L'habitation est loin de réaliser ton rêve de grottes, de parc et

d'orangers. C'est tout petit, tout petit, mais si commode et si propre,

que je ne demande rien de plus. Quant à vous, je vous vois d'ici

promenant Cocoton dans son carrosse à travers les myrtes et les

lauriers-roses, et il me tarde de vous savoir là; car vous y aurez vos

aises, un beau climat, j'espère, et un bon médecin au besoin.

Dis à Bouli que madame Buloz est venue avant-hier et qu'elle m'a dit

ceci: «Buloz a lu le roman de Maurice[1]. Il le trouve très amusant,

très bien fait, _rempli de talent_. Mais il en a très grand'peur. Il

dit que, sans de grandes suppressions, il risque d'être arrêté dans la

_Revue des Deux-Mondes_, comme l'a été _Madame Bovary_ dans la _Revue de

Paris_.»

J'ai répondu: «Dites à Buloz qu'il relise encore et fasse des réflexions

mûres. Si, avec quelques suppressions de temps en temps, on peut rendre

l'ouvrage possible dans la _Revue_, Maurice m'a donné carte blanche et

je me charge de la besogne, sauf à rétablir le texte dans l'édition de

librairie. Mais, si les corrections et suppressions sont considérables

au point de dénaturer l'ouvrage et de lui enlever sa physionomie, il

vaut mieux le publier tout de suite en volume.»

Madame Buloz a repris: «C'est bien l'intention de Buloz d'y renoncer

plutôt que de l'abîmer. Aussi je ne suis pas chargée de vous dire qu'il

le refuse. Il veut, avant de se prononcer, le lire une seconde fois et

y bien réfléchir. Il le regretterait fort, car il en fait le plus grand

éloge et dit que c'est prodigieusement amusant et bien fait. Il ajoute

qu'en volume cela peut avoir un succès comme _Madame Bovary_, parce que

le lecteur de volumes n'est pas le lecteur de revues.»

Si Buloz décide qu'il ne peut publier sans abîmer le livre, je le

chargerai de faire un bon traité pour Maurice avec Michel Lévy: une

édition in-octavo qui remplacerait le produit de la _Revue_ (l'ouvrage

inédit a toujours plus de valeur), et de petit format ensuite. Que

Maurice me laisse faire, et ne se tourmente pas: son roman a chance de

succès et j'en tirerai le meilleur parti possible. Au reste, Buloz

est bien disposé, il est charmant pour Maurice et déclare lui trouver

beaucoup de talent. Peut-être a-t-il raison quant à la pruderie de ses

abonnés; peut-être aussi, en y réfléchissant, reconnaîtra-t-il ce que

je lui ai déjà dit: «Un roman de moeurs modernes est choquant lorsqu'il

blesse les idées modernes; mais l'éloignement historique permet de

choquer, car il n'impose pas une morale nouvelle, et le lecteur fait bon

marché de personnages si différents de lui-même.»

Sur ce, bonsoir, ma chérie; _bige_ bien Mauricot et Cocoton; écris-moi

de longues lettres, tu seras bien Gentille.

[1] Raoul de la Chastre.

DLXI

A M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHÂTRE

Palaiseau, 12 juillet 1864.

Cher et bon ami,

Je serais la plus tranquille et la plus contente du monde, si mon pauvre

petit Marc n'était malade à Guillery. Il a la dysenterie très fort et je

suis cruellement inquiète depuis quelques jours. Autrement tout allait

bien: les enfants en humeur de voyager, et moi à même enfin de me

reposer un peu.

Le pays où nous sommes est délicieux; la petite habitation charmante, et

pas d'importuns. Je m'y occupe de bon coeur et avec toutes mes aises.

J'ai une excellente domestique et je suis _riche_, puisque les dépenses,

qui allaient à Nohant par billets de mille francs, sont ici dans la

proportion de cent francs. J'aurai donc de quoi voyager quand le coeur

m'en dira. Mais, aujourd'hui, mon coeur, serré par l'inquiétude, ne me

dit rien, sinon que j'aspire à la guérison du petit.

