D'abord, dites à Angèle que je la remercie de sa pelote et de sa

charmante lettre; j'attends encore que les dames Fleury m'envoient la

première. Berthe m'a promis de me la faire parvenir, et puis Lina,

et personne ne m'a tenu parole. Il faudra donc que j'aille moi-même

réclamer mon bien; mais je vais très peu à Paris, et, quand j'y vais,

c'est toujours pour quelque affaire pressée. Il y a des siècles que je

n'ai fait de visites à mes amis. Il fait si froid et si humide pour se

promener en sapin, que je remets au printemps les courses qui ne sont

pas absolument obligatoires. Mes enfants sont paresseux pour venir à

Palaiseau. Je le leur pardonne; ils ont été enrhumés comme des loups, et

je suis un peu loin du chemin de fer, sans omnibus ni fiacre, avec des

chemins souvent _chétifs_; mais je sais que la pièce de Maurice est

reçue pour l'hiver prochain au Châtelet, et que son roman a paru.

Votre étude sur César est bien plus savante et plus approfondie que la

mienne, et je la relirai avec soin quand je rendrai compte du second

volume. Mais le journal qui m'a demandé ce travail et que je tiens à

obliger parce qu'il appartient à Michel Lévy, mon éditeur, et qu'il est

dirigé par notre ami Aucante, ne souffre ni longs développements, ni

érudition trop sérieuse, ni allusions politiques. Il y en avait déjà

un peu trop dans mon premier article. Mais, quant au jugement sur

l'ouvrage, je n'ai pas eu à surmonter l'embarras que vous me supposez.

Si j'eusse trouvé l'ouvrage mauvais, comme le journal n'eût pas inséré

une critique trop rude, je n'eusse pas fait l'article. C'était bien

simple. Je suis la première personne qui ait été à même de le lire, et

mon compte rendu est le premier qui ait été fait. J'étais donc très

libre de mon jugement et j'ai trouvé que le livre avait du mérite. Je

savais pertinemment qu'il était tout entier, et sans correction aucune,

du fait de celui qui le signe. Donc, je devais mon éloge impartial au

talent, qui est réel. Quant à approuver la préface et à admirer César,

le diable ne m'aurait pas fait départir de ma façon de penser, et je

dois dire qu'on a bien pris la chose.

Cette publication sera un bien, en ce sens que, de tous côtés, on se met

à faire ce que nous faisons: on démolit César, avec un peu plus ou

un peu moins d'indulgence ou de passion; la critique le découronne

généralement et il ne sortira pas blanc de la sellette où le livre

impérial le fait asseoir. Bien peu de gens, en somme, savent l'histoire,

et il est bon qu'on leur mette le nez dessus. Le livre n'aura pas de

succès. C'est un talent froid et concis, sans profondeur réelle et qui

n'a d'intérêt littéraire que pour les gens du métier. Encore tous ne

sont pas comme moi, qui suis un peu panthéiste en fait d'art et qui aime

toutes les manières, celles qui sont un peu exubérantes et celles qui

ne le sont pas du lout. J'aime ce qui est bien fait, n'importe par quel

procédé, et, pour mon compte, je n'en ai pas, ou, si j'en ai, c'est sans

m'en rendre compte. Les lettrés sont généralement plus forts que moi sur

ce point, et, quant au gros public, peu lui importe qu'on serve l'erreur

ou la vérité, pourvu qu'on l'amuse ou l'étonne. Or il ne trouvera dans

le livre impérial rien d'assez épicé pour lui et il ne l'achètera pas,

c'a été ma première impression. Heureusement que les éditeurs n'ont

pas de droits d'auteur à payer; car ils auraient fait là une mauvaise

affaire.

Mais en voilà bien assez sur cela.

