Beaucoup d'imagination et d'érudition, voilà votre mémoire; mais, si
on ne se rappelle rien de distinct, on a un sentiment très vif de son
propre renouvellement dans l'éternité. J'avais un frère très drôle, qui
souvent disait: «Du temps que j'étais chien...» Il croyait être homme
très récemment. Moi je crois que j'étais végétal ou pierre. Je ne suis
pas toujours bien sûre d'exister complètement, et, d'autres fois, je
crois sentir une grande fatigue accumulée pour avoir trop existé. Enfin,
je ne sais pas, et je ne pourrais pas, comme vous, dire: «Je possède le
passé.
Mais alors vous croyez qu'on ne meurt pas, puisqu'on _redevient_? Si
vous osez le dire aux _chiqueurs_, vous avez du courage, et c'est bien.
Moi, j'ai ce courage-là, ce qui me fait passer pour imbécile; mais je
n'y risque rien: je suis imbécile sous tant d'autres rapports.
Je serai enchantée d'avoir votre impression écrite sur la Bretagne; moi,
je n'ai rien vu assez pour en parler. Mais je cherchais une impression
générale, et ça m'a servi pour reconstruire un ou deux tableaux dont
j'avais besoin. Je vous lirai ça aussi, mais c'est encore un gâchis
informe.
Pourquoi votre voyage est-il resté inédit? Vous êtes _coquet_; vous ne
trouvez pas tout ce que vous faites digne d'être montré. C'est un tort.
Tout ce qui est d'un maître est enseignement, et il ne faut pas craindre
de montrer ses croquis et ses ébauches. C'est encore très au-dessus du
lecteur, et on lui donne tant de choses à son niveau, que le pauvre
diable reste vulgaire, Il faut aimer les bêtes plus que soi; ne
sont-elles pas les vraies infortunes de ce monde? Ne sont-ce pas les
gens sans goût et sans idéal qui s'ennuient, ne jouissent de rien et ne
servent à rien? Il faut se laisser abîmer, railler et méconnaître par
eux, c'est inévitable; mais il ne faut pas les abandonner, et toujours
il faut leur jeter du bon pain, qu'ils préfèrent ou non l'ordure; quand
ils seront soûls d'ordures, ils mangeront le pain; mais, s'il n'y en a
pas, ils mangeront l'ordure _in secula seculorum_.
Je vous ai entendu dire: «Je n'écris que pour dix ou douze personnes.>>
On dit, en causant, bien des choses qui sont le résultat de l'impression
du moment; mais vous n'étiez pas seul à le dire: c'était l'opinion du
_lundi_ ou la thèse de ce jour-là; j'ai protesté intérieurement. Les
douze personnes pour lesquelles on écrit et qui vous apprécient, vous
valent ou vous surpassent; vous n'avez jamais eu, vous, aucun besoin de
lire les onze autres pour être vous. Donc, on écrit pour tout le monde,
pour tout ce qui a besoin d'être initié; quand on n'est pas compris,
on se résigne et on recommence. Quand on l'est, on se réjouit et on
continue. Là est tout le secret de nos travaux persévérants et de notre
amour de l'art. Qu'est-ce que c'est que l'art sans les coeurs et les
esprits où on le verse? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons, et
ne donnerait la vie à rien.
En y réfléchissant, n'est-ce pas votre avis? Si vous êtes convaincu de
cela, vous ne connaîtrez jamais le dégoût et la lassitude. Et, si le
présent est stérile et ingrat, si on perd toute action, tout crédit sur
le public, en le servant de son mieux, reste le recours à l'avenir, qui
soutient le courage et efface toute blessure d'amour-propre. Cent fois
dans la vie, le bien que l'on fait ne paraît servir à rien d'immédiat;
mais cela entretient quand même la tradition du bien vouloir et du bien
faire, sans laquelle tout périrait. Est-ce depuis 89 qu'on patauge?
Ne fallait--il pas patauger pour arriver à 48, où l'on a pataugé plus
encore, mais pour arriver à ce qui doit être? Vous me direz comment vous
l'entendez, et je relirai Turgot pour vous plaire. Je ne promets pas
d'aller jusqu'à d'Holbach, _bien qu'il ait du bon!_
Vous m'appellerez à l'époque de la pièce de Bouilhet. Je serai ici,
piochant beaucoup, mais prête à courir et vous aimant de tout mon coeur.
