AMÉLIE.

Tu t'endors joyeuse, Amélie;

Ton bien-aimé revient enfin.

Tu le verras dès l'aube amie

Du lendemain.

Le voici. Son casque splendide

A fait pâlir plus d'un guerrier.

Contre ton coeur son coeur avide

Bat sous l'acier.

O joie! ô transport! ô délire!

Comme pour fêter le retour,

Vous changez les pleurs en sourire,

Baisers d'amour.

Ah! c'est un songe, une chimère,

Que lui créait un doux sommeil,

Et qui s'enfuit, ombre éphémère,

A son réveil.

Sanglant, à l'aurore nouvelle.

Ils lui présentent le cimier

Dont elle orna, la jouvencelle,

Son chevalier.

Près des rives de la patrie.

Un traître a conjuré sa mort.

Il tombe, et sa bouche flétrie

T'appelle encor.

Des beaux palais de l'autre vie,

Esprit, peux-tu franchir le seuil?

Etends-tu les pleurs d'Amélie?

Vois-tu son deuil?

O doux esprit, avance l'heure

Où, laissant le voile mortel,

Avec toi l'amante qui pleure,

Jouira du ciel.

Marguerite s'arrêtait un instant, puis répétait:

O joie! ô transport! ô délire!

Comme pour fêter le retour,

Vous changez les pleurs en sourire,

Baisers d'amour!

Après quelques moments d'un silence pensif, elle se reprenait à chanter:

Ah! c'est un songe, une chimère,

Que lui créait un doux sommeil.

Et qui s'enfuit, ombre éphémère,

A son réveil.

A qui pensait-elle? Quels étaient ses souvenirs?

Un jour, aux approches de la nuit, ses chants furent interrompus par un

piétinement inusité dans la petite cour. C'était un mélange de rires

ironiques, d'insultes et de plaintes plus douces qu'on n'a coutume d'en

entendre parmi les prisonniers. Le coeur de l'infortuné est toujours

ouvert à la crainte. Avec l'anxiété d'une colombe qui a vu le coucou

contempler son nid fécond, Marguerite se hissa jusqu'au soupirail, de

ses mains délicates elle se suspendit aux grosses barres de fer, et

regarda la foule qui se pressait. Elle vit un enfant dont la chevelure

blonde descendait sur les yeux, et qui, pleurant et se débattant entre

les mains des soldats, criait: «Mon père! mon père!» vers un homme qui,

tout chargé de chaînes, le suivait le désespoir sur le visage.

[Illustration.]

«Ah!» Marguerite poussa ce cri comme un homme frappé au coeur, et tomba

évanouie sur le pavé. Ses yeux, ses oreilles, bien que de loin et à la

lumière incertaine du crépuscule, lui avaient fait reconnaître dans ces

deux infortunés Pusterla et son Venturino. La malheureuse! au moins si

elle avait conservé son erreur!

[Illustration.]

Bulletin bibliographique.

_Fables de La Fontaine_, nouvelle édition précédée d'une notice

biographique et littéraire, et accompagnée de notes; par E. GÉRUSEZ.

Chez _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12.

Il n'est point d'auteur sur lequel on ait autant et aussi bien écrit que

sur La fontaine; chaque critique a voulu mêler sa voix au concert

unanime de louanges qui, depuis tantôt deux cents ans, s'élève en

l'honneur du bonhomme; chaque Académie a proposé à son tour l'éloge

officiel de notre grand fabuliste. Il semble qu'il y ait je ne sais quel

charme secret qui excite tout écrivain à tenter lui aussi de louer La

Fontaine, quoique tant d'autres l'aient déjà fait, quoique, tant

d'autres doivent le faire encore, et que personne ne puisse espérer de

dire le dernier mot sur ce merveilleux génie. Aussi, qui le croirait?

(En Allemagne, passe encore; mais en France...) qui le croirait, dis-je,

plus d'une métaphysique de la fable a été conçue et écrite dans le seul

dessein d'apprécier La Fontaine, et l'un a édité de lourds systèmes pour

expliquer cette brillante bulle de savon, la fable. Que dirait le

bonhomme en voyant la peine que ces gens-là ont prise à son intention?

Et comme il éclaterait de rire au nez de ces pédants qui n'ont rien dit,

malgré leur profondeur, d'aussi bon que ce simple mot: «Le fablier

portail des fables, comme l'arbre porte des fruits.»

