SOULIERS GALANTS

Le ministre des affaires étrangères à X... était l'heureux

mari d'une femme charmante. Son Excellence approchait de la

soixantaine, tandis que madame la marquise abordait à peine

une florissante trentaine. Le ministre était fort aimable,

la ministresse ne l'était pas moins, seulement quelque peu

capricieuse; la plus serviable amie, toute pleine d'un zèle

militant, mais une assez rancunière ennemie, et, malheureusement,

les plus en faveur la veille n'étaient pas sûrs le lendemain de

la même fortune. Une coterie intime entourait invariablement

la marquise, mais les personnages changeaient, ce qui aurait pu

expliquer bien des avancements de carrière, bien des changements

de destination, dont la cause était restée voilée aux yeux du

profane. Aussi les secrétaires du plus bel avenir, les jeunes

attachés les plus aimables, ne prenaient-ils jamais un congé sans

venir déposer aux pieds de la marquise l'humble hommage de leurs

respects. Quelques esprits frondeurs avaient voulu, en vérité,

tenir tête à cette occulte influence; mais, le plus souvent, ils

finissaient par aller rafraîchir leur mauvaise humeur dans quelque

poste de l'extrême Orient.

En revanche, les serviteurs empressés étaient l'objet de sa

vigilante protection, et il était patent que ces messieurs de

la légation de Paris jouissaient d'une considération toute

particulière. Pas un, du reste, qui ne se déclarât compétent à

exécuter les plus difficiles commissions féminines; celui-là

allait quérir des plumes à la rue du Caire (on croit encore à

la rue du Caire par delà la frontière), l'autre se chargeait

d'assortir les rubans et de transmettre au couturier les plus

minutieuses indications.

[Illustration]

Le plus affairé et le plus exact entre tous était le jeune

Ottobini, des princes de ce nom; il avait le privilége exclusif

de présider aux commandes délicates des gants et des chaussures.

Ce qu'il dépensait à cette tâche de soin, d'attention; ce qu'il

y consacrait de journées, justifiait sans doute de fréquentes

absences de la chancellerie, absences dont il était de fort

mauvais goût de parler au ministre. Le rêve d'avenir d'Ottobini

consistait uniquement dans l'espoir de prolonger indéfiniment

son séjour à Paris. Après avoir dansé dans tous les bals comme

_attaché_, il espérait mener les cotillons comme _secrétaire_,

et enfin, comme conseiller, dîner finement dans les meilleures

maisons. Ses rêves d'avenir s'arrêtaient là, et Ottobini laissait

au hasard le soin du parafe final. Cependant, comme ce programme

devait être difficile à exécuter, vu les traditions de carrière

et autres, Ottobini cultivait avec une suite et une patience bien

méritoires les influences dont il espérait tout, et, de plus,

savait, sans l'afficher, n'être point exclusif, laissant la porte

ouverte à cette éventualité redoutable: un changement de ministère.

Un matin, arrivant à la légation, Ottobini trouva une missive

confidentielle de la marquise; l'enveloppe était si bien bourrée

de petits échantillons de soie qu'elle avait paru presque

suspecte à la poste. La chose était sérieuse. Il fallait, pour

les toilettes dont on mandait les nuances délicates, faire

confectionner les souliers les plus nouveaux, les plus élégants,

les plus séduisants; il s'agissait d'être noblement sous les armes

pour la réception de très-hauts princes d'une cour du Nord. Les

derniers souliers reçus étaient rococo; on en voyait d'absolument

pareils chez les marchands de X... On devait à toute force sortir

de cette désolante banalité.

Ottobini, en homme aimable, n'était pas sans avoir des relations

dans des mondes ondoyants et divers. La marquise le lui insinuait,

ajoutant que, pour la servir, il saurait les mettre à profit et

se faire renseigner sur les élégances les plus raffinées. La

lettre se terminait par le conseil amical de trouver quelque

bonne raison de famille qui nécessitât un congé, la promesse d'en

appuyer la requête, et, avant toute chose, des souliers à encadrer.

Le plus joli pied!... pensa Ottobini.

Aussitôt il se mit en campagne, mesura d'un coup d'œil rapide les

difficultés de l'entreprise, et se promit de la mener à bien.

Tout d'abord, le temps était court; il fallait, à douze jours de

date, pouvoir déposer littéralement aux pieds de la marquise des

chefs-d'œuvre inédits.

--Elle aura ce qu'on n'a jamais vu, ou je ne m'appelle pas

Ottobini.

[Illustration]

Il commença par consulter une collection de gravures du

dix-huitième siècle, qui ornaient fort galamment sa chambre; mais

l'éternelle petite mule des souriantes minaudières est tout ce

qu'il y a au monde de plus connu, et un échantillon bleu argent

le faisait surtout rêver à quelques pantoufles dignes d'une reine.