À présent que je ne suis plus une femme, si le bon Dieu était juste,
je deviendrais un homme; j'aurais la force physique et je vous dirais:
«Allons donc faire un tour à Carthage ou ailleurs. Mais voilà, on marche
à l'enfance, qui n'a ni sexe ni énergie, et c'est ailleurs qu'on se
renouvelle; _où_? Je saurai ça avant vous, et, si je peux, je reviendrai
vous le dire en songe.
DCXVII
AU MÊME
Paris, 10 novembre 1866.
En arrivant à Paris, j'apprends une triste nouvelle. Hier soir, pendant
que nous causions,--et je crois qu'avant-hier nous avions parlé de
lui,--mourait mon ami Charles Duveyrier, le plus tendre coeur et
l'esprit le plus naïf. On l'enterre demain! Il avait un an de plus que
moi. Ma génération s'en va pièce à pièce. Lui survivrai-je? Je ne le
désire pas ardemment, surtout les jours de deuil et d'adieux. C'est
comme Dieu voudra, à condition qu'il me permette d'aimer toujours dans
cette vie et dans l'autre.
Je garde aux morts une vive tendresse. Mais on aime les vivants
autrement. Je vous donne la part de mon coeur qu'il avait; ce qui, joint
à celle que vous avez, fait une grosse part. Il me semble que ça me
console de vous faire ce cadeau-là. Littérairement, ce n'était pas un
homme de premier ordre, on l'aimait pour sa bonté et sa spontanéité.
Moins occupé d'affaires et de philosophie, il eût eu un talent charmant.
Il laisse une jolie pièce: _Michel Perrin_.
J'ai fait la moitié de la route seule, pensant à vous et à la maman,
à Croisset, et regardant la Seine, qui, grâce à vous, est devenue une
_divinité_ amie. Après cela, j'ai eu la société d'un particulier et
de deux femmes d'une bêtise bruyante et fausse comme la musique de la
pantomime de l'autre jour. Exemple: «J'ai regardé le soleil, ça m'a
laissé comme deux points dans les yeux.» Le _mari_: «Ça s'appelle des
points lumineux.»
Et ainsi pendant une heure sans débrider. Je vas dormir toute cassée;
j'ai pleuré comme une bête, toute la soirée, et je vous embrasse
d'autant plus, cher ami.
Aimez-moi _plus_ qu'avant, puisque j'ai de la peine.
DCXVIII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Paris, 16 novembre 1866.
Mes chers enfants, je suis à Paris pour quelques jours. Je viens de
Normandie pour la seconde fois. Auparavant, j'avais été en Bretagne avec
Maurice et sa femme, puis à Nohant. Demain, je vais à Palaiseau pour
revenir à Paris, d'où j'irai encore à Nohant. Voyez quelle hirondelle je
suis devenue! Je ne m'arrête nulle part et je travaille partout. Depuis
que la cruelle destinée m'a rendue indépendante, je profite de la seule
compensation qu'elle m'offre: la liberté de courir et d'aller devant
moi, souvent pour le seul plaisir de remuer, dont j'étais depuis
longtemps privée. Il faut secouer le chagrin, qui est l'inévitable
ennemi du bonheur. Ceci a l'air d'un mot de la Palisse. Non! on est
heureux par soi-même quand on sait s'y prendre: avoir des goûts simples,
un certain courage, une certaine abnégation, l'amour du travail et avant
tout une bonne conscience.
Donc, le bonheur n'est pas une chimère, j'en suis sûre à présent;
moyennant l'expérience et la réflexion, on tire de soi beaucoup; on
refait même sa santé par le vouloir et la patience. Mais l'implacable
mort et le malheur des autres, souvent incurable malgré tous nos soins,
voilà ce qui nous rappelle notre solidarité et le bonheur aux prises
perpétuelles avec le chagrin, il ne faudrait pas que l'un détruisît
l'autre. Le bonheur que nous savons et pouvons nous donner nous
rendrait égoïstes et stériles. Le chagrin qui empêcherait notre sagesse
intérieure de réagir, nous rendrait amers et lâches. Vivons donc la vie
comme elle est, sans ingratitude et sans joie durable et assurée.
