mais le pendant, en changeant de sexe. Voilà une femme pure, charmante,
naïve, avec toutes les qualités et le prestige d'un Clemenceau femelle;
son mari l'aime physiquement, mais il lui faut des courtisanes, c'est
son habitude et il l'avilit par sa conduite. Que peut-elle faire? elle
ne peut pas le tuer. Elle est prise de dégoût pour lui; ses _retours_ à
elle lui font lever le coeur; elle se refuse. Mais elle n'en a pas le
droit.--Ah! qu'est-ce qu'elle fera? Elle ne peut pas se venger; elle
ne peut pas même se préserver, car il peut la violer et nul ne s'y
opposera; elle ne peut pas fuir; si elle a des enfants, elle ne peut pas
les abandonner. Plaider? elle ne gagnera pas son procès si l'adultère du
mari n'a pas été commis à domicile. Elle ne peut pas se tuer si elle a
un coeur de mère? Cherchez une solution; moi, je cherche. Direz-vous
qu'elle doit pardonner? Oui, jusqu'au pardon physique, qui est
l'abjection et qu'une àme fine ne peut accepter qu'avec un atroce
désespoir, une invincible révolte des sens.
DCVI
A M. JOSEPH DESSAUER, A VIENNE
Nohant, 5 juillet 1866.
Mon Favilla a donc pensé à moi pour mon anniversaire de la
soixante-deuxième? J'en suis bien touchée, excellent ami. Vous ne dites
rien de votre santé, votre coeur absorbe tout et il est navré des
dangers de la patrie. Nous comprenons ça, nous qui sommes Italiens, mais
pas Prussiens du tout. Quelle effroyable mêlée est sortie de ce petit
démêlé du Holstein, et où est l'issue? Votre pays, fût-il écrasé,
peut-il être rayé de la carte du monde, où il tient une si grande place?
Trouvez-vous malheureux pour lui qu'il vienne à perdre la Vénétie?
L'Italie n'a-t-elle pas toujours été une ruine et un danger, un boulet à
son pied, comme maintenant l'Algérie au nôtre. On ne s'assimile jamais
des nationalités aussi tranchées; on comprend mieux l'assimilation des
pays slaves, quoique difficile encore. Mais que faire à tout cela? Le
moment semble venu où il faut que les conquêtes soient des fléaux. La
France s'en mêlera-t-elle? pour qui? avec qui? On la voit bien soutenant
l'Italie, on ne la conçoit pas aidant la Prusse. Et, ici, nul ne sait si
elle aidera quelqu'un. Le chef de l'État est d'autant plus impénétrable
qu'il vit, dit-on, au jour le jour dans sa pensée et qu'on ne peut
deviner des projets qui n'existent pas. Je vous dis ce qu'on dit, je
suis loin de tout ici et ne sais rien par moi-même. Je vois pousser
ma petite-fille, qui est belle et douce et qui me console autant que
possible de la cruelle mort de son frère. Mes enfants sont aussi heureux
qu'ils peuvent l'être après cette douleur, et, moi qui ai perdu mon
pauvre ami, je me réconforte auprès d'eux. Nous _jouissons_ d'un été
horrible, tempêtes diluviennes, chaleur écrasante, froid tout à coup.
Pauvres soldats, pauvres blessés, pauvres morts, de toutes les nations,
quels qu'ils soient! c'est un spectacle désespérant, et on n'ose se
réjouir de rien, même dans le coin tranquille où on vit. Vous faites de
la musique triste, j'en suis sûre, et pleine de rêves déchirants. Venez
à nous qui vous aimons et qui plaignons toutes les souffrances. J'ai
entendu massacrer le _Don Juan_ au Théâtre-Lyrique, à l'Opéra de Paris;
on l'a escamoté au profit de quelques brillantes individualités et d'une
belle mise en scène; Tout cela ne valait pas le _Don Juan_ de Chrishni
au piano: celui-là, c'était le vrai et le bon. L'entendrai-je encore?
c'est mon rêve, ne me l'ôtez pas.
