Vous êtes heureux d'avoir des souvenirs si nets des autres existences.

Beaucoup d'imagination et d'érudition, voilà votre mémoire; mais, si

on ne se rappelle rien de distinct, on a un sentiment très vif de son

propre renouvellement dans l'éternité. J'avais un frère très drôle, qui

souvent disait: «Du temps que j'étais chien...» Il croyait être homme

très récemment. Moi je crois que j'étais végétal ou pierre. Je ne suis

pas toujours bien sûre d'exister complètement, et, d'autres fois, je

crois sentir une grande fatigue accumulée pour avoir trop existé. Enfin,

je ne sais pas, et je ne pourrais pas, comme vous, dire: «Je possède le

passé.

Mais alors vous croyez qu'on ne meurt pas, puisqu'on _redevient_? Si

vous osez le dire aux _chiqueurs_, vous avez du courage, et c'est bien.

Moi, j'ai ce courage-là, ce qui me fait passer pour imbécile; mais je

n'y risque rien: je suis imbécile sous tant d'autres rapports.

Je serai enchantée d'avoir votre impression écrite sur la Bretagne; moi,

je n'ai rien vu assez pour en parler. Mais je cherchais une impression

générale, et ça m'a servi pour reconstruire un ou deux tableaux dont

j'avais besoin. Je vous lirai ça aussi, mais c'est encore un gâchis

informe.

Pourquoi votre voyage est-il resté inédit? Vous êtes _coquet_; vous ne

trouvez pas tout ce que vous faites digne d'être montré. C'est un tort.

Tout ce qui est d'un maître est enseignement, et il ne faut pas craindre

de montrer ses croquis et ses ébauches. C'est encore très au-dessus du

lecteur, et on lui donne tant de choses à son niveau, que le pauvre

diable reste vulgaire, Il faut aimer les bêtes plus que soi; ne

sont-elles pas les vraies infortunes de ce monde? Ne sont-ce pas les

gens sans goût et sans idéal qui s'ennuient, ne jouissent de rien et ne

servent à rien? Il faut se laisser abîmer, railler et méconnaître par

eux, c'est inévitable; mais il ne faut pas les abandonner, et toujours

il faut leur jeter du bon pain, qu'ils préfèrent ou non l'ordure; quand

ils seront soûls d'ordures, ils mangeront le pain; mais, s'il n'y en a

pas, ils mangeront l'ordure _in secula seculorum_.

Je vous ai entendu dire: «Je n'écris que pour dix ou douze personnes.>>

On dit, en causant, bien des choses qui sont le résultat de l'impression

du moment; mais vous n'étiez pas seul à le dire: c'était l'opinion du

_lundi_ ou la thèse de ce jour-là; j'ai protesté intérieurement. Les

douze personnes pour lesquelles on écrit et qui vous apprécient, vous

valent ou vous surpassent; vous n'avez jamais eu, vous, aucun besoin de

lire les onze autres pour être vous. Donc, on écrit pour tout le monde,

pour tout ce qui a besoin d'être initié; quand on n'est pas compris,

on se résigne et on recommence. Quand on l'est, on se réjouit et on

continue. Là est tout le secret de nos travaux persévérants et de notre

amour de l'art. Qu'est-ce que c'est que l'art sans les coeurs et les

esprits où on le verse? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons, et

ne donnerait la vie à rien.

En y réfléchissant, n'est-ce pas votre avis? Si vous êtes convaincu de

cela, vous ne connaîtrez jamais le dégoût et la lassitude. Et, si le

présent est stérile et ingrat, si on perd toute action, tout crédit sur

le public, en le servant de son mieux, reste le recours à l'avenir, qui

soutient le courage et efface toute blessure d'amour-propre. Cent fois

dans la vie, le bien que l'on fait ne paraît servir à rien d'immédiat;

mais cela entretient quand même la tradition du bien vouloir et du bien

faire, sans laquelle tout périrait. Est-ce depuis 89 qu'on patauge?

