sur la bande. Je lui écris par le même courrier. Oui, nous avons eu et
nous avons encore de belles journées ici. Notre climat est plus clair
et plus chaud que celui des environs de Paris. Le pays n'est pas beau
généralement chez nous: terrain calcaire, très fromental, mais peu
propre au développement des arbres; des lignes douces et harmonieuses;
beaucoup d'arbres, mais petits; un grand air de solitude, voilà tout
son mérite. Il faudra vous attendre à ceci, que mon pays est comme moi,
insignifiant d'aspect. Il a du bon quand on le connaît; mais il n'est
guère plus opulent et plus démonstratif que ses habitants.
Vous savez que je compte toujours vous y voir arriver un jour ou
l'autre. Mais prévenez-moi, pour que je ne sois pas ailleurs, et
tenez-moi au courant de vos voyages. Mon fils, à qui j'ai beaucoup parlé
de vous, vous envoie d'avance toutes ses cordialités.
A vous de coeur.
G. SAND.
DCXXX
A. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 16 février 1867.
Non, je ne suis pas catholique, mais je proscris les monstruosités. Je
dis que le vieux laid qui se paye des tendrons ne fait pas l'amour et
qu'il n'y a là ni cyprès, ni ogive, ni infini, ni mâle, ni femelle. Il
y a une chose contre nature; car ce n'est pas le désir qui pousse le
tendron dans les bras du vieux laid, et, là où il n'y a pas liberté et
réciprocité, c'est un attentat à la sainte nature.
I1 faut croire que nous nous aimons tout de bon, cher camarade, car nous
avons eu tous les deux en même temps la même pensée. Tu m'offres mille
francs pour aller à Cannes, toi qui es gueux comme moi, et, quand tu
m'as écrit que tu étais _embêté_ de ces choses d'argent, j'ai rouvert
ma lettre pour t'offrir la moitié de mon avoir, qui se monte toujours à
deux mille; c'est ma réserve. Et puis je n'ai pas osé. Pourquoi? C'est
bien bête; tu as été meilleur que moi, tu as été tout bonnement au fait.
Donc je t'embrasse pour cette bonne pensée et je n'accepte pas. Mais
j'accepterais, sois-en sûr, si je n'avais pas d'autre ressource.
Seulement, je dis que, si quelqu'un doit me prêter, c'est le seigneur
Buloz, qui a acheté des châteaux et des terres avec mes romans. Il ne me
refuserait pas, je le sais. Il m'offre même. Je prendrai donc chez lui,
s'il le faut. Mais je ne suis pas en état de partir, je suis retombée
ces jours-ci. J'ai dormi trente-six heures de suite, accablée. A
présent, je suis sur pied, mais faible. Je t'avoue que je n'ai pas
I'énergie de vouloir _vivre_. Je n'y tiens pas; me déranger d'où je suis
bien, chercher de nouvelles fatigues, me donner un mal de chien pour
renouveler une vie de chien, c'est un peu bête, je trouve, quand il
serait si doux de s'en aller comme ça, encore aimant, encore aimé, en
guerre avec personne, pas mécontent de soi et rêvant des merveilles dans
les autres mondes; ce qui suppose l'imagination encore assez fraîche.
Mais je ne sais pourquoi je te parle de choses réputées tristes, j'ai
trop l'habitude de les envisager doucement. J'oublie qu'elles paraissent
affligeantes à ceux qui semblent dans la plénitude de la vie. N'en
parlons plus et laissons faire le printemps, qui va peut-être me
souffler l'envie de reprendre ma tâche. Je serai aussi docile à la voix
intérieure qui me dira de marcher qu'à celle qui me dira de m'asseoir.
Ce n'est pas moi qui t'ai promis un roman sur la sainte Vierge. Je ne,
crois pas du moins. Mon article sur la faïence, je ne le retrouve pas.
Regarde donc s'il n'a pas été imprimé à la fin d'un de mes volumes pour
compléter la dernière feuille. Ça s'appelait _Giovanni Freppa_ ou _les
Maïoliques_.
Oh! mais quelle chance! En t'écrivant, il me revient dans la tête un
coin où je n'ai pas cherché. J'y cours, je trouve! Je trouve bien mieux
que mon article, et je t'envoie trois ouvrages qui te rendront aussi
savant que moi. Celui de Passeri est charmant.
Barbès est une intelligence, certes, mais en _pain de sucre_.
