Madame de Camon interrogea son mari sur les plaisirs qu'on se
promettait pour le mardi gras. Il fut muet comme le Destin.
Elle parla des bals masqués du théâtre; il en fit un tableau
sinistre. On pourrait y aller dans une loge?... insinua-t-elle.
Il s'empressa de répondre qu'elle mourrait d'ennui... Mais elle
en était fort curieuse, et avec une de ces dames?... M. de Camon
ne voulut rien comprendre, et madame Michaïloff et celles qui lui
avaient confié leur secret auraient été contentes de lui.
Ce soir-là même, Glouskine profita de la permission qui lui avait
été accordée; il fut réservé, aimable, sut s'en aller sur le coup
de onze heures...
Décidément, les soirées où il lui tenait compagnie étaient pour
madame de Camon un véritable délassement; il l'amusait sans lui
demander autre chose que de l'écouter. Elle le dit à son mari,
qui avait pour Glouskine et ses prétentions un dédain dont il ne
faisait pas secret, le considérant au plus comme une pièce rare,
comme un fossile bien conservé, mais se moquant de ses mots, de
ses calembours et de ses airs vainqueurs.
--Si ce vieux diplomate a le don de te plaire, j'en suis charmé;
cela prouve que tu t'amuses à bon marché. Seulement, permets-moi
de réserver mon enthousiasme.
Madame de Camon eut au bord des lèvres: «_pour Olga_». Elle n'osa
pas, mais fit toutes sortes de réflexions philosophiques qu'elle
crut lui appartenir en propre, bien que M. de Glouskine en fût
l'unique auteur.
Madame Michaïloff était ravie de voir Son Excellence faire la
cour à madame de Camon; ravie de toute sorte de méchantes façons,
car rien ne l'humiliait plus que d'entendre louer le mérite
sérieux d'une femme jeune et jolie; en revanche, dès qu'il y
avait un mot à dire, elle avait des trésors d'indulgence. Quand
Glouskine se sentit bien accepté comme ami, il tenta de se faire
mieux venir, et hasarda une déclaration assez vive. Il choisit
bien son heure. Madame de Camon, le jour même, avait pleuré au
sujet d'Olga Michaïloff; elle avait dîné seule, tandis que son
mari était à un repas officiel dont Glouskine faisait aussi
naturellement partie. Elle ne pensait donc pas le voir dans la
soirée et fut surprise d'éprouver que cette pensée l'attristait.
Elle revint pour la centième fois sur ses chagrins, fit un retour
sur la séparation qui s'était établie entre son mari et elle
depuis qu'ils connaissaient madame Michaïloff, et en vint à se
dire qu'elle faisait un métier de dupe; que toute sa tendresse,
tout son dévouement ne lui valaient pas même d'être à l'abri
d'une Michaïloff sans jeunesse et avec des restes de beauté fort
contestée.
[Illustration]
Elle avait les yeux rouges quand S. Exc. le ministre de Russie
apparut à son heure accoutumée, paré de toutes ses plumes de
geai; il demanda pardon et se moqua de son uniforme, de ses
panaches, de ses cravates multicolores; mais il avait absolument
voulu lui baiser la main,--les deux mains,--et plus tard que dix
heures, il n'aurait osé se présenter. Elle était si sévère dans
ses habitudes, et chez madame Michaïloff on pouvait sonner à onze
heures sans que cela surprenne personne.
--Ils vont tous prendre le thé chez elle, ce soir.
--Qui, tous?
--Les victimes du dîner dont je viens; il faut cela pour se
dérider.
--Mon mari aussi, alors?
--Certainement; c'est même lui qui l'a proposé à Droutzky, car ce
n'est pas une chose arrangée; mais ils sont sûrs de faire plaisir
à Olga.
Il partit de là pour lui exprimer son admiration passionnée; elle
l'écouta beaucoup plus patiemment qu'il ne l'espérait, le laissant
parler tout à l'aise. Quand il eut tout dit, elle leva vers lui
ses yeux bruns:
--Eh bien! je crois que vous m'aimez beaucoup, et je vais vous
donner un témoignage de ma confiance.
--Seulement de votre confiance?
