... Vu les égards dus à la personne et à la position
exceptionnelle du ministre de Russie à Tenheiffen, le Grand-Duc
lui-même suggéra à la princesse qu'il serait bon qu'elle reçût
madame de Glouskine sans délai inutile.--Son Altesse Royale y
avait bien quelque répugnance; elle avait su par sa grande
maîtresse, qui l'avait appris de sa femme de chambre, qui le
tenait de la «Mademoiselle» de madame de Santa-Pierra, les
toilettes étonnantes rapportées par la jeune ministresse.
C'était une première mauvaise note. D'un autre côté, madame Olga
Michaïloff se plaignait très-haut du dédain de sa cousine, et
quoique la Grande-Duchesse n'eût aucune partialité pour la triste
Olga, elle voulait bien en cette occasion la traiter avec égards.
De plus, le mariage de Glouskine dérangeait les habitudes de la
princesse. Depuis quinze ans, elle était accoutumée à voir entrer
Glouskine seul, et il lui était extrêmement commode; quand elle
ne savait que dire à son cercle, elle n'avait qu'à lui adresser
la parole pour que tout de suite il trouvât quelque phrase bien
longue et bien respectueuse qui donnât à la Grande-Duchesse le
temps de découvrir une idée.--Glouskine était de fondation à la
cour; jamais la Grande-Duchesse ne manquait de le prier aux fêtes
intimes qu'elle donnait à Friedrichsgluck les jours anniversaires
de la naissance de son illustre époux et des princes et princesses
de la famille grand'ducale; il serait impossible de traiter
une petite Russe sortie d'on ne sait où avec la même bonté, et
cependant Son Altesse Royale s'avouait que l'absence de Glouskine
ferait un vide que sa cour supporterait mal. Le Grand-Duc, lui,
espérait, au contraire, que l'arrivée et la présence de madame
de Glouskine rempliraient une place qui ajouterait beaucoup aux
ennuyeuses cérémonies des réceptions de la princesse. Madame de
Santa-Pierra était sans nul doute jolie femme et fort aimable;
mais Son Altesse était un peu blasée sur ses agréments, et pour
avoir entrevu Vera une seule fois dans l'ombre de sa cousine
Michaïloff, il désirait fort la revoir.
S. Exc. le ministre de Russie reçut donc avis qu'il serait
attendu avec «madame la ministresse», tel jour, à trois heures
de l'après-midi, au grand palais grand-ducal. Messieurs du
corps diplomatique adressèrent en corps leurs félicitations à
madame de Glouskine pour une faveur aussi distinguée. Madame de
Santa-Pierra, qui n'avait été reçue en audience particulière qu'au
bout de trois semaines, en fit une affaire telle que le pauvre
marquis dut aller en conférer avec le maître des cérémonies, qui
assura que cela se pratiquait toujours ainsi pour le doyen du
corps diplomatique; et comme il n'y avait pas eu de doyen depuis
cinquante ans, on ne put rechercher les précédents, et il fallut
se contenter.--Son Altesse Royale elle-même dut entendre les
plaintes amères de madame de Santa-Pierra, mais il lui fut répondu
que ces affaires-là étaient réglées selon l'usage, et qu'elle ne
pouvait, du reste, douter de la bienveillance toute particulière
de la Grande-Duchesse, à laquelle il n'était pas probable que
madame de Glouskine atteigne jamais.--Pour contenter tout le
monde, la princesse eut un moment la pensée d'être souffrante, et
dès mercredi la grande maîtresse laissa tomber deux mots de la
santé de Son Altesse. Ce propos lui valut la visite immédiate du
ministre de Russie, désireux de savoir positivement des nouvelles
de la Grande-Duchesse, craignant qu'en cas de contre-temps, madame
de Glouskine, de son côté, ne se trouvât souffrante le jour
indiqué ultérieurement par Son Altesse Royale. La grande maîtresse
crut pouvoir prendre sur elle de l'assurer que l'indisposition de
Son Altesse Royale ne l'empêcherait heureusement pas d'accueillir
avec distinction madame la ministresse, et, pour sa propre part,
s'annonça heureuse de faire ample connaissance avec une aussi
charmante personne, dont tout le monde faisait tant d'éloges.
La pauvre grande-duchesse n'avait jamais été aussi tiraillée pour
une présentation: d'un côté, on lui recommandait de faire bon
visage à la nouvelle mariée; de l'autre, on l'entretenait des airs
d'impératrice que prenait cette ambitieuse petite personne. Et
comme, sous un abord assez haut, il n'y avait pas de femme plus
timide que la Grande-Duchesse, elle redoutait fort de se trouver
seule face à face avec le grand Glouskine et son air moqueur, et
une madame de Glouskine qu'on disait si osée.