Tout le monde vous embrasse et vous aime.
G. SAND.
DCVII
A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
Nohant, 5 août 1866.
Ma grande chère fille,
Donnez de vos nouvelles, vous l'aviez promis. Ici, on vous aime et on
vous crie de voler quelques jours à vos chers parents pour nous les
donner. Moi aussi, je suis votre maman; moi aussi, je suis vieille, et
bien maigrie, bien épuisée, sans être malade pourtant, mais sans être
bien. Ça ne fait rien si tous mes enfants m'aiment, et il faut m'aimer,
vous voyez.
Si vous vous décidiez à venir bénir notre Aurore, qui est si gentille,
écrivez un mot, pour qu'on ne soit pas en course.
Mes enfants vous embrassent. Dites-nous à tout le moins que vous êtes
contente et que vous vous portez bien.
A vous.
G. SAND.
DCVIII
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Paris, 10 août 1866.
Embrassez d'abord pour moi votre bonne mère et votre charmante nièce. Je
suis vraiment touchée du bon accueil que j'ai reçu dans votre milieu
de chanoine, où un animal errant de mon espèce est une anomalie qu'on
pouvait trouver gênante. Au lieu de ça, on m'a reçue comme si j'étais
de la famille et j'ai vu que ce grand savoir-vivre venait du coeur. Ne
m'oubliez pas auprès des très aimables amies, j'ai été vraiment très
heureuse chez vous.
Et puis, toi, tu es un brave et bon garçon, tout grand homme que tu
es, et je t'aime de tout mon coeur. J'ai la tête pleine de Rouen,
de monuments, de maisons bizarres. Tout cela vu avec vous me frappe
doublement. Mais votre maison, votre jardin, votre _citadelle_, c'est
comme un rêve et il me semble que j'y suis encore.
J'ai trouvé Paris tout petit hier, en traversant les ponts. J'ai envie
de repartir. Je ne vous ai pas vus assez, vous et votre cadre; mais il
faut courir aux enfants, qui appellent et montrent les dents. Je vous
embrasse et je vous bénis tous.
G. SAND.
DCIX
A MAURICE SAND, A NOHANT
Paris, 10 août 1866.
Une heure de l'après-midi.
Il fait tellement sombre, que pour un peu j'allumerais la lampe. Quel
temps! quelle année! c'est fichu, nous n'aurons pas d'été.
Je suis arrivée hier à quatre heures chez moi; j'ai trouvé une seule
lettre de ma Cocote, c'est bien peu; j'espérais mieux. Enfin, tout va
bien chez vous. Aurichette est belle, tu es guéri de tes rhumes, Lina
promet de s'en tenir à un rhume de cerveau.
Je n'ai pas pu vous écrire hier en arrivant: j'ai trouvé Couture, qui
m'attendait chez mon portier avec un manuscrit sous le bras: un volume
de sa façon qu'il venait me lire, à moi qui ne l'avais pas vu depuis
1852! Mais il a tant d'esprit, d'entrain; il a une grosse tête
intelligente sur un gros petit corps si drôle, que je me suis exécutée
séance tenante. Nous avons été dîner chez Magny, et, en rentrant, j'ai
avalé le volume, qui est un ouvrage sur la peinture; très amusant et
très intéressant. J'étais bien fatiguée tout de même, et, après ça,
j'ai dormi... Ah! il faut vous dire que, dès le matin, à Rouen, j'avais
encore couru la ville avec Flaubert. Mais c'est superbe, cette grande
ville étalée sur ces belles grandes collines, et ce grand fleuve qui
aflux et reflux comme la mer et qui est plus, coloré que la Manche à
Saint-Valéry. Et tous ces monuments curieux, étranges; ces maisons, ces
rues entières, ces quartiers encore debout du moyen âge! Je ne comprends
pas que je n'eusse jamais vu ça, quand il fallait trois heures pour y
aller.
J'ai trouvé hier Paris, vu des ponts, si petit, si joli, si mignon, si
gai, que je me figurais le voir pour la première fois.
