Le lendemain de grand matin, le valet de pied des Michaïloff
sonnait au logis de garçon de Lynjoice et y laissait un billet,
sur l'enveloppe duquel se dessinait un fulgurant Olga; cinq
minutes après venait une missive identique, cette fois apportée
par un valet de la légation de Portugal, puis un pli à l'air
sérieux envoyé par Son Excellence le ministre de Russie. Il y
avait des réponses, mais _Monsieur_ était sorti.
Bien des personnes s'étaient ce matin-là réveillées tout occupées
du bon Lynjoice, qui d'habitude ne passionnait pas l'opinion.
Madame Michaïloff avait eu un réveil triomphant; c'était un
succès, cela la mettrait à la mode, et elle se ferait prêter
par le mari une trentaine de mille francs dont elle avait grand
besoin. Quant à la blonde Vera, elle souriait depuis plusieurs
heures à toutes sortes de pensées qu'elle ne disait point et de
mettre en jeu toute sa diplomatie pour contribuer au bonheur de
sa jeune compatriote, et de Bove et Alvarez avaient décidément
grand'peur pour leurs cent louis.
Tout le monde s'était avant dix heures entendu par lettre, pour
être à trois heures chez Glouskine, afin de convenir des tableaux
vivants. Madame Michaïloff avait à deux reprises envoyé chez
Lynjoice, qui était toujours sorti.
--C'est-à-dire qu'il dort, s'était dit Olga en songeant à son
mari, M. Michaïloff, qui se couchait habituellement à six heures
du matin, et jusqu'à deux heures de l'après-midi, n'était
invariablement sorti dans son lit.
--Il viendra chez Glouskine, on peut être tranquille.
Vera ne disait rien et arriva toute souriante, modeste et blonde,
chez le ministre qui les attendait et reçut sa compagnie avec sa
courtoisie des bons jours. Madame de Santa-Pierra parlait pour
tous; elle embrassa madame Michaïloff, puis Vera, et fit mine de
mettre par erreur son bras autour du cou de Glouskine, offrit ses
deux mains à ses adorateurs et déclara qu'elle était la personne
du monde à qui le bonheur d'autrui faisait le plus de plaisir. Ce
bon Lynjoice, cet excellent Lynjoice, pourquoi n'arrivait-il pas?
Quels tableaux ferait-on?
Madame de Santa-Pierra, qui ne brillait pas par les idées
originales, proposa Faust et Marguerite.
Ce fut un cri général.
--Enfin tout ce que vous voudrez, Lynjoice est si beau garçon, on
peut l'habiller en ce qu'on veut, et Vera est un amour!
Mais pourquoi Lynjoice n'arrive-t-il pas?
En l'attendant, Vera se promenait à petits pas de long en large à
côté de Glouskine; ils regardaient à la fenêtre, puis reprenaient
leur promenade à travers les salons sans avoir l'air autrement
impatientés.
Au bout d'une demi-heure, madame Michaïloff se déclara cruellement
inquiète: les Anglais sont si originaux! Lynjoice s'est peut-être
suicidé. Droutzky s'offrit pour aller vérifier le fait, et partit.
Il fut impossible à Olga de dire une parole; elle était accablée
et laissa discuter devant elle la question d'Hamlet et d'Ophélie,
d'Esmeralda et de sa chèvre sans y prendre part. De Bove et
Alvarez ne lui ménageaient pas les airs triomphants et se disaient
persuadés du suicide du malheureux Lynjoice. Vera se tenait à
l'écart, toute froide, calme, avec son teint blanc sans une nuance
de trouble et le cœur battant à rompre, les détestant tous en ce
moment, puisqu'ils étaient témoins de son humiliation. Madame
Michaïloff l'admirait et pensait qu'avec une fille de si bon
esprit, il n'y avait rien de désespéré.
Droutzky revint. Vera tournait le dos à la porte et ne fit pas un
mouvement.
--Eh bien? eh bien?--Il vous suit?--Il vient?--Il est mort? -Il
est enlevé?--Il est malade?
Droutzky les regardait avec un désespoir comique, puis après une
pause étudiée:
--Il est parti! s'écria-t-il en pouffant de rire.
[Illustration]
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