Après mûres réflexions, il renonça à composer lui-même de l'inédit

et s'en alla chez le faiseur habituel de la marquise. On l'entoura

dès la porte, on lui exhiba des souliers Louis XIII, Louis XV,

Louis XVI, les plus apocryphes; on fit tournoyer devant ses yeux

les talons les plus pointus et les plus cambrés, on étala les

nœuds les plus enlevés, les plus fringants; rien de tout cela

n'était l'idéal entrevu dans sa pensée. Quand la marquise parlait

de nouveauté, elle ne voulait point dire un nœud à trois coques

au lieu d'un nœud à deux; non, il fallait autre chose, et il vit

qu'on ne trouverait pas. Trop poli pour ne laisser rien paraître,

il loua, promit d'en écrire à la marquise, prit note des prix,

mais se garda de rien commander.

[Illustration]

En sortant, il se rendit tout droit chez une des amies qui

aidaient à lui faire trouver Paris un si aimable séjour. Il lui

fit sa confidence, demanda ses conseils. Les échantillons de la

marquise furent exhibés, on lut même une partie de lettre, et

la matière jugée digne du plus vif intérêt, il fut décidé que,

guidé par les lumières de l'amie qui acceptait de présider à

l'importante commande, on se confierait à l'artiste qui avait

l'honneur de la servir elle-même. On se rendit chez lui sur

l'heure; ce n'était pas dans une vulgaire boutique, mais dans un

appartement fermé au profane. L'attaché et l'amie furent reçus

comme ils devaient l'être. X... s'empressa de faire à Ottobini

les honneurs de souliers qui lui parurent dignes du pied de la

marquise, et comme la question du prix ne devait point intervenir

pour arrêter l'essor de son génie, l'artiste promit de se

surpasser. Pour la robe bleu argent, on convint de sabots mignons,

cambrés, effilés à la japonaise et s'attachant sur le cou-de-pied

par une patte qui devait troubler toutes les têtes; on ménagerait

l'emplacement aux brillants, car sans brillants le soulier était

manqué; c'était la condition absolue du genre.

Ottobini resta là deux heures, recommandant les nuances, discutant

les moindres détails. Il prit dix fois son chapeau et revenait

toujours dire quelque chose. Tout parfaitement décidé, il partait

définitivement, quand l'artiste s'écria tout à coup: Mais la

mesure, monsieur, la mesure, je ne l'ai pas!

* * * * *

Ottobini faillit s'évanouir. La mesure, il ne l'avait pas non

plus, le malheureux! On songea aux expédients inadmissibles de

l'aller demander chez le fournisseur éconduit; il comprendrait

pourquoi on la voulait, et aurait soin de la donner à faux. On

pouvait télégraphier, mais où? La marquise était sur les grandes

routes, on perdrait un temps précieux. Écrire, cela se pouvait

encore moins. Cependant il fallait prendre un parti; l'artiste

était consterné, Ottobini désespéré, quand l'amie eut une

inspiration: elle entraîna l'attaché dans un coin de la pièce,

lui parla à mi-voix et en souriant; il souriait aussi tout en se

défendant.--Vous devez pourtant avoir un gant.

--Un gant? Oui, peut-être. Pourquoi?

L'amie se retourna vers l'artiste:

--Avec un gant, vous pourrez, n'est-ce pas, vous rendre compte du

pied?

L'autre répondit bravement: Oui.

--Il me faudrait seulement quelques renseignements

complémentaires; par exemple, le cou-de-pied de madame la marquise

est-il accentué?

--Extrêmement.

--Le pied est-il gras ou maigre?

--Très-potelé.

--Parfaitement. Et il prenait des notes.

--Madame la marquise aime sans doute une chaussure ajustée?

--Fort ajustée.

--Le talon a-t-il de l'importance?

--Pas autrement que pour la grâce.

--Madame la marquise est d'une belle taille?

--Oui.

--Eh bien! monsieur, avec ces indications et un gant, je crois

pouvoir vous promettre de réussir.

Cette formelle assurance ne fut pas sans laisser une légère

inquiétude dans l'esprit du jeune attaché.

L'amie le rassura. X... était un homme de génie, il s'en tirerait

en maître.

On partit à la recherche du gant; il était gisant, pêle-mêle, avec

d'autres _memento_ parfumés.

Ottobini, le retrouvant, le baisa aussi galamment que si la

marquise eût été là pour le voir, et, ne doutant plus du succès,

médita seulement la maladie d'un oncle testateur dont la santé

chancelante l'avait déjà appelé bien des fois à ses côtés,

toujours pour le trouver guéri à l'arrivée.