M. Gérusez, qui a fait précéder d'une notice historique et critique la

nouvelle édition des fables de La Fontaine, a bien su se garder de

l'écueil que nous signalions tout à l'heure. Sans doute il n'a pas fait

abnégation de sa critique devant son auteur, il ne s'est pas borné pour

toute raison au _quia facit dormire_; mais il a évité de se creuser le

cerveau pour expliquer difficilement des qualités naturelles, et n'a

point voulu raffiner à propos du bonhomme. Il adopté, comme le meilleur,

le mot de La Fontaine sur la fable: «C'est proprement un charme,» et il

a bien raison d'y voir plutôt une affaire de sentiment que d'esprit.

Rappelez-vous ce que les gens d'esprit ont fait de la fable! Voyez

Lamotte, qui met en scène don Jugement et demoiselle Perspicacité;

voyez Florian, Grécourt et les autres! Ils voulaient faire des fables,

le gâteau du bonhomme les tentait; mais la fable n'était point pour eux

la chose du coeur, ils n'avaient point de tendresse pour l'apologue. Ils

versifiaient des fables, ils voyaient le genre, en étudiaient les

conditions, puis se mettaient à l'oeuvre, s'imaginant que pour faire une

véritable fable, il suffit d'établir un colloque entre Jean Lapin et

dame Belette. «Le charme suprême de ces compositions, dit justement M.

Gérusez, c'est la vie. L'illusion est complète; elle va du poète, qui a

été le premier séduit, au spectateur, qu'elle entraîne.» Oui, c'est la

vie, et si l'on se demande pourquoi toutes les fables de La Fontaine ont

cet air de famille si frappant, c'est que toutes sont la représentation

de la vie. Pourquoi cependant pas une ne ressemble à l'autre? c'est

encore et toujours parce qu'elles reproduisent la vie, la vie, qui est

la même, qui est une, en tous temps, en tous lieux, et qui cependant

offre l'idée de la plus grande variété que l'esprit puisse concevoir. Et

c'est par là que La Fontaine, si différent de tous ses contemporains,

leur ressemble pourtant si fort. Racine, Molière, Boileau, que

faisaient-ils, si ce n'est qu'ils puisaient dans la vie leur inspiration

toujours une et toujours variée?

Enfin, comme l'a très-bien vu et très-bien dit M. Gérusez, la fable de

La Fontaine est unique, inimitable, parce qu'elle est la fable, telle qu'il

l'a faite, est une des plus heureuses créations de l'esprit humain», le

cadre le plus charmant et le plus commode pour toutes les fantaisies de

la pensée, pour tous les sentiments du coeur: «Libre en son cours, la

fable tourne et dérive, tantôt à l'élégie et à l'idylle, tantôt à

l'épître et au conte; c'est une anecdote, une conversation, une lecture

élevées à la poésie, un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie

et de plainte rêveuse. Il se met volontiers dans ses vers, et nous

entretient de lui, de son âme, de ses caprices et de ses faiblesses

(1).» C'est une poésie de nonchalant, une poésie de distrait et de

paresseux; elle s'épanche volontiers, mais demeure toujours sobre de

paroles, et le bonhomme se mettait naïvement au-dessous de Phèdre, parce

que Phèdre était plus elliptique et plus bref que lui. «On ne trouvera

pas ici, dit-il en sa préface, l'élégance ni l'extrême brièveté qui

rendent Phèdre recommandable: ce sont qualités au-dessus de ma portée.

Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait,

en récompense, égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait.»

[Note 1: Sainte-Beuve, Portraits Littéraires.]

