donnons; car vous en prenez autant que moi. Si vous dites que La Rounat
a raison, c'est qu'il a raison. Et je crois pourtant toujours qu'il y
avait du remède; car ce qui manque dans ma version, c'est de l'intérêt,
je le vois à présent; c'est de la passion[1]. Eh bien, que la jeune
fille fût (telle qu'elle est, et en commençant par une fantaisie
romanesque) prise d'une passion véritable, qu'elle la, fit partager à
Lélio, que Lélio se sacrifiât à son ami, il y avait motif à émotion ou à
souffrance, et le moyen de la fin pouvait prendre plus d'importance et
de vraisemblance pour guérir ces coeurs blessés (moyen de la fin auquel,
du reste, je ne tiens pas, s'il ne vous dit rien, et qui deviendrait
peut-être inutile). Enfin je vois dix combinaisons pour une, comme
toujours. C'est ma nature de ne pas croire à l'impossible et de ne pas
croire non plus à l'impuissance des, sujets. Du moment qu'on peut les
tourner du côté qu'on veut, c'est une question d'essai et de recherche.
Je crois que, si j'avais pu être à Paris, savoir tout de suite, et non
au bout de huit jours d'attente inutile, l'impression de La Rounat,
j'aurais été à vous tout de suite et nous aurions paré le coup. Il est
vrai que j'aurais eu votre opinion avant la sienne; car je vous aurais
montré la chose avant de me la laisser arracher par lui acte par acte.
C'est un impatient aveugle qui, devant une déception, abandonne tout et
ne cherche pas le remède ou vous empêche de le chercher.
Il est, au reste, comme presque tout le monde, en ce monde, et je ne lui
en veux pas pour ça: ce n'est pas l'affaire des directeurs de théâtre
d'avoir de la persévérance, de la philosophie et de la présence
d'esprit. Il a laissé passer un temps précieux et il cherche son salut
Dieu sait où.
Quant à nous autres, il ne nous est ni permis ni possible de nous
décourager, et je _vois_ que vous _voyez_ déjà quelque chose à tenter
dans un autre sujet. Moi, je ne vois rien dans les sujets, au premier
aperçu.
Dans tout cela, cher fils, je ne pense jamais à la peine prise en pure
perte, et à ce qu'on appelle, le travail perdu. Il n'y a pas de travail
perdu, du moment qu'on a eu le plaisir de travailler. D'ailleurs, ça
apprend, et la vie se passe à apprendre; ceux qui la passent à regretter
ne vivent pas. Je vous bénis de prendre intérêt à ma vie, et aucune
vérité ne me dégoûte du travail. Ce qui dégoûte ou peut dégoûter du
_métier_, ce sont les injustices du public ou la mauvaise foi des
critiques; mais ce qui porte sur nous-même, les erreurs qu'on nous
fait voir, le mal qu'on nous indique à réparer, c'est bien bon et bien
stimulant.
[1] Il s'agissait d'une pièce tirée de _la Dernière Alddui_.
DXCVIII
A SON ALTESSE LE PRINCÉ NAPOLEON (JÉROME), A PARIS
Nohant, 20 janvier 1866.
Cher prince,
Je veux vous donner moi-même de nos nouvelles. J'ai toujours été, depuis
dix jours, sage-femme où nourrice, berceuse ou garde-malade, et je n'ai
pas eu un moment de repos. Ma belle-fille, après une délivrance prompte
et heureuse, a été assez sérieusement malade à plusieurs reprises.
Elle va mieux sans être guérie, et, comme cela peut se prolonger et
la fatiguer trop pour nourrir, nous avons donné une belle paysanne à
mademoiselle Aurore.
Au milieu de tout cela, Maurice, en courant au secours dans un incendie,
à failli être tué et je l'ai vu rentrer couvert de sang; ce qui, au
premier moment, n'est pas gai pour une mère médiocrement spartiate.