Vous êtes la bonté et l'obligeance mêmes, mon cher ami. Je vous remercie

de votre sollicitude pour Nohant et je ferai ce que vous conseillerez.

Certes je crois qu'un garde est utile. Mais où en trouver un qui

garde réellement? Quant à l'assurance, faites-la, c'était convenu, et

faites-la comme vous l'entendrez, avec la Compagnie que vous jugerez la

meilleure. Rappelez-vous aussi, que le _gâteur_ d'arbres contre lequel

un garde me serait utile est mon fermier lui-même, qui laisse ses

métayers tenir des chèvres, les mener dehors et permet d'ébrancher

autrement qu'il n'est convenu. Tenez la main à ce qu'il en soit puni en

ne recevant pas les arbres que je lui cède ordinairement pour son usage.

Bonsoir et merci encore, mon bon Ludre. Vous ne venez donc pas à Paris?

La première fois que vous y aurez quelque affaire, il faut venir dîner

avec nous. On peut arriver ici à six heures et repartir à neuf et à dix.

Embrassez bien pour moi votre chère femme, et aimez-moi, comme je vous

aime.

GEORGE SAND.

DLXII

A MADAME LINA SAND, A GUILLERY

Palaiseau, 14 juillet 1864.

Ma pauvre chérie,

J'ai été bien inquiète hier de ne rien recevoir. Aujourd'hui, cher et

cruel anniversaire! je reçois ta lettre du 12, qui me tranquillise un

peu; car, dans la journée d'hier et toute cette nuit, j'étais découragée

et désespérée. J'attends maintenant le télégramme promis... Ah! si vous

pouviez me répondre: _Beaucoup mieux!_ je bénirais encore ce 14 juillet,

que je détestais ce matin. Ce qui est déchirant, c'est de penser à ce

que souffre ce pauvre ange et à ce que vous souffrez, Maurice et toi, en

le voyant souffrir. Prenez espoir et courage, mes pauvres chers enfants!

Moi, j'en manque, je suis vieille et usée. Mais l'avenir est à vous.

Surtout, ne sois pas malade à ton tour, ma petite chérie. Impossible

d'élever des enfants sans inquiétude, sans maladie, sans souffrance et

sans danger. Le contraire serait un miracle. Mais quels jours amers à

passer!

Maurice, ne te décourage pas. Songe à soutenir les forces de ta Lina.

Dieu, quel bonheur si vous me dites ce soir qu'il est mieux. J'ai

mille livres de plomb sur le coeur. Ne me laissez pas sans nouvelles,

écrivez-moi, ne fût-ce qu'un mot. Le silence m'épouvante. Voici l'heure

de la poste. Je vous embrasse et je vous aime.

Onze heures du soir.

Ma lettre a dépassé l'heure de la poste. Je la rouvre, pour vous dire

que j'ai reçu le télégramme à six heures. A chaque coup de cloche, je

suis folle. Enfin il y a du mieux! Béni soit le jour qui nous rend

l'espoir. Si le mieux continue demain, nous pourrons respirer. Comme

vous en avez besoin, mes pauvres enfants!

DLXIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES

Guillery, 16 juillet 1864.

Cher ami,

Je vous envoie mes pauvres enfants, ne pouvant les suivre en voyage;

j'ai compté que Nîmes serait encore l'endroit où ils auraient le plus de

consolations, puisque vous serez là, vous qui les aimez tant et si bien.

Vous direz à Maurice tout ce qu'il faut lui dire, il vous écoutera. Il

a du courage; mais il a des moments d'exaspération qui reviennent.

Vous les combattrez. Parlez-lui de sa petite femme, de l'avenir, de

ma vieillesse à épargner. Tachez qu'ils ne soient pas malades. S'ils

l'étaient, écrivez-moi, j'accourrai.

Adieu! Dans un instant, nous quittons cette fatale maison et nous

partons ensemble pour Agen.

Je vous embrasse de coeur. Donnez-nous du courage!

