III

Madame de Camon interrogea son mari sur les plaisirs qu'on se

promettait pour le mardi gras. Il fut muet comme le Destin.

Elle parla des bals masqués du théâtre; il en fit un tableau

sinistre. On pourrait y aller dans une loge?... insinua-t-elle.

Il s'empressa de répondre qu'elle mourrait d'ennui... Mais elle

en était fort curieuse, et avec une de ces dames?... M. de Camon

ne voulut rien comprendre, et madame Michaïloff et celles qui lui

avaient confié leur secret auraient été contentes de lui.

Ce soir-là même, Glouskine profita de la permission qui lui avait

été accordée; il fut réservé, aimable, sut s'en aller sur le coup

de onze heures...

Décidément, les soirées où il lui tenait compagnie étaient pour

madame de Camon un véritable délassement; il l'amusait sans lui

demander autre chose que de l'écouter. Elle le dit à son mari,

qui avait pour Glouskine et ses prétentions un dédain dont il ne

faisait pas secret, le considérant au plus comme une pièce rare,

comme un fossile bien conservé, mais se moquant de ses mots, de

ses calembours et de ses airs vainqueurs.

--Si ce vieux diplomate a le don de te plaire, j'en suis charmé;

cela prouve que tu t'amuses à bon marché. Seulement, permets-moi

de réserver mon enthousiasme.

Madame de Camon eut au bord des lèvres: «_pour Olga_». Elle n'osa

pas, mais fit toutes sortes de réflexions philosophiques qu'elle

crut lui appartenir en propre, bien que M. de Glouskine en fût

l'unique auteur.

Madame Michaïloff était ravie de voir Son Excellence faire la

cour à madame de Camon; ravie de toute sorte de méchantes façons,

car rien ne l'humiliait plus que d'entendre louer le mérite

sérieux d'une femme jeune et jolie; en revanche, dès qu'il y

avait un mot à dire, elle avait des trésors d'indulgence. Quand

Glouskine se sentit bien accepté comme ami, il tenta de se faire

mieux venir, et hasarda une déclaration assez vive. Il choisit

bien son heure. Madame de Camon, le jour même, avait pleuré au

sujet d'Olga Michaïloff; elle avait dîné seule, tandis que son

mari était à un repas officiel dont Glouskine faisait aussi

naturellement partie. Elle ne pensait donc pas le voir dans la

soirée et fut surprise d'éprouver que cette pensée l'attristait.

Elle revint pour la centième fois sur ses chagrins, fit un retour

sur la séparation qui s'était établie entre son mari et elle

depuis qu'ils connaissaient madame Michaïloff, et en vint à se

dire qu'elle faisait un métier de dupe; que toute sa tendresse,

tout son dévouement ne lui valaient pas même d'être à l'abri

d'une Michaïloff sans jeunesse et avec des restes de beauté fort

contestée.

[Illustration]

Elle avait les yeux rouges quand S. Exc. le ministre de Russie

apparut à son heure accoutumée, paré de toutes ses plumes de

geai; il demanda pardon et se moqua de son uniforme, de ses

panaches, de ses cravates multicolores; mais il avait absolument

voulu lui baiser la main,--les deux mains,--et plus tard que dix

heures, il n'aurait osé se présenter. Elle était si sévère dans

ses habitudes, et chez madame Michaïloff on pouvait sonner à onze

heures sans que cela surprenne personne.

--Ils vont tous prendre le thé chez elle, ce soir.

--Qui, tous?

--Les victimes du dîner dont je viens; il faut cela pour se

dérider.

--Mon mari aussi, alors?

--Certainement; c'est même lui qui l'a proposé à Droutzky, car ce

n'est pas une chose arrangée; mais ils sont sûrs de faire plaisir

à Olga.

Il partit de là pour lui exprimer son admiration passionnée; elle

l'écouta beaucoup plus patiemment qu'il ne l'espérait, le laissant

parler tout à l'aise. Quand il eut tout dit, elle leva vers lui

ses yeux bruns:

--Eh bien! je crois que vous m'aimez beaucoup, et je vais vous

donner un témoignage de ma confiance.

--Seulement de votre confiance?

--La partie chez Droutzky tient toujours?