Heureusement, c'est sans gravité, et il n'aura qu'une cicatrice bien
présentable. Nous voilà donc, sinon tout à fait tranquilles, du moins en
état de respirer; mais je ne peux pas encore quitter ma chère couvée;
et, pourvu que vous ne partiez pas pour quelque nouveau voyage avant que
je vous aïe revu! Il y a des siècles, et je ne m'y habitue pas.
Toutes ces émotions ont coupé mon travail et mes projets de cet hiver
pour le théâtre. Les artistes, dit-on, ne devraient pas avoir de
famille. Moi, je crois le contraire, pour mille raisons que vous savez
mieux que moi.
Joyeuse, triste, inquiète où tranquille, je vous aime et je pense à
vous, cher prince, comme à une des meilleures affections de ma vie.
Mon blessé et ma malade vous remercient de votre bonne lettre, et me
chargent de les bien rappeler à vous; Calamatta vous envoie l'expression
de son respect.
G. SAND.
DXCIX
A MAURICE SAND, A NOHANT
Paris, 1er février 1866.
Me voilà recasée aux Feuillantines. J'ai fait un très bon voyage: un
lever de soleil fantastique, admirable, sur la vallée Noire: tous les
ors pâles, froids, chauds, rouges, verts, soufre, pourpre, violets,
bleus, de la palette du grand artisan qui a fait la lumière; tout le
ciel, du zénith à l'horizon, était ruisselant de feu et de couleur; la
campagne charmante, des ajoncs en fleurs autour de flaques d'eau rosée.
Il faisait si doux, même à sept heures du matin, que j'ai voyagé avec
les vitres baissées. La route est très dure; mais on y promène de grands
rouleaux de fonte et elle sera bientôt belle; j'avais un bon postillon
et de bons chevaux.
A Châteauroux, surprise agréable: mes vieux Vergne, qui partaient pour
Paris et avec qui j'ai eu le plaisir de voyager.
A la gare, ici, j'ai trouvé les Boutet; j'ai dîné avec les Africains.
J'ai vu le soir les Lambert et Marchal; j'ai bien dormi, je n'ai pas eu
la moindre fatigue.
Il vient de m'arriver une dépêche télégraphique. Ça m'a fait une
peur atroce: j'ai cru que Lina était retombée malade. Ça arrive tout
bonnement de Neuilly: c'est Alexandre qui vient dîner avec moi. Nouveau
système de correspondance, que je ne m'explique pas encore: la dépêche
est imprimée par l'appareil télégraphique. _Ils se z'inventeriont le
diable_!
Méfie-toi de ce trop joli temps traître. A Paris, il fait doux; mais on
n'aperçoit, pas le soleil, je l'ai laissé dans la vallée Noire, et j'ai
trouvé ici la boue et la pluie.
_Bige_ ma Cocote pour moi, et mon Aurore, et Calamatta.
Et je te _bige_ mille fois toi-même. Écris souvent.
DC
AU MÊME
Paris, 5 février 1866.
Je viens de t'écrire un mot pour que tu saches dès demain la bonne
nouvelle. Tu sais qu'il n'y a pas d'_écouteur_ moins entraînable, plus
froid et plus positif qu'Alexandre. C'est pour moi le plus difficile
public qui existe et le plus intimidant. J'ai tout de même très bien lu
la pièce[1]. Tout le temps, il a ri ou crié: «Bien! charmant! parfait!»
Le père Germinet a été pour lui un type accompli. Il a donné deux ou
trois conseils, excellents:
Au premier acte, mettre la fin de la scène de Jean et Blanchon au
commencement de ladite scène.
Au troisième, faire qu'on ne sache pas que le gendre annoncé par
Germinet est Cadet Blanchon.
Enfin, à la dernière tirade de Jean Robin, quand Gervaise refuse, faire
qu'il aille jusqu'à un petit coup de couteau et une tache de sang au
gilet, pour amener un cri de Gervaise et le pardon complet de tout le
monde.
