LA CROIX DE SAINTE-ODILE

M. et madame de Glouskine avaient fait exprès le voyage du Righi

pour rencontrer le prince. Il s'agissait avant tout de présenter à

Son Excellence la nouvelle mariée.

L'Excellence, qui a le cœur abordable, l'accueillit avec une bonté

toute paternelle, trouva parfaitement justifiée la folie de Serge

de Glouskine, qui, à son âge, déjà sérieux, épousait une jeune

fille de dix-huit ans, pauvre et jolie.

Du reste, le prince n'aime pas, pour les missions de première

classe, les diplomates célibataires. Il est vrai que Tenheiffen

n'est que de deuxième classe; mais la chose pouvait s'amender. M.

de Glouskine le souhaitait fort depuis longtemps, et l'entente

conjugale était trop parfaite pour que madame ne le souhaitât

pas passionnément. Ce fut elle qui affronta la question avec le

prince. Il était ce jour-là de parfaite humeur, baisa plusieurs

fois en réponse les jolies mains de la suppliante, et convint

qu'il était inadmissible qu'une aussi charmante femme demeurât

ensevelie à jamais dans une aussi petite légation. Il ne promit

rien, mais laissa beaucoup espérer, d'autant qu'il était question,

à très-proche échéance, de la retraite d'un ambassadeur depuis un

demi-siècle sur la brèche.

Après un si agréable entretien, M. de Glouskine se permit d'offrir

au prince l'expression de sa reconnaissance. A sa surprise, il fut

arrêté court.

--Madame de Glouskine a-t-elle reçu la croix de Sainte-Odile?

--Non, Excellence.

--Non, et pourquoi? C'est absolument indiqué, à N... on

y tiendrait beaucoup. C'est une décoration de famille que

l'impératrice elle-même daigne porter; je vous conseille de vous

en occuper.

L'entretien finit là. Le lendemain, le prince avait la goutte;

M. et madame de Glouskine prenaient congé de Son Excellence et

retournaient à T...

La jeune ministresse y était attendue avec impatience: on

s'ennuyait mortellement en son absence, et le petit cercle de ses

fidèles la reçut avec des transports de joie.

--On ne vivait pas sans vous.

--Vous êtes plus belle que jamais.

--Et _Florimond_, l'adoré _Florimond_, comment se porte-t-il?

--_Florimond_ va à ravir; mais moi, je vais mal.

A ces mots, MM. Droutzky, Platoff, de Bove et Lynjoice laissèrent

éclater leur désespoir.

--Vous allez mal! qu'est-ce qu'on vous a fait?

--Le prince a été désagréable?

Michel Platoff, que Son Excellence recevait toujours

détestablement, n'en était pas surpris.

--Non, le prince a été charmant, mon mari est toujours charmant

aussi, mais on veut que j'aie la croix de Sainte-Odile.

--Où ça s'achète-t-il? demanda le beau Lynjoice, avec un

enthousiasme toujours prêt.

--Lynjoice, _ça_ ne s'achète pas, _ça_ se donne, _ça_ se reçoit

à genoux; quand on n'a pas _ça_, on n'est rien; _ça_ se porte à

l'épaule gauche de la grande-duchesse, de madame de Santa-Pierra

et de la vieille Teufelsbruck.

--Et c'est sérieusement que vous la désirez? dit Platoff.

--Je ne la désire pas, Michel, il me la faut.

Eh bien, rédigeons une pétition, dit de Bove. Qu'allons-nous

devenir si madame de Glouskine a des distractions, si elle est

triste? Autant être nommé au Japon tout de suite.

--D'abord, de Bove, je vous défends d'en parler à qui que ce soit.

--C'est convenu: discret comme la tombe.

--Jurez.

--Nous jurons.

--Par _Florimond_!

Ils jurèrent.

Deux jours après, S. A. R. la grande-duchesse régnante était de

retour dans sa capitale; elle revenait de Friedrichsgluck, et, y

ayant fait de sérieuses économies, était d'une humeur charmante.