Ne fallait--il pas patauger pour arriver à 48, où l'on a pataugé plus

encore, mais pour arriver à ce qui doit être? Vous me direz comment vous

l'entendez, et je relirai Turgot pour vous plaire. Je ne promets pas

d'aller jusqu'à d'Holbach, _bien qu'il ait du bon!_

Vous m'appellerez à l'époque de la pièce de Bouilhet. Je serai ici,

piochant beaucoup, mais prête à courir et vous aimant de tout mon coeur.

À présent que je ne suis plus une femme, si le bon Dieu était juste,

je deviendrais un homme; j'aurais la force physique et je vous dirais:

«Allons donc faire un tour à Carthage ou ailleurs. Mais voilà, on marche

à l'enfance, qui n'a ni sexe ni énergie, et c'est ailleurs qu'on se

renouvelle; _où_? Je saurai ça avant vous, et, si je peux, je reviendrai

vous le dire en songe.

DCXVII

AU MÊME

Paris, 10 novembre 1866.

En arrivant à Paris, j'apprends une triste nouvelle. Hier soir, pendant

que nous causions,--et je crois qu'avant-hier nous avions parlé de

lui,--mourait mon ami Charles Duveyrier, le plus tendre coeur et

l'esprit le plus naïf. On l'enterre demain! Il avait un an de plus que

moi. Ma génération s'en va pièce à pièce. Lui survivrai-je? Je ne le

désire pas ardemment, surtout les jours de deuil et d'adieux. C'est

comme Dieu voudra, à condition qu'il me permette d'aimer toujours dans

cette vie et dans l'autre.

Je garde aux morts une vive tendresse. Mais on aime les vivants

autrement. Je vous donne la part de mon coeur qu'il avait; ce qui, joint

à celle que vous avez, fait une grosse part. Il me semble que ça me

console de vous faire ce cadeau-là. Littérairement, ce n'était pas un

homme de premier ordre, on l'aimait pour sa bonté et sa spontanéité.

Moins occupé d'affaires et de philosophie, il eût eu un talent charmant.

Il laisse une jolie pièce: _Michel Perrin_.

J'ai fait la moitié de la route seule, pensant à vous et à la maman,

à Croisset, et regardant la Seine, qui, grâce à vous, est devenue une

_divinité_ amie. Après cela, j'ai eu la société d'un particulier et

de deux femmes d'une bêtise bruyante et fausse comme la musique de la

pantomime de l'autre jour. Exemple: «J'ai regardé le soleil, ça m'a

laissé comme deux points dans les yeux.» Le _mari_: «Ça s'appelle des

points lumineux.»

Et ainsi pendant une heure sans débrider. Je vas dormir toute cassée;

j'ai pleuré comme une bête, toute la soirée, et je vous embrasse

d'autant plus, cher ami.

Aimez-moi _plus_ qu'avant, puisque j'ai de la peine.

DCXVIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Paris, 16 novembre 1866.

Mes chers enfants, je suis à Paris pour quelques jours. Je viens de

Normandie pour la seconde fois. Auparavant, j'avais été en Bretagne avec

Maurice et sa femme, puis à Nohant. Demain, je vais à Palaiseau pour

revenir à Paris, d'où j'irai encore à Nohant. Voyez quelle hirondelle je

suis devenue! Je ne m'arrête nulle part et je travaille partout. Depuis

que la cruelle destinée m'a rendue indépendante, je profite de la seule

compensation qu'elle m'offre: la liberté de courir et d'aller devant

moi, souvent pour le seul plaisir de remuer, dont j'étais depuis

longtemps privée. Il faut secouer le chagrin, qui est l'inévitable

ennemi du bonheur. Ceci a l'air d'un mot de la Palisse. Non! on est

heureux par soi-même quand on sait s'y prendre: avoir des goûts simples,

un certain courage, une certaine abnégation, l'amour du travail et avant

tout une bonne conscience.

Donc, le bonheur n'est pas une chimère, j'en suis sûre à présent;

moyennant l'expérience et la réflexion, on tire de soi beaucoup; on

refait même sa santé par le vouloir et la patience. Mais l'implacable

mort et le malheur des autres, souvent incurable malgré tous nos soins,

voilà ce qui nous rappelle notre solidarité et le bonheur aux prises

perpétuelles avec le chagrin, il ne faudrait pas que l'un détruisît

l'autre. Le bonheur que nous savons et pouvons nous donner nous

rendrait égoïstes et stériles. Le chagrin qui empêcherait notre sagesse

intérieure de réagir, nous rendrait amers et lâches. Vivons donc la vie

comme elle est, sans ingratitude et sans joie durable et assurée.