Ce n'est donc qu'un point lumineux à mettre. Il trouve la pièce
admirablement faite et soutenue. Il dit que c'est un bijou, qu'il faut
pour le public qu'elle soit admirablement jouée, et qu'elle ira à tout
public _quel qu'il soit_, parce que c'est la vie de tout le monde et
la vérité de toutes les situations dans toutes les classes. A peine la
lecture finie, il a pris son chapeau et a couru dire à Thierry qu'il
venait d'entendre un chef-d'oeuvre et lui conseiller de venir me le
demander, pour le faire jouer par l'élite de la troupe des Français:
Lafontaine--_Jean_.
Coquelin--_Blanehon_.
Régnier ou Got--_Germinet_, etc.
Si Thierry ne reçoit pas la chose de confiance et d'enthousiasme, il va
au Gymnase. En ce moment, il y a un succès énorme, _Héloïse Paranquet_,
qui est censée de M. Durantin, mais qui est de lui, Alexandre.
Dans un mois ou six semaines, _Jean Robin_ sera su, _Héloïse_ baissera,
et, comme les deux pièces [2] sont courtes, on les jouerait ensemble.
Nous aurions, pour Germinet: Arnal ou Lesueur. La saison du printemps
sera excellente, vu qu'après un hiver si doux, nous aurons du froid
jusqu'en juin. D'ailleurs, on ne quitte plus Paris qu'en plein été.
Si les frimas gâtent ton jardin et tes noyers, tu te diras pour
consolation: «Ça fait marcher ma pièce;» car c'est ta pièce autant que
la mienne. Nous nous nommons tous deux et nous partageons. Alexandre y
voit un succès; non pas des millions,--ce n'est qu'une pièce en trois
actes,--mais assez d'argent pour que ça paye joliment le peu de peine
que ça nous a coûté. Il a fini en disant: «Vous vous êtes donné bien du
mal pour l'_Aldini_, qui n'a pas été, et voilà un chef-d'oeuvre que vous
avez écrit en vous amusant.»
C'est La Rounat qui va faire une drôle de tête, quand il verra que je
lui disais vrai, et qu'en huit jours on pouvait lui donner une bonne
pièce. Au lieu de ça, il court après la pièce d'Augier, qu'il n'aura
pas, dit-on; et, s'il l'a, réussira-t-elle? et, si elle réussit, lui
fera-elle grand bien? Augier, qui n'est pas bête, se fait donner la
moitié des recettes.
En attendant qu'on sache si Augier lui donnera cette pièce, on répète
Cadol, que j'ai vu hier et qui est sur les épines, content tout de même;
car il avait accepté la situation, et on le jouera plus tard, si
ce n'est tout de suite. On dit que sa pièce est bien; il est plein
d'espoir.
J'ai dîné hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de
Marchal. C'est le père Dumas qui a fait la cuisine, tout le dîner; dix
plats énormes, exquis; douze couverts. On avait renvoyé les cuisiniers
de la maison pour ce jour-là, afin de le laisser fonctionner sans
contrôle, sans _trahison_ et sans difficulté. Il est venu à trois heures
de l'après-midi avec sa vieille bonne, et, en réalité, sans blague, il
nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il était charmant
par-dessus le marché, bon enfant et drôle au possible. Il m'a beaucoup
demandé de vos nouvelles et répété que _Raoul de la Chastre_ était un
chef-d'oeuvre.
J'ai eu la chance de vendre là cinq cents francs un petit Boucher grand
comme l'ongle, dont le propriétaire demandait cent cinquante francs.
Quand je lui ai porté tout à l'heure le billet de cinq cents francs, il
s'est mis à pleurer comme un veau, de joie. C'est un malheureux, homme
que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de théâtre.
Il est tombé dans une telle panne, qu'on allait lui vendre ses meubles
demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l'idée de m'apporter ce petit
Boucher hier, et, aujourd'hui, il vient d'en recevoir le prix. On a
rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de
facilité.
