._ On me devait pourtant

bien un exemplaire; car j'y ai donné quelque chose sans réclamer aucun

payement. C'est à cause de ça, probablement, qu'on m'a oubliée. Pour

conclure, je serai à Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi là de les

nouvelles, toujours rue des Feuillantines,97. Je resterai peut-être

davantage, mais je n'en sais rien. Je t'embrasse tendrement, mon grand

vieux. Marche un peu, je t'en supplie. Je ne crains rien pour le roman;

mais je crains pour le système nerveux prenant trop la place du système

musculaire. Moi, je vais très bien, sauf des coups de foudre où je tombe

sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu'on me parle.

Mais c'est rare, et, pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu'on

me soigne, je me relève parfaitement guérie.

Tendresses de Maurice. L'entomologie l'a repris cette année; il trouve

des merveilles. Embrasse ta mère pour moi et soigne-la bien. Je vous

aime de tout mon coeur.

DCXL

A M. HENRY HARRISSE, A VIENNE (AUTRICHE)

Nohant, 28 juillet 1867.

Cher ami,

Je vous ai écrit deux fois, et vous m'apprenez, de Venise, que vous

n'avez rien reçu! L'Italie est donc toujours le pays où rien ne marche,

pas même la poste, et où les lettres subissent un embargo mystérieux? Je

savais bien que vous y auriez des déceptions terribles. L'étranger et

le pape ne pèsent pas durant des siècles sur une nation pour qu'elle se

réveille un beau matin jeune et forte. L'esclavage est un crime pour qui

le subit, aussi bien que pour qui l'impose. Il faut bien en recevoir le

châtiment, c'est-à-dire en subir la conséquence.

J'avais pourtant rêvé de revoir Venise délivrée. Mais, si tout y va de

mal en pis, si la liberté n'a pu lui rendre la vie, c'est encore plus

triste que de la voir opprimée. Où êtes-vous, à présent? recevrez-vous

cette lettre? J'en doute, puisque les autres ont été supprimées. Dieu

sait pourtant si elles intéressaient les polices papales!--Je crois que

vous allez être guéri et consolé par la vue des montagnes. Ces grandes

choses-là ne changent pas.

Vous me demandez où je serai en septembre. À Nohant probablement, et

pourtant je n'en sais rien. S'il se faisait enfin un été, j'irais courir

un peu. Nous avons pour la seconde fois une saison déplorable, des

orages, de la pluie et du froid. Il faisait plus chaud à Paris, où

j'ai passé quelques semaines, avec mes enfants, et où l'Exposition m'a

beaucoup intéressée. J'y retournerai quand je pourrai. Mais, en vérité,

je ne sais rien de moi. Je me trouve calme ici, et je vois pousser ma

petite. Je travaille tout doucement. Il y a longtemps que _Cadio_ est

fini et attend son tour à la _Revue_.

Ne quittez pas l'Europe sans que nous nous revoyions. Nous nous

arrangerons bien pour nous accrocher quand vous serez de retour en

France. Mes enfants vous envoient leurs amitiés, et moi, je vous

souhaite bon plaisir et bonne santé en voyage. A vous de coeur.

DCXLI

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX

Nohant, 29 juillet 1867.

Cher ami,

Je n'ai pu voir M. Lafagette qu'un instant. J'étais souffrante et mes

enfants m'emmenaient de force à la promenade. Je l'ai donc appelé en

conférence sur la route, en passant à Vic. Puisque tu t'intéresses

particulièrement à ce jeune homme, qui par lui-même d'ailleurs, me

paraît intéressant, je désirerais être à même de lui donner un bon

conseil. Mais, en fait de poésie montée de ton comme celle-ci, je suis

un mauvais juge. J'ai trop fait de parodies de ce genre dans nos gaietés

de famille, et tu m'as trop donné l'exemple, coupable que tu es, de

chefs-d'oeuvre _ébouriffants_ pour que je puisse jamais prendre au

sérieux les strophes échevelées des jeunes disciples de cette école.