Nous ne changerons pas cela. Acceptons-le. Ainsi, vous voilà bien

portants pour le moment et incertains de l'époque de votre voyage.

Prévenez-m'en toujours une quinzaine à l'avance; car vous voyez que je

ne me fixe pas. Tant que la santé ira, je continuerai à _fuir_. Fuir

quoi? Peut-être pourrais-je dire qu'à mon âge on a besoin de ne pas trop

contempler, sous le même rayon de lumière ambiante, la solennité du

vrai.

Mais, au lieu de vous parler de choses de la vie courante, je vous fais

un cours de philosophie très opposé peut-être à la disposition d'esprit

où vous êtes. Vous voudriez et ne voudriez pas marier votre Solange.

Elle ne veut pas; elle fait comme Maurice, qui se trouvait si heureux

par moi, qu'il craignait de ne l'être pas autrement. J'ai dû le

tourmenter parce qu'il se faisait tard pour lui. A présent, il est

content d'avoir surmonté son appréhension.

Il ne faut pourtant pas qu'une femme attende trop et contrarie la

nature, qui reprend sa tyrannie un jour ou l'autre.

Dites mes amitiés à tous ces bons amis qui se souviennent de moi, et

embrassez pour moi vos chères filles.

A Nohant, on va bien. Aurore devient charmante. On m'écrit tous les

jours.

Je compte bien sur l'envoi de vos oeuvres, et je suis très heureuse de

cette publication.

A vous succès et bénédictions, mon cher enfant.

DCIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

Paris, 19 novembre 1866.

Mes enfants,

J'embarque demain matin _Cascaret_[1] pour Évreux; je le mène ce soir

au dîner Magny; il va ouvrir de grands yeux en entendant les paradoxes

exubérants qui s'y débitent. Quant à interroger Berthelot, je ne suis

pas de force à lui faire des questions bien posées et à te rendre compte

de ses réponses. Je ne suis d'ailleurs jamais à côté de lui et il est

si timide, qu'il est intimidant. Je crois que Francis nous en dirait

davantage. Il est tout frais émoulu de ces choses et très capable de me

dire où en est la science. Il dit une chose juste et _terrible_ que

je savais. La philosophie de l'esprit humain, telle que nous la

connaissons, admet comme _inéluctable le_ principe de la division de

la matière à l'infini. La chimie ne repose que sur la constatation des

molécules; et qui dit molécule (si infinitésimale qu'elle soit) dit

_corps défini_, c'est-à-dire indivisible. Donc, l'esprit humain patauge

dans l'enfance des problèmes élémentaires. Ce qu'il admet logiquement

et rationnellement, il le nie scientifiquement. _D'où il résulte_ qu'on

peut tout supposer, tout inventer, et que le fantastique n'a pas de

limites à l'heure qu'il est. Je t'avais donné un article, _de quoi_?

Je ne sais plus, de la _Revue Germanique_, je crois, où l'état de

la question qui t'intéresse était très bien précisé. Tu l'as trouvé

ennuyeux; tu voulais y trouver justement le fantastique que tu dois

trouver toi-même. Il faut pourtant le relire et l'avoir sous les yeux,

il y était dit que l'on pouvait arriver à produire des tissus végétaux,

peut-être des matières animales, mais non animées ni _animables_.

Force l'hypothèse et que ton fantastique produise une demi-animation,

effrayante et burlesque.

Ne te lance pourtant pas trop dans _Mademoiselle Azote_[2]: «Qui trop

embrase, mal éteint.»

[1] Francis Laur, ingénieur civil.

[2] Roman de Maurice Sand.

DCXX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Palaiseau, 29 novembre 1866.

Il ne faut être ni spiritualiste ni matérialiste, dites-vous, il faut

être naturaliste. C'est une grosse question.

