pour que je meure en paix, il faut que je les voie prendre les rênes
et mener leur attelage. Ce qui était n'était pas bien, puisqu'ils n'en
étaient pas contents et qu'ils m'en faisaient souvent l'observation.
J'ai changé les choses autant que j'ai pu dans leur intérêt, et je suis
toujours là, prête à modifier selon leur désir, mais à la condition que
je n'aurai plus la responsabilité de ce qui ne réalisera pas un idéal
qui n'est point de ce monde.
Je m'en remets à votre sagesse et aussi à votre adresse de coeur délicat
pour calmer ces chers êtres, que vous aimez aussi paternellement, et
pour les rassurer sur mes sentiments, qui sont toujours aussi tendres
pour eux.
A vous de coeur, cher ami. Quand venez-vous à Paris? Prévenez-moi dès à
présent, si vous pouvez; car, toutes affaires cessantes, je veux vous
voir à Palaiseau et ne pas me croiser avec vous.
Tendresses à votre femme. Parlez-moi d'Antoine, que j'embrasse de tout
mon coeur.
G. SAND.
DLXXIV
A MAURICE SAND, A NOHANT
Palaiseau, 24 octobre 1864.
Cher enfant,
Voilà la pluie, et, si elle dure quelques jours, j'interromprai mes
plantations et j'irai vous embrasser.
J'aurais mieux aimé les finir et rester plus longtemps avec vous.
Si tu as la tête cassée de chercher, je t'offre la pareille; car
j'essaye de tirer une pièce, soit de _Germandre_ pour le Vaudeville,
soit de _Mont-Revêche_ pour l'Odéon, et je vas de l'une à l'autre,
écrivant, effaçant, sans savoir encore par laquelle je commencerai;
et peut-être, en somme, ne ferai-je ni l'une ni l'autre. Ce sont des
douleurs d'enfantement, et il faut-bien passer par là. Si on n'en sort
pas vite, il faut se secouer, aller faire une bonne promenade, et, s'il
pleut, lire un ouvrage de science qui vous arrache tout à fait à la
fatigue du cerveau; car il ne faut pas commencer fatigué.
Voilà mon hygiène, et je sors de ces crises habituellement avec succès
ou du moins avec plaisir. Quelquefois aussi, après plusieurs essais pour
s'en distraire et s'y remettre, on reconnaît que le sujet ne vaut rien
ou qu'on n'est pas propre à s'en servir. On y renonce. On a perdu du
temps, c'est vrai; mais il n'est pas perdu, en ce sens qu'on a _réguisé_
l'instrument cérébral qui sert à composer, et il fonctionne mieux
ensuite pour un autre sujet. Rappelle-toi qu'avant de faire _Raoul_,
tu voulais faire _le Déluge_. J'ai bien commencé cent romans que
j'ai abandonnés; et ça ne doit pas décourager, à moins qu'on ne soit
_feignant_; mais il faut compter sur l'inspiration, qui ne se commande
pas et qui n'est point une intervention miraculeuse de _la muse_, mais
bien un _état_ de notre être, un moment de bonne harmonie complète entre
le physique et le moral. Ce moment n'arrive guère quand on le cherche
avec trop d'effort, parce que le corps en souffre et refuse au cerveau
ses forces vitales. C'est pourquoi je te dis de faire comme moi.
Ça ne va pas? Allons-nous promener, oublions, dormons; ça viendra demain
au moment où je n'y penserai plus. J'ai quelquefois trouvé ce que je
cherchais la veille, en cherchant autre chose le lendemain.
DLXXV
A M. EDOUARD, RODRIGUES, A PARIS
Palaiseau, vendredi soir,
29 octobre 1864.
Cher ami,
Je ne sors pas de mon petit jardin, où je fais planter et déplanter,
et je n'écris guère, c'est vrai! figurez-vous tous les préparatifs
indispensables pour une installation d'hiver, et plus la maison est
petite! plus il est difficile d'y être bien sans de grands soins. Nous
arriverons à y avoir chaud; il est bien nécessaire de n'avoir pas les
doigts engourdis pour griffonner. Je me plais on ne peut plus dans ce
petit coin. Pourtant je, vais passer quinze jours auprès de mes pauvres
enfants à Nohant. Ils ne s'y habituent guère sans moi, surtout sous le
coup de ce chagrin encore si saignant de la perte du pauvre petit.