Cerveau tout en hauteur, un crâne indien aux instincts doux, presque
introuvables; tout pour la pensée métaphysique, devenant instinct et
passion qui dominent tout. De là un caractère que l'on ne peut comparer
qu'à celui de Garibaldi. Un être invraisemblable à force d'être saint et
parfait. Valeur immense, sans application immédiate en France. Le milieu
a manqué à ce héros d'un autre, âge ou d'un autre pays.
Sur ce, bonsoir.--Dieu, que je suis _veau_! Je te laisse le titre de
_vache_, que tu t'attribues dans tes jours de lassitude. C'est égal,
dis-moi quand tu seras à Paris. Il est probable qu'il me faudra y aller
quelques jours pour une chose ou l'autre. Nous nous embrasserons, et
puis vous viendrez à Nohant cet été. C'est convenu, il le faut!
Mes tendresses à la maman et à la belle nièce.
DCXXXI
A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
Nohant, 18 février 1867.
Combien je vous remercie de ce beau livre, un chef-d'oeuvre, un modèle
pour le fond, et pour la forme! Ce n'est pas une découverte pour moi.
Je vous ai toujours suivi avec l'adoration de votre talent, chaque jour
plus pur et plus plein; mais il fait bon tenir tout cela ensemble et le
relire comme on relit sans cesse Mozart et Beethoven.
Si je n'eusse été malade, et _très malade_, j'aurais voulu joindre ma
petite note au concert des éloges, et la _Revue des Deux Mondes_ m'eût
_peut-être_ laissé dire. Mais ce n'est que depuis trois jours que je
peux écrire quelques pages. L'article que j'ai publié sur le livre de
Maurice était fait il y a longtemps. Ce livre, qu'on a dû vous porter de
sa part, devait paraître beaucoup plus tôt.
Me voilà revenue à la vie et vous y avez contribué. Si quelque chose
remet la tête et le coeur à leur place, c'est ce que vous avez dans la
tête et dans le coeur.
Bien à vous.
G. SAND.
Mon fils veut aussi que je vous dise son admiration.
DGXXXII
A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
Nohant, 2 mars 1867.
Cher excellent ami,
Je suis guérie depuis une huitaine de jours; je reprends mes forces
rapidement et je travaille. Je veux vous le dire pour ne pas laisser à
votre tendre amitié une préoccupation vaine. Je refais un nouveau bail,
sans joie ni chagrin, comme je vous le disais. La vie ne m'apportera pas
de nouveaux bonheurs et peut-être me ménage-t-elle de nouveaux chagrins.
Inutile d'en supputer les chances, puisque le devoir est de l'accepter
quelle qu'elle soit.
Ainsi vous faites, avec un courage bien supérieur au mien, qui n'est
qu'un détachement amené par l'expérience. Vous, toujours prisonnier
ou malade, vous n'avez guère vécu réellement; aussi votre âme s'est
habituée à s'épanouir quand même, dans une région au-dessus de la vie
réelle, et cette noble existence torturée, toujours souriante et douce,
restera comme une légende dans le coeur de nos enfants.
Merci, merci, et pardon mille fois pour les inquiétudes que vous
m'exprimez. Aucun médecin ne sait jamais comment je m'atténue et me
remets si vite; je ne le sais pas non plus. Je ne devrais, parler de moi
qu'_in articulo mortis_, puisque je donne de fausses peurs à mes amis.
Maurice vous embrasse, et moi aussi, bien tendrement. Ne vous fatiguez
pas à m'écrire; mais, quand vous êtes bien ou passablement, deux lignes!
c'est un si grand bonheur pour nous!
A vous.
G. SAND.
DCXXXIII
A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN
Nohant, 11 avril 1867.
Quoi qu'il en soit, me voilà mieux et très calme, à Nohant, où j'ai
passé presque tout l'hiver. Maurice est heureux en ménage; il a un vrai
petit trésor de femme, active, rangée, bonne mère et bonne ménagère,
tout en restant artiste d'intelligence et de coeur. Nous avons un seul
petit enfant; une fillette de quinze mois, qui s'appelle Aurore, et qui
annonce aussi beaucoup d'intelligence et d'_attention_. La gentille
créature semble faire son possible pour nous consoler du cher petit
que nous avons perdu. Maurice est devenu grand piocheur, naturaliste,
géologue et romancier par-dessus le marché. Moi, j'ai peu travaillé cet
hiver; j'ai été trop détraquée.