Et, pourtant, je ne voudrais pas être injuste: celui-ci a des éclairs

dignes des maîtres, et, à côté de puérilités emphatiques, il a du vrai

souffle, des expressions heureuses, de l'habileté de langage et de

l'inspiration. Ce qu'il fait est souvent mauvais, parfois très beau,

rarement médiocre. Ce serait grand dommage de le décourager, et je

crois que le bon conseil à lui donner, s'il voulait le recevoir, serait

celui-ci: «Faites des vers encore et toujours; mais n'en publiez pas

encore. Attendez que votre goût se soit formé et que vous sentiez

pourquoi on vous donne cet avis. C'est à, vous de le trouver vous-même.

Autrement, toute critique vous semblera pédante et arbitraire, et vous

nuira au lieu de vous profiter.»

J'avais l'idée d'adresser M. Lafagette à Théophile Gautier, qui est un

meilleur juge que moi. Mais, outre que je ne sais trop s'il ne m'enverra

pas promener, je crois être sûre, à présent que j'ai lu avec attention

I'opuscule entier, que son jugement serait conforme au mien. Toutefois,

si M. Lafagette persiste, à le voir, je lui donnerai une lettre.

Théophile est très bon, comme un grand artiste et un vrai maître qu'il

est en _l'art des vers_, et je ne pense pas qu'il décourage ce jeune

homme.

Mais que va-t-il faire à Paris, après ces malédictions jetées à la

moderne Babylone? C'est l'amour de la montagne et l'enthousiasme de la

solitude qui l'ont inspiré. Il m'a dit vouloir _se lancer dans la

vie littéraire_. Qu'est-ce que c'est que cela? où ça se trouve-t-il?

qu'entend-il par là? J'ai cru d'abord que c'était un éditeur qu'il

voulait trouver, et je lui ai dit la vérité. Eût-il une préface de

Victor Hugo, il lui faudra probablement faire les frais de sa première

publication. Aucune recommandation ne lui servira quand il s'agira, pour

un marchand de littérature, de risquer une somme, quelconque. Les revues

et les journaux littéraires sont encombrés de poésie et en consomment

fort peu. Ils n'accepteront pas le côté pamphlétaire de la chose. C'est

trop hardi pour eux, et, d'ailleurs, ils ne le pourraient pas. Je ne

vois donc pas comment je pourrais être utile à ses débuts.

Quant à la vie littéraire, je ne la connais pas. Je ne connais pas de

milieu littéraire où elle s'exprime et se manifeste de manière à lui

être accessible avant qu'il ait fait preuve de maturité;--c'est-à-dire

que je ne connais intimement que des vieux comme moi.

Résume tout cela à sa famille et à lui comme tu l'entendras. Pour être

utile aux gens, il faut les connaître et savoir leur présenter les

choses; autrement, on les blesse sans les éclairer.

A toi de coeur, mon vieux ami.

GEORGE SAND.

DCXLII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, 6 août 1867.

Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ça me

décourage de ma facilité, et je me dis que je fais de la littérature

_savetée_. J'ai fini _Cadio_; il est depuis longtemps dans les pattes de

Buloz. Je fais une autre machine [1] mais je n'y vois pas encore bien

clair; que faire sans soleil et sans chaleur? C'est à présent que je

devrais être à Paris, revoir l'Exposition à mon aise, et promener ta

mère avec toi; mais il faut bien travailler, puisque je n'ai plus que ça

pour vivre. Et puis les enfants! cette Aurore est une merveille. Il faut

bien la voir, je ne la verrai peut-être pas longtemps, je ne me crois

pas destinée à faire de bien vieux os: faut se dépêcher d'aimer!

Oui, tu as raison, c'est là ce qui me soutient. Cette crise d'hypocrisie

amasse une rude réplique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire,

on gagne. Tu verras ça, toi qui es un vieux encore tout jeune. Tu as

l'âge de mon fils. Vous rirez ensemble quand vous verrez dégringoler ce

tas d'ordures.