G. SAND.

DLXIV

A M. LUDRE-GABILLAUD A LA CHÂTRE

Palaiseau, 24 juillet 1864.

Mon ami,

Nous sommes brisés: nous avons perdu notre enfant! Je suis partie avec

un médecin mercredi soir pour Agen, d'où j'ai couru sans respirer à

Guillery. Le pauvre petit était mort la veille au soir. Nous l'avons

enseveli le lendemain et porté dans la tombe de son arrière-grand-père,

le brave père de mon mari, à côté du premier enfant de Solange, mort

aussi à Guillery. Un pasteur protestant de Nérac est venu faire la

cérémonie, au milieu de la population catholique, qui est habituée à

vivre côte à côte avec le protestantisme.

Nous sommes repartis tous le soir même pour Agen, où mes pauvres enfants

se sont trouvés un peu plus calmes et ont pris du repos. Hier, à Agen,

je les ai mis au chemin de fer pour Nîmes. Ils éprouvent le besoin de

voyager et je les y ai poussés. Il fallait combattre l'idée d'emporter

ce pauvre petit corps à Nohant pour l'y ensevelir; et, vraiment, épuisés

comme ils le sont tous deux, c'était de quoi les tuer. J'ai pu surmonter

cette exaltation, obtenir le résultat que je viens de vous dire et les

voir partir résignés et courageux. Dans quelques semaines, il viendront

me rejoindre ici, et j'espère que leurs pensées se seront tournées vers

l'avenir.

Moi, je suis partie, laissant des épreuves à corriger et je suis revenue

par l'express ce matin à cinq heures. Vous pensez qu'à mon âge, c'est

rude. Mais cette fatigue et cette dépense d'énergie m'ont soutenue au

moral, et j'ai pu remonter l'esprit de ces pauvres malheureux. Le plus

frappé est Maurice. Il s'était acharné à sauver son enfant. Il le

soignait jour et nuit sans fermer l'oeil. Il le croyait sauvé; il

m'écrivait victoire. Une rechute terrible a fait échouer tous les soins.

Enfin, il faut supporter cela aussi!

Ne vous inquiétez pas de nous. Le plus rude est passé. A présent, la

réflexion sera amère pendant bien longtemps. M. Dudevant a été aussi

affecté qu'il peut l'être et m'a témoigne beaucoup d'amitié.

Embrassez pour moi votre chère femme. Je sais qu'elle pleurera avec

nous, elle qui était si bonne pour ce pauvre petit.--Antoine dînait chez

moi à Palaiseau le jour où j'ai reçu le télégramme d'alarme. Il a couru

pour nous. Mais, malgré son aide et celle de M. Maillard, je n'ai pu

partir le soir même; l'express ne correspond pas avec Palaiseau.

Adieu, mon bon ami; à vous de coeur.

G. S.

DLXV

A MADAME SIMONNET, A MONGIVRAY, PRÈS-LA CHÂTRE

Palaiseau, 24 juillet 1864.

Ma chère enfant,

René a dû te dire comment nous sommes partis tout à coup pour Guillery.

Nous voilà revenus, laissant notre pauvre enfant dans la tombe de son

arrière-grand-père. Maurice et Lina, que j'ai embarqués pour Nîmes, ont

été bien soulagés de me voir, et ils ont écouté mes consolations avec un

coeur bien tendre. Mais quelle douleur! Maurice, qui s'était exténué

à soigner son enfant et qui le croyait sauvé! Je reviens brisée de

fatigue; mais j'ai besoin de courage pour leur en donner, et je

supporterai mon propre chagrin aussi bien que je pourrai. Écris-leur à

Nîmes, chez Boucoiran, au _Courrier du Gard_. Ils vont voyager un mois

pour se remettre et se secouer; mais ils auront leur pied-à-terre à

Nîmes et ils y recevront leurs lettres. J'ai oublié de donner leur

adresse à Ludre; fais-la-lui savoir tout de suite. Ces témoignages

d'affection leur feront du bien.