La demande de congé fut dûment expédiée, et l'autorisation du

ministre revint par télégramme. Caressant dès lors les plus doux

projets, Ottobini passa quelques jours charmants en attendant

celui du départ: il avait reçu une _amabilissime_ lettre de la

belle marquise, et l'avenir lui semblait couleur de rose.

La commande fut livrée à l'heure et au jour dits; soumise à

l'inspection sévère de l'amie, elle fut jugée par elle digne de

tous les suffrages.

Ottobini était quasi amoureux de ces jolis petits souliers; il

leur trouvait presque une personnalité, bien campés, élancés,

semblant prêts à se mouvoir tout seuls. Il ne douta pas de

l'extrême approbation de la marquise, lui envoya une dépêche

rassurante, et se mit en route.

* * * * *

Il trouva la santé de l'oncle très-consolidée, et reçut de lui

le conseil d'aller à X... pour les fêtes. Ce fut avec ce petit

boniment que le jeune attaché se présenta devant son ministre. Il

fut écouté distraitement, Son Excellence étant alors plus occupée

de combinaisons européennes que des fortunes du bel Ottobini,

lequel annonça l'intention d'aller déposer ses respectueux

hommages aux pieds de la marquise et fut approuvé.

La marquise était installée à l'hôtel, sans une minute pour

respirer à l'aise; car, entre les majestés, les officieux, les

visites officielles, les affaires de cœur et le désordre de ses

malles, elle passait des journées qui auraient été écrasantes

pour une autre, mais qui ne l'empêchaient point d'être fraîche,

reposée, et se mourant surtout d'impatience de voir venir ses

souliers. Il faut dire aussi que le souverain attendu lui avait

jadis fait force compliments sur son joli pied, et qu'elle avait

particulièrement à honneur de maintenir cette admiration.

Elle ne fit donc pas attendre Ottobini, le reçut, coiffée de

gala, en robe de chambre garnie d'alençon, son griffon sur les

genoux, une tasse de café à la main et son plus divin sourire sur

les lèvres.

[Illustration]

Après les passes courtoises justifiées par la longue absence, la

marquise ouvrit fiévreusement les bienheureux paquets.

--Ce sont des chefs-d'œuvre! Ottobini, tout simplement des

chefs-d'œuvre! Et elle montra ses dents blanches.

--Alors, vous êtes contente de votre commissionnaire, marquise?

--Pas contente, enthousiaste!

--Et vous l'emploierez encore?

--Toujours. Ce n'est pas Casanera qui aurait une pareille

initiative.

--Pourquoi n'ai-je pas seul votre confiance?

--Cela viendra peut-être, car vous êtes un homme charmant. Ces

souliers bleus et argent sont tout ce que j'ai vu de plus réussi;

je vais vous montrer leur robe à titre de récompense.

La splendide toilette fut exhibée; on laissa voir même à l'heureux

attaché les bas, si fins qu'ils auraient passé à travers une

bague, et tout chatoyants de fils argentés.

--Hein! est-ce complet?

--Mais, marquise, vous n'avez pas besoin de tout cela pour être

adorable.

--Je le sais, mais la toilette ne m'enlaidira pas non plus. Vous

me verrez, très-cher, je veux être belle comme je ne l'ai jamais

été. Vous savez que c'est nous qui avons fait l'alliance?

--On ne pourra pas vous approcher pendant les fêtes.

--C'est probable, mais on se retrouvera à R... Ah! mon pauvre

Ottobini, vous y trouverez bien des choses différentes de l'an

passé; la Sainte-Giacinto a eu la jaunisse du ministère manqué;

elle est fort laide.--Adieu, baisez-moi la main, j'ai à aller

recevoir les princes à deux heures.

Ottobini sortit radieux; il se vit secrétaire et se considéra dès

l'heure comme immuable à Paris. Tranquille sur l'avenir, il se

résigna à jouir du présent, se promettant de se trouver souvent

sur le chemin de la belle ministresse.

Le lendemain soir eut lieu, au palais, le bal donné aux hôtes

princiers; ce bal avait été précédé d'un dîner. Ottobini faisait

haie avec le reste, quand entrèrent les illustres personnages

suivis des ministres. Il n'eut d'yeux, lui, que pour _sa

marquise_, pensant l'apercevoir rayonnante.--Elle apparut,

marchant fièrement, portant haut sa tête endiamantée, et le petit

pied, que découvrait la robe un peu écourtée, était enchâssé

dans le fameux écrin bleu et argent; les intentions de l'artiste

parisien avaient été réalisées en leur entier, et la patte

s'ajustait par un gros brillant. La marquise passa Ottobini, le

frôlant de ses longues jupes sans laisser tomber un seul regard

sur lui. Elle souriait, mais avec une certaine contrainte, à

l'altesse à barbe blonde qui l'honorait de ses madrigaux.