Comme madame de Glouskine avait des amis en bon lieu, la princesse

n'était pas là depuis vingt-quatre heures que le Grand-Duc lui

demandait incidemment comment il se faisait que la ministresse de

Russie n'eût pas encore reçu la croix de Sainte-Odile: c'était

indiqué; leurs relations avec la cour impériale, la considération

attachée au ministre accrédité près d'eux depuis quinze ans...

enfin, c'était une chose qui ne pouvait être retardée plus

longtemps. La princesse répondit que là-dessus elle réservait

son jugement; qu'il fallait être avant tout une femme sérieuse

pour avoir droit à une distinction dont l'impératrice _elle-même_

faisait grand cas. Il y eut une légère insistance, qui força la

Grande-Duchesse à déclarer que ce n'était pas la _première_ fois

que madame de Glouskine lui causait des ennuis,--ici, Son Altesse

Royale regarda sévèrement son époux,--et que, du reste, elle était

décidée: madame de Glouskine n'aurait pas la croix.

Il fallut bien rapporter cette réponse, mais mitigée par les

regrets les plus sincères, les espérances les plus soutenues. La

princesse aurait prochainement son premier petit bal, et madame

de Glouskine pourrait alors en personne tenter un effort; le

Grand-Duc n'admettait pas qu'on pût lui résister!

La première réception de la Grande-Duchesse avait toujours un

cachet particulier d'intimité; le corps diplomatique y était

plus spécialement reçu, et la princesse se faisait un devoir de

s'informer en détail comment chacun avait passé l'été, et il

n'y avait pas de meilleur moyen de faire sa cour que de pouvoir

accuser un séjour à Hoffnungbad, source iodurée, bromurée,

potassée, découverte sous le patronage immédiat de la princesse

et où le Grand-Duc allait religieusement, pendant vingt jours,

boire le nombre de verres voulu et présider en personne la table

d'hôte de l'hôtel du _Prince Max_. Madame de Glouskine, pour sa

part, n'avait pas voulu en entendre parler; aussi de Bove, son

confident, lui dit le matin de la réception de la Grande-Duchesse:

--Voilà, si vous aviez été à Hoffnungbad, vous seriez sûre de

votre affaire.

--Ah! pourquoi? est-il trop tard? J'irai avec joie; mais, de

Bove, j'ai une idée.

--Serait-ce celle de me trouver nécessaire à votre bonheur?

--Non certes; cela vous ennuierait, et moi aussi. Persuadez-vous

une bonne fois qu'il n'y a au monde qu'un homme nécessaire à mon

bonheur, et que cet homme est mon mari; car, mon cher de Bove,

vous seriez ambassadeur demain, qu'est-ce que j'y gagnerais?

[Illustration]

--Eh bien! et le cœur, qu'est-ce que vous en faites?

--Je lui fais faire de la diplomatie, et il s'en trouve

très-suffisamment occupé.

--Aussi vous serez ambassadrice, vous, si je ne suis pas

ambassadeur.

--Je l'espère bien.

En attendant d'autres grandeurs, madame de Glouskine, comme femme

du doyen du corps diplomatique, prit ce soir-là rang en tête de

ses collègues; elle était parfaitement jolie, droite, sérieuse,

avec un petit air hautain, habillée d'une robe violet pâle, toute

garnie de plumes bleues légères et molles, et dans les mille

boucles de ses cheveux blonds de lin, des turquoises qui étaient

l'envie des autres femmes.

Leurs Altesses Royales entrèrent; madame de Glouskine fit une

profonde révérence qui s'adressait uniquement à la princesse,

pendant qu'un demi-sourire, conduit avec art, allait chercher le

prince.

La princesse commença son cercle.

--Madame de Glouskine, vous allez bien, j'espère?

--Je remercie Votre Altesse Royale, parfaitement, madame.

--Et M. de Glouskine?

--Mon mari a eu une légère attaque de goutte.

--Est-ce Krankemauss qui le soigne?

--Il ne veut pas voir de médecin.

--Ah! c'est cela, car Krankemauss l'aurait envoyé à Hoffnungbad,

et il serait guéri. Je suis charmée de vous voir si bonne mine,

madame.

Et la princesse passa à lady Lot, qui, ayant des filles de l'âge

des jeunes princesses Hildegarde et Augusta, était très en faveur.

La Grande-Duchesse daigna l'informer que ses filles avaient

rapporté à l'intention de leurs jeunes _amies_ une motte de terre

de Friedrichsgluck.

--Ce sera _bien_ précieux, dit l'aimable lady Lot.