Aussitôt que je pourrai, j'écrirai au ministre pour Albert, sois

tranquille.

Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta mère.

G. SAND.

DLXVI

A MAURICE SAND, A NÎMES

Palaiseau, 25 juillet 1864.

Mes enfants,

J'attends impatiemment de vos nouvelles. Nécessairement j'ai l'esprit

frappé et j'ai besoin de vous savoir à Nîmes, près de notre bon

Boucoiran, bien soignés, si vous étiez souffrants l'un ou l'autre. J'ai

bien supporté le voyage; mais nous sommes beaucoup plus las aujourd'hui

qu'hier, et je crains qu'il n'en soit de même pour vous. Quand la

volonté n'a plus rien à faire, on sent que le corps est brisé. Toute la

journée, j'ai corrigé des épreuves[1]. Jugez si j'y avais la tête. Je

relisais tout six fois sans comprendre, et c'est pour cette corvée que

je vous ai quittés si vite; car la _Revue_ était bouleversée et j'ai

reçu aujourd'hui quatre épreuves revenant de Nohant, de Nérac, etc.

Louis Buloz est venu m'aider à terminer. J'ai marché un peu ce soir;

mais je pleure en marchant, en dormant, en travaillant, et la moitié du

temps sans penser à rien, comme en état d'idiotisme. Il faut laisser

faire la nature. Elle veut cela. Mais combattez l'amertume, mes pauvres

enfants. Ayez le malheur doux, et n'accusez pas Dieu. Il vous a donné un

an de bonheur et d'espoir. Il a repris dans son sein, qui est l'amour

universel, le bien qu'il vous avait donné. Il vous le rendra sous

d'autres traits. Nous aimerons, nous souffrirons, nous espérerons, nous

craindrons, nous serons pleins de joie, de terreurs, en un mot nous

vivrons encore, puisque la vie est comme cela un terrible mélange.

Aimons-nous, appuyons-nous les uns sur les autres. Je vous embrasse

mille fois. Maillard va s'occuper et s'occupe déjà de vous chercher un

gîte qui nous rapproche.

Écrivez un petit mot amical à lui et à Camille Leclère[2], dans quelques

jours. Suivez ses prescriptions, reprenez vos forces et remettez-vous

l'esprit avant de travailler de nouveau pour l'avenir. Soignez-vous l'un

l'autre au moral et au physique. Et, si l'ennui ne diminue pas là-bas,

revenez ici. Parlez-moi de vous, de vos courses; mais, si vous n'avez

pas le temps pour les détails, donnez-moi au moins de vos nouvelles en

deux mots. Cela m'est bien nécessaire pour me remonter!

Ne vous navrez pas à écrire notre malheur. J'avertirai tout le monde, on

vous écrira.

[1] Les épreuves de _la Confession d'une jeune fille_.

[2] Docteur-médecin.

DLXII

A M. NOEL PARFAIT, A PARIS

Palaiseau, vendredi, juillet 1864.

Eh bien, mon cher parrain[1], avez-vous lu le roman _terrible_[2]?

Puis-je savoir votre avis?

Viendrez-vous en causer avec moi, en acceptant mon petit dîner de

Palaiseau; ou, si vous n'avez pas le temps, irai-je à Paris le jour que

vous m'indiquerez? Je voudrais bien connaître votre jugement, ô juge

impeccable, et pouvoir m'y appuyer.

Pardonnez-moi mon impatience, et comprenez-la.

À vous de coeur.

GEORGE SAND.

[1] Noël Parfait et Alexandre Dumas fils avaient été les parrains de

George Sand, lors de son admission dans la Société des auteurs

dramatiques.

[2] _Raoul de la Chastre_, roman de Maurice Sand, que la _Revue des

Deux-Mondes_ refusait de publier sous prétexte d'immoralité.

DLXVIII

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

Palaiseau, 4 août 1864.