Cependant, tout en reconnaissant la spontanéité naturelle, la veine de

simplicité du bonhomme, M. Gérusez n'a point manqué de nous montrer

qu'on l'a fait encore plus bonhomme qu'il n'était. L'auteur de la notice

s'est bien gardé, il est vrai, de heurter la tradition aimable qui nous

représente La Fontaine causant tout bas en lui-même avec sa petite

république, et oubliant la belle société pour s'asseoir en idée

vis-à-vis de Jean Lapin, qui siège avec gravité sur son derrière et se

frotte le museau de sa patte. On aura beau dire, beau faire, La Fontaine

devait être tel, ou à peu près, que nous le montrent ses fables, et nous

rirons toujours au nez des gens qui s'en vont relevant les sots préjugés

littéraires et nous soutiennent, à notre confusion, que La Fontaine

était «un génie sceptique et railleur, manichéen, fataliste, etc.,

etc.,» car tout cela a été écrit. Si c'est là votre La Fontaine, ce

n'est point le nôtre, et, à coup sûr, ce n'est point l'auteur des fables

que nous savons. Mais, tout en respectant le caractère consacré, tout en

admettant la distraction, la rêverie, la flânerie poétique à tel degré

que vous voudrez, toujours est-il qu'on ne peut se dissimuler que le

bonhomme était passe maître dans son métier, et qu'il aurait rendu des

points au plus fin pour les finesses de son art. «Ou remarque, dit

encore Vauvenargues, avec la même surprise la profonde intelligence de

son art, et on admire qu'un esprit si fin ait été en même temps si

naturel.» La préface mise en tête de ses fables et écrite par lui-même,

est sans contredit le plus savant, je veux dire le plus profond traité

qu'on ait jamais fait de l'apologue, et sa pratique est encore plus

merveilleuse de finesse et d'artifice que sa théorie. M. Gérusez a donc

voulu seulement expliquer cette habileté et concilier les deux qualités,

inconciliables en apparence, la finesse et la naïveté, l'art et la

nature. Pour cela, il n'avait qu'à ouvrir la biographie de La Fontaine,

et il trouvait dans les études du bonhomme, dans les sociétés quelque

peu raffinées qu'il fréquentait, l'explication que plusieurs ont

cherchée bien loin et n'ont pas trouvée qui pis est. Tous les grands

poètes du dix-septième siècle surent leur métier mieux qu'homme du

monde, et La Fontaine avait beau être distrait et naïf, il ne devait pas

être moins habile que ses amis, Molière, Boileau, Racine. Le métier est

une misère pour le génie, il le sait de naissance.

Il nous reste à dire quelques mots des notes que M. Gérusez a mises au

bas de chacune des pages de la nouvelle édition; là encore était un

écueil, et il y avait à craindre que le commentateur de La Fontaine ne

tombât dans le défaut de ces malheureux Saumaises qui ont si lourdement

lesté de notes et éclaircissements pédantesques les strophes légères

d'Anacréon et d'Horace. M. Gérusez, en homme de goût et d'esprit, a eu

garde de détruire le charme, et s'est efforcé d'être, dans la note, bref

et simple, à faire envie à la fable elle-même: «Si je n'étais la fable,

je voudrais être la note.» De discrètes observations philologiques sur

les ternies gaulois, qui abondent dans le style de La Fontaine,

complètent cet excellent travail.--Nous ferons seulement une toute

petite réserve aux louanges que nous donnons de grand coeur à ces notes

spirituelles et souvent exquises. Il nous semble que l'auteur s'est un

peu trop attaché parfois à éclaircir la moralité de la fable: il sait

mieux que nous que La Fontaine s'en souciait assez peu, qu'il s'en

passait même au besoin, surtout quand elle n'était pas possible:

... Et quae

Desperat tractata nitescere posse relinquit.

Peut-être donc l'annotateur ne devait-il pas se piquer d'être plus moral

que le fabuliste. Il est vrai de dire que M. Gérusez avait à faire une

édition classique, et tout maître doit moraliser ses écoliers plutôt

deux fois qu'une, quoique ceux-ci en prennent à leur aise.

_Voyage au pôle sud et dans l'Océanie_, sur les corvettes l'_Astrolabe

et la Zélée_, exécuté par ordre du roi pendant les années 1837, 1838,

1839, 1840, sous le commandement de J. DUMONT D'URVILLE, Capitaine de

vaisseau. Publié par ordonnance de Sa Majesté. Sous la direction

supérieure de M. JACQUINOT, commandant de _la Zélée_.--Mise en vente du

tome Ve de l'_Histoire du Voyage_.--Paris, 1843. _Gide_.

Le tome V de l'_Histoire du Voyage au pôle sud et dans l'Océanie_, sur

les corvettes l'_Astrolabe et la Zélée_, qui vient de paraître à la

librairie Gide, n'embrasse qu'une période de quatre mois environ

Commencé le 29 octobre 1838, il se termine le 19 février 1839; mais ces

quatre mois avaient été si utilement employés par le chef de

l'expédition et ses compagnons du péril et de gloire, que ce volume

offre l'intérêt de ses quatre aînés.

En quittant l'archipel des Iles Viti, Dumont d'Urville devait diriger

ses corvettes vers le groupe des îles Salomon. Toutefois il lui restait

des recherches importantes àà faire dans cette nouvelle route. D'abord

il constata que l'île _Hunter_ était mal placée; puis, après avoir

double l'île _Aurore_, la plus septentrionale des Nouvelles-Hébrides, il

commença la recherche des Iles _Banks_, qui, découvertes en 1783 par le

capitaine _Bligh_, n'avaient point été revues depuis cette époque.