--La partie chez Droutzky tient toujours?
--Certainement, les accessoires du cotillon sont même arrivés de
Paris.
--Et ils vont au bal du théâtre?
--Je le crois bien.
--Alors, je veux y aller aussi, et ce sera avec vous, si vous ne
dites pas non.
Il dissimula son triomphe pour ne point l'effrayer.
--Trop heureux de vous servir de chaperon... et vous verrez si je
sais me taire. Voyons, combinons cela.
--Je ne veux pas naturellement qu'on le sache ici.
--Rien de plus facile: vous viendrez mettre votre domino chez
moi... Pourquoi pas? vous y êtes déjà venue dix fois.
--Oui, mais... et puis comment arriverai-je chez vous?
--Rien de plus simple: invitez l'excellente petite Van Beck au
théâtre avec vous; je viendrai vous y saluer. Vous vous trouverez
fatiguée; je vous offrirai le bras; nous prendrons le premier
drotschke venu pour rentrer chez vous, et, ma foi, nous irons au
bal.--Pour votre camériste, vous serez chez madame Van Beck.
Tant de mensonges que cela! Ils lui firent horreur un instant;
mais Glouskine sut vite les habiller d'un air d'excellente
plaisanterie. Comme elle voulait être persuadée, elle le fut.
--Je vous enverrai ma loge au _Thalia theater_ pour après-demain.
Camon sera charmé de penser que, pendant qu'il danse, vous vous
amusez vertueusement.
Il avait dit juste, le billet du ministre arriva pendant leur
déjeuner; elle le lut à son mari.
--Ah! tant mieux; comme cela, tu ne passeras pas ton mardi gras au
coin du feu.
--Je vais écrire à madame Van Beck, qui n'a pas non plus un
carnaval bien gai.
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--Tu as raison, elle n'est pas amusante, mais c'est une
très-honnête petite femme; je te verrais avec plaisir te lier avec
elle; vous pourrez vous faire une gentille existence toutes deux
en vous rapprochant un peu plus.
--Oh! oui, une petite vie bien tranquille, dit-elle amèrement.
--Il est de fait que je ne te verrais pas avec plaisir marcher sur
les brisées de certaines collègues.
Après un silence--ils étaient souvent silencieux depuis quelque
temps:
--Alors, tu ne veux absolument pas me mener au bal du théâtre?
--Ma pauvre petite, qu'est-ce qu'un oiseau de ton joli plumage y
ferait?
--En ce cas, n'y va pas.
--Je t'en conjure, ne joue pas à la femme jalouse; un homme qui a
une carrière est forcé de faire au monde, à ses sottises, à ses
plaisirs, quelques sacrifices. Tu sais combien je t'aime et je te
respecte.
--Au point que tu ne me ferais pas même l'honneur d'être jaloux.
--Non, car je suis trop sûr de toi.
--En effet, tu l'es extraordinairement.
M. de Camon était de si bonne foi que le ton aigre-doux de sa
femme ne lui fit pas perdre une bouchée; c'était l'homme le plus
parfaitement heureux, jouissant de tout son cœur de son bonheur
conjugal et n'ayant cependant perdu le goût pour aucun autre; il
dînerait avec sa jolie et chère petite femme, la conduirait au
théâtre, et la laissant en bonne compagnie, l'esprit tranquille
sur son compte, irait s'amuser chez Droutzky et oublier qu'il
était chargé de chaînes.
La pauvre madame de Camon s'était lancée désespérément dans son
équipée; Glouskine venait la voir deux ou trois fois le jour au
sujet du domino qu'il lui faisait préparer.
Le dîner du mardi gras fut pour elle une douloureuse épreuve:
la peur, la jalousie, une sorte de désir de connaître le péril,
tout cela bouillonnait dans son cœur; dix fois elle eut envie
de raconter tous ses projets à son mari, de lui dire combien il
la faisait souffrir, de faire appel à son ancien amour; mais la
figure d'Olga Michaïloff surgissait soudain, et les bonnes, les
consolantes paroles de Glouskine... sur l'_amitié_ duquel elle
_pouvait_, elle _devait_ compter... Cependant se hasarder seule,
la nuit, chez lui, dans sa voiture... ah! le cœur lui battait bien
fort. Elle eut quasi envie de se découvrir une migraine terrible,
puis elle railla sa propre faiblesse.