J'ai vu les Lambert et je les revois ce soir à l'Odéon, où je vais
entendre _la Vie de Bohême_, que je ne connais pas.
Minuit.
Je reviens de l'Odéon, où j'ai pleuré comme un Doligny. C'est navrant et
charmant, cette pièce. C'est très bien joué; Thuillier est superbe. J'ai
vu La Rounat, qui a la pièce d'Augier, mais pas de Berton pour la jouer;
il est dans tous ses états. J'y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et
tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J'ai dit à La Rounat:
«Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de ne pas espérer que je pourrais
faire un miracle de volonté et de promptitude, de vous décourager et de
me décourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J'aurais eu
une bonne idée. Je l'ai eue malgré vous; mais, à présent, ce n'est pas
pour vous.»
Voilà comment il ne faut pas jeter le manche après la cognée; à présent
que j'ai de l'expérience, je ne me laisse plus dépiter ni abattre. J'ai
donc bien fait, cette fois surtout, d'être philosophe et de ne pas
m'arrêter de piocher. Cette pièce nous fera beaucoup d'honneur, à ce
que dit Alexandre. Jeudi, je dîne chez Magny; grand dîner donné par
Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte
bien; mais j'ai besoin d'avoir plus de nouvelles de vous, plus de
détails. Ma Cocote est sur pied en _chambre_; il me tarde de savoir
qu'elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le
soir? Si ça a continué, il faut l'écrire au docteur Darchy.
Tout l'univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants.
Je vous _bige_ à mort. J'espère que Cocote va être contente de mes
nouvelles.
Calamatla est-il parti?
[1] _Les Don Juan de village_.
[2] _Les Don Juan de village_ et _Héloïse Paranquet_.
DCI
A MADAME LA COMTESSE SOPHIE PODLIPSKA, A PRAGUE
Palaiseau, 12 février 1866
Je suis vivement touchée, madame, de l'envoi que vous voulez bien me
faire[1] (je ne l'ai reçu que depuis quelques jours) et de l'excellente
lettre qui y était jointe. C'est un honneur pour moi d'être traduite par
vous, et c'est une douceur que d'être aimée en même temps avec tant de
délicatesse et de générosité.
M. Léger a pris la peine de m'envoyer la traduction en français de votre
intéressante préface. Elle m'a reportée au temps déjà éloigné où
je rêvais les aventures de _Consuelo_, et où, manquant beaucoup de
renseignements, j'essayais de m'initier, par interprétation et par
divination, au génie de la Bohême, à la beauté de ses sites et à
l'esprit profond, caché sous le symbole de la _coupe_. Je n'avais ni
la liberté ni le moyen d'aller en Bohême, et je me disais que, si je
commettais quelques erreurs, la Bohême me les pardonnerait, à cause de
l'intention sincère et de la sympathie fervente. Je reste convaincue que
le peuple qui a un passé si dramatique et si enthousiaste est et sera
toujours un grand peuple.
Agréez, madame, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments
affectueux et dévoués.
[1] La traduction du _Consuelo_ en langue tchèque.
DCII
A M. DESPLANCHES, A PARIS
Palaiseau, 25 mai 1866.
Mon cher ami,
Vous dites très bien ce que vous voulez dire; mais votre manière de
raisonner peut être mille fois contredite. Ne soyons fiers d'aucune
définition; sur ce sujet-là, il n'y en a pas de bonne. Vous faites
de Dieu une pure abstraction; de là votre certitude. Si Dieu n'était
qu'abstraction, il _ne serait pas_. Il faudra donc, pour que l'homme ait
la certitude de l'existence de Dieu, qu'il puisse arriver à le définir
sous l'aspect abstrait et concret.--Pour, cela, il nous faut trouver le
troisième terme, que vous appelez _l'union_. Oui, le trait d'union! Mais
quel, est-il? Nous ne le tenons pas, malgré tous les noms qu'on lui a
donnés en métaphysique et en philosophie. L'homme ne se connaît pas
encore lui-même, il ne peut pas s'affirmer.