Mon _Cascaret_--c'est comme ça que j'appelle le petit ingénieur--la

résoudra comme il l'entendra. Ce n'est pas une bête, et il passera par

bien des idées, des déductions et des émotions avant de réaliser la

prédiction que vous faites. Je ne le catéchise qu'avec réserve; car

il est plus fort que moi sur bien des points et ce n'est pas le

spiritualisme catholique qui l'étouffe. Mais la question par elle-même

est très sérieuse et plane sur notre art, à nous troubadours plus ou

moins pendulifères, ou penduloïdes. Traitons-la d'une manière toute

impersonnelle; car ce qui est bien pour l'un peut avoir son contraire

très bien pour l'autre. Demandons-nous, en faisant abstraction de nos

tendances ou de nos expériences, si l'être humain peut recevoir et

chercher son entier développement physique sans que l'intellect en

souffre. Oui, dans une société idéale et rationnelle, cela serait ainsi

Mais, dans celle où nous vivons et dont il faut, bien nous contenter,

la jouissance et l'abus ne vont-ils pas de compagnie, et peut-on les

séparer, les limiter, à moins d'être un sage de première volée? Et,

si l'on est un sage, adieu l'entraînement, qui est le père des joies

réelles!

La question, pour nous artistes, est de savoir si l'abstinence

nous fortifie, ou si elle nous exalte trop, ce qui dégénère en

faiblesse.--Vous me direz: «Il y a temps pour tout et puissance

suffisante pour toute dépense de forces.» Donc, vous faites une

distinction et vous posez des limites, il n'y a pas moyen de faire

autrement. La nature, croyez-vous, en pose d'elle-même et nous empêche

d'abuser. Ah! mais non, elle n'est pas plus sage que nous, qui sommes

aussi la nature.

Nos excès de travail, comme, nos excès de plaisir, nous tuent

parfaitement, et plus nous sommes de grandes natures, plus nous

dépassons les bornes et reculons la limite de nos puissances.

Non, je n'ai pas de théories. Je passe ma vie à poser des questions et

à les entendre résoudre dans un sens ou dans l'autre, sans qu'une

conclusion victorieuse et sans réplique m'ait jamais été donnée.

J'attends la lumière d'un nouvel état de mon intellect et de mes organes

dans une autre vie; car, dans celle-ci, quiconque réfléchit embrasse

jusqu'à leurs dernières conséquences les limites du pour et du contre.

C'est M. Platon, je crois, qui demandait et croyait tenir le lien. Il ne

l'avait pas plus que nous. Pourtant ce lien existe, puisque l'univers

subsiste sans que le pour et le contre qui le constituent se détruisent

réciproquement. Comment s'appellera-t-il pour la nature matérielle?

_équilibre_, il n'y a pas à dire; et pour la nature spirituelle?

_modération_, chasteté relative, abstinence des abus, tout ce que vous

voudrez, mais ça se traduira toujours par _équilibre_. Ai-je tort, mon

maître?

Pensez-y, car, dans nos romans, ce que font ou ne font pas nos

personnages ne repose pas sur une autre question que celle-là.

Posséderont-ils, ne posséderont-ils pas l'objet de leurs ardentes

convoitises? Que ce soit amour ou gloire, fortune ou plaisir, dès qu'ils

existent, ils aspirent à un but. Si nous avons en nous une philosophie,

ils marchent droit selon nous; si nous n'en avons pas, ils marchent au

hasard et sont trop dominés par les événements que nous leur mettons

dans les jambes. Imbus de nos propres idées, ils choquent souvent celles

des autres. Dépourvus de nos idées et soumis à la fatalité, ils ne

paraissent pas toujours logiques. Faut-il mettre un peu ou beaucoup de

nous en eux? ne faut-il mettre que ce que la société met dans chacun de

nous?

Moi, je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes

bonshommes. On me le reproche, ça ne fait rien. Vous, je ne sais pas

bien si, par procédé ou par instinct, vous suivez une autre route. Ce

que vous faites vous réussit; voilà pourquoi je vous demande si nous

différons sur la question des luttes intérieures, si _l'homme-roman_

doit en avoir, ou s'il ne doit pas les connaître.

Vous m'étonnez toujours avec votre travail pénible; est-ce une

coquetterie? Ça parait si peu! Ce que je trouve difficile, moi, c'est de

choisir entre les mille combinaisons de l'action scénique, qui peuvent

varier à l'infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas

brutale ou forcée. Quant au style, j'en fais meilleur marché que vous.

Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît d'en jouer. Il a ses

_hauts_ et ses _bas;_ ses grosses notes et ses défaillances; au fond, ça

m'est égal, pourvu que l'émotion vienne, mais je ne peux rien trouver

en moi. C'est _l'autre_ qui chante à son gré, mal ou bien, et, quand

j'essaye de penser à ça, je m'en effraye et me dis que je ne suis rien,

rien du tout.

Mais une grande sagesse, nous sauve; nous savons nous dire: «Eh bien,

quand nous ne serions absolument que des instruments, c'est encore un

joli état et une sensation à nulle autre pareille que de se sentir

vibrer.»

Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que

vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser

faire _l'autre_ plus souvent. Ça irait tout de même et sans fatigue.

L'instrument pourrait résonner faible à de certains moments; mais le

souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez après, ce

que je ne fais pas, ce que je devrais faire; vous remonteriez le ton du

tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop également dans

la lumière.

_Vale et me ama_.

DCXXI

AU MÊME

Palaiseau, 30 novembre 1866.

Il y aurait bien à dire sur tout ça, cher camarade. Mon _Cascaret_,

c'est-à-dire le fiancé en question, se garde pour sa fiancée. Elle lui a

dit: «: Attendons que vous ayez réalisé certaines questions de travail.»

Et il travaille. Elle lui a dit: «Gardons nos puretés l'une pour

l'autre.» Et il se garde. Ce n'est pas le spiritualisme catholique qui

l'étouffe; mais il se fait un grand idéal de l'amour, et pourquoi lui

conseillerait-on d'aller le perdre quand il met sa conscience et son

mérite à le garder?

Il y a un équilibre que la nature, notre souveraine, met elle-même dans

nos instincts, et elle pose vite la limite de nos appétits. Les grandes

natures ne sont pas les plus robustes. Nous ne sommes pas développés

dans tous les sens par une éducation bien logique. On nous comprime de

toute façon, et nous poussons nos racines et nos branches où et comme

nous pouvons. Aussi les grands artistes sont-ils souvent infirmes, et

plusieurs ont été impuissants. Quelques-uns, trop puissants par le

désir, se sont épuisés vite. En général, je crois que nous avons des

joies et des peines trop intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le

paysan qui fait, nuit et jour, une rude besogne avec la terre et avec sa

femme, n'est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles.

Se développer dans tous les sens, vous dites? Pas à la fois, ni sans

repos, allez! Ceux qui s'en vantent blaguent un peu, ou, s'ils mènent

tout à la fois, tout est manqué. Si l'amour est pour eux un petit

pot-au-feu et l'art un petit gagne-pain, à la bonne heure; mais, s'ils

ont le plaisir immense, touchant à l'infini, et le travail ardent,

touchant à l'enthousiasme, ils ne les alternent pas comme la veille et

le sommeil.

Moi, je ne crois pas à ces don Juan qui sont en même temps des Byron.

Don Juan ne faisait pas de poèmes, et Byron faisait, dit-on, bien mal

l'amour. Il a dû avoir quelquefois--on peut compter ces émotions-là dans

la vie--l'extase complète par le coeur, l'esprit et les sens; il en

a connu assez pour être un des poètes de l'amour. Il n'en faut pas

davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des

petits appétits les briserait.

Essayez quelque jour de faire un roman dont l'artiste (le vrai) sera le

héros, vous verrez quelle sève énorme, mais délicate et contenue; comme

il verra toute chose d'un oeil attentif, curieux et tranquille, et comme

ses entraînements vers les choses qu'il examine et pénètre seront rares

et sérieux. Vous verrez aussi comme il se craint lui-même, comme il sait

qu'il ne peut se livrer sans s'anéantir, et comme une profonde pudeur

dés trésors de son âme l'empêche de les répandre et de les gaspiller.

L'artiste est un si beau type à faire, que je n'ai jamais osé le faire

réellement; je ne me sentais pas digne de toucher à cette figure belle,

et trop compliquée, c'est viser trop haut pour une simple femme. Mais ça

pourra bien vous tenter quelque jour, et ça en vaudra la peine.