Comme vous me lisez souvent, cher ami! Je suis toute honteuse-et tout
effrayée, moi qui ne me relis que contrainte et forcée! J'ai peur que
vous ne vous dégoûtiez de cet écrivain trop, fécond! Il m'amuse si peu,
que, ayant à faire une pièce qu'on me demande, avec _Mont-Revêche,_ je
n'ai pas le courage de relire le livre!
A vous.
G. SAND,
DLXXVI
A MADAME LINA SAND, A NOHANT
Palaiseau, novembre 1864.
Ma belle Cocote,
Tu es bien gentille d'être _sage_ et mieux portante. Si je t'ai donné du
courage, c'est en ayant celui de ne pas te parler de mon propre chagrin.
L'oublier et en prendre son parti est impossible; mais vivre quand même
pour faire son devoir, pour consoler ceux qu'on aime et les aider à
vivre, voilà ce qui est commandé par le coeur. La philosophie, la
religion même sont par moments insuffisantes; mais, quand on aime, on
doit avoir la douleur bonne, c'est-à-dire aimante. Aide donc ton Bouli
à moins souffrir; et à se fortifier par le travail et l'espérance d'un
meilleur avenir. Il peut être encore si beau pour vous deux, sous tous
les rapports! Ne le gâtez pas parle découragement. La destinée et le
monde abandonnent ceux, qui s'abandonnent eux-mêmes.
Moi, j'ai bon espoir pour la pièce; Bouli te donnera tons les détails
que je lui écris. Je suis désolée que tu aies commandé un chapeau, je
t'en envoie trois: un chapeau, une toque et un chapeau rond; c'est-tout
ce qui se porte, et à volonté, selon qu'il fait chaud, froid ou doux:
_modes de cour_, rien que ça! La loque est, selon moi, un bijou; le
chapeau noir et rose, tout ce qu'il y a de plus distingué pour faire des
visites, quand il gèle.
Je regrette mes pauvres pigeons blancs. Il y a certainement une fouine
ou une belette ou un rat qui les menace. Peut-être une chouette dans
l'arbre; il faudrait déplacer leur maisonnette et la mettre contre un
mur.
Si les petites poules et les faisans vous ennuient, donnez les poules
à Léontine et les faisans à Angèle, ou à madame Duvernet, ou à madame
Souchois. Je crois que c'est encore celle-ci qui endura le plus de soin
et à qui ça fera le plus de plaisir.
J'ai vu madame Arnould-Plessy, qui m'a chargée de t'embrasser. Dumas
se marie décidément avec madame Narishkine. Je vas me remettre à
_Mont-Revêche_ et faire planter mon jardin. Rien de nouveau d'ailleurs.
Je n'ai pas eu le courage d'aller voir ta maman et je n'ai pas voulu
la faire venir, souffrante et par ce temps de Sibérie. Il faut laisser
passer ça. Je me payerai de ne pas faire de visites de jour de l'an, et
on ne m'en fera pas, Dieu merci. Je plaindrais ceux qui en auraient le
courage!
On me dit qu'à Palaiseau l'hiver se fait plus _à la fois_ que chez nous
et que les gelées de mai, si désastreuses dans le Berry, sont tout à
fait exceptionnelles. C'est ce qui m'explique que les environs de Paris
ont presque toujours des fruits. Au reste, nous verrons bien.
Je te _bige_ quatorze mille fois; donnes-en un peu à ton Bouli. Je ne
veux pas encore m'intéresser au _roman antédiluvien_. Je veux qu'il
pense à sa pièce, c'est la grosse affaire. Ça réussira ou non, mais ça
doit être _tenté_.
DLXXVII
A M. PHILIBERT AUDEBRAND
Paris, 23 décembre 1864.
Je viens, monsieur, vous demander un léger service, votre bienveillance
ne me le refusera pas.
Pour beaucoup de raisons qui ne vous intéresseraient nullement et qui
seraient longues à dire, il m'importe personnellement de ne pas laisser
publier trop d'erreurs sur mon compte. On vous a complètement trompé en
vous disant que je faisais bâtir _des villas_. Ma position est des plus
modestes et je n'ai pu seulement avoir l'idée qu'on me prête.
Comme la chose par elle-même est bien peu intéressante pour le public,
ayez l'obligeance d'écrire vous-même deux lignes de rectification. Je
vous en serai reconnaissante.
GEORGE SAND.
DLXXVIII
A M. FRANCIS MELVIL, A PARIS
Paris, 23 décembre 1864.