--«J'irai, je veux l'y voir, c'est mon droit enfin.» Ils se
quittèrent au théâtre; comme il la menait à sa loge, elle lui dit
indifféremment:--C'est ce soir, n'est-ce pas, que vous cotillonnez
chez Droutzky?
--Il paraît que oui; aussi je rentrerai tard probablement.
--Alors, bonsoir.
--Bonsoir. Madame Van Beck vous reconduit?
--Oui, c'est convenu, amusez-vous.
--Bonne soirée; je t'assure que j'irais volontiers me coucher de
bonne heure.
Madame Van Beck était une excellente jeune femme, ne parlant
jamais que de ses enfants et de ceux des autres; aussi, pendant
le premier acte, elle et madame de Camon s'attendrirent ensemble
sur les perfections de leur petite famille... De temps en temps,
madame de Camon se disait: «Je vais au bal masqué... avec
Glouskine», puis elle reparlait des dernières dents de sa fillette.
A neuf heures, Glouskine entra dans la loge, salua ces dames et
regarda madame de Camon d'une façon si significative, souriante
et hardie à la fois, qu'elle en fut horriblement troublée. Elle
pressentait un danger et ne savait si elle désirait le connaître
ou si elle le redoutait.
M. Van Beck, qui copiait toutes les dépêches de sa chancellerie,
sommeillait invariablement dans le monde; sa femme n'avait aucune
malice, ils n'étaient point gênants, et Son Excellence put, en
termes discrets, faire allusion au bonheur qu'il éprouvait: le
domino était prêt, rien ne manquait, tout irait à ravir.
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Madame de Camon était si obstinément silencieuse que Son
Excellence en devenait inquiet; il sut à temps placer quelques
mots sur Olga.
Tout d'un coup, à son étonnement douloureux, il entendit dite par
madame de Camon ces paroles qui lui firent perdre contenance, lui
qui se croyait prêt à tout:
--Ma chère amie, j'ai une envie folle d'aller au bal du théâtre.
Mon mari ne veut pas, mais je suis résolue à lui désobéir;
prêtez-moi M. Van Beck, vous me sauverez d'une folie, je vous
assure.
Madame Van Beck, fort étonnée, essaya les remontrances. Son
Excellence s'offrit en vain pour faciliter les projets de madame
de Camon.
--Non, je vous en prie, permettez à M. Van Beck de venir. Et
pourquoi ne viendriez-vous pas aussi? Son Excellence vous
donnerait le bras. Nous irons nous habiller chez lui, il se
trouvera bien des dominos à passer, allons; rendez-moi ce service
d'amie.
La jeune Hollandaise n'était pas très-clairvoyante, mais elle
entendait une voix vraiment émue, et faisant signe à son mari
littéralement étouffé de surprise:--J'en avais grande envie aussi
sans l'oser dire. Arnaud, faisons cette partie, je vous en prie;
notre cher ministre voudra bien me prendre sous sa protection, et
je vous confie madame de Camon.
Et ils y allèrent, madame Van Beck se mourant de peur, suffoquée,
sans une parole à dire, et madame de Camon si tremblante que
l'excellent Van Beck craignait qu'elle ne fût sur le point de
s'évanouir. Quant à Son Excellence, on ne l'avait pas vu de si
méchante humeur depuis la mort d'un cheval qu'il aimait fort.
M. de Camon brillait, le chapeau sur la tête, quand une voix de
femme lui dit tout à coup:
--André, j'ai trop peur, ramène-moi.
* * * * *
M. de Glouskine appelle madame de Camon _une coquette_ dangereuse.
M. de Camon n'a été jaloux qu'une demi-seconde, mais la sensation
a été si vive que le souvenir suffit pour le garder d'Olga
Michaïloff. Madame de Camon espère que son mari sera nommé à
Berne. D'un commun accord, tout le monde a oublié le bal du
théâtre, excepté M. Van Beck, qui y rêve en fumant de gros cigares.
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