Où est le modèle? Je ne sais pas, je n'en ai pas connu _à fond_ qui

n'eût quelque, tache au soleil, je yeux dire quelque côté par où cet

artiste touchait à l'épicier. Vous n'avez peut-être pas cette tache,

vous devriez vous peindre. Moi, je l'ai. J'aime les classifications, je

touche au pédagogue. J'aime à coudre et à torcher les enfants, je touche

à la servante. J'ai des distractions et je touche à l'idiot. Et puis,

enfin, je n'aimerais pas la perfection; je la sens et ne saurais la

manifester. Mais on pourrait bien lui donner des défauts dans sa nature.

Quels? Nous chercherons ça quelque jour. Ça n'est pas dans votre sujet

actuel et je ne dois pas vous en distraire.

Ayez moins de cruauté envers vous. Allez de l'avant, et, quand le

souffle aura produit, vous remonterez le ton général et sacrifierez ce

qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne se peut pas?

Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile, si abondant!

c'est un trop plein perpétuel, je ne comprends rien à votre angoisse.

Bonsoir, cher frère; mes tendresses à tous les vôtres. Je suis revenue à

ma solitude de Palaiseau, je l'aime; je m'en retourne à Paris lundi. Je

vous embrasse bien fort. Travaillez bien.

DCXXII

A M. THOMAS COUTURE, A PARIS

Palaiseau, 13 décembre 1866.

Cher maître,

Votre ouvrage soulèvera, je crois, des tempêtes, et déjà on veut m'en

rendre solidaire. On annonce que ma préface est prête. Cela n'est pas,

et, réflexion faite, je ne la ferai pas. Tant que j'ai ignoré la partie

qui est toute de critique, et même après avoir écouté la lecture de

plusieurs fragments, je vous ai dit _oui._ Pourtant je vous

conseillais de faire de votre ouvrage un traité, sans vous lancer

dans l'appréciation des vivants, ou des morts de la veille; vous avez

persisté, c'était votre droit indiscutable. Vous avez pourtant modifié

votre jugement sur Delacroix quant aux expressions; mais, j'y ai pensé

depuis, le fond reste le même, il n'en pouvait être autrement.

D'ailleurs, je ne pourrais pas vous demander d'épargner les autres, de

faire des réserves, vous m'enverriez promener et vous feriez bien. Mais,

moi, j'endosserais, sans conviction et sans lumières suffisantes, une

trop forte responsabilité; à moins de faire aussi des réserves, et,

alors, à quoi bon une préface? Ça ne serait pas clair, ça ne paraîtrait

pas franc. Je vous dis donc _non_, après vous avoir dit _oui_, parce

que, au dernier moment, quand vous m'enverriez les épreuves, nous ne

serions pas d'accord et il serait trop tard pour nous y mettre. Allez

droit devant vous, bravez seul, et sans donner le bras à une femme, ce

que vous voulez braver.

Votre ouvrage, si remarquable d'exécution, et riche à tant d'égards,

gagnera à se présenter seul, je vous en réponds. Consultez de vrais

amis, des gens de goût, ils vous diront comme moi.

G. SAND.

DCXXIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Paris, 9 janvier 1867.

Cher camarade,

Ton vieux troubadour a été tenté de claquer. Il est toujours à Paris. Il

devait partir le 25 décembre; sa malle était bouclée; ta première lettre

l'a attendu tous les jours à Nohant, Enfin, le voilà tout à fait en état

de partir et il part demain matin avec son fils Alexandre, qui veut bien

l'accompagner.

C'est bête d'être jeté sur le flanc et de perdre pendant trois jours la

notion de soi-même et de se relever aussi affaibli que si on avait fait

quelque chose de pénible et d'utile. Ce n'était rien, au bout du compte,

qu'une impossibilité momentanée de digérer quoi que ce soit. Froid,

ou faiblesse, ou travail, je ne sais pas. Je n'y songe plus guère.

Sainte-Beuve inquiète davantage, on a dû te l'écrire. Il va mieux aussi,

mais il y aura infirmité sérieuse, et, à travers cela, des accidents à

redouter. J'en suis tout attristée et inquiète.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 · 第 7 / 19 段