III

[Illustration]

Au jour convenu, et malgré une neige très-épaisse, madame de

Glouskine endossa sa grande pelisse et partit avec Son Excellence.

Il y avait chez Victor un luxe inusité de lumières, et les deux

plus jolies bouquetières du théâtre, en jupe courte, bas carmin,

corselet serré et grand chapeau sur leur serre-tête, se tenaient à

la porte. Madame de Glouskine passa vivement, monta le très-étroit

escalier, et fut reçue sur la dernière marche par Lynjoice

rayonnant, ayant à la boutonnière le plus épanoui gardenia, et

à la main une touffe de roses qu'il offrit en remerciant de

l'honneur qu'on lui faisait.

Elle accepta les fleurs avec un sourire, prit le bras qu'il lui

offrait, et entra, toute charmante et fière dans sa robe blanche

à traîne immense, ses cheveux blonds retombant en fines boucles

jusqu'à sa taille et s'élevant, légers et frisés, au-dessus du

front; pâle comme à son habitude, et ses yeux couleur d'acier,

brillant aux lumières comme une lame polie. Madame Michaïloff se

précipita à sa rencontre, embrassa, en se jouant, le bras de sa

cousine, et lui murmura:

--Vous êtes charmants.

--Absolument, ma chère; on peut même le dire tout haut: Lynjoice,

nous sommes charmants.

Son Excellence s'adossa à la cheminée et se mit à parler politique

avec le grand Van Beck.

A minuit, on soupa. Lynjoice ne contenait plus sa joie

orgueilleuse; madame Michaïloff échangeait avec Michel Platoff

un dialogue où ni l'un ni l'autre ne s'épargnaient. Madame de

Glouskine était en veine, et Glouskine usait de la plus fine

pointe de son esprit.

Enfin, à trois heures, on avait débarrassé la grande table,

et madame de Glouskine, s'élançant toute seule d'une glissade

triomphante, avait déclaré le parquet à souhait.

Lynjoice commençait à être moins triomphant; il avait chaud, il

avait froid, en songeant à l'horreur de traverser cette grande

pièce dans toute sa longueur, et cela en exécutant des pas dont la

seule pensée le faisait trembler; et cependant il n'y avait pas

à se dédire: madame de Glouskine l'attendait, l'appelant du plus

séduisant regard.

--Eh bien, Lynjoice, eh bien! et notre mazourke? Pourquoi votre

esclave ne frappe-t-il pas les premiers accords?

Il fallait s'exécuter. Le malheureux Lynjoice commanda d'abord la

musique. Droutzky et madame Michaïloff partirent en aparté; mais

Son Excellence réclama l'ordre; on se mit en rang, et Lynjoice se

vit avec horreur en tête de tous les couples. Madame de Glouskine,

tout impatiente, tenait un peu serrée la main de son danseur, et,

au moment voulu, partit comme un sylphe.

[Illustration]

--Un, deux,--un... deux--se disait le pauvre Lynjoice, appelant

à son aide toutes les leçons de son maître de danse; il allait

tant bien que mal, écoutant derrière lui le bruit des talons de

Droutzky et voyant passer devant les glaces la grande taille de

Glouskine qui, vu l'occasion, menait la marquise de Santa-Pierra

et dansait encore mieux que Droutzky, et cette malheureuse musique

faisait un tapage infernal; on pressait le pas, il fallait

s'élancer pour suivre le rhythme précipité; madame de Glouskine,

qui semblait courir, tout d'un coup prit un élan soudain, traversa

comme un rayon la pièce entière, entraînant Lynjoice, qui,

s'embrouillant, perdant pied, donna à faux un malheureux coup

de talon et tomba sur le dos de la plus lourde façon! Ce fut un

cri d'abord..... puis des rires étouffés avec l'aimable cruauté

qu'excitent ces sortes d'aventures. Madame de Glouskine ne s'était

pas arrêtée; elle avait fait encore deux pas en avant toute seule,

puis s'était retournée et regardait le malheureux Lynjoice se

relevant, à la fois blême et cramoisi, tout son habit couvert de

poussière et boitant piteusement.

--Mon cher, vous êtes trop maladroit.

Le pauvre garçon reçut le mot en plein visage; il voulut

balbutier, s'excuser, implorer le pardon de sa danseuse: elle ne

le regardait plus; sur un signe d'elle, la musique avait repris,

et elle lui cria du bout de la salle:

--Vous pouvez nous regarder, Lynjoice; cela servira mieux que les

leçons qui troublent tant votre respectable propriétaire!

Le pauvre Lynjoice! Il regardait Platoff avec furie, Droutzky

avec haine, et Glouskine avec une jalousie forcenée, et à tous

il montrait le sourire forcé et bête d'un homme qui se sent si

ridicule.

La mazourke avait recommencé. Madame de Glouskine donnait la main

à son mari, légère, heureuse, insolente: elle passa devant son

amoureux, et entre ses petites dents serrées lui lança:

--Vous voyez, Lynjoice, deux tourtereaux.

Lynjoice passa la journée du lendemain à hésiter entre plusieurs

partis: ou égorger son maître de danse, ou se suicider, ou partir

pour l'intérieur de l'Afrique, ou aller à dix heures chez madame

de Glouskine. Il s'arrêta à cette dernière résolution.

Hélas! Son Excellence avait la migraine.

[Illustration]

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Leurs Excellences · 第 35 / 80 题