--Certainement, les accessoires du cotillon sont même arrivés de

Paris.

--Et ils vont au bal du théâtre?

--Je le crois bien.

--Alors, je veux y aller aussi, et ce sera avec vous, si vous ne

dites pas non.

Il dissimula son triomphe pour ne point l'effrayer.

--Trop heureux de vous servir de chaperon... et vous verrez si je

sais me taire. Voyons, combinons cela.

--Je ne veux pas naturellement qu'on le sache ici.

--Rien de plus facile: vous viendrez mettre votre domino chez

moi... Pourquoi pas? vous y êtes déjà venue dix fois.

--Oui, mais... et puis comment arriverai-je chez vous?

--Rien de plus simple: invitez l'excellente petite Van Beck au

théâtre avec vous; je viendrai vous y saluer. Vous vous trouverez

fatiguée; je vous offrirai le bras; nous prendrons le premier

drotschke venu pour rentrer chez vous, et, ma foi, nous irons au

bal.--Pour votre camériste, vous serez chez madame Van Beck.

Tant de mensonges que cela! Ils lui firent horreur un instant;

mais Glouskine sut vite les habiller d'un air d'excellente

plaisanterie. Comme elle voulait être persuadée, elle le fut.

--Je vous enverrai ma loge au _Thalia theater_ pour après-demain.

Camon sera charmé de penser que, pendant qu'il danse, vous vous

amusez vertueusement.

Il avait dit juste, le billet du ministre arriva pendant leur

déjeuner; elle le lut à son mari.

--Ah! tant mieux; comme cela, tu ne passeras pas ton mardi gras au

coin du feu.

--Je vais écrire à madame Van Beck, qui n'a pas non plus un

carnaval bien gai.

[Illustration]

--Tu as raison, elle n'est pas amusante, mais c'est une

très-honnête petite femme; je te verrais avec plaisir te lier avec

elle; vous pourrez vous faire une gentille existence toutes deux

en vous rapprochant un peu plus.

--Oh! oui, une petite vie bien tranquille, dit-elle amèrement.

--Il est de fait que je ne te verrais pas avec plaisir marcher sur

les brisées de certaines collègues.

Après un silence--ils étaient souvent silencieux depuis quelque

temps:

--Alors, tu ne veux absolument pas me mener au bal du théâtre?

--Ma pauvre petite, qu'est-ce qu'un oiseau de ton joli plumage y

ferait?

--En ce cas, n'y va pas.

--Je t'en conjure, ne joue pas à la femme jalouse; un homme qui a

une carrière est forcé de faire au monde, à ses sottises, à ses

plaisirs, quelques sacrifices. Tu sais combien je t'aime et je te

respecte.

--Au point que tu ne me ferais pas même l'honneur d'être jaloux.

--Non, car je suis trop sûr de toi.

--En effet, tu l'es extraordinairement.

M. de Camon était de si bonne foi que le ton aigre-doux de sa

femme ne lui fit pas perdre une bouchée; c'était l'homme le plus

parfaitement heureux, jouissant de tout son cœur de son bonheur

conjugal et n'ayant cependant perdu le goût pour aucun autre; il

dînerait avec sa jolie et chère petite femme, la conduirait au

théâtre, et la laissant en bonne compagnie, l'esprit tranquille

sur son compte, irait s'amuser chez Droutzky et oublier qu'il

était chargé de chaînes.

La pauvre madame de Camon s'était lancée désespérément dans son

équipée; Glouskine venait la voir deux ou trois fois le jour au

sujet du domino qu'il lui faisait préparer.

Le dîner du mardi gras fut pour elle une douloureuse épreuve:

la peur, la jalousie, une sorte de désir de connaître le péril,

tout cela bouillonnait dans son cœur; dix fois elle eut envie

de raconter tous ses projets à son mari, de lui dire combien il

la faisait souffrir, de faire appel à son ancien amour; mais la

figure d'Olga Michaïloff surgissait soudain, et les bonnes, les

consolantes paroles de Glouskine... sur l'_amitié_ duquel elle

_pouvait_, elle _devait_ compter... Cependant se hasarder seule,

la nuit, chez lui, dans sa voiture... ah! le cœur lui battait bien

fort. Elle eut quasi envie de se découvrir une migraine terrible,

puis elle railla sa propre faiblesse.