Nous ne changerons pas cela. Acceptons-le. Ainsi, vous voilà bien
portants pour le moment et incertains de l'époque de votre voyage.
Prévenez-m'en toujours une quinzaine à l'avance; car vous voyez que je
ne me fixe pas. Tant que la santé ira, je continuerai à _fuir_. Fuir
quoi? Peut-être pourrais-je dire qu'à mon âge on a besoin de ne pas trop
contempler, sous le même rayon de lumière ambiante, la solennité du
vrai.
Mais, au lieu de vous parler de choses de la vie courante, je vous fais
un cours de philosophie très opposé peut-être à la disposition d'esprit
où vous êtes. Vous voudriez et ne voudriez pas marier votre Solange.
Elle ne veut pas; elle fait comme Maurice, qui se trouvait si heureux
par moi, qu'il craignait de ne l'être pas autrement. J'ai dû le
tourmenter parce qu'il se faisait tard pour lui. A présent, il est
content d'avoir surmonté son appréhension.
Il ne faut pourtant pas qu'une femme attende trop et contrarie la
nature, qui reprend sa tyrannie un jour ou l'autre.
Dites mes amitiés à tous ces bons amis qui se souviennent de moi, et
embrassez pour moi vos chères filles.
A Nohant, on va bien. Aurore devient charmante. On m'écrit tous les
jours.
Je compte bien sur l'envoi de vos oeuvres, et je suis très heureuse de
cette publication.
A vous succès et bénédictions, mon cher enfant.
DCIX
A MAURICE SAND, A NOHANT
Paris, 19 novembre 1866.
Mes enfants,
J'embarque demain matin _Cascaret_[1] pour Évreux; je le mène ce soir
au dîner Magny; il va ouvrir de grands yeux en entendant les paradoxes
exubérants qui s'y débitent. Quant à interroger Berthelot, je ne suis
pas de force à lui faire des questions bien posées et à te rendre compte
de ses réponses. Je ne suis d'ailleurs jamais à côté de lui et il est
si timide, qu'il est intimidant. Je crois que Francis nous en dirait
davantage. Il est tout frais émoulu de ces choses et très capable de me
dire où en est la science. Il dit une chose juste et _terrible_ que
je savais. La philosophie de l'esprit humain, telle que nous la
connaissons, admet comme _inéluctable le_ principe de la division de
la matière à l'infini. La chimie ne repose que sur la constatation des
molécules; et qui dit molécule (si infinitésimale qu'elle soit) dit
_corps défini_, c'est-à-dire indivisible. Donc, l'esprit humain patauge
dans l'enfance des problèmes élémentaires. Ce qu'il admet logiquement
et rationnellement, il le nie scientifiquement. _D'où il résulte_ qu'on
peut tout supposer, tout inventer, et que le fantastique n'a pas de
limites à l'heure qu'il est. Je t'avais donné un article, _de quoi_?
Je ne sais plus, de la _Revue Germanique_, je crois, où l'état de
la question qui t'intéresse était très bien précisé. Tu l'as trouvé
ennuyeux; tu voulais y trouver justement le fantastique que tu dois
trouver toi-même. Il faut pourtant le relire et l'avoir sous les yeux,
il y était dit que l'on pouvait arriver à produire des tissus végétaux,
peut-être des matières animales, mais non animées ni _animables_.
Force l'hypothèse et que ton fantastique produise une demi-animation,
effrayante et burlesque.
Ne te lance pourtant pas trop dans _Mademoiselle Azote_[2]: «Qui trop
embrase, mal éteint.»
[1] Francis Laur, ingénieur civil.
[2] Roman de Maurice Sand.
DCXX
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Palaiseau, 29 novembre 1866.
Il ne faut être ni spiritualiste ni matérialiste, dites-vous, il faut
être naturaliste. C'est une grosse question.