Entre temps, madame de Glouskine recevait les compliments du

prince, qui la pria pour la première valse, en murmurant quelques

mots de sa douleur de n'avoir pu lui être agréable...

Elle lui répondit sur le même ton:

--Je sais, monseigneur, que s'il dépendait de vous...

Il allait protester avec véhémence, mais elle plongea, en saluant,

dans sa grande traîne.

--A tout à l'heure... Monseigneur... on vous attend.

Le cercle terminé, madame de Glouskine se mit à la recherche de

son mari et lui demanda de faire quelques pas avec elle.

--Serge, vous n'êtes pas impressionnable?

--Non, chère, pas le moins du monde.

--Mais vous savez le paraître?

Ils échangèrent un sourire contenu, et elle était si jolie qu'il

ajouta:

--Cependant, s'il s'agissait de vous...

--C'est précisément de moi qu'il s'agit, et vous êtes averti.

--Que va-t-il arriver?

--Comment! vous n'êtes plus discret? bonsoir. Nous nous

compromettons trop ouvertement.

Et elle partit dans le salon de danse, pendant que M. de Glouskine

allait s'installer au whist d'honneur des diplomates qui ont

dépassé la cinquantaine.

Au premier coup d'archet, le Grand-Duc vint réclamer à madame de

Glouskine la valse promise; elle s'était levée en le voyant venir,

salua profondément en passant devant la princesse, et regarda de

Bove avec un air moqueur qu'il ne comprit pas du tout. On faisait

place pour Son Altesse Royale et sa danseuse, dont la traîne

immense s'épandait démesurément à l'allure rapide de la danse et

se repliait sur elle-même, dès que le mouvement se ralentissait,

laissant voir la dentelle des jupons, mousseuse et légère, sous la

robe sombre.

On jouait une valse de Strauss au rhythme vif et saccadé, et ils

le suivaient de si près, que l'uniforme bleu pâle du prince et la

robe violette de madame de Glouskine ne se distinguaient plus que

dans un tourbillon. Tout à coup, on entendit un cri, un brouhaha

indescriptible: on aperçut le Grand-Duc se débattant des pieds au

milieu d'un fouillis de gaze et de soie, et madame de Glouskine

tout de son long à terre, pâle, évanouie, et à vingt pas, une

magnifique turquoise brisée en morceaux.

[Illustration]

Tout s'arrêta, le Grand-Duc affolé ne pouvait que répéter:

--Je ne sais pas comment... je ne sais pas comment...

La princesse criait que madame de Glouskine était morte, qu'on

allât chercher Krankemauss, et Lynjoice, désespéré, s'élançait à

sa recherche, pendant que de Bove, beaucoup plus calme, allait

avertir M. de Glouskine, qui, posant ses cartes avec l'émotion la

plus convenable, arrivait près de sa femme pour lui voir ouvrir

les yeux. On l'avait assise; la bonne lady Lot lui soutenait la

tête, et la grande maîtresse de la princesse accourait, suivie

d'un plateau chargé de vinaigres et de sels, et de tout ce qu'il

fallait pour ranimer plusieurs personnes fortement évanouies.

Madame de Glouskine se plaignait d'une vive douleur au pied

et d'un reste d'étourdissement qui lui fit accepter avec

reconnaissance l'offre d'être transportée, en attendant

Krankemauss, dans les appartements particuliers de la princesse.

L'arrivée de Krankemauss, que Lynjoice ramenait triomphalement,

rendit quelque calme; il demanda à être laissé seul, pour examiner

le pied blessé; il prévoyait une simple foulure... mais enfin il

fallait s'assurer...

On rentra dans la salle de danse, et la princesse vit avec horreur

remettre à Glouskine les morceaux d'une turquoise brisée...

--Comment! la magnifique turquoise de madame de Glouskine a été

jetée à terre... Ah! Excellence, je veux voir cela.

Il fallut montrer les débris, tout en assurant que ce petit

malheur était absolument sans importance.

--Pourvu que ma femme ne se ressente pas de cette chute, le reste

est égal.

