I
... Olga Michaïloff a un répertoire d'amies extrêmement varié;
elle s'en est pourvue pour toutes les circonstances de la vie;
elle a l'amie avec laquelle elle sort, celle chez qui elle prend
le thé tous les jours, celle avec laquelle elle voyage à travers
l'Europe, l'amie de théâtre, l'amie de cour, l'amie plastron,
l'amie complaisante, l'amie indigène et l'amie compatriote; elle
les aime toutes également, et en chatteries, en prévenances, est
Slave jusqu'au bout des ongles. Dans toutes les résidences elle a
laissé une infinité de «chères» auxquelles elle écrit de charmants
billets avec une fidélité exemplaire, se réservant, en cas de
retour, l'entrée dans la coterie la plus en vue.
Madame Michaïloff sait la valeur d'une amie et couvre de son
mépris les femmes qui n'aiment qu'à s'entourer d'une cour
masculine: ce sont des maladroites; elle passe sans les voir.
L'amie d'enfance est la véritable Providence du ménage Michaïloff.
Quand on s'ennuie trop ou que le corps diplomatique tout entier
semble éteint, madame Michaïloff s'en fait expédier une de Moscou,
et aussitôt, et en son honneur, allume ses bougies, danse, soupe,
et donne aux autres le prétexte d'en faire autant.
Dans le marasme de Tenheiffen, la venue d'une amie de la
belle Olga est une distraction précieuse, et d'autant que
madame Michaïloff n'en a point qui ne soient grandement ses
cadettes, quoique invariablement juste de son âge, comme le fait
charitablement remarquer M. de Glouskine. Madame Michaïloff était
en froid avec Son Excellence. Le printemps était mortellement
triste; ces messieurs des différentes légations, fort paresseux;
il fallait les inviter pour les avoir; les soirées paraissaient
éternelles. A bout d'expédients pour se distraire, madame
Michaïloff s'avisa un beau soir que marier une de ses cousines
pauvre à quelque diplomate d'avenir serait à la fois moral,
charitable et divertissant; elle télégraphia sur l'heure l'envoi
de la jeune personne, espéra tout du hasard et attendit.
[Illustration]
Vera Dognieff débarqua à Tenheiffen à l'heure dite; c'était une
belle fille avec des yeux noirs et des cheveux blonds légers,
soulevés et frisottants. Toujours des robes à traîne immense et
le chignon épais tombant jusqu'au milieu du dos; fort ennuyée
d'être sans fortune et très-décidée à faire tout au monde pour
réparer cette erreur du sort; elle était folle de joie de
l'occasion que lui offrait sa cousine, et l'embrassa avec une
tendresse d'esclave.
--Ma chère, dit la diplomatesse, ils s'ennuient tous à périr; tu
n'auras jamais pareil jeu. As-tu un goût pour une nationalité
quelconque?
--Non, Olga chérie!...
--Eh bien, alors, flirte avec les Anglais; nous avons un choix;
ils sont trois, et tous passablement riches; le plus bête est
Lynjoice; il est naïf et excellent garçon; une femme mènera avec
lui une vie de reine. Regarde-les bien; dis-moi à qui tu plais,
puis nous nous arrangerons, petite collègue mignonne.
Là-dessus, Vera baisa la main de madame Michaïloff dans un
transport de reconnaissance.
Mais pour mener à Tenheiffen quelque affaire que ce fût, il
fallait d'abord se faire un ami ou du moins un indifférent du
ministre de Russie. Son Excellence fut donc invitée à dîner sans
délai, et la petite compatriote, qu'on lui présenta, lui fit
très-humblement toutes les grâces de couleuvre qui lui étaient
naturelles; il fut froid, mais affable; un juge, mais un juge
bienveillant; et, après le café, il se mit à interroger la jeune
personne, il voulut la confesser; cela l'amusait, ce blasé,
de voir le fond d'un cœur naïf; celui qu'il voulait démasquer
ne l'était pas, mais la fine petite mouche se laissa arracher
l'histoire de sa vie, de sa famille, de ses espérances, et avoua
avec une parfaite ingénuité qu'elle voudrait bien trouver un mari.