Croisset est un endroit délicieux, et notre ami Flaubert mène là une vie
de chanoine au sein d'une charmante famille. On ne sait pas pourquoi
c'est un esprit agité et impétueux; tout respire le calme et le
bien-être autour de lui. Mais il y a cette grande Seine qui passe et
repasse toujours devant sa fenêtre et qui est sinistre par elle-même
malgré ses frais rivages. Elle ne fait qu'aller et venir sous le coup de
la marée et du raz de marée (la barre ou mascaret). Les saules des îles
sont toujours baignés ou _débaignés_! c'est triste et froid d'aspect,
mais c'est beau et très beau. Ils ont été (chez lui) charmants pour
moi, et on vous invite à y aller pour voir, les grandes forêts où on se
promène en voiture des journées entières. Je suis, contente d'avoir vu
ça.
Mon rhume va très bien. Il avait empiré à Saint-Valéry la dernière
journée et surtout la dernière nuit, où l'orage ouvrait des fenêtres
impossibles à refermer. Quel tandis! Je n'irai pas y finir mes jours.
Mais le pays est adorable, bien plus beau encore que les environs de
Rouen. J'ai vu par là des _vestes dieppoises._ jolies, oh! mais jolies
comme des bijoux, et je n'ai pas pu me tenir d'en commander une pour
Cocote; je l'attends et je crois que ça lui fera plaisir.
Parlons-de nous, car, de Paris, je ne connais rien encore. Je ne sais
pas si on joue toujours _les Don Juan._ Je vous envoie des articles qui
ne sont pas mauvais et on m'a écrit là-bas qu'il se faisait une réaction
et qu'on s'apercevait que la pièce était charmante. Mais, si elle ne
fait pas d'argent, on ne la soutiendra pas; on ne la soutient peut-être
plus. Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors pour voir les
affiches; et je ne songe même pas à aller à Palaiseau par ce déluge.
Parlons donc de ce que nous allons faire. Il faut faire ce _Pied
sanglant,_ [1] il faut le faire ensemble, d'entrain et vite. Mais il
faut voir la Bretagne.
Dites-moi tout de suite si vous voulez y venir; car, si c'est non,
inutile que j'aille à Nohant pour repartir de là, et doubler la fatigue
et les frais du voyage. Si vous y venez avec moi, c'est différent,
j'irai vous prendre.
Si vous ne voulez pas, j'irai y passer huit jours seule et j'irai
ensuite à Nohant, d'où nous pourrons aller ailleurs. Quel que soit le
temps, quand on veut, voir, on voit; on s'enveloppe, on se chausse et on
n'en meurt pas, puisque me voilà mieux qu'au départ et contente d'avoir
vu. Vite une réponse pendant que je m'occuperai ici de régler nos
affaires avec Harmant et l'Odéon.
Je vous _bige_ mille fois. Ayez soin de vous: couvrez-vous comme en
hiver, chaussez-vous comme en Laponie. Ce soir, je vous dirai ce que
j'aurai pu faire par cet affreux temps.
[1] Drame joué plus tard à la Porte-Saint-Martin sous le titre de
_Cadio_.
DCX
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Paris, 12 août 1856.
Je n'ai pas encore lu ma pièce. J'ai encore quelque, chose, à refaire;
rien ne presse. Celle de Bouilhet va admirablement bien, et on m'a dit
que celle de mon ami Cadol viendrait ensuite. Or, pour rien au monde, je
ne veux passer sur le corps de cet enfant. Cela me remet assez loin et
ne me contrarie _ni ne me nuit_ en rien. Quel style! heureusement,
je n'écris pas pour Buloz. J'ai vu votre ami, hier soir, au foyer de
l'Odéon. Je lui ai serré les mains. Il avait l'air heureux. Et puis j'ai
causé avec Duquesnel, de ta féerie. Il a grand envie de la connaître;
vous n'avez qu'à vous montrer quand vous voudrez vous en occuper: vous
serez reçu à bras ouverts.