--«J'irai, je veux l'y voir, c'est mon droit enfin.» Ils se

quittèrent au théâtre; comme il la menait à sa loge, elle lui dit

indifféremment:--C'est ce soir, n'est-ce pas, que vous cotillonnez

chez Droutzky?

--Il paraît que oui; aussi je rentrerai tard probablement.

--Alors, bonsoir.

--Bonsoir. Madame Van Beck vous reconduit?

--Oui, c'est convenu, amusez-vous.

--Bonne soirée; je t'assure que j'irais volontiers me coucher de

bonne heure.

Madame Van Beck était une excellente jeune femme, ne parlant

jamais que de ses enfants et de ceux des autres; aussi, pendant

le premier acte, elle et madame de Camon s'attendrirent ensemble

sur les perfections de leur petite famille... De temps en temps,

madame de Camon se disait: «Je vais au bal masqué... avec

Glouskine», puis elle reparlait des dernières dents de sa fillette.

A neuf heures, Glouskine entra dans la loge, salua ces dames et

regarda madame de Camon d'une façon si significative, souriante

et hardie à la fois, qu'elle en fut horriblement troublée. Elle

pressentait un danger et ne savait si elle désirait le connaître

ou si elle le redoutait.

M. Van Beck, qui copiait toutes les dépêches de sa chancellerie,

sommeillait invariablement dans le monde; sa femme n'avait aucune

malice, ils n'étaient point gênants, et Son Excellence put, en

termes discrets, faire allusion au bonheur qu'il éprouvait: le

domino était prêt, rien ne manquait, tout irait à ravir.

[Illustration]

Madame de Camon était si obstinément silencieuse que Son

Excellence en devenait inquiet; il sut à temps placer quelques

mots sur Olga.

Tout d'un coup, à son étonnement douloureux, il entendit dite par

madame de Camon ces paroles qui lui firent perdre contenance, lui

qui se croyait prêt à tout:

--Ma chère amie, j'ai une envie folle d'aller au bal du théâtre.

Mon mari ne veut pas, mais je suis résolue à lui désobéir;

prêtez-moi M. Van Beck, vous me sauverez d'une folie, je vous

assure.

Madame Van Beck, fort étonnée, essaya les remontrances. Son

Excellence s'offrit en vain pour faciliter les projets de madame

de Camon.

--Non, je vous en prie, permettez à M. Van Beck de venir. Et

pourquoi ne viendriez-vous pas aussi? Son Excellence vous

donnerait le bras. Nous irons nous habiller chez lui, il se

trouvera bien des dominos à passer, allons; rendez-moi ce service

d'amie.

La jeune Hollandaise n'était pas très-clairvoyante, mais elle

entendait une voix vraiment émue, et faisant signe à son mari

littéralement étouffé de surprise:--J'en avais grande envie aussi

sans l'oser dire. Arnaud, faisons cette partie, je vous en prie;

notre cher ministre voudra bien me prendre sous sa protection, et

je vous confie madame de Camon.

Et ils y allèrent, madame Van Beck se mourant de peur, suffoquée,

sans une parole à dire, et madame de Camon si tremblante que

l'excellent Van Beck craignait qu'elle ne fût sur le point de

s'évanouir. Quant à Son Excellence, on ne l'avait pas vu de si

méchante humeur depuis la mort d'un cheval qu'il aimait fort.

M. de Camon brillait, le chapeau sur la tête, quand une voix de

femme lui dit tout à coup:

--André, j'ai trop peur, ramène-moi.

* * * * *

M. de Glouskine appelle madame de Camon _une coquette_ dangereuse.

M. de Camon n'a été jaloux qu'une demi-seconde, mais la sensation

a été si vive que le souvenir suffit pour le garder d'Olga

Michaïloff. Madame de Camon espère que son mari sera nommé à

Berne. D'un commun accord, tout le monde a oublié le bal du

théâtre, excepté M. Van Beck, qui y rêve en fumant de gros cigares.

[Illustration]

[Illustration]

Leurs Excellences · 第 24 / 80 题