Voilà notre bulletin en réponse au vôtre. Mais pourquoi donc êtes-vous
si _brouillés avec Paris_? Est-ce que l'Exposition n'attirera pas ma
_fifille[1]?_ Et puis la France, en somme, n'est-ce pas quelque chose,
et quelqu'un à retrouver, ne fût-ce que pour résumer sa propre vie en la
voyant se transformer? La surface, n'est pas belle; c'est la phase de
l'impudence dans les moeurs avec l'hypocrisie dans les idées. Mais
on dit qu'il se fait, en dessous, un grand travail économique et
philosophique d'où sortiront un socialisme nouveau et une politique
nouvelle. Il faut vivre dans cet espoir; car les classes qui _remuent_
et qui _paraissent_ sont affreusement pourries; et l'on est étonné de se
voir, à soixante ans passés, plus jeune et plus naïf que la jeunesse et
la prétendue virilité de ce temps. Que de choses il y aurait à se dire
sur tout cela! mais vous pressentez bien ce qui en est, et, sauf que je
me plains de l'abandon où vous laissez vos amis, j'approuve fort votre
retraite dans la vie de famille, seul et dernier refuge de la liberté de
l'âme.
J'embrasse et chéris éternellement ma _fifille_ grande et bonne, et nous
nous réunissons tous trois pour vous envoyer à tous deux, ainsi qu'à vos
chers enfants, nos meilleures amitiés de coeur.
G. SAND.
[1] Madame Pauline Viardot-Garcia.
DCXXXIV
A M. ANDRÉ BOUTET, A PALAISEAU
Nohant, 15 avril 1867.
Cher ami,
Je prends acte de votre bonne promesse pour les vacances ou pour un
autre moment de l'année où vous serez le mieux disponible. Nous nous
entendrons pour que je ne sois pas en excursion dans ce moment-là. Nous
philosopherons au grand soleil, si Dieu nous donne un meilleur été que
l'autre. Mais je crois notre philosophie bien droite et bien claire. Le
désir maladif de se perdre dans les questions métaphysiques s'apaise
quand on en a tâté sérieusement.
Si le cher papa[1], qui croit découvrir des choses rebattues, avait
fait quelques vraies études, il affirmerait de moins en moins la nature
spéciale et le rôle spécial de Dieu. Contentons-nous de vivre du
sentiment qui nous pousse à rêver une perfection relative, et à y croire
d'autant plus que nous nous sentons devenir meilleurs.
Au reste, pour en revenir au papa, sa lettre était bonne comme lui et
moins fanatique de certitude que la précédente. Sa chimère est celle
d'un esprit généreux; sa vanité, celle d'un coeur très pur.
Quand on voit le genre humain perdu de bêtise et de vice, et la
vieillesse, aussi bien que la jeunesse d'à présent, tourner à l'égoïsme
et au matérialisme, on est heureux de trouver dans sa famille une belle
âme dont les défauts et les travers ne sont que l'excès de qualités
sérieuses et d'instincts touchants. Aimez-vous donc quand même. Ne
faut-il pas que la famille s'essaye aux habitudes de tolérance et de
libre pensée qui doivent gouverner les sociétés futures?
Nous sommes malheureusement encore les fils de ceux qui s'envoyaient
mutuellement à la guillotine, et les petits-fils de ceux qui
s'envoyaient au bûcher, pour cause d'idées contraires. Il faut bien que
nous apprenions à porter en nous notre propre pensée et nos propres
croyances, sans exiger que les antres nous suivent et sans aimer
moins ceux qui ne nous suivent pas. Ce n'est pas un idéal _si bleu_ à
entrevoir. La raison, d'accord en ceci avec le sentiment, admet déjà la
tolérance: reste l'habitude à prendre. Essayons, chacun chez nous.
Maurice est très content que _Miss Mary_ vous amuse. Il en était un peu
dégoûté à cause des _si_ et des _mais_ de la _Revue_, qui prend à tâche
de décourager tous ses rédacteurs, et qui, au fond, est bien plus avec
les princes libertins et les duchesses amoureuses et dévotes de F...,
qu'avec les Sand et consorts. Mais je lui remonte le moral, parce que
son roman est véritablement un progrès sur ceux qui précèdent.
Embrassez, pour Lina et pour moi, toute la chère famille. Aurore vous
envoie des baisers à poignée en se maniérant de la façon la plus
comique.
G. SAND.
[1] M. Desplanches. Voir la lettre DCIII, qui lui est adressée.
DCXXXV
A M. LOUIS VIARDOT, A PARIS[1]
Nohant, 24 avril 1867,
Mon cher incrédule,
C'est très bien, très bien dit et pensé. Je ne vous dis pas non.