«Je pense, _donc je suis_!» est très joli, mais ça n'est pas vrai. Quand
je dors, je ne pense pas, je rêve; donc je ne suis pas? L'arbre ne pense
pas, il n'est donc pas.
Tout ça, c'est des mots.--Et vous ne savez pas comment Dieu pense.
Peut-être n'y a-t-il dans son esprit aucune opération analogue à ce que
vous appelez _penser_. On le ferait probablement rire si on lui disait:
«Tu ne penses pas à la manière de l'homme, donc tu n'es pas.»
Soyons simples si nous voulons être croyants, mon cher ami. Ni vous ni
moi ne sommes assez forts--et de plus forts que nous y échouent--pour
définir Dieu, vous en convenez, et, par conséquent, pour l'affirmer,
vous n'en convenez pas. Mais l'homme ne pourra jamais affirmer ce qu'il
ne pourrait pas définir et formuler.
Ce siècle ne peut pas affirmer, mais l'avenir le pourra, j'espère!
Croyons au progrès; croyons en Dieu dès à présent. Le sentiment nous
y porte. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un état de
grandeur intellectuelle qu'il faut garder en soi comme un trésor et ne
pas le répandre sur les chemins en petite monnaie de cuivre, en vaines
paroles, en raisonnements inexacts et pédantesques. Voilà votre erreur!
vous voulez prêcher comme une doctrine nouvelle ce qui n'est que le
ressassement de toutes nos vieilles notions insuffisantes et tombées en
désuétude. Vous gâtez la cause en cherchant des preuves que vous n'avez
pas et que personne encore ne peut avoir en poche.
Laissez donc faire le temps et la science. C'est l'oeuvre des siècles de
saisir l'action de Dieu dans l'univers. L'homme ne tient rien encore: il
ne peut pas prouver que Dieu n'est pas; il ne peut pas davantage prouver
que Dieu est. C'est déjà très beau de ne pouvoir le nier sans réplique.
Contenions-nous de ça, mon bonhomme, nous qui sommes des artistes,
c'est-à-dire des êtres de sentiment. Si vous vous donniez la peine de
sortir de vous-même, de douter de votre infaillibilité, ou de celle de
certains hommes _que je respecte_; de lire et d'étudier beaucoup tout ce
qui se produit d'étonnant, de beau, de fou, de sage, de bête et de grand
dans le'monde; à l'heure qu'il est, vous seriez plus calme et vous
reconnaîtriez que, pas plus que les autres, vous n'avez trouvé la clef
du mystère divin.
Croyons quand même et disons: _Je crois_! ce n'est pas dire:
«J'affirme;» disons: _J'espère_! ce n'est pas dire: «Je sais.»
Unissons-nous dans cette notion, dans ce voeu, dans ce rêve, qui est
celui des bonnes âmes. Nous sentons qu'il est nécessaire; que, pour
avoir la charité, il faut avoir l'espérance et la foi; de même que, pour
avoir la liberté et l'égalité, il faut avoir là fraternité.
Voilà des vérités terre à terre qui sont plus élevées que tous les
arguments des docteurs. Ayons la _modes__tie_ de nous en contenter, et
ne prêchons pas l'abstrait et le concret à tort et à travers; car c'est
encore ça des _mots_, mon petit, des mots dont on rira dans cinq cents
ans au plus tôt ou au plus tard!
Il n'y a pas plus d'abstrait que de concret et pas plus de concret que
d'abstrait, c'est moi qui vous le dis. Ce sont des termes de convention
qui ne portent sur rien et qu'on mettra au panier avec tout le
vocabulaire de la métaphysique, excellent dans le passé, inconciliable
aujourd'hui avec la vraie notion des choses humaines et divines.