[Illustration]

Krankemauss revenait d'un air sérieux et affligé... Le cas n'était

pas grave heureusement, la tête n'ayant que légèrement porté;

mais il prévoyait que l'entorse de Son Excellence,--car c'était

une entorse parfaitement caractérisée,--retiendrait madame de

Glouskine au moins quinze jours étendue. On pouvait la ramener

chez elle sans aucun inconvénient en soutenant le pied, et il

valait mieux même que madame de Glouskine rentrât le plus tôt

possible, afin qu'on pût procéder à un premier pansement; le pied

n'était encore que très-légèrement enflé, et il espérait, grâce à

un traitement _spécial_, le maintenir en cet état.

Il n'y avait plus qu'à agir. Lynjoice, qui ce soir-là pensait

à tout, sachant que madame de Glouskine avait renvoyé sa

voiture, avait la sienne toute prête; lui et de Bove porteraient

facilement madame de Glouskine jusqu'en bas. La Grande-Duchesse

aida elle-même aux préparatifs. Krankemauss descendit l'escalier

en éclaireur, afin de prévenir les secousses et de soutenir à

l'occasion le pied malade; il se chargea de revenir annoncer à

la princesse comment se serait effectué le trajet. Une heure

après, heureusement rassurée sur ce point, il ne restait à la

Grande-Duchesse que l'amertume de songer à la turquoise qu'il

faudrait de toute nécessité remplacer.

Le Grand-Duc avait légèrement repris ses esprits quand la solitude

permit enfin à son auguste épouse de lui faire les plus cruels

reproches sur une maladresse dont les conséquences devaient

forcément être fort malencontreuses. «Car non-seulement vous

avez manqué de la tuer: Krankemauss dit que sa tête a porté;

mais vous avez brisé une pierre qu'il faut lui rendre: nous ne

pouvons être en reste.» Le prince en convint, mais suggéra qu'il

y avait peut-être des accommodements; que madame de Glouskine

désirait vivement la croix de Sainte-Odile, et que sans doute

elle y attacherait beaucoup plus de prix qu'à une turquoise.

Cette idée économique sourit à la princesse, et il fut décidé

avec une affectueuse entente que Krankemauss serait chargé de

sonder officieusement madame de Glouskine à ce sujet. Il s'en

acquitta à merveille, et fut bientôt en mesure d'assurer que la

turquoise (qui avait coûté quatre mille roubles) serait plus que

compensée par un témoignage aussi précieux de la bienveillance de

la princesse.

Pendant les quinze jours qu'elle ne put quitter sa chaise longue,

madame de Glouskine reçut les témoignages les plus distingués de

la sympathie générale; le Grand-Duc ne manquait pas de venir en

personne chaque après-midi prendre de ses nouvelles, et était

accueilli sans rancune.

A peine sur pied, marchant difficilement encore, bien que

Krankemauss eût conjuré toute espèce d'enflure, madame de

Glouskine se hâta d'aller offrir à la Grande-Duchesse l'hommage

de sa reconnaissance pour les bontés dont elle avait daigné

l'honorer au moment de son accident. La princesse y répondit avec

condescendance et déclara vouloir profiter de l'heureuse occasion

du rétablissement de madame de Glouskine pour lui offrir une

distinction qu'elle lui destinait depuis longtemps,--la croix

de Sainte-Odile,--décoration de famille, sans valeur en soi,

mais à laquelle elle espérait cependant que madame de Glouskine

tiendrait et qu'elle porterait quelquefois, son auguste cousine

l'impératrice Hildegarde en faisant un cas particulier.

Les remercîments de madame de Glouskine furent proportionnés à

la faveur, et quand la princesse voulut ajouter quelques mots

au sujet de la turquoise de quatre mille roubles, elle fut

interrompue avec le respect le mieux placé.

Au premier dîner qui se donna à la cour, on invita Son Excellence

le ministre de Russie et sa femme; elle y parut plus charmante

que jamais, portant à l'épaule sa croix neuve de Sainte-Odile et

au cou une broche en rubis qu'elle sortait pour la première fois,

disait-elle, afin de faire honneur à sa croix.

La princesse, qui voulait être malicieuse, recommanda au prince,

son époux, de ne pas causer quelque nouvelle catastrophe au

rubis. Il le promit, d'autant qu'il n'est pas tous les jours en

position de disposer d'aussi fortes économies.

Revenant chez eux, madame de Glouskine dit à son mari:

--Eh bien! et mon rubis, vous ne me demandez pas d'où il vient?

--Ma chère, toutes les chancelleries ont des fonds secrets.

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Leurs Excellences · 第 37 / 80 题