Nous avons perdu notre pauvre enfant! Je suis arrivée à Guillery pour

l'ensevelir. J'ai emmené Lina et Maurice à Agen. Je les ai mis en chemin

de fer pour Nîmes. Ils ont besoin de voyager un peu, ils sont aussi

courageux que possible. Mais quel coup!

J'ai fait trois à quatre cents lieues en trois jours; j'arrive, je n'en

peux plus. Ne venez pas me voir encore, mais écrivez-leur. Que Nancy

surtout écrive à Lina. Je vous embrasse.

G. SAND.

Ils sont à Nîmes chez Boucoiran, au _Courrier du Gard._

DLXIX

A MAURICE SAND, A CHAMBÉRY

Palaiseau, 6 août 1864

Mes enfants,

Je suis contente de vous savoir arrêtés quelque part dans un beau pays.

Vous avez donc vu ma chère cascade de Coux, celle que Jean-Jacques

Rousseau déclarait une des plus belles qu'il eût vues? C'est là que se

passe une scène de _Mademoiselle La Quintinie_.

Vous aimez la Savoie, n'est-ce pas? Buloz vous fera voir ses petits

ravins mystérieux et ses énormes arbres. C'est un endroit superbe, que

sa propriété, et tout alentour il y a des promenades charmantes à faire.

Il faut voir mon château de _Mademoiselle La Quintinie_: il s'appelle en

réalité _Bourdeaux_, et, de là, vous pouvez monter à la Dent-du-Chat.

J'ai vu Calamatta, qui m'a dit que la course de taureaux dans les Arènes

de Nîmes était vraiment un beau spectacle, très émouvant, et que cela

vous avait distraits et impressionnés tous les trois; il se porte bien,

lui, et compte rester quelque temps à Paris. Avez-vous reçu mes

lettres adressées à Nîmes, et une à l'hôtel de _France_ de Chambéry?

Réclamez-la.

Je te parlais, Mauricot, de l'opinion de Buloz, qu'il ne faut pas

prendre absolument au pied de la lettre. Qu'il juge de ce qui convient

à sa _Revue_, à la bonne heure; mais, quand il voit du danger à toute

espèce de publication de ce roman, il s'exagère évidemment la chose, et,

d'ailleurs, il n'est pas juge en dernier ressort; et il faut qu'il te

rende ton roman ou je lui dirai de me le renvoyer. Je l'ai donné à

lire à Noël Parfait, qui saura bien nous dire s'il y a danger réel

et complet. Buloz te dit d'attendre. Attendre quoi? Ce n'est pas une

solution, puisqu'il ne change pas d'avis. Au reste, ne t'en tourmente

pas pour le moment. Je ne laisserai pas dormir cela; je suis sûre que

Buloz est très gentil pour nous, et son intention, quant au roman, est

bonne et sincère.

Je te disais, dans mes autres lettres, que nous ne trouvions rien autour

de nous qui pût réaliser ton désir d'un grand jardin avec maison, pour

trente mille francs. Il faudra voir toi-même. Marchal explore Brunoy.

Mais tout s'arrangera, quand vous serez ici, surtout si vous voyagez un

peu pour gagner la fin de la saison. Je me porte bien; il est à peu près

décidé qu'on va jouer _le Drac_ au Vaudeville: la nouvelle version, avec

Jane Essler pour _le Drac_, Febvre pour _Bernard_, lequel Febvre est

en grand progrès et grand succès. Je vous _bige_ mille fois tout deux.

Distrayez-vous, ne pensez à rien.

«Quand vous écrirez à Maurice, me dit Dumas fils, faites-lui mes

amitiés; il n'a pas besoin que je lui écrive pour savoir la part que je

prends à son chagrin.»

DLXX

A M. JULES BOUCOIRAN, A NÎMES

Palaiseau, 6 août 1864.

Cher ami,

Mes enfants m'ont écrit que vous aviez été pour eux un vrai papa, que

vous les aviez soutenus, plaints, consolés, distraits, et qu'enfin ils

vous aimaient tendrement et n'oublieraient jamais l'affection que vous

leur avez témoignée. Je savais bien qu'il en serait ainsi et je suis

contente qu'ils aient passé près de vous ces premiers cruels jours.