Vous êtes un noble coeur et une heureuse intelligence; mais changez-moi
le procédé de démonstration. Il ne vaut rien. Dites à vos petits
enfants: _Je crois, parce que j'aime_.--C'est bien, assez. Tout, le
reste leur gâtera la cervelle. Laissez-les chercher eux-mêmes, et songez
que déjà, appartenant à l'avenir, ils sont virtuellement plus forts et
plus éclairés que nous.
Et, là-dessus, je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur.
DCIII
A M. ANDRÉ BOUTET, A PALAISEAU
Nohant, 14 juin 1866.
Cher ami.
Nos lettres se sont croisées ce matin entre Nohant et la Châtre. Nous
comptons bien sur vous au 15 juillet ou dans la huitaine. Je ne sais
pas si vous connaissez Bourges. Outre la cathédrale et la maison
de Jacques-Coeur (hôtel de ville actuel), il y a à voir la maison
improprement nommée _de Louis XI_, actuellement _couvent des Soeurs
bleues_; c'est un bijou.
Je ne sais pas comment vous voyagez. Si vous allez en chemin de fer,
du Puy à Clermont, vous ne verrez guère le Velay ni l'Auvergne. Il
faudrait au moins rayonner du Puy aux _dikes_ environnants, et de
Clermont au mont Dore; car, à Clermont, il n'y a rien à voir que Royat,
qui n'existe presque plus, et le puy de Dôme qui est tout nu et manque
d'intérêt. Le mont Dore est une oasis. Je vous y recommande les gorges
d'Enfer plus que le puy de Sancy; c'est moins pénible et plus beau.
De Clermont à la Châtre, le voyage ne doit pas être aisé en patache. À
quelques lieues de Clermont, sur cette route, Pontgibault avec ses laves
est très curieux. Une pointe sur Volvic et Auval est très belle à faire.
Cela se pourrait faire dans un seul jour, en partant de Clermont et en y
revenant le soir; car le reste de la route sur la Châtre ne vous offrira
plus que les dernières assises du massif d'Auvergne, de moins en moins
accidentées.
Je crois que vous auriez profit de temps et de fatigue à revenir prendre
à Clermont le chemin de fer pour Châteauroux. À Châteauroux, deux heures
et demie de patache pour venir à Nohant.
Ah! pourtant, il faudrait voir, à Clermont, _Grave-noire._ C'est tout
près, et sur la route du mont Dore. Ne vous faites pas enterrer dans la
pouzzolane en allant trop près des coupures vives; mais voyez ça, vous
saurez parfaitement ce que c'est qu'un volcan moderne. La fontaine
incrustante est dans Clermont; on peut voir ça. Le puy de la Pège est
assez loin et ne vaut pas la course.
Ne gravissez pas le puy de Dôme: vous le verrez de reste en passant au
pied et en le contournant pour aller à Pontgibault ou à Volvic. Il n'a
pas d'intérêt botanique, et, si vous montez au Sancy, la vue est plus
belle. Voyez, au mont Dore, la cascade de l'Écureuil.
Surtout voyez le champ de laves de Pontgibault, vous aurez vu les grands
brûlés de l'île Bourbon et les terrains probables de la lune. Ce champ
de laves n'a pas de nom et les gens du pays ne vous y conduisent pas,
ils n'en connaissent pas l'intérêt, ils vous mènent à une source glacée
qui n'en a pas tant. Ces brûlés sont sur la route, tout, près de
Pontgibault, à gauche en venant de Clermont; ils sont ou ils _étaient_
masqués par des arbres et on passait à côté sans les voir; s'ils sont
toujours masqués, ayez l'oeil ouvert: vous les apercevrez en arrivant à
Pontgibault. Vous pousserez une petite barrière et vous pénétrerez dans
une mer de scories assez étendue et d'un aspect livide, si la végétation
qui commençait à l'envahir, il y a quelques années, ne l'a pas
recouverte à présent. Vous pourrez déjeuner à Pontgibault, changer de
cheval et de carriole, et, revenant sur vos pas jusqu'au massif du puy
de Dôme, aller à Volvic, à la source de Saint-Geneix et à Auval, dont je
vous recommande les constructions rustiques; c'est tout petit, mais bien
joli.