Mario Proth me donnera demain ou après-demain les renseignements exacts
sur la transformation du journal. Demain, je sors et j'achète les
souliers de votre chère maman; la semaine prochaine, je vais à Palaiseau
et je cherche mon livre sur la faïence. Si j'oublie quelque chose,
rappelez-le-moi.
Je répondrai à toutes les questions, tout bonnement, comme vous avez
répondu aux miennes. On est heureux, n'est-ce pas, de pouvoir dire toute
sa vie? C'est bien moins compliqué que ne le croient les bourgeois et
les mystères que l'on peut révéler à l'ami sont toujours le contraire de
ce que supposent les indifférents.
J'ai été très heureuse, pendant ces huit jours, auprès de vous: aucun
souci, un bon nid, un beau paysage, des coeurs affectueux et votre belle
et franche figure qui a quelque chose de paternel. L'âge n'y fait rien,
on sent en vous une protection de bonté infinie, et, un soir que vous
avez appelé votre mère _ma fille_, il m'est venu deux larmes dans
les yeux. Il m'en a coûté de m'en aller, mais je vous empêchais de
travailler et puis, et puis--une maladie de ma vieillesse, c'est de ne
pas pouvoir tenir en place. J'ai peur m'attacher trop et de lasser. Les
vieux doivent être d'une discrétion extrême. De loin, je peux vous dire
combien je vous aime sans craindre de rabâcher. Vous êtes un des _rares_
restés impressionnables, sincères, amoureux de l'art, pas corrompus
par l'ambition, pas grisés par le succès. Enfin, vous aurez toujours
vingt-cinq ans par toute sorte d'idées qui ont vieilli, à ce que
prétendent les séniles jeunes gens de ce temps-ci. Chez eux, je
crois bien que c'est une pose, mais elle est si bête! si c'est une
impuissance, c'est encore pis. Ils sont _hommes de lettres_ et pas
_hommes_. Bon courage au roman! Il est exquis; mais, c'est drôle, il y a
tout un côté de vous qui ne se révèle ni ne se trahit dans ce que vous
faites, quelque chose que vous ignorez probablement. Ça viendra plus
tard, j'en suis sûre.
Je vous embrasse tendrement, et la maman aussi et la charmante nièce.
Ah! j'oubliais, j'ai vu Couture ce soir; il m'a dit que, pour vous être
agréable, il ferait votre portrait au crayon comme le mien pour le prix
que vous voudriez fixer. Vous voyez, que je suis bon commissionnaire.
Employez-moi.
DCXI
A MAURICE SAND, A NOHANT
Paris, 1er septembre 1866.
Je ne me décourage pas comme ça, moi. Les difficultés d'un sujet doivent
être des stimulants et non des empêchements [1]. Je ne suis pas obligée
de faire la peinture de la Révolution. Il me suffit d'en tirer la
moralité, et ça n'est pas malin, puisque tout le monde est d'accord sur
89. En mettant les passions dans la bouche d'un fou que nous rendrons
intéressant quand même, nous ne choquerons personne.
Pourquoi _Cadiou_ ne serait-il pas une espèce de Marat et de Bonaparte
en même temps? pourquoi n'aurait-il pas des instincts sublimes et
misérables? Il faut voir ici les choses de plus haut que l'histoire
écrite. Il y avait en France alors des milliers de Bonaparte, des
milliers de Marat, des milliers de Hoche, des milliers de Robespierre et
de Saint-Just, lequel, par parenthèse, était un fou aussi. Seulement ces
types, plus ou moins réussis par la nature, et plus ou moins effacés
parles événements, s'appelaient Cadiou, Motus ou Riallo ou Garguille,
ils n'en existaient pas moins. Les idées et les passions qui remirent un
peuple en émoi, une société en dissolution et en reconstruction, ne sont
pas propres à un homme; elles sont résumées par quelques hommes plus
tranchés que les autres. Tu m'as donné l'idée de faire de Cadiou le
héros de la pièce, c'est une idée excellente. Laisse-moi l'envisager
comme elle me vient et en tirer parti. Il sera l'image et le reflet du
passé et de l'avenir, il traversera le présent sans le comprendre, comme
un homme ivre. Ce sera très original et très beau. Je me fiche bien de
ce que l'auteur aura à expliquer de sa pensée au public! Il faut que
l'auteur disparaisse derrière son personnage et que le public fasse la
conclusion. Tout le difficile est de la lui rendre facile à faire. Il
faut essayer et ne jamais reculer devant ce qui vous a ému et saisi.