Il ne faut pas être Normand, il faut venir nous voir plusieurs jours, tu

feras des heureux; et, moi, ça me remettra du sang dans les veines et de

la joie dans le coeur.

Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Paris; quelques mots

quand tu as le temps.

Fais un canevas pour Nohant à quatre ou cinq personnages, nous te le

jouerons.

On t'embrasse et on t'appelle.

[1] _Mademoiselle Merquem_.

DCXLIII

A M. RAOUL LAFAGETTE, A PARIS

Nohant, 10 août 1867.

Monsieur,

Puisque, à tant d'éclat et de vigueur dans l'esprit, vous joignez tant

de douceur et de modestie, j'irai jusqu'au bout de ma franchise. Je vous

dirai: «Attendez encore pour vous faire connaître; vous êtes si jeune!»

Et, pourtant, ceci est mon sentiment personnel, et il me vient des

scrupules en lisant les deux pièces que vous m'envoyez. Il me semble

qu'elles ont une réelle valeur. Tenez, allez voir un vrai maître,

Théophile Gautier; allez-y de ma part, avec ma lettre. Il est bon comme

ceux qui sont forts, il vous donnera un vrai bon conseil. Vous êtes

discret, vous ne lui prendrez que le temps qu'il pourra vous donner; et

vous avez le coeur droit,--cela, j'en suis sûre,--vous profiterez de

ce qu'il vous dira. Moi j'ignore absolument comment on s'y prend pour

publier des morceaux détachés. Il vous renseignera à cet égard en deux

mots, et s'il vous dit, comme moi: «C'est trop tôt!» croyez-le avec la

même aménité que vous me témoignez.

GEORGE SAND.

DCXLIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 18 août 1867.

Où es-tu, mon cher vieux? Si par hasard tu étais à Paris dans les

premiers jours de septembre, tâche que nous nous voyions. J'y passe

trois jours et je reviens ici. Mais je n'espère pas t'y rencontrer. Tu

dois être dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussière.

Je ne sais même pas si ma lettre te joindra. N'importe, si tu peux me

donner de tes nouvelles, donne-m'en. Je suis au désespoir. J'ai perdu

tout à coup, et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami

Rollinat, un ange de bonté, de courage, de dévouement. C'est un coup de

massue pour moi. Si tu étais là, tu me donnerais du courage; mais mes

pauvres enfants sont-aussi consternés que moi: nous l'adorions, tout le

pays l'adorait.

Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois, aux amis absents. Nous

t'embrassons tendrement. La petite va très bien, elle est charmante.

DCXLV

A MADAME ARNOULD-PLÉSSY, A PARIS

Nohant, 23 août 1867.

Chère fille,

Je suis par terre. J'ai perdu inopinément, brutalement, mon vieux, mon

cher Rollinat, mon ange sur la terre. La destinée est féroce. J'en suis

malade et brisée. J'aurai le courage qu'il faut avoir, je sais bien que,

là où il est, il est mieux. Sa vie était écrasante. C'est moi qui suis

frappée: c'est dans l'ordre de souffrir.

Je ne sais plus bien quand j'irai à Paris. Si j'y vas, je tâcherai bien

d'aller à vous. Mais, en ce moment, je n'ai la force d'aucun projet

arrêté. Je ne veux pas être triste devant mes enfants. En apprenant

cette horrible nouvelle, ma pauvre Lina s'est évanouie. Elle est, entre

nous soit dit, enceinte. Maurice a été bien affecté aussi, et tout le

monde au pays, car il était si aimé!

Je m'abrutis dans la poussière de mes herbiers, car je ne peux pas

écrire. Tout ce qui est réflexion me navre. Ces sciences naturelles

sont des secours. Votre pays est riche, à ce que je vois. Quand vous

viendrez, je vous apprendrai à arranger vos plantes; elles sont mal

préparées. Elles tombent en poussière et, pour quelques-unes, c'est

grand dommage. Je partage votre prédilection pour la _parnassie_. On

se figure que certaines plantes sont douces et heureuses plus que les

autres. Je vous embrasse et vous aime, ma bonne fille.