Pour Vera, elle était triomphante et avait juré ses dieux
protecteurs de faire _absolument_ la conquête de la
Grande-Duchesse. La bonne Olga Michaïloff, tout occupée de sa
cousine, était venue lui offrir quelques notions sur le pays
inconnu où elle allait s'aventurer, assurant à Vera que la
Grande-Duchesse était, en tête-à-tête, une personne qui faisait
perdre leur aplomb aux plus assurés.
--Merci, ma bonne chérie; mais Serge m'a déjà bien mise au
courant. N'aie pas peur pour moi.
--Quelle toilette as-tu? N'oublie pas que la Grande-Duchesse est
toujours très-simple.
--Oui; mais moi, qui ne suis pas princesse régnante, je n'ai pas
le droit de me permettre les petits lainages.
--Alors tu vas être éblouissante?
--J'espère ne pas être trop mal.
Elle ne put tirer d'autres détails.
Droutzky, qui se dévouait consciencieusement à l'éducation de
_Florimond_, demanda et obtint la permission de venir contempler
madame de Glouskine dans sa splendeur, et de Bove, en qualité de
Français et d'homme d'un goût parfait, fut appelé à donner son
avis.
Ils étaient là à l'heure dite: mais madame de Glouskine les
fit attendre suffisamment pour permettre à Droutzky de donner
au malheureux pug une leçon approfondie, et quand Vera fit son
entrée, _Florimond_, assis sur son séant, embrassait fortement le
gros cigare qui tenait lieu de fusil à l'exercice. Dès qu'ils la
virent, ils commencèrent, en se coupant les exclamations:
[Illustration]
--Admirable!
--Parfaite!
--Délicieuse!
--Madame, c'est du dernier réussi!
--Vous trouvez, de Bove? J'en suis bien aise... Droutzky,
avez-vous, du moins, des manières avec _Florimond_? Je n'entends
pas qu'il soit battu.
--Moi, battre votre chien, madame! c'est-à-dire que s'il se
noyait, je l'irais repêcher.
Ils lui répétèrent alors qu'elle était adorable, et elle les
écouta de bonne volonté. On lui vint dire que Son Excellence était
à ses ordres, et sans leur donner le temps même de toucher à son
gant, elle descendit l'escalier, soutenant de sa main gauche
sa grande traîne, pendant que les jupons garnis de dentelles
balayaient le tapis. Glouskine l'attendait, toujours le même,
toujours irréprochable.
--Au revoir, messieurs; mais madame de Glouskine ne peut faire
attendre Son Altesse Royale.
De Bove, qui trouvait impertinent au ministre de Russie d'avoir
épousé une aussi jolie femme, dit à Droutzky:
--Mon cher, je suis persuadé d'avoir déjà vu Glouskine chez
_madame Tussaud_, et je suis persuadé que nos fils l'y verront. Ce
n'est pas un homme, c'est uniquement un _diplomate modèle_.
--Savez-vous qu'il ne s'y entend pas trop mal en diplomatie?
Bonjour, je vais chez Olga; elle est si heureuse du bonheur de
sa petite cousine, que je ne puis résister au désir d'aller lui
raconter la toilette rouge.
En allant au palais, la voiture du ministre de Russie croisa
celles de madame Michaïloff et de madame de Santa-Pierra. Vera
salua avec la douce conscience de posséder un gala irréprochable
et un chasseur magnifique. De sa robe, ces dames ne virent rien;
tout était caché par une longue pelisse noire.
On entra dans la cour. Le vestibule était garni d'un imposant
personnel de valets de pied en culotte de peluche jaune; mais, par
un hasard fatal, pas deux n'étaient de la même taille.
Vera avait ôté son manteau, et, habillée de crêpe de Chine «sang
de bœuf», une jupe de faille immense de la même couleur, ses
cheveux longs et mousseux coiffés de paille blanche et de muguets,
son grand chignon crêpé et bosselé battant jusqu'à la taille,
mince, droite, les dents serrées, les yeux triomphants, elle
marchait sûre d'elle-même et sûre des autres.
La grande maîtresse attendait Leurs Excellences dans un
premier salon tendu de tapisseries fanées; le vieux chambellan
Altenknocken fut ébloui de la «frau Ministerin», et s'inclina
devant elle d'une révérence qu'il réservait d'habitude aux têtes
couronnées.