Seulement je vous dis: Il y a plus que ça. Vous êtes dans le vrai; mais
le vrai n'est pas un chemin fermé; au delà du but atteint, il y a encore
autre chose qui est encore le vrai, et ainsi toujours jusqu'à la fin des
siècles de l'humanité. Si la raison et l'expérience fermaient le livre
de la vie intellectuelle, elles ne vaudraient pas beaucoup mieux que les
chimères d'un spiritualisme mal entendu. Je pense, moi, que vous n'avez
pas assez tenu compte de l'importance du sentiment dans les éléments
de la certitude. Vous trouvez trop commode de le supprimer comme une
aimable hypothèse; vous oubliez qu'il a juste autant de valeur que la
raison, et que l'induction ne le cède en rien à la déduction. Je ne vous
donnerai pas la clef qui ouvrira les deux portes à la fois pour nous
faire pénétrer dans le monde des idées complètes. Je ne l'ai pas, je
suis trop bête; mais je sais bien qu'il y a une double entrée, et que
vous ne frappez qu'à une seule. Sur ce, continuez à frapper; cela né
peut faire que du bien; car le seul malice sont les portes qui ne
s'ouvrent pas. Je vous embrasse avec amitié.
Et je dis à Pauline:
Fille chérie, vous me tentez bien; mais, hélas! vous ne savez pas comme
je suis vieille depuis six mois. J'avais arrangé ma vie pour avoir un
peu de liberté, et j'en aurais si je me portais bien. Mais me voilà à
chaque instant faible et bonne à rien. Le printemps me ranime, et tout
à coup m'écrase. Vais-je reprendre mon activité et la jeunesse de
soixante-trois ans que je croyais revenue l'année dernière? C'est
ambitieux, et, s'il faut me résigner à mon vrai âge, c'est comme
_Dieu voudra_. Que Louis me pardonne cette _hypothèse_; moi, j'en ai
l'habitude, et je n'accuse pas Dieu quand je suis malade; mais je lui
demande tout de même de me donner la force d'aller vous voir, ma chère
fille, avant de prendre des béquilles. Nous verrons ce qu'il décidera,
ce vieux bon Dieu. Quand il fera chaud, bien chaud, peut-être que je
serai vaillante encore une fois.
Je vous embrasse maternellement, comme toujours.
[1] Après avoir reçu son opuscule intitulé _Libre Examen, apologie
d'un incrédule_.
DCXXXVI
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 9 mai 1867.
Cher ami,
Je vas bien, je travaille, j'achève _Cadio_. Il fait chaud, je vis, je
suis calme et triste, je ne sais guère pourquoi. Dans cette existence si
unie, si tranquille et si douce que j'ai ici, je suis dans un élément
qui me débilite moralement en me fortifiant au physique; et je tombe
dans des spleens de miel et de rosés qui n'en sont pas moins des
spleens. Il me, semble que tous ceux que j'ai aimés m'oublient et que
c'est justice, puisque je vis en égoïste, sans avoir rien à faire pour
eux.
J'ai vécu de dévouements formidables qui m'écrasaient, qui dépassaient
mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve que, n'en ayant
plus à exercer, je m'ennuie d'être bien. Si la race humaine allait très
bien ou très mal, on se rattacherait à un intérêt général, on vivrait
d'une idée, illusion ou sagesse. Mais tu vois où en sont les esprits,
toi qui tempêtes avec énergie contre les trembleurs. Cela se dissipe,
dis-tu? mais c'est pour recommencer! Qu'est-ce que c'est, qu'une société
qui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce que demain peut
amener un orage? Jamais la pensée du danger n'a produit de pareilles
démoralisations. Est-ce que nous sommes déchus à ce point qu'il faille
nous prier de manger en nous jurant que rien ne viendra troubler notre
digestion? Oui, c'est bête, c'est honteux. Est-ce le résultat du
bien-être, et la civilisation va-t-elle nous pousser à cet égoïsme
maladif et lâche?
Mon optimisme a reçu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je me
faisais une joie, un courage à l'idée de te voir ici. C'était comme une
guérison que je mijotais; mais te voilà inquiet de ta chère vieille
mère, et certes je n'ai pas à réclamer.
Enfin, si je peux, avant ton départ pour Paris, finir le _Çadio_ auquel
je suis attelée sous peine de n'avoir plus de quoi payer mon tabac et
mes souliers, j'irai t'embrasser avec Maurice. Sinon, je t'espérerai
pour le milieu de l'été. Mes enfants, tout déconfits de ce retard,
veulent t'espérer aussi, et nous le désirons d'autant plus que ce sera
signe de bonne santé pour la chère maman.