Monsieur,
J'ai reçu ces jours-ci votre lettre du 7 novembre, après une absence
de six semaines et plus. Tout ce que je peux faire pour vous, c'est
d'engager la personne chargée dans la maison Lévy de l'examen des
manuscrits, à prendre connaissance du vôtre le plus tôt possible. Quant
à influencer le jugement d'un éditeur sur les conditions de succès d'un
ouvrage, c'est la chose impossible. Ils vous répondent avec raison, que,
ayant à faire _les frais_ de la publication, ils sont seuls juges _du
débit_. Ce sont là des raisons prosaïques, mais si positives, que,
après avoir essayé _plusieurs centaines de fois_ de rendre des services
analogues à celui que vous réclamez de moi, j'ai reconnu la parfaite
inutilité de mes instances. Il n'y aurait donc pour vous aucun avantage
à ce que je prisse connaissance de votre manuscrit; et comment
d'ailleurs pourrais-je le faire? J'ai des armoires pleines de manuscrits
qui m'ont été soumis, et ma vie ne suffirait pas à les lire et à les
juger. Les éditeurs sont encore plus encombrés; mais ils ont des
fonctionnaires compétents qui ne font pas autre chose et qui, tôt ou
tard, distinguent les ouvrages de mérite. Soyez donc tranquille: si les
vôtres sont bons, ils verront le jour. La personne qui fait cet examen
chez MM. Lévy est impartiale et capable. L'intérêt des éditeurs répond
de votre cause si elle est bonne.
Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
DLXXIX
A M. ÉDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS
Paris, 23 décembre 1864.
Cher monsieur,
Je n'ai encore pu lire votre livre. Je ne fais pas de mon temps ce qui
me plaît; mais j'ai lu l'article de la _Revue de Paris_ et je ne serai
pas parmi vos contradicteurs. Je pense comme vous sur le rôle que la
logique et le coeur imposent à la femme. Celles qui prétendent qu'elles
auraient le temps d'être députés et d'élever leurs enfants ne les ont
pas élevés elles-mêmes; sans cela, elles sauraient que c'est impossible.
Beaucoup de femmes de mérite, excellentes mères, sont forcées, par le
travail, de confier leurs petits à des étrangères; mais c'est le vice
d'un état social qui, à chaque instant, méconnaît et contrarie la
nature.
La femme peut bien, à un moment donné, remplir d'inspiration un rôle
social et politique, mais non une fonction qui la prive de sa mission
naturelle: l'amour de la famille. On m'a dit souvent que j'étais
arriérée dans mon idéal de progrès, et il est certain qu'en fait de
progrès l'imagination peut tout admettre. Mais le coeur est-il destiné à
changer? Je ne le crois pas, et je vois la femme à jamais esclave de son
propre coeur et de ses entrailles. J'ai écrit cela maintes fois et je le
pense toujours.
Je vous fais compliment des remarquables progrès de votre talent, la
forme est excellente et rend le sujet vivant et neuf, en dépit, de tout
ce qui a été dit et écrit sur l'éternelle question.
Bien à vous.
GEORGE SAND.
DLXXX
A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
A ANGERS
Palaiseau, 31 décembre 1864.
Mademoiselle,
Le récit que vous me faites m'a vivement touchée; ce que j'y vois
surtout, c'est votre immense bonté, c'est votre vie entière consacrée
à faire des heureux ou des _moins malheureux_. Comment, avec cette âme
pleine de tendres souvenirs, et cette conscience d'avoir fait tant de
bien, pouvez-vous être triste et découragée? c'est vraiment douter de la
justice divine. Et justement vous ne croyez pas aux peines éternelles!
que craignez-vous donc de Dieu? est-ce que son appréciation de nos
fautes peut être jugée par nous et mesurée selon nos idées?
Je me suis dit bien souvent, quand je me suis vue forcée de reprendre
les autres, de gronder un enfant, et même d'enfermer un animal: «Certes
Dieu n'est pas _juste_ à notre manière. S'il connaissait la nécessité de
châtier, de réprimer, de punir, il serait malheureux; son coeur serait
brisé à toute heure; les larmes et les cris des créatures navreraient sa
bonté. Dieu ne peut pas être malheureux; donc, nos erreurs n'existent
pas comme un mal devant lui. Il ne réprime pas même les criminels les
plus odieux; il ne punit pas même les monstres. Donc, après la mort, une
vie éternelle, entièrement inconnue, s'ouvre devant nous. Quelle qu'elle
soit, notre religion doit consister à nous y fier entièrement; car Dieu
nous a donné l'espérance et c'était nous faire une promesse. Il est la
perfection: rien des bons instincts et des nobles facultés qu'il a mis
en nous ne peut mentir.»