Le facteur passe. Je ferme ma lettre au galop en vous embrassant tous.
G. SAND.
DCIV
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS,
A LA SCHLITTENBACH (SAVERNE)
Nohant, 28 juin 1866.
Mon fils,
J'ai reçu en même temps ce matin votre lettre et le volume[1]. Je vas
lire. C'est du bonheur en barre. Mon machin philosophique est dans
les mains de Buloz, qui fera paraître je ne sais quand. J'ai corrigé
l'épreuve du premier numéro. Je travaille à _Mont-Revêche_. J'ai
débrouillé deux actes, en suivant aveuglément votre conseil. Malgré le
peu de goût et la difficulté que j'ai a passer deux fois par le même
chemin, je me conforme au roman. Il me semble à présent que ça donne, en
effet, quelque chose; mais comme j'aurais besoin de vous pour me donner
confiance en moi!
Ici, on va très bien, on est heureux et content. Les enfants gouvernent
bien la barque et je suis heureuse de n'avoir rien à gouverner.
La petite est ravissante, une nature calme et gaie sans bruit. _La peau
toujours fraîche en plein soleil_. Qu'est-ce que ça signifie? Dites, si
vous savez. Elle regarde tout avec une attention extraordinaire, comme
si elle était destinée à se rendre compte de tout. Elle a des yeux
étonnants; elle est très grasse enfin à présent, très dormeuse et très
bien portante.
Est-ce que vous avez tout votre monde à la Schlittenbach? Embrassez
pour moi About et dites-lui d'embrasser sa charmante femme pour moi.
Embrassez la vôtre d'abord, et Coliche, et la jeune czarine blonde. Mes
enfants vous disent mille et mille amitiés. Venez donc nous voir si vous
ne restez pas tout l'été en Alsace; car, moi, je ne sais pas si on ne me
rappellera pas en août pour ma pièce. C'est dur, mais c'est comme ça. Je
fais des voeux pour que les _Benoiton_ se prolongent. Quand j'aurai lu
_Clemenceau_, je vous en écrirai.
G. SAND.
[1] _L'Affaire Clemenceau_.
DCV
AU MÊME
Nohant, 5 juillet 1866.
Soixante-deux ans aujourd'hui.
Mon fils,
C'est très beau, _très bien aussi_, émouvant, _vrai_, dramatique et
simple. Eh bien, le style est très relevé et très net, excellent par
conséquent; une ou deux fois, dans de très courts passages, un peu
trop recherché peut-être, en parlant de la nature. Mais c'est un homme
exalté, c'est Clemenceau qui parle, et alors ce qui ne serait pas assez
_nature_, dans la bouche de l'auteur, est à sa place et complète le
personnage. Son type est bien soutenu et vous entre dans la chair. Je
voudrais bien qu'il fut acquitté, moi; car, s'il a eu une crise de
folie furieuse, il y avait de quoi. La femme est complète et la mère
effrayante de vérité. Enfin, je trouve tout réussi et digne de vous.
Qu'est-ce que vous pouvez faire à la campagne par ce temps affreux?
peut-être ne l'avez-vous pas? Ici, c'est comme la fin du monde, quinze
jours d'orages et de tempêtes! J'en suis malade. Heureusement mon roman
est fini; car, sous le coup de l'électricité dont l'air est saturé,
j'aurais copié votre dénouement, et M. Sylvestre eût tué sa _carogne_
de femme. Mais il n'avait pas ce droit-là, n'étant pas artiste,
c'est-à-dire homme de premier mouvement, et se piquant d'être
philosophe, c'est-à-dire homme de réflexion. Il faut croire que votre
dénouement est le vrai, au reste, puisque mon bonhomme a senti que, s'il
redevenait épris de sa femme, il la tuerait.