Maurice s'est replongé dans l'histoire naturelle; il veut se
perfectionner dans les _micros_; j'apprends par contre-coup. Quand
j'aurai fourré dans ma cervelle le nom et la figure de deux ou trois
mille espèces imperceptibles, je serai bien avancée, n'est-ce pas? Eh
bien, ces études-là sont de véritables _pieuvres_ qui vous enlacent
et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c'est la
destinée de l'homme _de boire_ _l'infini_; ma foi, oui, n'en doute pas,
c'est sa destinée, puisque c'est son rêve et sa passion.
_Inventer_, c'est passionnant aussi; mais quelle fatigue, après! Comme
on se sent vidé et épuisé intellectuellement, quand on a écrivaillé des
semaines et des mois sur cet animal à deux pieds qui a seul le droit
d'être représenté dans les romans! Je vois Maurice tout rafraîchi et
tout rajeuni quand il retourne à ses bêtes et à ses cailloux, et, si
j'aspire à sortir de ma misère, c'est pour m'enterrer aussi dans les
études qui, au dire des épiciers, ne-_servent à rien_. Ça vaut toujours
mieux que de dire la messe et de _sonner_ l'adoration du Créateur.
Est-ce vrai, ce que tu me racontes de G...? est-ce possible? je ne peux
pas croire ça. Est-ce qu'il y aurait, dans l'atmosphère que la terre
engendre en ce moment, un gaz, _hilarant_ ou autre, qui empoigne tout à
coup la cervelle et portera faire des extravagances, comme il y a eu,
sous la première révolution, un fluide exaspérateur qui portait à
commettre des cruautés? Nous sommes tombés de l'enfer du Dante dans
celui de Scarron.
Que penses-tu, toi, bonne tête et bon coeur, au milieu de cette
bacchanale? Tu es eu colère, c'est bien. J'aime mieux ça que si tu en
riais; mais quand tu t'apaises et quand tu réfléchis?
Il faut pourtant trouver un joint pour accepter l'honneur le devoir et
la fatigue de vivre? Moi, je me rejette dans l'idée d'un éternel voyage
dans des mondes plus amusants; mais il faudrait y passer vite et changer
sans cesse. La vie que l'on craint tant de perdre est toujours trop
longue pour ceux qui comprennent vite ce qu'ils voient. Tout s'y répète
et s'y rabâche.
Je t'assure qu'il n'y a qu'un plaisir: apprendre ce qu'on ne sait pas,
et un bonheur: aimer les exceptions. Donc, je t'aime et je t'embrasse
tendrement.
Je suis inquiète de Sainte-Beuve. Quelle perte ce serait! Je suis
contente si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne?
DCXXXVII
A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
Nohant, 12 mai 1867.
Ami,
Je ne crois pas à l'invasion, ce n'est pas là ce qui me préoccupe. Je
crains une révolution orléaniste, je me trompe peut-être. Chacun voit
de l'observatoire où le hasard le place. Si les Cosaques voulaient nous
ramener les Bourbons ou les d'Orléans, ils n'auraient pas beau jeu,
ce me semble, et ces princes auraient peu de succès. Mais, si la
bourgeoisie, plus habile que le peuple, ourdit une vaste conspiration
et réussit à apaiser, avec les promesses dont tous les prétendants sont
prodigues, les besoins de liberté qui se manifestent, quelle reculade et
quelle nouveau leurre!
On est las du présent, cela est certain. On est blessé d'être joué par
un manque de confiance trop évident, on a soif de respirer. On rêve
toute sorte de soulagements et d'inconséquences. On se démoralise, on se
fatigue, et la victoire sera au plus habile. Quel remède? On a encouragé
l'esprit prêtre, on a laissé les couvents envahir la France et les sales
ignorantins s'emparer de l'éducation; on a compté qu'ils serviraient le
principe d'autorité en abrutissant les enfants, sans tenir compte de
celle vérité que qui n'apprend pas à résister ne sait jamais obéir.
Y aura-t-il un peuple dans vingt ans d'ici? Dans les provinces, non, je
le crains bien.