Vous savez tout cela aussi bien que moi, et vous vous rendez bien compte
de l'état maladif qui fait naître vos terreurs et vos doutes. Je crois,
mademoiselle, que votre devoir est de les combattre, et de traiter votre
maladie morale très sérieusement: c'est un devoir religieux auquel vous
devez vous soumettre. Vous n'avez pas le droit de laisser détériorer
votre intelligence, pas plus que votre santé. Ouvrage de Dieu, nous
devons nous conserver purs de chimères et d'insanités. Allez donc vivre
ailleurs qu'à Angers, dont le séjour vous rejette dans le délire. Allez
n'importe où; pourvu que vous y ayez le théâtre et la musique, puisque
vous en ressentez un si grand bien. Faites cela par amitié pour ceux qui
ont de l'amitié pour vous, faites-le aussi pour votre conscience, qui
vous défend l'abandon de vous-même.
Agréez tous mes sentiments affectueux et dévoués.
GEORGE SAND.
DLXXXI
A M. LADISLAS MICKIEWICZ, A PARIS
Paris, 11 janvier 1865.
Monsieur,
J'ai reçu le bel ouvrage de M. Zaleski, et je vous prie de lui en
témoigner ma gratitude et ma satisfaction. J'ai reçu aussi les ouvrages
que vous avez publiés et que vous avez bien voulu m'envoyer. Je suis
touchée de votre souvenir et je n'ai pas besoin de vous dire que je sais
apprécier votre talent d'écrivain et l'ardeur de votre patriotisme. Je
regrette de n'avoir, dans cette question palpitante, aucune lumière à
laquelle j'ose me livrer entièrement. Je vois un conflit terrible entre
des hommes qui ont tous combattu pour leur patrie, ou que le malheur
a tous frappés, et qui se reprochent mutuellement ce commun désastre:
c'est l'histoire de tous les désastres! En France, nous avons été
divisés aussi par la défaite; et quelle force, quelle sagesse il faut
avoir, dans ces moments-là, pour ne pas se maudire et s'accuser les uns
les autres! Il faudrait, pour prononcer, être initié tout à coup aux
clartés que l'histoire seule pourra tirer des faits divers mis en
présence. Je ne me suis pas sentie autorisée à instruire, dans ma pensée
et dans ma conviction, ces grands procès politiques, où tant de détails
sont à contrôler, tant d'accusations à vérifier soi-même. Il y faudrait
toute une vie exclusivement consacrée à l'enquête immense que l'avenir
seul pourra mettre sous nos yeux. Vous êtes bien jeune pour ce travail
d'exploration! et ne craignez-vous pas de vous tromper? Des appels à
l'indignation publique contre telle ou telle figure historique n'ont-ils
pas le danger de désaffectionner de l'oeuvre commune? Ils consternent un
peu ma conscience, je vous le confesse, et je n'ose vous dire que vous
faites bien de montrer les plaies de la Pologne avec cette absence de
ménagement.
Je n'ose pas non plus vous dire que vous faites mal; car vous obéissez
à l'emportement d'une passion vraie, et, comme tout ce qui arrive
doit servir à tout ce qui doit arriver, peut-être faut-il que vous
accomplissiez la rude tâche que vous vous imposez. La vérité ne se fait
qu'avec ce qui la provoque; car, d'elle-même, elle est paresseuse à se
montrer, et tant d'obstacles sont entre Dieu et nous!
Agréez, monsieur, l'expression de ma sollicitude _quand même_, et _parce
que_.
GEORGE SAND.
DLXXXII
A M. NEPFTZER, DIRECTEUR DU _TEMPS_, A PARIS
Palaiseau, 12 janvier 1865.
Il est piquant sans doute de se réveiller en apprenant, par la voie
des journaux, des nouvelles de soi-même, nouvelles que l'on ignorait
complètement.
J'apprenais ainsi, il y a quelques jours, que j'avais acheté un terrain
et que j'allais y faire bâtir un hôtel très curieux et très original.
Cette fortune venue en rêve ne me fâchait pas; mais la construction
de l'hôtel ainsi annoncée m'embarrassait beaucoup. Je ne suis pas
architecte et je n'aime pas à bâtir. Aussi, en me frottant les yeux, me
suis-je trouvée fort aise de n'avoir pas le moindre capital à placer et
de ne pas être forcée de tenir les promesses du journal à ses abonnés.