G. SAND.

DCXLVI

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

Nohant, 27 août 1867..

Cher excellent ami,

J'ai été frappée d'une douleur profonde. J'ai perdu mon ami Rollinat,

qui était un frère dans ma vie: je l'ai su à peine malade et il

demeurait à huit lieues de moi! J'ai été si accablée pendant quelques

jours, que je ne comprenais pas cette séparation, je n'y croyais pas. Je

la sens, à présent. C'est l'heure du courage qui est la plus cruelle,

n'est-ce pas?

On dit qu'en vieillissant on a moins de sensibilité et il en devrait

être ainsi, car le terme de la séparation est plus court; mais je trouve

le déchirement plus affreux, moi. Plus on avance dans le voyage, plus

on a besoin de s'appuyer sur les vieux compagnons de route, et celui-là

était un des plus éprouvés et des plus solides, une âme comme la vôtre;

oui, il était digne de vous être comparé. Il avait toutes les vertus,

aussi. Il est bien où il est à présent, il reçoit sa récompense, il se

repose de ses fatigues, il entrevoit des lueurs nouvelles, un espoir

plus net, une vie meilleure à parcourir, des devoirs nouveaux avec des

forces retrempées et un coeur rajeuni.

Mais rester sans lui, voilà le difficile et le cruel!

Je sais que vous m'en aimerez mieux et que vous penserez à moi avec plus

de tendresse encore. Je ne veux pas me plaindre. Rien ne m'attache plus

à la vie que mes enfants et mes amis. Tout ce qui n'est pas affection

m'ennuie à présent, le travail n'est plus pour moi qu'un moyen, de me

fatiguer pour m'endormir.

Je sais de la vie tout ce qu'elle peut donner, c'est-à-dire, hélas! tout

ce qu'elle ne peut pas nous donner dans ces jours de décomposition où la

misère humaine met à nu toutes ses plaies morales. Nous subissons les

lois du temps et les fatalités de l'histoire. Plus heureux que les

hommes du passé, nous ne disons pas comme eux: «C'est la fin du monde.»

Nous ne croyons pas que tout est usé et brisé parce que tout va mal;

mais la notion du progrès, qui nous a faits plus forts de raisonnement

que nos pères, nous a-t-elle faits plus patients? Elle a, comme toutes

les choses de la civilisation, aiguisé notre esprit et augmenté notre

ardeur. Nous avons besoin d'être heureux, nous sentons que cela est dù à

la race humaine, la soif du mieux, du bon et du vrai nous dévore.

Nos pères avaient la résignation, le dégoût de la vie présente, le

mépris de la terre. Cela ne nous est plus permis. Nous sentons que

mépriser le jour où nous sommes est lâche et criminel, et pourtant nous

tombons dans ce crime à chaque instant.--Pas vous! non, je vois bien

que vous vivez toujours d'une idée intense. Vous voyez le fait, vous

cherchez l'action, vous rêvez au moyen. Vous vous demandez comment la

France peut sauver la France; vous êtes _militaire_ parce que vous êtes

_militant_; c'est beau et bien, je vous envie.

Moi, je ne doute pas des bras, je crains pour les coeurs. Que la guerre

s'allume sur une grande ligne, avant peu, je le crois; que nous nous

défendions bien, je l'espère; mais serons-nous plus forts après? Est-ce

parce que nous gagnerons des batailles que nous serons plus hommes et

que nous comprendrons mieux la vérité? En 93, nous défendions une idée;

en 1815, nous ne défendions que le sol. N'importe, le nom sacré de la

France est encore un prestige; vous avez raison; ne crions pas nos

douleurs et, jusqu'à la mort, cachons nos blessures.