Quel rude et long hiver! J'attends la chaleur avec impatience. Du reste,

je me plais ici: pays charmant, braves gens, solitude, silence, ouvriers

_avancés_ et pourtant sages, paysans laborieux, culture admirable, ni

mendiants ni voleurs, pas de Parisiens, pas de flaneurs sur les chemins.

Ce coin est inconnu, et, si ce pauvre Jean-Jacques l'eût découvert, il

n'y serait pas mort de chagrin.

Bonsoir, mes chers enfants; embrassez pour moi les beaux mioches;

rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs.

G. SAND.

Vous me demandez si je travaille. Oui certes, puisque je suis encore de

ce monde. Je fais en même temps un roman pour ce printemps et une pièce

pour l'hiver prochain. J'ai découvert que l'un me reposait de l'autre,

et ça m'amuse comme ça.

DLXXXVII

A M. LOUIS RATISBONNE, A PARIS

Palaiseau, 30 mars 1865.

Votre bienveillante sympathie pour moi m'enhardit à vous demander,

monsieur, votre appui pour mon fils. Son livre[1], très enjoué à la

surface, a, je crois, beaucoup de fond, car il fait revivre une figure

de fantaisie que l'on peut croire historique, puisqu'elle résume une

phase de _l'état humain_, si je puis dire ainsi. L'étude de cet être

évanoui, l'homme d'il y a cinq cents ans, avec toutes ses erreurs, tous

ses déportements, ses notions fausses, ses qualités natives, sa rudesse,

son aveuglement et sa bonté, offre, je crois, quelque chose de plus

sérieux que le récit des aventures arrangées pour le plaisir du lecteur;

et, comme les aventures ne manquent pourtant pas dans ce roman et sont

amusantes quand même, je crois, sans trop de prévention, maternelle,

qu'il mérite quelque attention et l'encouragement de la critique

sérieuse.

Me pardonnerez-vous de vous demander la vôtre pour qui n'oserait pas

vous la demander lui-même, en vous promettant que nous en serons tous

deux très flattés et très reconnaissants?

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.

[1] _Raoul de la Chastre_, qui venait de paraître, chez Michel Lévy.

DLXXXVIII

A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG

Palaiseau, 17 mai 1865.

J'apprends, monsieur, de quelle mortelle douleur vous avez été frappé.

Ce n'est pas à vous, âme profondément religieuse, qu'il faut parler

de courage et de foi. Vous en avez pour nous tous, pour vous-même par

conséquent. Mais le courage et la foi n'empêchent pas la douleur d'être

vive et cruelle, et vos amis, en respectant votre vraie piété, n'en

plaignent pas moins votre infortune. Que leur affection et leur

sollicitude adoucissent, autant que possible, le déchirement de votre

âme, et veuillez me compter, monsieur, parmi ceux qui vous portent le

plus sincère et le plus fervent intérêt.

GEORGE SAND.

DLXXXIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON.(JÉROME).

A PARIS

Palaiseau, 1er juin 1865.

Cher grand ami,

Maurice m'envoie pour vous un mot du coeur que je vous transmets.

Si vous étiez un ambitieux, je vous dirais que ce qui arrive est bien

heureux pour vous et vous place bien haut! Mais vous aimez le progrès

pour lui-même et vous souffrez quand il s'arrête, même à votre profit.

Et puis vous êtes loyal et votre âme souffre d'être méconnue. Je sens

tout cela et je suis indignée de voir l'esprit du passé souffler sur

toutes les idées vraies.

Quelle triste situation que celle d'un homme qui rêve le pouvoir absolu,

et qui croit l'atteindre en étouffant la vérité! tout cela, voyez-vous,

c'est la _faute à_ César. On rêve de résumer, en soi une sagesse

providentielle, et on oublie que les hommes d'aujourd'hui ont tous

reçu de la _Providence_, c'est-à-dire de la loi qui préside à leur

émancipation, une dose de sagesse qu'il faut connaître et consulter

avant d'oser dire: «Il n'y a qu'un maître et c'est moi!» Comme c'est

vieux, cette doctrine de l'autorité d'un seul, et comme c'est vide

au temps où nous vivons! comme le genre humain tout entier proteste,

sciemment ou non, contre cette chimère! C'est le fatal chemin de

l'éternel désastre.