Il a été annoncé aussi dans plusieurs journaux que je faisais pour
l'Odéon une pièce tirée de mon roman de _Valvèdre_, chose à laquelle
je n'ai jamais songé. Enfin voici _le Temps_ qui va envoyer bien des
visiteurs se casser le nez à ma porte, en annonçant mon arrivée à Paris.
Il paraît que le but de mon installation à Paris est d'assister aux
répétitions d'une pièce que mon fils a présentée à l'Odéon. Comme toutes
ces nouvelles n'ont rien de malveillant, j'espère que les rédacteurs
voudront bien comprendre qu'elles peuvent mettre, dans la vie des gens
quelconques, certains quiproquos embarrassants et leur faire écrire à
leurs amis et connaissances mystifiés beaucoup de lettres inutiles. Je
leur en demande donc la rectification bénévole. Je n'ai pas gagné à la
loterie, je ne fais rien bâtir, je fais une pièce dont le titre n'est
pas fixé et dont le sujet n'est pas tiré de _Valvèdre_. Mon fils n'a pas
fait de pièce pour l'Odéon, et, quand il sera en répétition, il s'en
occupera lui-même. Enfin, je ne suis pas à Paris, et il n'y a absolument
rien, dans ma vie, qui offre le moindre intérêt de nouveauté et de
curiosité au public parisien.
GEORGE SAND
DLXXXIII
A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
Palaiseau, 15 janvier 1865.
Cher ami,
Combien je suis touchée de tout ce que vous m'écrivez! Vos souffrances,
votre courage invincible, votre affection pour moi, voilà bien des
sujets de douleur et de joie. Vous vous êtes cramponné à l'exil, et il a
bien fallu vous admirer, malgré les prières et les regrets.
Mais, si vous avez eu un moment de santé suffisante, comme Nadar me le
disait, pourquoi n'en avoir pas profité pour chercher, ne fût-ce que
momentanément, un climat meilleur pour vous? Vous parlez si peu de
vous-même, vous faites si bon marché de votre mal, qu'on ne sait pas ce
qui peut l'alléger.
Pour ma part, j'ai une foi, c'est qu'il n'y a pas de maladies
incurables. La médecine avancée commence à le croire; moi, je l'ai
toujours cru, et je me dis que c'est un devoir envers l'avenir, envers
l'humanité, de vouloir guérir. J'ai eu, il y a quatre ans, une fièvre
typhoïde: il m'est resté une maladie de l'estomac qui a duré trois ans
et qui était qualifiée de _chronique_. M'en voilà guérie, mais aussi je
l'ai voulu.
Et, pourtant, croyez bien que je pourrais dire avec vous: _Ma vie a été
triste!_ Elle a été, elle sera toujours pleine d'atroces déchirements,
et mon fonds de gaieté intérieure ne me préserve pas des accablements
complets. J'ai perdu, l'été dernier, mon petit Marc, l'enfant de Maurice
et de sa gentille compagne, la fille de Calamatta. Le pauvre petit avait
un an, il était né le 14 juillet; le jour de son premier anniversaire,
son agonie a commencé. Il était joli et intelligent déjà. Quelle
douleur! nous n'en sommes pas encore revenus; et, pourtant, je demande,
je _commande_ un autre enfant; car il faut aimer, il faut souffrir, il
faut pleurer, espérer, créer, _être_; il faut vouloir enfin, dans tous
les sens, divin et naturel. Mes pauvres enfants ne me répondent encore
que par des larmes; ils ont trop aimé ce premier enfant, ils craignent
de ne pas aimer le second; ce qui prouve, hélas! qu'ils l'aimeront trop
encore! mais peut-on se dire qu'on limitera les élans du coeur et des
entrailles?
Vous me dites, ami, que vous me comparez quelquefois à la France; je
sens du moins que je suis Française, à cette conviction souveraine,
qu'il ne faut pas compter les chutes, les blessures, les vains espoirs,
les cruels écrasements de la pensée, mais qu'il faut toujours se
relever, ramasser, rassembler les lambeaux de son coeur accrochés à
toutes les ronces du chemin, et aller toujours à Dieu avec ce sanglant
trophée.
Me voilà loin de mon sermon sur la santé; pourtant, j'y reviens
naturellement. Votre vie est précieuse, quelque brisée ou déchirée
qu'elle soit. Faites donc tout au monde pour _nous_ la garder.
Adieu, ami; je vous aime. Maurice aussi, lui!