J'ai vu Calamatta, qui m'a dit la même chose, et que lui et les enfants

avaient été très saisis et impressionnés par les taureaux et les Arènes.

Je ne vous remercie pas, cher ami, d'avoir mis tout votre coeur à

soulager celui de mes pauvres enfants, mais vous savez si j'apprécie

votre immense bonté et votre immense attachement.

Je vous embrasse de coeur.

G. SAND.

DLXXI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Palaiseau, 26 août 1864.

Cher ami,

Pendant que vous étiez dans la fatigue et dans l'angoisse, nous étions

dans le désespoir. Nous avons perdu notre cher petit Marc, si joli,

si gai, si vivant, et qui venait d'atteindre son premier

anniversaire!--Maurice et sa femme avaient été voir mon mari, près de

Nérac. L'enfant y a été pris de la dysenterie, et il y est mort après

douze jours de souffrances atroces. Je le croyais sauvé; j'avais tous

les jours un télégramme et je ne m'inquiétais plus, quand la nouvelle

_du plus mal_ est arrivée. Je suis partie pour Nérac. Nous sommes

arrivés pour ensevelir notre pauvre enfant, emmener les parents désolés

et leur rendre un peu de courage. Ils ont été, en effet, depuis, passer

quelques jours près de Chambéry, chez M. Buloz. Maintenant, ils sont à

Paris, occupés d'acheter, non loin de moi, une maisonnette, pour être à

portée des occupations de Paris, sans habiter Paris même.

Moi, j'habite décidément Palaiseau, où je me trouve très bien et

parfaitement tranquille. C'est un _Tamaris_ à climat doux, aussi retiré,

mais à deux pas de la civilisation. Je n'ai à me plaindre de rien. Mais

quel fonds de tristesse à savourer!... Cet enfant était tout mon rêve

et mon bien.--Encore, passe que je souffre de sa perte; mais mon pauvre

Maurice et sa femme! Leur douleur est amère et profonde. Ils l'avaient

si bien soigné!

Enfin, ne parlons plus de cela. Vous voilà triomphant d'avoir sauvé

votre chère fille. Embrassez-la bien pour moi et pour nous tous.

Nous allons courir ce mois prochain, avec Maurice et Lina, un peu

partout, avant de prendre nos quartiers d'hiver. Mais, comme nous

n'allons pas loin, si vous venez à Paris, j'espère bien que nous le

saurons à temps pour nous rencontrer. Il faudra vous informer de nous,

rue des Feuillantines, 97, où nous avons un petit pied-à-terre.

Merci de votre bon souvenir pour Marie. Elle est à Nohant en attendant

que Maurice et sa femme s'installent par ici. C'est à eux qu'en ce

moment elle est nécessaire.

Bonsoir, chers enfants. Que le malheur s'arrête donc et que la santé, le

courage et l'affection soient avec vous.

À vous de coeur.

DLXXII

A M. BERTON PÈRE, A PARIS

Palaiseau, septembre 1864.

Mon cher enfant,

J'étais tellement commandée par l'heure du chemin de fer, ce matin, que

je n'ai pas fait retourner mon fiacre pour courir après vous. J'aurais

pourtant voulu vous serrer la main et vous dire mille choses que je n'ai

pu vous écrire. D'abord M. de la Rounat avait complètement disparu

dans ses villégiatures de l'été, et je n'ai pu avoir de lui un mot

d'explication. Ensuite un cruel malheur m'a frappée. Mon fils a perdu

son enfant. J'ai été dans le Midi, et puis en Berry. J'ai pensé à

_Villemer_ et revu La Rounat presque à la veille de la reprise, que je

ne croyais pas si prochaine. J'ai eu enfin le récit de ses péripéties

à propos de vous, et je l'ai eu trop tard pour rien changer à ses

résolutions, puisque vous étiez en pleine _Sonora_[1] et qu'il faisait

répéter M. Brindeau. Le résultat final, c'est que M. Brindeau a très

bien joué; mais ce n'était pas une préoccupation égoïste qui me faisait

réclamer la connaissance des faits antérieurs à son engagement. Je

tenais bien plutôt à ne pas avoir été, à mon insu, prise pour complice

d'une _infidélité_ envers vous, à qui nous avons dû un si beau succès.