Amitiés dévouées de Maurice, et à vous de tout mon coeur.

G. SAND.

DCXLVII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, août 1867.

Je te bénis, mon cher vieux pour la bonne pensée que tu as eue de venir;

mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah! mon Dieu, je ne rêve

que maladie et malheur: soigne-toi, mon vieux camarade. J'irai te voir

si je peux me remonter; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis

faible et accablée et je traîne une espèce de fièvre. Je t'écrirai un

mot de Paris. Si tu es empêché, tu me répondras par télégramme. Tu sais

qu'avec moi, il n'y a pas besoin d'explications: je sais tout ce qui est

empêchement dans la vie et jamais je n'accuse les coeurs que je connais.

--Je voudrais que, dès à présent, si tu as un moment pour m'écrire, tu

me dises où il faut que j'aille passer trois jours pour voir la côte

normande sans tomber dans les endroits où va _le monde_. J'ai besoin,

pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le

monde n'ait pas parlé, et où il y ait de vrais habitants chez eux, des

paysans, des pécheurs, un vrai village dans un bon coin à rochers. Si tu

étais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t'inquiète pas de moi.

Je vas partout et je ne m'inquiète de rien. Tu m'as dit que cette

population des côtes était la meilleure du pays, qu'il y avait là de

vrais bonshommes trempés. Il serait bon de voir leurs figures, leurs

habits, leurs maisons et leur horizon. C'est assez pour ce que je veux

faire, je n'en ai besoin qu'en accessoires; je ne veux guère décrire;

il me suffit de _voir_, pour ne pas mettre un coup de soleil à faux.

Comment va ta mère? as-tu pu la promener et la distraire un peu?

Embrasse-la pour moi comme je t'embrasse.

Maurice t'embrasse; j'irai à Paris sans lui: il tombe au jury pour le 2

septembre jusqu'au... on ne sait pas. C'est une corvée. Aurore est très

coquette de ses bras, elle te les offre à embrasser; ses mains sont des

merveilles, et d'une adresse inouïe pour son âge.

Au revoir donc, si je peux me tirer bientôt de l'état où je suis. Le

diable, c'est l'insomnie; on fait trop d'efforts le jour pour ne pas

attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi.

DCXLVIII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, AU QUARTIER, PAR DIJON (COTE-D'OR)

Nohant, 1er septembre 1867.

Chère fille,

Auriez-vous, par hasard, dans vos environs un jardinier à nous indiquer?

ou pourriez-vous vous en faire indiquer un à Dijon? Si oui, répondez

tout de suite et je vous dirai nos exigences et nos offres.

Il se peut bien que j'aille, de Paris, vous embrasser si je ne suis pas

trop patraque; ce sera une question d'entrain et de santé. J'en ai bien

envie; mais il faut pouvoir.

La _succise_ est très mignonne; mais vous devez avoir, dans quelque

terrain humide,--puisque vous m'avez envoyé le _drosera_ et la

_parnassie_,--deux petites merveilles qui feront notre bonheur: c'est

l'_anagallis tenella_ (mouron délicat) et la campanule à feuilles de

lierre. Si vous ne les connaissez pas, après avoir dit oui ou non pour

le jardinier, dites oui ou non pour les fleurettes. Je vous les enverrai

dans une lettre.

J'ai fini de ranger mon herbier du Centre. C'est un travail de huit

jours qui m'a aidée à franchir le pas douloureux. Je ne pouvais plus

écrire, je commence à m'y remettre.

Je vous aime et je vous embrasse. Vous viendrez, vous, bien sûr,

n'est-ce pas?

G. SAND.

DCXLIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 10 septembre 1867.

Cher vieux,

Je suis inquiète, de n'avoir pas de tes nouvelles depuis cette

indisposition dont tu me parlais. Es-tu guéri? Oui, nous irons voir les

galets et les falaises, le mois prochain, si tu veux, si le coeur t'en

dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale après

coup.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 · 第 10 / 19 段