Dormez tranquille, votre conscience est en paix. Vous pouvez rire de

ceux qui disent: «Il veut le bien, donc il a de mauvais desseins.»

Plaignez ceux qui pensent ainsi et comptez que la France n'est pas avec

eux et vous rend justice. Quel beau et noble talent vous avez! On ne

pourra jamais vous empêcher d'être ce que vous êtes. Il n'est pas

adroit, si l'on s'en inquiète, de le manifester publiquement.

G. SAND.

DXC

A M.

Palaiseau, 9 juin

Cher monsieur,

J'ai lu votre livre. Il est savant, ingénieux, clair et intéressant au

possible. Il me laisse toutefois au point où il m'a prise. Je savais

bien que Jésus croyait à la résurrection des corps, et je suis d'autant

plus persuadée que sa doctrine était la continuation de la vie humaine

ou la réapparition personnelle dans la vie humaine, que vous établissez

sans réplique la source de cette croyance, son histoire, sa raison

d'être, son lien avec le passé, enfin tout ce qui constitue le fait

historique, peu connu jusqu'ici dans ses détails. Mais votre conclusion

ne me soumet pas. En croyant à l'immortalité du corps, Jésus et ses

aïeux croyaient à celle des âmes, par la raison qu'il n'est pas de

corps sans âme. Il était donc spiritualiste sans être exclusivement

spiritualiste. Vous, vous êtes exclusivement spiritualiste; je ne peux

pas comprendre cette doctrine, par la raison qu'il ne me semble pas

possible _d'affirmer_ des âmes sans corps.

Vous avez mille fois raison de placer Dieu et la forme de notre

immortalité dans la région de l'impénétrable. Mais qui dit

_l'immortalité_ dit _la vie_. La vie est une loi que nous connaissons;

elle ne se manifeste pas pour nous dans la séparation de l'âme et du

corps, dans la pensée sans organes pour se manifester. Nous ne pouvons

donc pas nous faire la moindre idée d'une vie spirituelle qui soit

purement spirituelle; et je ne peux pas vous dire que je crois à une

chose dont je n'ai pas la moindre idée.

Jésus se trompait sur les conditions de la résurrection, nous n'en

doutons pas; mais il me semble que, quant au principe de la vie, il le

comprenait bien, ou du moins aussi bien qu'il est donné à I'homme de le

comprendre. Que l'âme se revête d'un corps de chair ou de fluide, il ne

lui en faut pas moins quelque chose à animer, ou bien elle n'est plus

une âme, elle n'est rien. Nous savons qu'il y a des planètes légères,

relativement à nous, comme le liège, comme le bois, etc. Elles n'en sont

pas moins des mondes, et leur existence est tout aussi matérielle que la

nôtre.

Socrate n'est pas si clair qu'il vous paraît. Je pense qu'il croyait

bien que son âme revêtirait un autre corps; quoiqu'il semble souvent

dire le contraire par la bouche du _divus Plato._ Ailleurs, Platon voit

les âmes faire elles-mêmes leur destinée, courir où leurs passions les

emportent, et, là, il donne la main à Pythagore. Si les âmes ont des

passions bonnes, ou mauvaises, elles sont _organisées_.--Autrement?

Enfin, vous aurez encore beaucoup à nous dire là-dessus; car votre

hypothèse laisse une lacune philosophique des plus graves. Pardon de mes

objections, cher monsieur. Vous êtes si sympathique et vous paraissez si

bon, qu'on vous doit de dire ce qu'on pense.

G. SAND.

DXCI

A M. LOUIS ULBACH, A PARIS

Palaiseau, 27 juin 1865.

