Madame de Camon commençait à la trouver bien rude, la carrière;
tout y semblait triste; peu à peu, elle prenait T... en horreur;
les dîners officiels la faisaient pleurer d'ennui; cette existence
au milieu d'indifférents, sans un souvenir, un visage familier,
toutes ces nouvelles connaissances, ces devoirs d'une société
étroite et exigeante, les petites tracasseries entre collègues,
les jalousies cachées, cette fausse intimité de commande, sans
épanchement ni réalité, cette langue étrangère qu'on entend de
toute part, cet _exil_ enfin, cette vie nomade du diplomate, sans
attache ni foyer, tout cela lui pesait d'une cruelle tristesse,
et il suffisait de la vue de son grand poêle de faïence pour lui
rendre insupportable une soirée solitaire. M. de Camon dînait
fort régulièrement chez lui, mais considérait comme un devoir
de prendre à neuf heures son chapeau pour aller à la recherche
des nouvelles qui devaient bouleverser l'Europe, et ayant baisé
au front sa femme et sa vertu, il s'en allait fort tranquille.
Toujours dans l'intention de se rendre au cercle, il s'arrêtait
souvent pour dire bonsoir à madame Michaïloff, qu'on était sûr
de trouver au théâtre et qui était la personne du monde la mieux
informée.
[Illustration]
Madame de Camon, privée des causeries de femmes auxquelles
elle était habituée, sans l'ombre d'intérêt pour les potins de
l'endroit, sans personne à qui aller dire tant de choses qui
prenaient vie dans son cœur, se réveilla un jour très-malheureuse
et horriblement jalouse de madame Michaïloff. Sans qu'elle s'en
doutât, la première idée lui en avait été donnée par l'aimable
ministre de Russie; elle le voyait fréquemment, soit dans le
monde, soit chez elle, où il continuait à venir plus souvent que
le mardi de rigueur; comme elle était triste et ennuyée, peu à
peu elle s'était prise à le regarder comme un ami; il était si
discret, si sûr, du moins le disait-il volontiers. Un soir, ils
étaient tous chez madame Michaïloff; on discutait bruyamment
l'organisation d'un cotillon d'amis, chez un jeune célibataire
autrichien, aimable garçon, brillant attaché militaire et parfait
valseur, qui offrait volontiers des petites fêtes de famille,
dont une collègue de bonne volonté faisait les honneurs; mais ces
plaisirs n'étaient point pour madame de Camon, son mari ne les
trouvant point d'assez bon ton pour elle, au juste tolérables pour
madame Michaïloff et autres; elle n'écoutait donc pas et s'était
assise un peu à l'écart, en face d'un album.
Glouskine vint l'y rejoindre.
--La fête de Droutzky vous donne donc des regrets, madame?
--Des regrets? Oh! nullement; on s'y amuserait sans doute autant
qu'on le fait ici ce soir.
Et en parlant, ses yeux inquiets s'arrêtaient sur son mari et
la belle Olga, riant et causant de trop bonne amitié pour la
tranquillité de ce pauvre petit cœur d'épouse. Son Excellence
avait suivi ce regard.
--La belle Olga commence à montrer ses trente-huit ans, ne
trouvez-vous pas? Elle danse trop cet hiver; ma parole, on verrait
ses rides d'un côté à l'autre de la Perspective.
--Ah! l'aimable ministre, et pas méchant... Un excellent garçon,
tout au contraire, se dit madame de Camon, et de tous le seul qui
veuille être mon ami... Si je disais oui, vous me croiriez jalouse.
--De qui? d'Olga? Oh! pouvez-vous supposer? Jamais!... Et comme
cela, votre porte est toujours close le soir à neuf heures? Est-ce
un vœu, ou est-ce le mari qui l'ordonne?
--Ni l'un ni l'autre, mon cher ministre; vous me trouverez quand
vous voudrez, à cette heure-là, en compagnie d'un livre et du mal
du pays.
--Il faudra vous guérir alors de l'un et de l'autre; vous
n'imaginez pas, chère madame, quel homme de ressource je suis. Je
bats les cartes, je dis la bonne aventure, je fais de la magie
blanche, j'excelle aux ombres chinoises, et je suis incomparable
pour représenter la vieille _Teufelsbruck_ perdant au whist; si,
avec un pareil répertoire, je ne vous déride pas, je renonce à
porter jamais un chapeau à claque: par exemple, je ne danse pas
comme M. de Camon! L'autre dimanche, chez Droutzky, il a fait
vis-à-vis à l'Olga de mon cœur avec une verve qui a fait monter
madame Santa-Pierra sur une chaise, afin de le mieux admirer. Il
y a longtemps que la légation de France ne nous avait offert un
entrain pareil; vous savez qu'après le cotillon chez Droutzky,
on ira au bal du théâtre; toutes ces dames en sont... On ne vous
l'a pas dit?... Ne le regrettez pas: ils seront tous bêtes;
l'intrigue, soit dit entre nous, est le plus sot des plaisirs;
mais madame Michaïloff a la fureur du masque, et, tous les ans,
elle se fait un cas de conscience d'entraîner quelques collègues.
On prend d'habitude les plus vieilles, cela prête à l'équipée un
vernis de convenance qui y manquerait sans cela; vous vous ferez
raconter par Camon ce qu'on aura dit, la couleur du masque de
madame de Santa-Pierra qui compte mettre une perruque blonde pour
déguiser sa voix, et surtout les bons mots d'Olga Michaïloff, qui,
entre nous soit dit, n'a peur d'aucun.