[Illustration]
La grande maîtresse, coiffée de raisins mûrs, faisait à voix basse
mille petits compliments dont elle avait un débit perpétuel, mais
que Vera recevait comme son dû.
Glouskine ne disait mot: on ne se dépense pas en amabilités,
quand on est si près d'une Altesse régnante. La princesse les fit
attendre cinq minutes, montre en main, puis la grande maîtresse
ouvrit la porte, et la referma comme madame de Glouskine faisait
sa première révérence.
Vera la fit profonde et très-lente; Glouskine, de son côté,
s'inclinait plus qu'à mi-corps. La grande-duchesse, un peu gênée,
se tenait debout, les bras croisés jusqu'aux coudes, à l'autre
extrémité de la pièce; elle leur répondit par un salut gracieux.
La pièce était grande. Vera fit quelques pas, puis une seconde
révérence aussi profonde, mais plus vive que la première. Son
Altesse Royale ne lui laissa pas le temps d'achever la troisième;
elle s'approcha, invita Vera à s'asseoir, dit à Glouskine d'en
faire autant, et se tourna tout de suite vers lui pour dissiper
son premier embarras.
La princesse fut bientôt la personne du monde la plus surprise.
Au lieu des grands airs qu'on lui avait annoncés, elle trouva une
jeune femme toute modeste, et Glouskine, qui ne demandait guère
de coutume, pria sur l'instant Son Altesse Royale de daigner
accueillir avec bonté sa jeune femme.
La Grande-Duchesse, mise bien à l'aise, soumit tout de suite Vera
aux questions qui représentent ce qu'on appelle une «audience
particulière».
_Première question._ Il y a longtemps que vous êtes arrivée,
madame?
_Deuxième question._ Vous êtes mariée depuis peu de temps?
_Troisième question._ Est-ce que Tenheiffen vous plaît?
_Quatrième question._ Est-ce que vous avez voyagé?
D'habitude, la cinquième question était: Savez-vous l'allemand?
Mais avec madame de Glouskine elle était superflue. Vera répondit
avec le nombre de mots voulus:
1º Madame, je suis arrivée depuis cinq semaines, et mon plus grand
désir était de voir Votre Altesse Royale.
2º Je suis mariée depuis deux mois seulement, et je suis bien
heureuse d'une position qui me procure l'honneur d'être reçue avec
tant de bienveillance par Votre Altesse Royale.
3º C'est la résidence du monde que j'aime le mieux, puisque j'y ai
trouvé tous les bonheurs.
4º Je n'ai été qu'à Francfort, mais j'ai le plus vif désir de voir
Friedrichsgluck, dont on dit des merveilles.
La Grande-Duchesse fut édifiée, et, revenant à Glouskine, par la
phrase qu'elle ne disait que quand elle était de parfaite humeur,
elle lui demanda un peu tard:
--Vous allez bien, mon cher ministre?
Son Excellence témoigna sa profonde reconnaissance d'une question
si pleine de bonté, et, partant de là pour faire en deux mots
une sorte de _mea culpa_ de sa vie passée, il pria de nouveau
Son Altesse Royale de lui donner son appui et son approbation,
maintenant qu'il était un homme marié et rangé. Là-dessus, comme
il y avait dix minutes qu'ils étaient entrés, la princesse se
leva, tendit d'abord sa main à Glouskine, qui la baisa avec un
profond respect, puis posa sa main dans celle de Vera, qui, sans
la serrer, fit une révérence jusqu'à terre.
En sortant, madame de Glouskine accabla de mille politesses la
grande maîtresse, s'enquit de son heure, de son jour, et la pria
de vouloir bien être son amie, puisque son mari avait le bonheur
d'être de ses amis. Le vieil Altenknocken reçut de si jolis
sourires qu'il ne put s'empêcher de dire très-haut en confidence à
Glouskine: «Reisend, reisend» (_ravissante_).
Le lendemain, on savait dans la ville que madame de Glouskine
était une charmante et timide personne, et que Son Altesse Royale
était décidée à la prendre sous sa protection; qu'il y aurait une
fête à Friedrichsgluck, pour le huitième anniversaire du prince
Adalbert, et que le ministre et la ministresse de Russie y étaient
conviés. Madame Michaïloff, qui voulait apprendre l'exacte vérité,
alla trois fois dans la même journée chez sa cousine, et entendit
répondre trois fois qu'elle était sortie.
Le soir, Droutzky dit à madame de Glouskine:
--Vous serez capable de faire accepter _Florimond_ à la cour.
Elle répondit simplement:
--Je le crois.
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