Aide-moi pour le cadre, les événements nécessaires à mon sujet. Un coin
de la Vendée et de la chouannerie ensuite, un tout petit coin; il faut
que le drame soit grand et la scène petite. Pioche, sois fort sur les
dates, les événements; je prendrai où j'aurai besoin de prendre, et tu
m'aideras pour arranger le scénario, Mais laisse-moi rêver et créer
Cadiou. Pour ça, il faut que j'aille voir un petit coin de la Bretagne;
réponds vite, si tu veux y aller. Sinon, je pars, et je vas ensuite à
Nohant du 10 au 45. Voilà!
Je vous aime et vous _bige_.
[Footnote 1: George Sand avait songé d'abord à faire un drame de
_Cadio_; mais, après l'avoir écrit de verve, c'est-à-dire avec des
développements que ne comportait pas une pièce de théâtre, elle le
publia comme roman dialogué, et c'est seulement un peu plus tard
que, réduit aux proportions scéniques, l'ouvrage fut joué à la Porte
Saint-Martin.]
DCXII
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET.
Nohant, 21 septembre 1866.
Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant
chez nous, je trouve vos deux lettres; ce qui, ajouté à la joie de
retrouver mademoiselle Aurore fraîche et belle, me rend tout à fait
heureuse. Et toi, mon bénédictin, tu es tout, seul, dans ta ravissante
chartreuse, travaillant et ne sortant jamais? Ce que c'est que d'avoir
trop sorti! Il faut à monsieur des Syries, des déserts, des lacs
Asphaltites, des dangers et des fatigues! Et cependant on fait des
_Bovary_ où tous les petits recoins de la vie sont étudiés et peints en
grand maître. Quel drôle de corps qui fait aussi le combat du Sphinx
et de la Chimère! Vous êtes un être très à part, très mystérieux,
doux comme un mouton avec tout ça. J'ai eu de grandes envies de vous
questionner, mais un trop grand respect de vous m'en a empêchée; car je
ne sais jouer qu'avec mes propres désastres, et ceux qu'un grand esprit
a dû subir, pour être en état de produire, me paraissent choses sacrées
qui ne se touchent pas brutalement ou légèrement.
Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, prétend que vous êtes affreusement
vicieux. Mais peut-être qu'il voit avec des yeux un peu salis, comme ce
savant botaniste qui prétend que la germandrée est d'un jaune _sale_.
L'observation était si fausse, que je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire en
marge de son livre: _C'est vous qui avez les yeux-sales._
Moi, je présume que l'homme d'intelligence peut avoir de grandes
curiosités. Je ne les ai pas eues, faute de courage. J'ai mieux aimé
laisser mon esprit incomplet; ça me regarde, et chacun est libre de
s'embarquer sur un grand navire à toutes voiles ou sur une barque de
pêcheur. L'artiste est un explorateur que rien ne doit arrêter et qui ne
fait ni bien ni mal de marcher à droite ou à gauche: son but sanctifie
tout. C'est à lui de savoir, après un peu d'expérience, quelles sont les
conditions de santé de son âme. Moi, je crois que la vôtre est en bon
état de grâce, puisque vous avez plaisir à travailler et à être seul
malgré la pluie.
Savez-vous que, pendant que le déluge est partout, nous avons eu, sauf
quelques averses, un beau soleil en Bretagne? Du vent à décorner les
boeufs, sur les plages de I'Océan; mais que c'était beau, la grande
houle! et comme la botanique des sables m'emportait! et que Maurice
et sa femme ont la passion des coquillages! nous avons tout supporté
gaiement. Pour le reste, c'est une fameuse balançoire que la Bretagne.