Cher monsieur,

Combien je suis heureuse d'avoir à vous remercier! Quand votre loyale et

forte main signe un brevet de talent, l'apprenti passe maître et prend

son rang; Vous avez surtout senti ce qui ne pouvait échapper à un coup

d'oeil comme le vôtre, mais ce qu'il était bien utile pour mon fils de

dire au public vulgaire: c'est qu'il a une individualité qui est bien

sienne et qu'aucune direction n'a pu lui donner. Tout mon rôle, à moi,

était de ne pas la lui ôter et de comprendre sa réelle valeur. C'est à

quoi je me suis attachée toute ma vie, et j'en suis récompensée, le jour

où vous me prouvez, vous en qui je crois, que je ne me suis pas fait

d'illusions maternelles sur cette valeur de talent.

Votre appréciation, si franche et si délicate, est une joie réelle pour

moi, et je vous remercie du fond du coeur d'avoir lu le livre avec cette

conscience et cet esprit de généreuse protection. J'envoie l'article à

Maurice, qui est à Nohant avec sa femme. Tous deux seront bien heureux

et bien reconnaissants.

Et votre livre, à vous, ce livre dont vous me parliez à l'Odéon, est-il

publié? Je ne sais rien là où je suis, garde-malade affligée, et blessée

par-dessus le marché, par suite d'une chute. Quand vous paraîtrez, ne

m'oubliez pas. Je vous serre les mains, cher confrère, et suis, avec

affection, tout à vous.

DXCII

A MAURICE SAND A NOHANT

Palaiseau, 29 juin 1865.

Bouli,

Je t'enverrai demain ton manuscrit et tes articles. Mais tu me troubles

fort en me demandant conseil. Pour tout ce qui est _érudition_, tu es

plus ferré que moi; moi, je pense au succès, et je voudrais t'épargner

les critiques qui ont écrasé _Salammbô_, ouvrage très fort, très beau,

mais qui n'a vraiment d'intérêt que pour les artistes et les érudits.

Ils le discutent d'autant plus, mais il le lisent, tandis que le public

se contente de dire: «C'est peut-être superbe, mais les gens de ce

temps-là ne m'intéressent pas du tout.» Tu en risquais autant avec ton

moyen âge; tu as su vaincre la difficulté et rendre la chose amusante

pour le gros public en même temps qu'appréciable aux artistes.

Il faut trouver moyen de faire le même tour de force pour ton _Coq_. Or

il sera très indifférent au public et aux journalistes, qui ne sont

pas érudits,--tu peux t'en apercevoir,--que tes personnages soient les

ingénieuses personnifications des races antiques. Cela plairait à des

savants dans la partie; mais combien y en a-t-il? Et le peu qu'il y en a

ne te liront même pas: il suffit qu'une chose s'appelle roman pour qu'il

ne l'ouvrent jamais.

Donc, ta science sera perdue et te nuira, si c'est en vue de la science

que tu fais ton livre. Il est amusant et plein de grandissimes qualités,

c'est bien; mais il y faut une base qui manque. Il faut un ton,

c'est-à-dire une forme, un style qui rattache l'esprit du lecteur à une

époque connue de lui. Plus tu la prendras moderne, plus tu auras de

lecteurs. La couleur _indiano-persane_ en aura dix sur cent; personne ne

la connaît. La couleur d'Apulée en aura cent sur cent: le type de _l'Âne

d'or_ est devenu populaire. Tu vois que c'est bien important, et je te

croyais fixé là-dessus. Je voudrais qu'avant d'entreprendre un nouvel

_Ane d'or,_ tu fisses du _Coq d'or [1]_ une chose dans cette couleur.

Il était convenu qu'un Apulée ou un Lucien apocryphe, un de leurs amis

_civis buliscus_, je veux bien, aurait voyagé dans l'Inde ou dans la

Perse, et recueilli de la bouche d'un Bouliskof de ce temps-là; le récit

traditionnel des aventures de l'Atlantide, et qu'il expliquerait en peu

de mots les types et les fictions à sa manière et à son point de vue.