Mon _Cascaret_--c'est comme ça que j'appelle le petit ingénieur--la
résoudra comme il l'entendra. Ce n'est pas une bête, et il passera par
bien des idées, des déductions et des émotions avant de réaliser la
prédiction que vous faites. Je ne le catéchise qu'avec réserve; car
il est plus fort que moi sur bien des points et ce n'est pas le
spiritualisme catholique qui l'étouffe. Mais la question par elle-même
est très sérieuse et plane sur notre art, à nous troubadours plus ou
moins pendulifères, ou penduloïdes. Traitons-la d'une manière toute
impersonnelle; car ce qui est bien pour l'un peut avoir son contraire
très bien pour l'autre. Demandons-nous, en faisant abstraction de nos
tendances ou de nos expériences, si l'être humain peut recevoir et
chercher son entier développement physique sans que l'intellect en
souffre. Oui, dans une société idéale et rationnelle, cela serait ainsi
Mais, dans celle où nous vivons et dont il faut, bien nous contenter,
la jouissance et l'abus ne vont-ils pas de compagnie, et peut-on les
séparer, les limiter, à moins d'être un sage de première volée? Et,
si l'on est un sage, adieu l'entraînement, qui est le père des joies
réelles!
La question, pour nous artistes, est de savoir si l'abstinence
nous fortifie, ou si elle nous exalte trop, ce qui dégénère en
faiblesse.--Vous me direz: «Il y a temps pour tout et puissance
suffisante pour toute dépense de forces.» Donc, vous faites une
distinction et vous posez des limites, il n'y a pas moyen de faire
autrement. La nature, croyez-vous, en pose d'elle-même et nous empêche
d'abuser. Ah! mais non, elle n'est pas plus sage que nous, qui sommes
aussi la nature.
Nos excès de travail, comme, nos excès de plaisir, nous tuent
parfaitement, et plus nous sommes de grandes natures, plus nous
dépassons les bornes et reculons la limite de nos puissances.
Non, je n'ai pas de théories. Je passe ma vie à poser des questions et
à les entendre résoudre dans un sens ou dans l'autre, sans qu'une
conclusion victorieuse et sans réplique m'ait jamais été donnée.
J'attends la lumière d'un nouvel état de mon intellect et de mes organes
dans une autre vie; car, dans celle-ci, quiconque réfléchit embrasse
jusqu'à leurs dernières conséquences les limites du pour et du contre.
C'est M. Platon, je crois, qui demandait et croyait tenir le lien. Il ne
l'avait pas plus que nous. Pourtant ce lien existe, puisque l'univers
subsiste sans que le pour et le contre qui le constituent se détruisent
réciproquement. Comment s'appellera-t-il pour la nature matérielle?
_équilibre_, il n'y a pas à dire; et pour la nature spirituelle?
_modération_, chasteté relative, abstinence des abus, tout ce que vous
voudrez, mais ça se traduira toujours par _équilibre_. Ai-je tort, mon
maître?
Pensez-y, car, dans nos romans, ce que font ou ne font pas nos
personnages ne repose pas sur une autre question que celle-là.
Posséderont-ils, ne posséderont-ils pas l'objet de leurs ardentes
convoitises? Que ce soit amour ou gloire, fortune ou plaisir, dès qu'ils
existent, ils aspirent à un but. Si nous avons en nous une philosophie,
ils marchent droit selon nous; si nous n'en avons pas, ils marchent au
hasard et sont trop dominés par les événements que nous leur mettons
dans les jambes. Imbus de nos propres idées, ils choquent souvent celles
des autres. Dépourvus de nos idées et soumis à la fatalité, ils ne
paraissent pas toujours logiques. Faut-il mettre un peu ou beaucoup de
nous en eux? ne faut-il mettre que ce que la société met dans chacun de
nous?
Moi, je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes
bonshommes. On me le reproche, ça ne fait rien. Vous, je ne sais pas
bien si, par procédé ou par instinct, vous suivez une autre route. Ce
que vous faites vous réussit; voilà pourquoi je vous demande si nous
différons sur la question des luttes intérieures, si _l'homme-roman_
doit en avoir, ou s'il ne doit pas les connaître.
Vous m'étonnez toujours avec votre travail pénible; est-ce une
coquetterie? Ça parait si peu! Ce que je trouve difficile, moi, c'est de
choisir entre les mille combinaisons de l'action scénique, qui peuvent
varier à l'infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas
brutale ou forcée. Quant au style, j'en fais meilleur marché que vous.
Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît d'en jouer. Il a ses
_hauts_ et ses _bas;_ ses grosses notes et ses défaillances; au fond, ça
m'est égal, pourvu que l'émotion vienne, mais je ne peux rien trouver
en moi. C'est _l'autre_ qui chante à son gré, mal ou bien, et, quand
j'essaye de penser à ça, je m'en effraye et me dis que je ne suis rien,
rien du tout.
Mais une grande sagesse, nous sauve; nous savons nous dire: «Eh bien,
quand nous ne serions absolument que des instruments, c'est encore un
joli état et une sensation à nulle autre pareille que de se sentir
vibrer.»
Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que
vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser
faire _l'autre_ plus souvent. Ça irait tout de même et sans fatigue.
L'instrument pourrait résonner faible à de certains moments; mais le
souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez après, ce
que je ne fais pas, ce que je devrais faire; vous remonteriez le ton du
tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop également dans
la lumière.
_Vale et me ama_.
DCXXI
AU MÊME
Palaiseau, 30 novembre 1866.
Il y aurait bien à dire sur tout ça, cher camarade. Mon _Cascaret_,
c'est-à-dire le fiancé en question, se garde pour sa fiancée. Elle lui a
dit: «: Attendons que vous ayez réalisé certaines questions de travail.»
Et il travaille. Elle lui a dit: «Gardons nos puretés l'une pour
l'autre.» Et il se garde. Ce n'est pas le spiritualisme catholique qui
l'étouffe; mais il se fait un grand idéal de l'amour, et pourquoi lui
conseillerait-on d'aller le perdre quand il met sa conscience et son
mérite à le garder?
Il y a un équilibre que la nature, notre souveraine, met elle-même dans
nos instincts, et elle pose vite la limite de nos appétits. Les grandes
natures ne sont pas les plus robustes. Nous ne sommes pas développés
dans tous les sens par une éducation bien logique. On nous comprime de
toute façon, et nous poussons nos racines et nos branches où et comme
nous pouvons. Aussi les grands artistes sont-ils souvent infirmes, et
plusieurs ont été impuissants. Quelques-uns, trop puissants par le
désir, se sont épuisés vite. En général, je crois que nous avons des
joies et des peines trop intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le
paysan qui fait, nuit et jour, une rude besogne avec la terre et avec sa
femme, n'est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles.
Se développer dans tous les sens, vous dites? Pas à la fois, ni sans
repos, allez! Ceux qui s'en vantent blaguent un peu, ou, s'ils mènent
tout à la fois, tout est manqué. Si l'amour est pour eux un petit
pot-au-feu et l'art un petit gagne-pain, à la bonne heure; mais, s'ils
ont le plaisir immense, touchant à l'infini, et le travail ardent,
touchant à l'enthousiasme, ils ne les alternent pas comme la veille et
le sommeil.
Moi, je ne crois pas à ces don Juan qui sont en même temps des Byron.
Don Juan ne faisait pas de poèmes, et Byron faisait, dit-on, bien mal
l'amour. Il a dû avoir quelquefois--on peut compter ces émotions-là dans
la vie--l'extase complète par le coeur, l'esprit et les sens; il en
a connu assez pour être un des poètes de l'amour. Il n'en faut pas
davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des
petits appétits les briserait.
Essayez quelque jour de faire un roman dont l'artiste (le vrai) sera le
héros, vous verrez quelle sève énorme, mais délicate et contenue; comme
il verra toute chose d'un oeil attentif, curieux et tranquille, et comme
ses entraînements vers les choses qu'il examine et pénètre seront rares
et sérieux. Vous verrez aussi comme il se craint lui-même, comme il sait
qu'il ne peut se livrer sans s'anéantir, et comme une profonde pudeur
dés trésors de son âme l'empêche de les répandre et de les gaspiller.
L'artiste est un si beau type à faire, que je n'ai jamais osé le faire
réellement; je ne me sentais pas digne de toucher à cette figure belle,
et trop compliquée, c'est viser trop haut pour une simple femme. Mais ça
pourra bien vous tenter quelque jour, et ça en vaudra la peine.
