En très-peu de temps, Lynjoice devint l'homme le plus heureux de
Tenheiffen; il faisait ouvertement la cour à madame de Glouskine,
et elle l'accueillait avec bonté. Cela lui composait toute une
position sociale; quand il arrivait à cinq heures au thé de madame
Olga Michaïloff, où se racontaient, se commentaient, s'inventaient
toutes les histoires de Tenheiffen, il avait distinctement la
perception qu'on disait en le voyant: «Ah! voilà le _beau_
Lynjoice; vous savez, il fait la cour à madame de Glouskine.»
Aussi il s'approchait d'un air aimable et triomphant, et quand
madame Michaïloff disait avec son accent slave qui martelait
chaque mot: «Voilà Lynjoice qui m'apporte des nouvelles de ma
_cheffesse_», il était incroyablement satisfait, et madame
Michaïloff, avec sa bonté habituelle, ajoutait: «Ces messieurs
peuvent nous tenir au courant de ce qui se passe à la Légation,
mais c'est à notre bon Lynjoice qu'il faut s'adresser pour avoir
des nouvelles de Madame.» Ce petit cancan était une joie pour
ce cercle désœuvré. Madame Michaïloff, en qualité de cousine et
ennemie intime de madame de Glouskine, courait chez sa bonne chère
collègue, la marquise de Santa-Pierra, pour lui raconter le
dernier propos qui avait été dit, qu'on avait entendu et qu'elle
avait su.
En présence de madame de Glouskine, on se taisait, car elle avait
une façon à elle d'arrêter les taquineries et les réflexions:
«Madame Michaïloff l'aimait de tout son cœur, sa Vera chérie, sa
bonne cousine, toujours belle, toujours séduisante, la perle et
le modèle des femmes.» Madame de Santa-Pierra était en relations
charmantes avec la légation de Russie, et Michel Platoff, qui ne
manquait pas l'occasion de placer une méchanceté, le très-humble
et obéissant serviteur de madame de Glouskine. Lynjoice avait beau
mettre quatre bouquets par jour à sa boutonnière, envoyer à madame
de Glouskine toutes les fleurs de Tenheiffen, Michel Platoff
n'avait pas le droit de sourire. Madame de Glouskine accueillait
tout avec un air de reine; Son Excellence avait de loin un
ricanement protecteur pour les airs passionnés de Lynjoice, et
_Florimond_ le traitait avec un dédain marqué, réservant ses
amabilités pour Droutzky et ses servilités pour Platoff, dont la
pauvre bête craignait instinctivement le regard.
[Illustration]
Lynjoice ne caressait plus qu'un rêve: faire accepter à madame
de Glouskine quelque hommage public, qu'elle n'eût agréé encore
de personne; elle avait monté à cheval avec Droutzky, qui, avec
son _chic_ d'officier autrichien, valait bien le meilleur cavalier
anglais; de Bove avait eu trois ou quatre fois l'honneur de
mettre sa voiture à sa disposition; le matin, on la rencontrait
courant les boutiques de curiosités avec Platoff; enfin Lynjoice
eut l'idée de lui offrir un souper. Quel orgueil, quel succès,
quel triomphe, s'il le faisait accepter!... La fière madame de
Glouskine s'asseyant à sa table! Et tous ces messieurs conviés
à en être témoins, et de bonnes petites langues, comme madame
Michaïloff, pour en parler le lendemain et l'apprendre à toute la
ville! Il ne s'agirait pas, bien entendu, de recevoir madame de
Glouskine dans le petit appartement du Ganzemarkt, ni de lui faire
manger la cuisine de la respectable propriétaire; mais Tenheiffen
a son cabaret à la mode, et _Victor_ peut offrir des cabinets
particuliers, tout comme le café Anglais; c'est là que les princes
en voyage et les diplomatesses qui s'ennuient vont souper après
le théâtre et manger des huîtres célèbres; c'est là que Lynjoice
rêvait de fêter _l'objet de sa flamme_.
