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Au jour convenu, et malgré une neige très-épaisse, madame de
Glouskine endossa sa grande pelisse et partit avec Son Excellence.
Il y avait chez Victor un luxe inusité de lumières, et les deux
plus jolies bouquetières du théâtre, en jupe courte, bas carmin,
corselet serré et grand chapeau sur leur serre-tête, se tenaient à
la porte. Madame de Glouskine passa vivement, monta le très-étroit
escalier, et fut reçue sur la dernière marche par Lynjoice
rayonnant, ayant à la boutonnière le plus épanoui gardenia, et
à la main une touffe de roses qu'il offrit en remerciant de
l'honneur qu'on lui faisait.
Elle accepta les fleurs avec un sourire, prit le bras qu'il lui
offrait, et entra, toute charmante et fière dans sa robe blanche
à traîne immense, ses cheveux blonds retombant en fines boucles
jusqu'à sa taille et s'élevant, légers et frisés, au-dessus du
front; pâle comme à son habitude, et ses yeux couleur d'acier,
brillant aux lumières comme une lame polie. Madame Michaïloff se
précipita à sa rencontre, embrassa, en se jouant, le bras de sa
cousine, et lui murmura:
--Vous êtes charmants.
--Absolument, ma chère; on peut même le dire tout haut: Lynjoice,
nous sommes charmants.
Son Excellence s'adossa à la cheminée et se mit à parler politique
avec le grand Van Beck.
A minuit, on soupa. Lynjoice ne contenait plus sa joie
orgueilleuse; madame Michaïloff échangeait avec Michel Platoff
un dialogue où ni l'un ni l'autre ne s'épargnaient. Madame de
Glouskine était en veine, et Glouskine usait de la plus fine
pointe de son esprit.
Enfin, à trois heures, on avait débarrassé la grande table,
et madame de Glouskine, s'élançant toute seule d'une glissade
triomphante, avait déclaré le parquet à souhait.
Lynjoice commençait à être moins triomphant; il avait chaud, il
avait froid, en songeant à l'horreur de traverser cette grande
pièce dans toute sa longueur, et cela en exécutant des pas dont la
seule pensée le faisait trembler; et cependant il n'y avait pas
à se dédire: madame de Glouskine l'attendait, l'appelant du plus
séduisant regard.
--Eh bien, Lynjoice, eh bien! et notre mazourke? Pourquoi votre
esclave ne frappe-t-il pas les premiers accords?
Il fallait s'exécuter. Le malheureux Lynjoice commanda d'abord la
musique. Droutzky et madame Michaïloff partirent en aparté; mais
Son Excellence réclama l'ordre; on se mit en rang, et Lynjoice se
vit avec horreur en tête de tous les couples. Madame de Glouskine,
tout impatiente, tenait un peu serrée la main de son danseur, et,
au moment voulu, partit comme un sylphe.
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--Un, deux,--un... deux--se disait le pauvre Lynjoice, appelant
à son aide toutes les leçons de son maître de danse; il allait
tant bien que mal, écoutant derrière lui le bruit des talons de
Droutzky et voyant passer devant les glaces la grande taille de
Glouskine qui, vu l'occasion, menait la marquise de Santa-Pierra
et dansait encore mieux que Droutzky, et cette malheureuse musique
faisait un tapage infernal; on pressait le pas, il fallait
s'élancer pour suivre le rhythme précipité; madame de Glouskine,
qui semblait courir, tout d'un coup prit un élan soudain, traversa
comme un rayon la pièce entière, entraînant Lynjoice, qui,
s'embrouillant, perdant pied, donna à faux un malheureux coup
de talon et tomba sur le dos de la plus lourde façon! Ce fut un
cri d'abord..... puis des rires étouffés avec l'aimable cruauté
qu'excitent ces sortes d'aventures. Madame de Glouskine ne s'était
pas arrêtée; elle avait fait encore deux pas en avant toute seule,
puis s'était retournée et regardait le malheureux Lynjoice se
relevant, à la fois blême et cramoisi, tout son habit couvert de
poussière et boitant piteusement.
--Mon cher, vous êtes trop maladroit.
Le pauvre garçon reçut le mot en plein visage; il voulut
balbutier, s'excuser, implorer le pardon de sa danseuse: elle ne
le regardait plus; sur un signe d'elle, la musique avait repris,
et elle lui cria du bout de la salle:
--Vous pouvez nous regarder, Lynjoice; cela servira mieux que les
leçons qui troublent tant votre respectable propriétaire!
Le pauvre Lynjoice! Il regardait Platoff avec furie, Droutzky
avec haine, et Glouskine avec une jalousie forcenée, et à tous
il montrait le sourire forcé et bête d'un homme qui se sent si
ridicule.
La mazourke avait recommencé. Madame de Glouskine donnait la main
à son mari, légère, heureuse, insolente: elle passa devant son
amoureux, et entre ses petites dents serrées lui lança:
--Vous voyez, Lynjoice, deux tourtereaux.
Lynjoice passa la journée du lendemain à hésiter entre plusieurs
partis: ou égorger son maître de danse, ou se suicider, ou partir
pour l'intérieur de l'Afrique, ou aller à dix heures chez madame
de Glouskine. Il s'arrêta à cette dernière résolution.
Hélas! Son Excellence avait la migraine.
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