LA GUEULE DU LOUP

I

S. Exc. M. Serge de Glouskine, conseiller d'État actuel,

commandeur de plusieurs ordres, et ministre plénipotentiaire de

S. M. l'empereur de toutes les Russies, à T..., y jouissait d'une

position exceptionnelle. En premier chef, il y était depuis quinze

ans, et l'on s'était accoutumé à la pensée qu'il y resterait

toujours. Combien en avait-il vu passer de ministres, de

secrétaires et d'attachés! Lui seul était resté, immuable, choyé,

adulé, craint. Doyen du corps diplomatique et despote de la petite

société, sur laquelle il régnait en maître, rien n'était bon, ni

bien, ni reçu, si M. de Glouskine ne l'avait d'abord approuvé;

très-gourmé dans ses cravates de commandeur, son éloge était

rare et sa censure fréquente; on lui amenait les jeunes attachés

nouveaux venus comme de tendres agneaux à égorger. Son Excellence

possédait cet esprit russe qui, quand il est mordant, l'est comme

un acide et corrode tout; le cynisme de meilleur ton; il avait une

façon à lui d'emporter la pièce, après laquelle il n'y avait plus

de raccommodage possible.

Ses collègues le haïssaient courtoisement, et leurs femmes

l'adoraient; c'est qu'il était incomparable pour chasser l'ennui:

il donnait de si agréables dîners! Il avait des cigarettes si

parfumées qu'on osait fumer chez lui, où cela semblait tout

naturel. Sous prétexte de jeux innocents, le baccarat y était en

honneur. Tout cela de l'air de la bonne compagnie. Il disait tout

et toujours si bien! Il mettait à l'aise la plus timide. Quand

toutes ces personnes exilées s'ennuyaient par trop, la plus en

faveur auprès de Son Excellence lui écrivait pour lui demander un

dîner. Il faisait parade de ses préférences, qui rendaient fort

glorieuse.

Il ne s'offrait pas une tasse de thé sans qu'il y fût prié, et la

baronne de Teufelsbruck, grande maîtresse et très en faveur à la

cour, n'en était pas si fière que de l'assiduité avec laquelle

Glouskine venait à ses assemblées du dimanche; elle était fort

sensible également à sa manière de lui baiser la main quand il

entrait, et le bras au-dessus du gant quand il prenait congé.

Personne n'avait jamais tenté de résister à cette domination

établie; les collègues anciens apprenaient aux nouveaux ce qu'il

en était, et à la première occasion, on faisait sa cour à Son

Excellence afin d'être reçu dans ses bonnes grâces. Rien ne

mettait une femme plus à la mode que d'être souvent vue dans

la loge du ministre de Russie, au Théâtre-Royal, et surtout au

_Thalia theater_, où se jouait la comédie, et dont la petite

avant-scène était réservée à l'intimité la plus choisie. C'était

une note excellente si la femme d'un secrétaire y était vue la

semaine de son arrivée à T..., et si c'était une femme d'attaché,

elle était mise du coup au même rang que les _secrétairesses_.

[Illustration]

Son Excellence prêchait la destruction en masse des femmes

laides, ce qui équivalait à se croire jolie dès qu'il vous

regardait avec une certaine complaisance, et par ce fait de fort

jolies, de fort huppées et de fort jeunes n'étaient pas sans avoir

éprouvé pour Glouskine une partialité sur laquelle il savait se

taire. Ceux qui, du parterre, apercevaient au fond de sa loge ce

grand homme, d'une pâleur mate, la moustache rousse, les yeux si

clairs qu'ils en étaient transparents, un sourire moqueur sur les

lèvres, le trouvaient fort laid, et avec raison; toutes les femmes

cependant étaient d'accord pour dire de lui: «Il est charmant»,

éloge que les hommes ne lui pardonnaient qu'à cause de son

cuisinier.

[Illustration]

Son Excellence aimait la _cuisine_ et la _femme_ françaises; il

mettait après l'Italienne, parce qu'elle fait du sentiment de

bonne foi, ce qui est drôle quand on ne croit à rien. Pour ses

compatriotes, il était cruel, mais elles ne lui en tenaient pas

rigueur. Une surtout lui était particulièrement bienveillante:

c'était l'aimable madame Michaïloff, femme de son premier

secrétaire, et dont le samowar avait toutes ses préférences.

C'était chez elle qu'on ménageait les présentations. Son

Excellence y buvant son thé dans un _verre_ était toujours mieux

disposée.

* * * * *

D'habitude, il n'était que poli pour les femmes d'attaché, et ce

fut une nouvelle pour T... quand on raconta que très-positivement

Glouskine avait, chez Olga Michaïloff, fait la cour à madame de

Camon, jeune et assez austère personne avec un mari débutant dans

la carrière. Elle n'avait d'abord paru que médiocrement sensible

aux attentions de Son Excellence, qui lui parlait avec une

galanterie slave des plus humbles de ses beaux yeux bruns; au bout

de trois semaines, elle lui avait même dit à brûle-pourpoint, en

plein salon de la Légation de France: «Mon cher ministre, ma vie

commence à s'organiser; je vais prendre des habitudes et y serai

le mardi pour mes amis; les autres jours, mes bébés, mon ménage et

ma correspondance me réclament.»--Sans broncher, Son Excellence

la complimenta de cet heureux arrangement, fut éloquent sur les

félicités de l'état conjugal, plaignit les maris qui ont des

femmes légères, et surtout les femmes qui ont des maris volages.

Sur ce dernier point, il insista assez pour que la pauvre madame

de Camon en vînt à regretter amèrement ses paroles: hélas! son

mari papillonnait volontiers, et, à cet instant-là, beaucoup plus

qu'il n'aurait fallu avec la belle Olga Michaïloff.

[Illustration]

M. de Camon était, en matière de bienséance, d'une sévérité

excessive, ne permettant pas à madame de Camon ni ce plaisir, ni

celui-là, comme ne convenant point à une honnête femme: mais sans

doute parce qu'il ne rangeait pas madame Michaïloff dans cette

catégorie, il se prêtait volontiers à toutes ses fantaisies,

et l'accompagnait sans scrupule dans quelque petit boui-boui,

dont il parlait le lendemain avec une vertueuse horreur; pourvu

que, pendant ce temps, madame de Camon fût à s'ennuyer chez sa

ministresse, il trouvait la morale parfaitement sauvée. Du reste,

tout se faisait ouvertement, et madame de Camon était toujours

priée de se joindre à la bande qui prenait à T... la vie aussi

gaiement que possible. Sur les ordres absolus de son mari, elle

refusait invariablement, et alors l'aimable Russe ajoutait: «Oui,

chère madame, nous savons que vous êtes austère, vous, mais M. de

Camon peut se permettre cette petite récréation: vous le voulez

bien, n'est-ce pas?»

Et, si la pauvre femme tentait sur son mari quelques reproches,

quelques prières, il se déclarait méconnu, insulté dans l'immense

respect et la tendre adoration qu'il lui portait, ajoutant que

lui-même détestait tous ces plaisirs de mauvais aloi, mais

qu'entre _collègues_ il était impossible de fronder sans nuire à

la carrière, et avec ce simple mot il lui fermait la bouche.

[Illustration]

Leurs Excellences · 第 22 / 80 题