Nous nous sommes pourtant indigérés de _dolmens_ et de _menhirs_, et
nous sommes tombés dans des fêtes où nous avons vu tous les costumes
qu'on dit supprimés et que les vieux portent toujours. Eh bien, c'est
laid, ces hommes du passé, avec leurs culottes de toile, leurs longs
cheveux, leurs vestes à poches sous les bras, leur air abruti, moitié
pochard, moitié dévot. Et les débris celtiques, incontestablement
curieux pour l'archéologue; ça n'a rien pour l'artiste, c'est mal
encadré, mal composé, Carnac et Erdeven n'ont aucune physionomie.
Bref, la Bretagne n'aura pas mes os; j'aimerais mille fois mieux
votre Normandie cossue ou, dans les jours où l'on a du drame dans la
_trompette_, les vrais pays d'horreur et de désespoir. Il n'y a rien là
où règne le prêtre et où le vandalisme catholique ait passé, rasant les
monuments du vieux monde et semant les poux de l'avenir.
Vous dites _nous_, à propos de la _féerie_: je ne sais pas avec qui
vous l'avez faite, mais je me figure toujours que cela devrait aller à
l'Odéon actuel. Si je la connaissais, je saurais bien faire pour vous ce
qu'on ne sait jamais faire pour soi-même, monter la tête aux directeurs.
Une chose de vous doit être trop originale pour être comprise par ce
gros Dumaine. Ayez donc une copie chez vous, et, le mois prochain,
j'irai passer une journée avec vous, pour que vous me la lisiez. C'est
si près de Palaiseau, le Croisset! et je suis dans une phase d'activité
tranquille où j'aimerais bien à voir couler votre grand fleuve et à
rêvasser dans votre verger, tranquille lui-même, tout en haut de la
falaise. Mais je bavarde, et tu es en train de travailler. Il faut
pardonner cette intempérance anormale à quelqu'un qui vient de voir des
pierres, et qui n'a pas seulement aperçu une plume depuis douze jours.
Vous êtes ma première visite aux vivants, au sortir d'un ensevelissement
complet de mon pauvre _moi_. Vivez! voilà _mon oremus_ et ma
bénédiction. Et je t'embrasse de tout mon coeur.
G. SAND.
DCXIII
AU MÊME
Nohant, 28 septembre 1866.
C'est convenu, cher camarade et bon ami. Je ferai mon possible pour être
à Paris à la représentation de la pièce de votre ami, et j'y ferai mon
devoir fraternel comme toujours; après quoi, nous irons chez vous et j'y
resterai huit jours, mais à la condition que vous ne vous dérangiez pas
de votre chambre. Ça me désole, de déranger, et je n'ai pas besoin de
tant de Chinois pour dormir. Je dors partout, dans les cendres ou sous
un banc de cuisine, comme un chien de basse-cour. Tout est reluisant de
propreté chez vous, donc on est bien partout. Je ferai le grabuge de
votre mère et nous bavarderons, vous et moi, tant et plus. S'il fait
beau, je vous forcerai à courir. S'il pleut toujours, nous nous cuirons
les os des guiboles en nous racontant nos peines de coeur. Le grand
fleuve coulera noir ou gris, sous la fenêtre, disant toujours: _Vite!
vite!_ et emportant nos pensées, et nos jours et nos nuits, sans
s'arrêter à regarder si peu de chose.
J'ai emballé et mis à la _grande vitesse_ une bonne épreuve du dessin de
Couture. C'est la meilleure que j'aie eue; je ne l'ai retrouvée qu'ici.