Après beaucoup de détails trop longs à retrouver, La Rounat m'a donné sa

parole d'honneur qu'au moment où il avait engagé Brindeau, M. Harmant

lui avait absolument refusé de vous rendre votre liberté, en lui

démontrant par _a_ plus _b_ que cela était impossible.

J'ai cette affirmation depuis si peu de temps, que je n'ai pu vous

l'écrire. Elle était, d'ailleurs, assez inutile. Ce à quoi je tenais,

c'est à vous dire qu'on avait tout fait sans me consulter et sans me

mettre à même de vous dire mes regrets et mes remerciements. Mais vous

n'avez pas douté de moi, j'espère, dans tout cela, et je compte bien que

nous livrerons encore ensemble quelque sérieuse bataille. Merci de tout

coeur pour la dernière, et, quand vous aurez une matinée à perdre, venez

(en me prévenant toutefois un jour d'avance) me voir à Palaiseau. Vous

me ferez un vrai plaisir.

A vous,

G. SAND.

[1] Berton venait de jouer _les Pirates de la Savane_.

DLXXIII

M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHÂTRE

Palaiseau, octobre 1864.

Cher ami,

Je vous réponds tout de suite pour le conseil que Maurice vous demande.

Du moment qu'ils ont franchi courageusement cette grande tristesse de

revenir seuls à Nohant, ce qu'ils feront de mieux, ces chers enfants,

c'est d'y vivre, tout en se réservant un pied-à-terre à Paris, où ils

pourront aller de temps en temps se distraire. S'ils organisent bien

leur petit système d'économie domestique, ils pourront aussi faire de

petites excursions en Savoie, en Auvergne et même en Italie. Tout cela

peut et doit faire une vie agréable; car j'irai les voir à Nohant, et il

faut espérer qu'il y aura bientôt une chère compagnie: celle d'un nouvel

enfant. Il n'en est pas question; mais, quand leurs esprits seront bien

rassis, j'espère qu'on nous fera cette bonne surprise. Alors il y aura

nécessairement deux ans à rester sédentaire pour la jeune femme; où

sera-t-elle mieux qu'à Nohant pour élever son petit monde?

Je vois bien maintenant, d'après leur incertitude, leurs besoins de

bien-être, leurs projets toujours inconciliables avec les nécessités et

les dépenses de la vie actuelle, qu'ils ne sauront s'installer, comme il

faut, nulle part. Ils peuvent être si bien chez nous, en réduisant la

vie de Nohant à des proportions modérées et avec le surcroît de revenu

que je leur laisse! Si mes arrangements avec les domestiques ne leur

conviennent pas, ils seront libres, l'année prochaine, de m'en proposer

d'autres et je voudrai ce qu'ils voudront. Qu'ils tâtent le terrain,

et, à la prochaine Saint-Jean, ils sauront à quoi s'en tenir sur leur

situation intérieure. Après moi, ils auront, non pas les ressources

journalières que peut me créer mon travail quand je me porte bien, mais

le produit de tous mes travaux; ce qui augmentera beaucoup leur aisance,

et, comme ils n'ont pas à se préoccuper de l'avenir, ils peuvent

dépenser leurs revenus sans inquiétude.

Je sais qu'il y a pour Maurice un grand chagrin de coeur et un grand

mécompte d'habitudes à ne m'avoir pas toujours sous sa main pour songer

à tout, à sa place. Mais il est temps pour lui de se charger de sa

propre existence, et le devoir de sa femme est _d'avoir, de la tête_

et de me remplacer. N'est-ce pas avec elle qu'il doit vieillir, et

comptait-il, le pauvre enfant, que je durerais autant que lui?

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 · 第 2 / 19 段