Ottobini se dit tout de suite: Elle a été contrariée au dîner;

puis il songea qu'elle pouvait s'être brouillée dans la journée

avec ses plus intimes amis. Seulement, quand cela arrivait, elle

le prenait d'habitude fort philosophiquement, et après inspection,

tous les fidèles attitrés lui parurent avoir leur mine ordinaire.

Ce n'était donc pas cela.

Ces princes l'ennuient, pauvre marquise, si bonne enfant! Il est

de fait que depuis hier elle mène une existence affreuse; elle n'a

pas eu une minute de répit.

Il pensa qu'il tâcherait plus tard de l'approcher et de lui offrir

quelques consolations affectueuses.--En attendant, on dansait

le quadrille d'honneur.--La marquise faisait vis-à-vis à une

princesse du sang et avait pour cavalier un prince héritier. En

pareille occurrence, elle étalait assez naïvement sa grandeur.

Ottobini resta confondu de son attitude glaciale; il nota qu'elle

parlait peu, souriait en serrant les lèvres, et au moment précis

où, glissant avec sa grâce accoutumée, elle offrait sa main au

prince, il la vit pâlir manifestement.

--Grand Dieu! elle va s'évanouir! se dit Ottobini, et autour de

lui il entendit qu'on remarquait le trouble de la marquise; on

questionnait un aide de camp princier, qui assurait que, fort

gaie au début du repas, elle s'était assombrie sans raison vers

la fin, et il ajoutait en manière de péroraison:--Elle se sera

querellée avec Son Excellence.

Ottobini était inquiet; une brouille de ménage, un accès de

mauvaise humeur pouvait lui nuire grandement.--Il souhaita de tout

son cœur que la marquise fût malade.

[Illustration]

Dans le courant de la soirée, la marquise repassa devant Ottobini.

Elle était alors au bras du vieux et galant souverain qui l'avait

complimentée dans d'autres temps sur son petit pied: c'était le

souverain de l'alliance, et la marquise avait une sorte de droit

de lui faire les honneurs du bal, car elle disait vrai, ce voyage

était «_leur œuvre_», et cependant, au lieu des séduisantes

coquetteries que chacun s'attendait à lui voir déployer, elle

était abattue et triste, et si sa bouche souriait, son front se

plissait, et cela dans un tête-à-tête avec une Majesté!

Ottobini n'en pouvait croire ses yeux; il eut un moment une vision

du marquis devenu soudain un Othello; mais il chassa cette pensée

en le voyant, lui, aussi parfaitement béat, heureux et triomphant

qu'il est possible à un ministre de l'être.

A deux heures du matin, Ottobini put enfin s'approcher de la

marquise; il essaya quelques plaisanteries complimenteuses, mais

elle ne lui en laissa pas le temps et lui tourna le dos.

Était-ce là sa récompense?

Affolé, il eut l'idée malheureuse d'aller ennuyer le ministre: là

aussi l'on ne tarda pas à lui faire comprendre qu'on avait autre

chose à faire que de l'écouter.

Le reste de la nuit fut affreux, comme un accusé épie les regards

de son juge, Ottobini ne pouvait détacher ses yeux de la marquise;

il la suivait machinalement, et se trouvant sur ses pas comme elle

revenait du souper, il lui parut positivement qu'elle lui jetait

un regard courroucé.

Toute la royale compagnie s'étant retirée, Ottobini aperçut la

marquise faire un signe précipité à Son Excellence, et il les

suivait comme ils descendaient l'escalier. Là le voile tomba de

ses yeux: la marquise s'appuyait d'une main lasse au balustre et

boitait.

Ce fut assez, il s'enfuit, sûr qu'il était inutile d'essayer de se

présenter devant elle le lendemain.

Le couple ministériel monté en voiture, la marquise laissa

échapper une sorte de plainte, et, arrachant ses souliers:

--Ce que j'ai souffert ce soir est horrible; je ne sais comment je

ne me suis pas évanouie vingt fois. Cet Ottobini est un imbécile!

--Comment, Ottobini! que vient-il faire là dedans? Vos souliers

vous serraient donc, ma chère? c'est pour cela que vous étiez de

si méchante humeur; Sa Majesté elle-même l'a remarqué.

--Je ne sais si elle aurait supporté d'un meilleur front un

pareil supplice; et ce misérable qui n'a pas cessé de se trouver

sur mon chemin!

--Vous le traitez durement, vous qui preniez toujours si

chaudement son parti, car je n'osais même pas vous dire qu'il est

question de l'envoyer à Copenhague.

--Envoyez-le au Japon, et que je ne le revoie de ma vie.

Ottobini y a été!

[Illustration]

[Illustration]

Leurs Excellences · 第 21 / 80 题