Exemple: «Vous me demanderez, mon cher Lucien, ce que je pense des

Gaules et si je crois à leur existence. En vérité, j'y crois un peu pour

telle ou telle raison.»

Ces interruptions du narrateur feraient très bien. Elles ramèneraient,

du fond d'une antiquité fantastique, le lecteur au sentiment d'une

réalité antique à lui connue. Elle peindrait l'état des esprits au temps

du narrateur, et cet état est, s'il m'en souvient bien, un mélange de

scepticisme audacieux et plaisant, avec une foule de superstitions

grossières comme l'histoire naturelle d'Oppien. Tout cela mettrait le

lecteur sur ses pieds. Il se dirait: «: Voici d'où je pars et voilà où

l'on me mène. Je le veux bien; pourvu qu'on me rappelle de temps en

temps où j'étais.»

Autrement, il dira qu'on l'emmène trop loin, qu'on le perd dans le

brouillard, et que des gens si anciens ne sont pas assez différents du

présent, ou bien qu'ils le sont trop; qu'il ne peut en être juge, et,

quand le lecteur se sent trop dépaysé, il vous lâche.

Enfin, il voudra se dire à chaque instant: «Voilà de drôles de moeurs et

d'incroyables habitudes! Mais c'était comme ça, on me le prouve; Celui

qui raconte ces choses et que je connais parbleu bien, puisque c'était

un ami de mon ami Apulée, m'explique que ce devait être comme ça. Alors

j'y crois, et, du moment que j'y crois un peu, ça m'amuse.»

Voilà mes raisons, toutes de fait et prosaïques; mais il faut tenir

compte de cela quand on s'adresse au public des romans. Autrement, il

faut faire des ouvrages d'érudition pure; autre public.

Réfléchis et décide; car bien certainement il y a un parti à prendre

dans lequel tu sais mieux que moi ce qu'il y a à faire. Mais, avec

ma version, je vois tout possible dans ce que tu as fait, sauf les

longueurs et le trop d'importance donné à des personnages secondaires.

Je laisserais les anoplothères, sans les nommer peut être, mais en les

décrivant, et le narrateur dirait qu'il croit à l'existence de ces

animaux parce qu'il en a vu des ossements en tel ou tel endroit. «Reste

à savoir, dirait-il, s'il y en avait encore du temps de Satouran. Je

vous donne la légende comme on me l'a donnée.»

Tu ferais ce narrateur gai, malin et naïf, poète quand même, lorsqu'il

raconte les grandes scènes de la fin, qui sont belles et qu'il ne faut

pas changer.

Sur ce; je te _bige_, et encore ma Cocote. Je vas me coucher.

Mes amitiés à _Rigolo_. Il faut le rendre très savant, il est en âge

d'apprendre un tas de choses. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien de si

intelligent qu'un âne. Ça parlerait si ça voulait, mais ça ne veut pas.

[1] _Le Coq aux cheveux d'or,_ roman de Maurice Sand.

DXCIII

A M. SAINTE-BEUVE, A PARIS

Palaiseau, 1865.

Avez-vous lu un singulier petit volume qui a paru, y il a quelque temps,

chez Dentu, sous un mauvais titre: _un Amour du Midi_, et sous le voile

de l'anonyme? Est-ce manque de courage, ou empêchement de position?

N'importe. L'ouvrage est bizarre, inégalement écrit, souvent très peu

correct d'expressions, parfois trop naïf, parfois trop déclamatoire

(comme, du reste, l'auteur a l'esprit de le juger lui-même); s'élevant

dans le vague et retombant à plat dans le non-sens; enfin très obscur

parfois, comme la parole d'un exalté qui ne sait pas toujours ce qu'il

dit.