Glouskine pensa qu'il n'y aurait rien de déplaisant à jouer le
bienfaiteur vis-à-vis d'une si agréable blonde, et se sentit mieux
disposé envers madame Michaïloff depuis qu'elle avait chez elle de
si jolies cousines. Il laissa donc partir les invités, prit son
fauteuil des anciens jours d'intimité, et comme madame Michaïloff
s'approchait de lui pour lui offrir un autre verre de thé, il le
lui fit poser, prit ses deux mains, les rapprocha devant lui,
les regarda, les baisa tout doucement l'une après l'autre cinq
ou six fois, puis une fois chacune sur la paume, et ils furent
réconciliés du coup. Olga s'assit en riant et en le grondant de la
meilleure grâce.
--Est-ce que Vera vous a dit du bien de moi?
--Oui, elle vous adore, et moi de même.
--Comme dans _il tempo passato_?
--Encore plus.
--Eh bien, alors, il faut m'aider dans ma grande entreprise.
--Quelle est-elle? un secrétaire à faire changer?
--Non; il faut la marier, elle.
Vera faisait un petit ménage devant la table à thé.
--Mais oui, c'est une idée. Avez-vous pensé à quelqu'un?
--Que diriez-vous de Lynjoice?
--Parfait; mais c'est un garçon à passion; rendez-le amoureux de
vous, et puis faites-lui épouser Vera; il doit aimer à s'immoler.
A son défaut, nous avons le Hollandais Van der Bosch, un fort bon
parti. Voulez-vous que je parle à la grande maîtresse? elle le
voit souvent.
--Non, pour tout au monde. J'aurais voulu des tableaux vivants
pour faire marcher tout cela; mais Paul gronde tellement la
dépense...
--Eh bien! pourquoi pas chez moi?
--Ah! aimable ministre, que je vous aime!
--Ma chère, ne le dites pas si haut!
Le lendemain, chez madame de Santa-Pierra, qui était son amie de
jour, Droutzky et deux ou trois de leur intimité étant présents,
madame Michaïloff lança son idée.
--Je veux marier ma cousine à Lynjoice.
--Eh! madame, pourquoi Lynjoice plutôt que moi? demanda Droutzky.
--Pour mille et une raisons, mon cher, que je vous laisse deviner.
Madame de Santa-Pierra trouva ce projet charmant.
--Ce Lynjoice est très-gentleman.
--Tout gentleman qu'il soit, je vous parie qu'il ne se marie pas.
--Eh bien, monsieur de Bove, je tiens le pari, répondit madame
Michaïloff; ce sera cent louis si vous perdez, cinq si vous gagnez.
--Je le veux bien; mais, madame, réservez soigneusement ces cinq
louis.
--Et je tiens pour Olga, ajouta madame Santa-Pierra, et vous,
Droutzky, et vous, Alvarez?
L'aimable Droutzky fut d'emblée de l'avis de ces dames; M. Pepe
Alvarez tint pour M. de Bove, et les paris furent enregistrés.
--Mais de bonne guerre, ajouta Olga, et Droutzky des nôtres, avec
sa vaillante épée nous serons victorieux.
Madame de Santa-Pierra voulut savoir si Lynjoice était déjà
amoureux.
--Mais il ne l'a pas encore vue.
--Nous devons être présents à la première entrevue, afin d'être
témoins du coup.
--C'est de rigueur, dit de Bove.
--Du tout, vous gâteriez l'affaire.
--Si, ma chère, laissez-les venir, je vais organiser une sauterie,
votre Vera doit danser comme un ange.
--Madame, dit M. de Bove, marié de votre blanche main me paraît un
sort bien digne d'envie.
--Vous avez la permission d'épouser, on vous sacrifiera Lynjoice.
Madame de Santa-Pierra protesta et développa sa théorie, comme
quoi rien ne nuit plus à la carrière que de se marier trop tôt,
tandis qu'il arrive un moment où c'est la plus utile chose du
monde.
Lynjoice en était évidemment là. On fut d'accord sur ce point.
Toutefois, MM. de Bove et Alvarez s'en allèrent fort persuadés de
gagner leurs cinq louis.
[Illustration]