Après avoir délibéré pendant plusieurs jours comment aborder cette
grande question, et être resté devant madame de Glouskine dans
une contemplation muette qui amenait sur les lèvres du ministre
un sourire de parfaite pitié, l'amoureux secrétaire prit le parti
d'aller droit au but et de présenter carrément sa requête. Madame
de Glouskine ouvrit d'abord des yeux assez étonnés, jeta sa
cigarette au feu, se leva, s'approcha de son mari, le regarda et
lui dit:
--Est-ce que vous permettez?
--Certainement, ma chère, si vous le désirez.
Elle se retourna vers Lynjoice:
--C'est convenu, alors, vous m'offrez un souper chez Victor. Quand
sera-ce? Je pense que vous allez être magnifique, n'est-ce pas,
Lynjoice?
Il était rouge de satisfaction; Platoff avait l'air impertinent,
Droutzky faisait tenir un morceau de sucre sur le nez de
_Florimond_, de Bove examinait les pointes de ses souliers avec
une attention soutenue; madame de Glouskine les réunit dans un
signe de tête.
--Nous souperons donc chez Victor, messieurs. C'était mon rêve.
C'était son rêve!--Lynjoice n'y voyait plus clair; il faillit
mettre son monocle dans l'œil droit.
--Vous inviterez ma cousine, Lynjoice, et notre chère marquise, et
la petite Van Beck, si un de ses enfants n'a pas la coqueluche; à
trois heures, nous danserons une mazourke effrénée; savez-vous la
mazourke, Lynjoice?
Il avoua que non.
--Eh bien! mais il faut l'apprendre, je la danserai avec vous.
Allons, Droutzky, levez-vous;--Platoff,--quelques accords, nous
allons donner une première leçon à Lynjoice.
L'élégant attaché militaire frappa nettement les deux talons de
ses bottes, prit la main de madame de Glouskine qui maintenait
de ses lèvres serrées son inséparable cigarette, levant la tête,
cambrant sa fine taille, et aux premières notes de la musique
s'élança de ce mouvement hardi et léger qui est la grâce de la
mazourke; ils traversèrent le salon en quelques pas, revinrent,
elle se balançant comme un cygne qui rase l'eau, et le couple
s'arrêta devant Lynjoice.
--Compris? dit-elle; et sans attendre de réponse: Assez, Platoff,
fermez le piano.
[Illustration]
Le lendemain matin, le maître de ballet du grand théâtre était
appelé chez Lynjoice, et la respectable propriétaire, en entendant
des tapements de talon et des glissades prolongées, concevait
les craintes les plus poignantes, d'abord pour la raison de
son locataire, ensuite pour la solidité de son plafond. Tous
les matins, à sept heures, l'exercice recommençait, malgré
les représentations qu'elle s'était permis de faire. Tous les
soirs, madame de Glouskine demandait à Lynjoice des nouvelles
de ses progrès, car il n'avait pas su lui cacher le secret de
ses efforts. Enfin, on fixa la date du souper. Madame Michaïloff
promit de n'y pas manquer, la marquise de Santa-Pierra en fit
autant, et l'on put presque arracher à la modèle des jeunes mamans
du corps diplomatique, que tous les babys se porteraient bien pour
l'occasion. A Tenheiffen, on ne parlait que du fameux souper:--on
racontait que Lynjoice ordonnait les plus extravagantes folies,
qu'il faisait venir les fraises et les fleurs les plus rares, que
Victor avait ordre de remettre à neuf son plus beau salon, et à
cela s'ajoutaient les bonnes méchancetés qui en faisaient le sel.
Mais là n'était pas la préoccupation de l'heureux Lynjoice; il
ne pensait qu'à une chose: saurait-il danser la mazourke? Et il
en voulait à mort au pauvre Droutzky, à qui cela semblait aussi
naturel que de marcher.