GEORGE SAND.
DLXXXIV
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME)
A PARIS
Palaiseau, 7 février 1865.
Voilà votre victoire annoncée dans les journaux, mon grand ami! C'est un
beau soleil d'Austerlitz que ce jour brumeux de février. Il ne fera
pas brailler tant de trompettes, mais on en célébrera plus longtemps
l'anniversaire. C'est votre oeuvre, on le saura et on s'en souviendra.
Moi, je n'oublierai pas que vous avez passé avec nous, dans un petit
coin, la soirée après ce beau combat, et, en vous écoutant, j'aurais
oublié les heures; je crains que nous n'ayons abusé de votre bonté, nous
qui n'avons rien de mieux à faire que de vous entendre, tandis que,
vous, vous avez tant de grandes et bonnes choses à accomplir.
Le bonheur est une abstraction en même temps qu'une réalité, quoi qu'en
disent les philosophes. Durable et certain à l'état d'_idéal_ pour qui
en connaît la vraie et haute nature, il est _momentané_ et puissant à
l'état de _réalité_, quand les faits servent l'idéal. Donc, portant en
vous la vraie notion du bonheur, qui est de le répandre et de le donner,
vous en savourez quelquefois la sensation, quand les faits obéissent à
votre ardente et généreuse volonté.
Soyez donc heureux, puisque le bonheur est une conquête et que vous
venez de gagner une belle bataille. Les jours de dégoût et de fatigue
reviendront. Le bonheur à l'état de réalité complète n'est pas une chose
permanente pour l'homme; mais il vous restera à l'état d'idéal, augmenté
du souvenir des victoires; et la morale de ceci est qu'il faut
combattre toujours pour augmenter votre trésor de force et de foi. La
reconnaissance des hommes, ce qu'on appelle la gloire n'est qu'une
conséquence, un accessoire peut-être! vous l'aurez. Mais votre but est
plus élevé. Vous n'êtes pas pour rien de la race ambitieuse du bien, qui
lutte en ce siècle contre la race ambitieuse d'argent. Vous avez des
forces à dépenser, c'est déjà un bonheur que d'être riche en ce sens-là.
J'ai reçu vos invitations en règle; merci de votre bon souvenir. Mais
me voilà au coin du feu avec la grippe, et, pour quelques jours, je
lutterai sans grand effort contre la fièvre.
Ce ne sera rien; je penserai à vous et je parlerai de vous, ayant auprès
de moi quelqu'un qui ne demande que cela.
Avez-vous pensé, en vous en allant tout seul, à pied, depuis le
Panthéon, les mains dans vos poches, au clair de la lune, que, dans cent
ans d'ici, la France, le monde par conséquent vivrait, grâce à vous,
d'une autre vie?
Du haut du Panthéon quelque chose a dû vous parler et vous crier:
«Marche!»
A vous de coeur toujours et toujours plus.
G. SAND.
DLXXXV
AU MÊME
Palaiseau, 9 mars 1865.
Cher prince, vous me disiez bien que rien n'était fait puisqu'il y avait
encore à faire. Le désaveu de M. Duruy et de votre généreuse inspiration
ne vous surprend peut-être pas; mais il doit vous fâcher. Moi, Je n'en
suis pas contente, oh! non. Mais c'est partie remise, j'espère, et vous
emporterez d'assaut la citadelle à la première occasion. Il y a là une
belle question à plaider devant le pays. Vous la plaiderez, n'est-ce
pas?
Je ne sais pas si on vous a envoyé, comme je l'avais demandé, l'épreuve
de mon article sur la _Vie de César_. Je n'ai pas dû me demander si elle
plairait ou non à l'illustre auteur.
Tout en rendant hommage au talent réel et considérable, je ne puis
accepter la thèse, et j'ai failli dire que, comparer l'oeuvre de César,
cet _acheteur de consciences_, à l'oeuvre, peut-être blâmable à certains
égards, mais du moins _intègre_ et vraiment fière de Napoléon Ier me
paraissait un blasphème. Je l'aurais dit si je n'eusse craint d'empiéter
sur le domaine de la politique, interdite au petit journal où j'insère
cet article, à la demande de mon éditeur.
Vous m'avez fait espérer que je vous verrais un de ces jours, mon grand
ami. J'ai tellement peur de vous manquer, que je ne bougerai pas de la
semaine. Je vous aime de tout mon coeur.
G. SAND.
DLXXXVI
A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
Palaiseau, 26 mars 1865.
Cher ami,