I
La marquise de Santa-Pierra tirait admirablement les cartes,
et cette distraction lui était chère; elle en avait acquis le
talent à Florence, d'une bonne comtesse italienne, son intime
amie pendant trois ans. Ces dames avaient passé ainsi bien des
journées pluvieuses sans en sentir l'ennui, et depuis madame
de Santa-Pierra promenait cet art d'agrément dans toutes les
capitales de l'Europe où son étoile et les missions de son mari
l'envoyaient tour à tour. Toute _ministresse_ qu'elle fût, elle
ne dédaignait pas de s'humaniser avec les jeunes attachés de
sa Légation jusqu'à leur prédire leurs destinées futures en
général tendrement amoureuses et triomphantes. Les mauvaises
cartes se refusaient obstinément à venir sous les doigts roses
de la marquise, et quant à ce qui lui était personnel, elles
lui réservaient toutes les surprises heureuses. La marquise de
Santa-Pierra était, d'avis unanime, la meilleure personne du
monde; on ne lui connaissait qu'une petite faiblesse, celle de
se persuader qu'elle inspirait à quatre-vingt-dix-neuf hommes
sur cent ce qu'elle qualifiait d'_un petit sentiment_. Elle
le demandait fort bien à brûle-pourpoint, et un septuagénaire
ministre de Hollande, le personnage le plus flegmatique des
Provinces-Unies, se souvenait de cette question posée en plein
dîner diplomatique, comme d'un des cruels moments de sa carrière.
Cependant il avait été forcé de confesser le _petit sentiment_
qu'on lui demandait, et madame de Santa-Pierra ne manquait
jamais, en échange, de lui offrir sa main à baiser, ce qui
était la chose du monde qui l'intimidait le plus, l'excellent
homme n'ayant jamais pratiqué ce genre de galanterie. Quant
aux jeunes gens, ils s'accordaient pour offrir à madame de
Santa-Pierra _un petit sentiment_ bien tendre, d'autant que cela
ne gênait pas les plus sérieux. La marquise aimait fort à parler
d'elle-même et de ses affaires de cœur, et sa chère amie madame
Michaïloff l'ennuyait souvent, parce qu'ayant précisément la
même inclination, ces dames se trouvaient réciproquement être de
détestables confidentes! le rôle le plus passif qu'il soit.
[Illustration]
La bonne petite Vera Dognieff était au contraire située à souhait
pour cela: elle n'avait pas d'intérêt personnel et écoutait mieux
que qui ce soit, ce qui lui avait valu d'être élevée au rang
d'amie par madame de Santa-Pierra, chez qui elle allait chaque
fois que sa cousine Michaïloff n'avait pas besoin d'elle. Quant à
madame Michaïloff, elle se félicitait fort de sa bonne action et
trouvait qu'après tout il valait mieux que le mariage Lynjoice eût
échoué. Vera était si utile, si commode! Moyennant deux ou trois
robes défraîchies et _retapées_ par la femme de chambre, elle
était toujours là, toujours prête, si bonne enfant. Même Paul
Michaïloff la trouvait agréable, car elle faisait très-joliment
les cigarettes. Madame Michaïloff, elle, la traitait comme son
intime amie et son humble servante, et les deux rôles étaient
acceptés de la même façon par Vera, car elle était si bonne fille!
A l'occasion elle veillait toute la nuit pour aider la femme de
chambre à poser des dentelles sur une robe de bal, mettait au
net les comptes de sa cousine, écrivait ses lettres, et faisait
prendre patience à Son Excellence, notre vieille connaissance
Glouskine, pendant que madame Michaïloff se rhabillait pour la
cinquième fois. Tout allait bien depuis la venue de Vera, et sa
cousine, qui était superstitieuse, y tenait comme à un fétiche.
Elle la marierait certainement, mais plus tard. D'abord personne
ne veut d'une fille sans le sou, «car, il faut le dire, cette
pauvre Vera ne possède pas un rouble». Pour une personne aussi
durement traitée de la fortune, mademoiselle Dognieff ne manquait
pas d'aplomb; elle était fort à l'aise dans le salon de sa
cousine, qui ne s'apercevait pas que tout doucement c'était Vera
et sa robe fanée qui en faisaient les honneurs, tandis que madame
Michaïloff, avec sa robe du bon faiseur, se tenait dans un coin,
écoutant des histoires drôles.
Un soir qu'il n'y en avait plus apparemment et que le froid
commençait à se faire sentir, Vera demanda à madame de
Santa-Pierra de lui montrer son talent et de lui tirer les cartes.
Comme la marquise n'était pas trop préoccupée à ce moment-là de
ses petits sentiments, elle dit oui, fort volontiers, et s'y
prépara avec le plus noble sérieux.
--Tiens, Vera veut se faire tirer les cartes, dit madame
Michaïloff à Glouskine avec qui elle causait bas; elle sera
gouvernante, la pauvre, un de ces quatre matins.
--_Chi lo sa?_ répondit l'Excellence. Et il se leva pour
s'approcher de la table devant laquelle madame de Santa-Pierra
s'était majestueusement assise.