Voilà bien des défauts. Eh bien, ces défauts pourraient être une grande

habileté. Mais nous ne le croyons pas; nous aimons mieux penser que

l'auteur, jeune, est sans soin, sans expérience, et tout à fait dépourvu

de ce que l'on est convenu d'appeler du talent.

Il n'en est pas moins vrai que cet essai anonyme mérite beaucoup d'être

remarqué. Ce n'est ni un roman proprement dit, ni une analyse: c'est un

cri de la passion. Mais ce cri est vrai et il est fort. Il ne ressemble

à rien de ce qui s'écrit pour écrire. Il a pour lui la jeunesse, le vrai

délire, la naïveté, la plénitude, tout ce que I'on cherche en vain dans

un livre bien fait: l'émotion sans bornes, dégagée hardiment du contrôle

de la raison.

Il a aussi, malgré la fréquente vulgarité des mots et des images, une

distinction et une originalité de sentiments très touchantes. Il a la

foi, il croit à Dieu, à l'amour, à la liberté et même aux journaux. Il

croit aussi à la gloire et il croit en lui. C'est un enfant généreux,

c'est peut-être un étranger, tombé de quelque planète où l'on vit encore

par le coeur et où l'on dit tout ce qu'on pense sans se soucier de faire

rire M. Proudhon.

Enfin, c'est quelque chose qui nous a fait dire spontanément: «C'est

bien mauvais!» et: «C'est bien beau!» Que voulez-vous! tout le monde a

du talent; nous ne sommes pas blasés, nous chérissons le talent. Mais

tout le monde n'a pas la passion, et c'est là ce qui, bien ou mal

exprimé, l'emportera toujours sur l'art, comme le parfum d'une rose

l'emporte sur toutes les essences d'une boutique de parfumeur.

La critique peut dire: «Sachez écrire ou n'écrivez pas.» Elle a raison.

Mais le public peut dire aussi: «Soyez ému ou n'espérez pas nous

émouvoir.» Aura-t-il tort?

GEORGE SAND.

DXCIV

A M. LOUIS ULBACH, A PARIS

Palaiseau, 27 septembre 1865.

Vos livres me sont arrivés dans un moment affreux, cher monsieur,

laissez-moi plutôt dire _ami_. J'ai été morte, je ne sais pas si je

suis vivante, bien que mon corps marche et agisse. Était-ce une bonne

disposition pour vous lire? Pourtant je viens de lire _Louise Tardy_,

et cela me semble un chef-d'oeuvre d'analyse délicate, subtile et

vigoureuse à la fois; une de ces histoires sans événements qu'on

n'oublie pourtant jamais, parce qu'on croit avoir toujours connu ces

âmes-là. Et quelle forme exquise, ingénieuse à définir toutes les

émotions et toutes les réflexions!

Vous me traitez de maître, c'est vous qui passez maître, et, moi, je

passe je ne sais quoi. Je double le cap de l'Amertume, et j'entre dans

les mers inconnues de l'Isolement. N'importe! dans la douleur ou dans le

calme, je vous applaudirai toujours du coeur et des deux mains. Merci

d'avoir pensé à moi; je lirai _le Parrain,_ bien sûr.

Cette femme de lettres que vous peignez si bien, elle est jeune, et

on peut s'imaginer, au premier abord, que son état l'a blasée sur les

choses de la vie; mais, si elle était vieille, vous eussiez pu la

peindre tout de suite comme aiguisée et surexcitée, et disposée à

souffrir plus que les autres. Au reste, vous avez conclu. Vous avez

montré que notre travail d'analyse, à vous, à moi, à tous les artistes

qui prennent leur tâche au sérieux, pousse au besoin de se dévouer et

de se défendre, deux sollicitations contraires qui rendent la vie plus

difficile à nous qu'aux autres. Quelle affaire que la vie! et la mort,

quel abîme!

Ayez grand courage, vous avez le grand lot.