Vous craignez les _Huns_! moi, je vois chez nous des barbares bien plus
redoutables, et, pour résister à ces sauvages enfroqués, je vois le
monde de l'intelligence tourmenté, de fantaisies qui n'aboutissent à
rien, qu'à subir le hasard des révolutions sans y apporter ni conviction
ni doctrine. Aucun idéal! Les révolutions tendent à devenir des énigmes
dont il sera impossible d'écrire l'histoire et de saisir le vrai sens,
tant elles seront compliquées d'intrigues et traversées d'intérêts
divers, spéculant sur la paresse d'esprit du grand nombre. Il faut en
prendre son parti, c'est une époque de dissolution où l'on veut essayer
de tout et tout user avant de s'unir dans l'amour du vrai. Le vrai est
trop simple, il faut y arriver toujours par le compliqué. Laissons
passer ces tourbillons. Ils retardent les courants, ils ne les
retiennent pas.
L'avenir est beau quand même, allez! un avenir plus éloigné que nous ne
l'avions pressenti dans notre jeunesse. La jeunesse devance toujours
le possible; mais nous pouvons nous endormir tranquilles. Ce siècle a
beaucoup fait et fera beaucoup encore; et nous, nous avons fait ce que
nous avons pu. D'un monde meilleur, nous verrons peut-être que le blé
lève dans celui-ci.
Adieu, cher ami de mon coeur. Je vas bien à présent et je travaille. Ce
beau temps va sûrement vous soulager. Maurice vous embrasse.
G. SAND.
DCXXXVIII
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 30 mai 1867.
Te voilà chez toi, vieux de mon coeur, et il faudra que j'aille t'y
embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plongé dans le travail, nous
ne ferons qu'aller et venir. C'est si près de Paris, qu'il ne faut point
se gêner. Moi, j'ai fait _Cadio_, ouf!!! Je n'ai plus qu'à le _relicher_
un peu. C'est une maladie que de porter si longtemps cette grosse
machine dans sa _trompette_. J'ai été si interrompue par la maladie
réelle, que j'ai eu de la peine à m'y remettre. Mais je me porte comme
un charme depuis le beau temps et je vas prendre un bain de botanique.
Maurice en prend un d'entomologie. Il fait trois lieues avec un ami de
sa force pour aller chercher, au milieu d'une lande immense, un animal
qu'il faut regarder à la loupe. Voilà le bonheur! c'est d'être bien
toqué. Mes tristesses se sont dissipées en faisant _Cadio_; à présent,
je n'ai plus que quinze ans, et tout me paraît pour le mieux dans le
meilleur des mondes possibles. Ça durera ce que ça pourra. Ce sont des
accès d'innocence, où l'oubli du mal équivaut à l'inexpérience de l'âge
d'or.
Comment va la chère mère? Elle est heureuse de te retrouver près d'elle!
Et le roman? Il doit avancer, que diable! Marches-tu un peu? es-tu plus
raisonnable?
L'autre jour, il y avait ici des gens pas trop bêtes qui ont parlé de
_Madame Bovary_ très bien, mais qui goûtaient moins _Salammbô_. Lina
s'est mise dans une colère rouge, ne voulant pas permettre à ces
malheureux la plus petite objection; Maurice a dû la calmer, et,
là-dessus, il a très bien apprécié l'ouvrage, en artiste et en savant;
si bien que les récalcitrants ont rendu les armes. J'aurais voulu écrire
ce qu'il a dit. Il parle peu, et souvent mal; cette fois, c'était,
extraordinairement réussi.
Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, dès que je pourrai.
Je t'aime beaucoup, mon cher vieux, tu le sais. L'idéal serait de vivre
à longues années avec un bon et grand coeur comme toi. Mais alors on ne
voudrait plus mourir, et, quand on est _vieux_ de fait comme moi, il
faut bien se tenir prêt à tout.
Je t'embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus
douce et la plus farceuse. Son père la fait boire en disant: _Dominus
vobiscum!_ puis elle boit, et répond: _Amen_! La voilà qui marche.
Quelle merveille que le développement d'un petit enfant! On n'a jamais
fait cela. Suivi jour par jour, ce serait précieux à tous égards. C'est
de ces choses que nous voyons tous sans les voir.
Adieu encore; pense à ton vieux troubadour, qui pense à toi sans cesse.
DCXXXIX
AU MÊME
Nohant, 14 juin 1867.
Cher ami,
Je pars avec mon fils et sa femme pour passer quinze jours à Paris,
peut-être plus si la reprise de _Villemer_ me mène plus tard. Donc, ta
bonne chère mère, que, je ne veux pas manquer, non plus, a tout le temps
d'aller voir ses filles. J'attendrai à Paris que tu me dises si elle est
de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez
l'époque qui vous ira le mieux.