Comme tous y allaient, madame Michaïloff vint comme les autres, et
se plaçant sur un fauteuil bas, sa cigarette aux lèvres:
--Vera chérie, en attendant de devenir impératrice, donne-moi donc
du thé.
--Qui sait, ma chère? tu es peut-être destinée à avoir une place
à ma cour. Sois tranquille, je n'oublierai pas dans mes grandeurs
que j'ai porté tes vieilles robes.
Cela fut dit d'un ton si uni et si sûr que madame Michaïloff en
éprouva une sensation extrêmement désagréable; elle n'aimait
point, même pour rire, cette perspective de sa cousine lui passant
sur le corps.
Vera lui porta sa tasse et lui baisa les bras en riant.
--Tu veux donc que je reste serve toute ma vie?
--Tu es folle, Vera.
Mais madame Michaïloff était mécontente, et son œil froid le
disait bien à sa cousine, qui fit mine de ne rien voir. Glouskine
lui roula une chaise en face de madame de Santa-Pierra.
--Chère marquise, traitez bien cette jeune personne.
--Ah! Excellence, je voudrais lui prédire un trône, car,
voyez-vous, faites le sceptique autant que vous le voudrez, mes
cartes sont infaillibles.
--Vous ont-elles dit tous ceux qui vous adorent?
--Certes, et vous n'en êtes pas.
--Qui vous l'assure, madame?
--Voyons, Excellence, ne me troublez pas. Droutzky, ôtez cette
lampe de là; elle m'aveugle. Olga chérie, votre éclairage est tout
à fait primitif; on a des abat-jour plus mystérieux. Chère petite
Vera, souhaitez en votre cœur ce que vous désirez le plus.
--C'est un bon mari, madame; c'est tout de suite souhaité et dit.
--Cette Vera est absolument cynique, pensa madame Michaïloff; ce
genre ne peut pas me convenir.
Glouskine se disait par contre que cette petite fille était fort
drôle; elle l'amusait énormément, et d'autant qu'Olga Michaïloff
l'assommait et que madame de Santa-Pierra n'était à ses yeux
qu'une aimable sotte.
Madame de Santa-Pierra rangeait les cartes avec une préoccupation
émue; Vera la caressait du regard.
--Vous savez, chère marquise, que jusqu'ici j'ai été fort
malheureuse, et je voudrais savoir si je n'ai pas un sort.
Madame de Santa-Pierra retournait toujours; l'espoir de la
diplomatie européenne, attachés, conseillers, ministres,
regardaient palpitants d'intérêt. Vera de temps en temps ployait
la tête en arrière vers Glouskine, qui était debout derrière sa
chaise et lui demandait des yeux ses explications. La marquise
était rouge, animée, triomphante; elle s'amusait comme une
reine...--Magnifique..., superbe!--encore cœur--ah! cette dame de
pique, elle gêne toujours--mais cœur revient.--Vera, vous avez
certainement une ennemie.
--Et qui, grand Dieu! à moins que ce ne soit la femme de chambre
d'Olga?
[Illustration]
--N'importe, il faut vous en défier... je vois là un homme...
aimable, riche... oui, très-riche... mais vous avez aussi une
amie...
--Tu entends, Olga?
Madame Michaïloff bâillait.
Madame de Santa-Pierra consultait son tableau et demandait à ces
messieurs leur avis:--N'est-ce pas que c'est superbe? Regardez:
un, deux, trois, quatre; mais cette dame de pique dont on ne peut
se débarrasser, le présent aura des soucis, oui, c'est certain,
mais vous triompherez, grâce à un ami. Je vois la richesse, un
mariage de cœur, l'ennemie sera vaincue... Pas du tout, Droutzky,
vous vous trompez, le moment d'inquiétude est parfaitement indiqué.
--Eh bien! ma chère, dit Olga, tu ne commandes pas ta robe de
noce? voilà que Son Excellence a déjà l'air de te tenir la
couronne sur la tête.
Et comme Vera remerciait tendrement la marquise, celle-ci lui dit:
--Il ne faut pas me dire merci, je n'y puis rien; demandez à ces
messieurs si je n'ai pas prédit des choses étonnantes.
--Comment! mais surprenantes! Voici plusieurs années déjà que
notre aimable marquise me menace de l'hymen, s'écria Glouskine.
--Et vous y viendrez, Excellence. Ces cartes le disaient clair
comme le jour.
--Oh! madame, dit Glouskine, si tel doit être mon sort, pourquoi
est-il criminel de souhaiter la mort de ses collègues?
--Voilà Son Excellence qui a un sentiment pour la marquise.
--Mais, mon cher Droutzky, croyez-vous en avoir le monopole?
Madame Michaïloff intervint.
--Si les prédictions sont finies, a-t-on le droit de faire un peu
de musique?
--Ce ne sera pas de la musique triomphante, murmura Glouskine à la
marquise; notre Olga n'aime pas le trèfle à quatre feuilles pour
ses voisines.
[Illustration]