A vous de coeur.

G. SAND.

DXCV

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Palaiseau, 22 novembre 1865.

Il me semble que ça me portera bonheur de dire bonsoir à mon cher

camarade avant de me mettre à l'ouvrage.

Me voilà _toute seule_ dans ma maisonnette. Le jardinier et son ménage

logent dans le pavillon du jardin, et nous sommes la dernière maison

au bas du village, tout isolée dans la campagne, qui est une oasis

ravissante. Des prés, des bois, des pommiers comme en Normandie; pas

de grand fleuve avec ses cris de vapeur et sa chaîne infernale; un

ruisselet qui passe muet sous les saules; un silence... ah! mais il me

semble qu'on est au fond de la forêt vierge: rien ne parle que le petit

jet de la source qui empile sans relâche des diamants au clair de la

lune. Les mouches endormies dans les coins de la chambre se réveillent

à la chaleur de mon feu. Elles s'étaient mises là pour mourir, elles

arrivent auprès de la lampe, elles sont prises d'une gaieté folle, elles

bourdonnent, elles sautent, elles rient, elles ont même des velléités

d'amour; mais c'est l'heure de mourir, et, paf! au milieu, de la danse,

elles tombent raides. C'est fini, adieu le bal!

Je suis triste ici tout de même. Cette solitude absolue, qui a toujours

été pour moi vacance et récréation, est partagée maintenant par un mort

qui a fini là, comme une lampe qui s'éteint, et qui est toujours là. Je

ne le tiens pas pour malheureux, dans la région qu'il habite; mais cette

image qu'il a laissée autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble

se plaindre de ne pouvoir plus me parler.

N'importe! la tristesse n'est pas malsaine: elle nous empêche de nous

dessécher. Et vous, mon ami, que faites-vous à cette heure? Vous piochez

aussi, seul aussi; car la maman doit être à Rouen. Ça doit être beau

aussi, la nuit, là-bas. Y pensez-vous quelquefois au «vieux troubadour

de pendule d'auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour»?

Eh bien, oui, quand même! Vous n'êtes pas pour la chasteté, monseigneur,

ça vous regarde. Moi, je dis _qu'elle, a du bon_.

Et, sur ce, je vous embrasse de tout mon coeur et je vais faire parler,

si je peux, des gens qui s'aiment à la vieille mode.

Vous n'êtes pas forcé de m'écrire quand vous n'êtes pas en train. Pas de

vraie amitié sans liberté _absolue_.

A Paris, la semaine prochaine, et puis à Palaiseau encore, et puis à

Nohant.

DXCVI

A M. LE BARON TAYLOR, A PARIS

Nohant, 15 décembre 1865.

Monsieur,

Vous m'avez arraché une promesse que je ne puis tenir; vous et les

éminents écrivains qui vous secondaient, vous étiez persuasifs,

affectueux, indulgents, irrésistibles. Mais j'ai trop présumé de mes

forces devant un devoir à remplir. Il y a des devoirs aussi envers le

public. Il ne faut pas le leurrer d'un attrait qu'on se sent incapable

de lui offrir. Vous auriez regret de l'avoir convoqué pour lui montrer

une personne timide et gauche qui resterait court. Mes enfants et mes

amis ont _bondi_ devant l'annonce de cette lecture. Ils s'y opposent

de tout leur pouvoir. Ils savent qu'en aucune circonstance je n'ai pu

surmonter mon embarras, ma défiance absolue de moi-même. Demandez-moi,

commandez-moi toute autre chose oú je n'aurai pas à payer de ma

personne.

Croyez, monsieur, vous et les membres du comité qui m'ont honoré de leur

visite, que je ne me console de mon impuissance et de ma défection

que par le souvenir des bontés que vous m'avez témoignées et par la

reconnaissance qu'elles m'inspirent.

DXCVII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 7 janvier 1866.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 · 第 4 / 19 段