II

Madame de Camon commençait à la trouver bien rude, la carrière;

tout y semblait triste; peu à peu, elle prenait T... en horreur;

les dîners officiels la faisaient pleurer d'ennui; cette existence

au milieu d'indifférents, sans un souvenir, un visage familier,

toutes ces nouvelles connaissances, ces devoirs d'une société

étroite et exigeante, les petites tracasseries entre collègues,

les jalousies cachées, cette fausse intimité de commande, sans

épanchement ni réalité, cette langue étrangère qu'on entend de

toute part, cet _exil_ enfin, cette vie nomade du diplomate, sans

attache ni foyer, tout cela lui pesait d'une cruelle tristesse,

et il suffisait de la vue de son grand poêle de faïence pour lui

rendre insupportable une soirée solitaire. M. de Camon dînait

fort régulièrement chez lui, mais considérait comme un devoir

de prendre à neuf heures son chapeau pour aller à la recherche

des nouvelles qui devaient bouleverser l'Europe, et ayant baisé

au front sa femme et sa vertu, il s'en allait fort tranquille.

Toujours dans l'intention de se rendre au cercle, il s'arrêtait

souvent pour dire bonsoir à madame Michaïloff, qu'on était sûr

de trouver au théâtre et qui était la personne du monde la mieux

informée.

[Illustration]

Madame de Camon, privée des causeries de femmes auxquelles

elle était habituée, sans l'ombre d'intérêt pour les potins de

l'endroit, sans personne à qui aller dire tant de choses qui

prenaient vie dans son cœur, se réveilla un jour très-malheureuse

et horriblement jalouse de madame Michaïloff. Sans qu'elle s'en

doutât, la première idée lui en avait été donnée par l'aimable

ministre de Russie; elle le voyait fréquemment, soit dans le

monde, soit chez elle, où il continuait à venir plus souvent que

le mardi de rigueur; comme elle était triste et ennuyée, peu à

peu elle s'était prise à le regarder comme un ami; il était si

discret, si sûr, du moins le disait-il volontiers. Un soir, ils

étaient tous chez madame Michaïloff; on discutait bruyamment

l'organisation d'un cotillon d'amis, chez un jeune célibataire

autrichien, aimable garçon, brillant attaché militaire et parfait

valseur, qui offrait volontiers des petites fêtes de famille,

dont une collègue de bonne volonté faisait les honneurs; mais ces

plaisirs n'étaient point pour madame de Camon, son mari ne les

trouvant point d'assez bon ton pour elle, au juste tolérables pour

madame Michaïloff et autres; elle n'écoutait donc pas et s'était

assise un peu à l'écart, en face d'un album.

Glouskine vint l'y rejoindre.

--La fête de Droutzky vous donne donc des regrets, madame?

--Des regrets? Oh! nullement; on s'y amuserait sans doute autant

qu'on le fait ici ce soir.

Et en parlant, ses yeux inquiets s'arrêtaient sur son mari et

la belle Olga, riant et causant de trop bonne amitié pour la

tranquillité de ce pauvre petit cœur d'épouse. Son Excellence

avait suivi ce regard.

--La belle Olga commence à montrer ses trente-huit ans, ne

trouvez-vous pas? Elle danse trop cet hiver; ma parole, on verrait

ses rides d'un côté à l'autre de la Perspective.

--Ah! l'aimable ministre, et pas méchant... Un excellent garçon,

tout au contraire, se dit madame de Camon, et de tous le seul qui

veuille être mon ami... Si je disais oui, vous me croiriez jalouse.

--De qui? d'Olga? Oh! pouvez-vous supposer? Jamais!... Et comme

cela, votre porte est toujours close le soir à neuf heures? Est-ce

un vœu, ou est-ce le mari qui l'ordonne?

--Ni l'un ni l'autre, mon cher ministre; vous me trouverez quand

vous voudrez, à cette heure-là, en compagnie d'un livre et du mal

du pays.

--Il faudra vous guérir alors de l'un et de l'autre; vous

n'imaginez pas, chère madame, quel homme de ressource je suis. Je

bats les cartes, je dis la bonne aventure, je fais de la magie

blanche, j'excelle aux ombres chinoises, et je suis incomparable

pour représenter la vieille _Teufelsbruck_ perdant au whist; si,

avec un pareil répertoire, je ne vous déride pas, je renonce à

porter jamais un chapeau à claque: par exemple, je ne danse pas

comme M. de Camon! L'autre dimanche, chez Droutzky, il a fait

vis-à-vis à l'Olga de mon cœur avec une verve qui a fait monter

madame Santa-Pierra sur une chaise, afin de le mieux admirer. Il

y a longtemps que la légation de France ne nous avait offert un

entrain pareil; vous savez qu'après le cotillon chez Droutzky,

on ira au bal du théâtre; toutes ces dames en sont... On ne vous

l'a pas dit?... Ne le regrettez pas: ils seront tous bêtes;

l'intrigue, soit dit entre nous, est le plus sot des plaisirs;

mais madame Michaïloff a la fureur du masque, et, tous les ans,

elle se fait un cas de conscience d'entraîner quelques collègues.

On prend d'habitude les plus vieilles, cela prête à l'équipée un

vernis de convenance qui y manquerait sans cela; vous vous ferez

raconter par Camon ce qu'on aura dit, la couleur du masque de

madame de Santa-Pierra qui compte mettre une perruque blonde pour

déguiser sa voix, et surtout les bons mots d'Olga Michaïloff, qui,

entre nous soit dit, n'a peur d'aucun.

Leurs Excellences · 第 23 / 80 题