J'y ai joint une épreuve photographique d'un dessin de Marchal, qui a
été ressemblant aussi; mais, d'année en année, on change. L'âge donne
sans cesse un autre caractère à la figure des gens qui pensent, et c'est
pourquoi leurs portraits ne se ressemblent pas longtemps. Je rêvasse
tant, et je vis si peu, que je n'ai parfois que trois ans. Mais, le
lendemain, j'en ai trois cents, si la rêverie a été noire. N'est-ce pas
la même chose pour vous? Ne vous semble-t-il pas, par moments, que vous
commencez la vie sans même savoir ce que c'est, et, d'autres fois, ne
sentez-vous pas sur vous le poids de plusieurs milliers de siècles,
dont vous avez le souvenir vague et l'impression douloureuse? D'où
venons-nous et où allons-nous? Tout est possible, puisque tout est
inconnu.
Embrassez pour moi la belle et bonne maman que vous avez. Je me fais une
joie d'être avec vous deux. Tâchez donc de retrouver cette _blague_ sur
les pierres celtiques, ça m'intéresserait beaucoup. Avait-on, quand vous
les avez vues, ouvert le _galgal_ de Lockmariaker et déblayé le dolmen
auprès de Plouharnel? Ces gens-là écrivaient, puisqu'il y a des pierres
couvertes d'hiéroglyphes, et ils travaillaient l'or très bien, puisqu'on
a trouvé des torques [1] très bien façonnées.
Mes enfants, qui sont, comme moi, vos grands admirateurs, vous envoient
leurs compliments, et je vous embrasse au front, puisque Sainte-Beuve a
menti.
G. SAND.
[1] Colliers gaulois.
DCXIV
A M. NOEL PARFAIT, A PARIS
Nohant, 28 septembre 1866.
Mon parrain,
Votre filleule dévouée vous demande un service: c'est de lire le
manuscrit (ci-joint) de madame Thérèse Blanc, qui est une personne de
talent et de mérite, tout à fait digne de votre intérêt (la femme) et de
votre attention (le livre).
Si vous en rendez bon compte à MM. Lévy, ils le publieront, et il y aura
justice à donner un jeune et gracieux esprit, déjà solide, le moyen de
se faire connaître et la confiance pour s'exercer. Vous n'aurez donc pas
d'ennui à lire son ouvrage, et le service que je vous demande n'est pas
un acte de pénible dévouement.
A vous de coeur.
G. SAND.
DCXV
A MADEMOISELLE MARGUERITE LHUILLIER,
A LA BOULAINE (NIÈVRE)
Nohant, 8 octobre 1866.
Où es-tu, ma chère bonne petite Margot? J'espérais recevoir ici de tes
nouvelles, en revenant de ton pays de Bretagne, où j'ai passé quelques
jours avec mes enfants. Ton silence m'inquiète. Je n'ai pas ton adresse
au juste. Dois-je attendre que tu me la donnes? Ne crains pas que je la
répande. Je peux écrire sous le couvert d'Alexandrine. Enfin, dis-moi
que tu n'es pas malade et pas triste. Tu sais qu'au moindre spleen
sérieux, il faut venir à moi; qu'il y a Nohant, Gargilesse, Palaiseau
et Paris, mes quatre domiciles à ton service, et moi, enchantée de te
distraire et de te soigner.
Un mot de toi, chère enfant! ne me laisse pas dans l'inquiétude.
Dis-moi si cette campagne est assez installée pour toi I'hiver, et si
Alexandrine s'y habitue. Je t'embrasse de tout mon coeur, et je t'envoie
les amitiés de mes enfants.
Amitiés à Alexandrine aussi.
DCXVI
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, lundi soir, octobre 1866.
Cher ami,
Votre lettre m'est revenue de Paris. Il ne m'en manque pas, j'y tiens
trop pour en laisser perdre. Vous ne me parlez pas inondations, je pense
donc que la Seine n'a pas fait de bêtises chez vous et que le tulipier
n'y a pas trempé ses racines. Je craignais pour vous quelque ennui, et
je me demandais si votre levée était assez haute pour vous protéger.
Ici, nous n'avons rien à redouter en ce genre: nos ruisseaux sont très
méchants, mais nous en sommes loin.