Où est le modèle? Je ne sais pas, je n'en ai pas connu _à fond_ qui
n'eût quelque, tache au soleil, je yeux dire quelque côté par où cet
artiste touchait à l'épicier. Vous n'avez peut-être pas cette tache,
vous devriez vous peindre. Moi, je l'ai. J'aime les classifications, je
touche au pédagogue. J'aime à coudre et à torcher les enfants, je touche
à la servante. J'ai des distractions et je touche à l'idiot. Et puis,
enfin, je n'aimerais pas la perfection; je la sens et ne saurais la
manifester. Mais on pourrait bien lui donner des défauts dans sa nature.
Quels? Nous chercherons ça quelque jour. Ça n'est pas dans votre sujet
actuel et je ne dois pas vous en distraire.
Ayez moins de cruauté envers vous. Allez de l'avant, et, quand le
souffle aura produit, vous remonterez le ton général et sacrifierez ce
qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne se peut pas?
Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile, si abondant!
c'est un trop plein perpétuel, je ne comprends rien à votre angoisse.
Bonsoir, cher frère; mes tendresses à tous les vôtres. Je suis revenue à
ma solitude de Palaiseau, je l'aime; je m'en retourne à Paris lundi. Je
vous embrasse bien fort. Travaillez bien.
DCXXII
A M. THOMAS COUTURE, A PARIS
Palaiseau, 13 décembre 1866.
Cher maître,
Votre ouvrage soulèvera, je crois, des tempêtes, et déjà on veut m'en
rendre solidaire. On annonce que ma préface est prête. Cela n'est pas,
et, réflexion faite, je ne la ferai pas. Tant que j'ai ignoré la partie
qui est toute de critique, et même après avoir écouté la lecture de
plusieurs fragments, je vous ai dit _oui._ Pourtant je vous
conseillais de faire de votre ouvrage un traité, sans vous lancer
dans l'appréciation des vivants, ou des morts de la veille; vous avez
persisté, c'était votre droit indiscutable. Vous avez pourtant modifié
votre jugement sur Delacroix quant aux expressions; mais, j'y ai pensé
depuis, le fond reste le même, il n'en pouvait être autrement.
D'ailleurs, je ne pourrais pas vous demander d'épargner les autres, de
faire des réserves, vous m'enverriez promener et vous feriez bien. Mais,
moi, j'endosserais, sans conviction et sans lumières suffisantes, une
trop forte responsabilité; à moins de faire aussi des réserves, et,
alors, à quoi bon une préface? Ça ne serait pas clair, ça ne paraîtrait
pas franc. Je vous dis donc _non_, après vous avoir dit _oui_, parce
que, au dernier moment, quand vous m'enverriez les épreuves, nous ne
serions pas d'accord et il serait trop tard pour nous y mettre. Allez
droit devant vous, bravez seul, et sans donner le bras à une femme, ce
que vous voulez braver.
Votre ouvrage, si remarquable d'exécution, et riche à tant d'égards,
gagnera à se présenter seul, je vous en réponds. Consultez de vrais
amis, des gens de goût, ils vous diront comme moi.
G. SAND.
DCXXIII
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Paris, 9 janvier 1867.
Cher camarade,
Ton vieux troubadour a été tenté de claquer. Il est toujours à Paris. Il
devait partir le 25 décembre; sa malle était bouclée; ta première lettre
l'a attendu tous les jours à Nohant, Enfin, le voilà tout à fait en état
de partir et il part demain matin avec son fils Alexandre, qui veut bien
l'accompagner.
C'est bête d'être jeté sur le flanc et de perdre pendant trois jours la
notion de soi-même et de se relever aussi affaibli que si on avait fait
quelque chose de pénible et d'utile. Ce n'était rien, au bout du compte,
qu'une impossibilité momentanée de digérer quoi que ce soit. Froid,
ou faiblesse, ou travail, je ne sais pas. Je n'y songe plus guère.
Sainte-Beuve inquiète davantage, on a dû te l'écrire. Il va mieux aussi,
mais il y aura infirmité sérieuse, et, à travers cela, des accidents à
redouter. J'en suis tout attristée et inquiète.