Dumont d'Urville explora complètement ce groupe, sur lequel les

hydrographes n'avaient que des données très-vagues.--_Vanikoro_ reçut

ensuite sa visite. Il espérait y retrouver encore quelques débris des

vaisseaux de l'infortuné Lapérouse; mais toutes ses recherches furent

inutiles.

De Vanikoro, l'_Astrolabe_ et _la Zélée_ se dirigèrent sur l'Ile

_Nitendi_, où elles ne purent s'arrêter, et elles firent route pour les

îles _Salomon_, que l'expédition explora pendant un mois environ. Un

long chapitre intitulé: _Séjour au port de l'Astrolabe_ se compose

presque entièrement des récits rapportes à leur commandant par les

divers membres de l'expédition qui eurent le courage d'entreprendre des

excursions dans ces îles jusqu'alors si peu connues, dont les habitants

sont anthropophages.--Les Salomoniens avaient de peints par tous les

voyageurs sous les couleurs les plus défavorables. Dumont d'Urville est

le premier qui puisse, selon ses propres expressions, inscrire dans leur

histoire une page en faveur de leur caractère.

Au _Séjour au port de l'Astrolabe_ succède un curieux chapitre ayant

pour titre _Considérations générales sur les iles Salomon_--Dumont

d'Urville raconte l'histoire de ces îles depuis leur première

découverte, en 1567, par Alvaro Mendana de Neira, jusqu'à sa dernière

expédition, et résume tout ce qu'il a pu apprendre sur leur géographie,

leurs productions et leurs habitants. Grâce aux pénibles reconnaissances

qu'il a opérées, on connaît aujourd'hui la géographie complète des Iles

Salomon. «Cependant il reste encore pour nos successeurs, dit-il après

avoir constaté cet important résultat, de beaux travaux hydrographiques

à faire; ils auront surtout beaucoup à nous apprendre sur les moeurs et

les cérémonies des insulaires qui peuplent cet immense archipel.»

En quittant le port de l'Astrolabe', l'expédition gouverna directement

sur les îles _Hogolen_. Chemin faisant, elle aperçut les îles de

_Sir-Charles-Hardy_, la _Nouvelle Islande_, l'île _Saint-Jean_, les îles

_Vigurris. Monte-Verde, Dunkins_ et _St-Cyrille_. Enfin le, le 21

décembre, les deux corvettes laissaient tomber leur ancre tout près de

l'Ile Isis, au milieu du groupe intéressant que leur commandant désirait

visiter. Les premiers voyages à terre furent d'abord heureux; mais

bientôt les naturels, qui semblaient être très-heureux et

très-bienveillants, manifestèrent des dispositions menaçantes; il fallut

même repousser la force par la force. Plusieurs membres de l'expédition

échappèrent comme par miracle aux plus; graves dangers. Heureusement

tous les travaux étaient terminés quand la guerre éclata, et les

corvettes n'eurent à regretter la mort d'aucun homme. La réputation des

Carolins est à jamais ternie, s'écrie Dumont-d'Urville: nous n'avons

trouvé ici que des hommes méchants et perfides avec une figure

prévenante, des formes agréables et des manières posées..»

Suivons encore l'expédition sur la carte. Laissant derrière elle le

groupe Ouluthy, elle débarqua le 1er janvier 1839 à l'île _Gouaham_ ou

_Umata_ où elle devait faire un séjour de dix jours. Rien de plus

agréable à lire que la narration d'une chasse au cerf à Umata, par M.

Demas. Dumont d'Urville ne voulant pas répéter ce qu'avait déjà dit M.

Freycinet (Voyage de l'Uranie) a donné une preuve de tact et d'esprit en

insérant dans son journal cet amusant récit. D'excellents vivres frais,

de l'exercice et le bon air d'Umata rendirent en peu de temps aux

équipages fatigués toute la force et l'énergie nécessaire pour les

travaux pénibles qui restaient encore à faire. Le 10 janvier on remit à

la voile. Tant de voyageurs ont décrit cette terre féconde et le moeurs

indolentes de ses habitants, que le commandant de l'_Astrolabe_ ne crut

pas devoir leur consacrer, comme aux îles Salomon, un chapitre entier.

Toutefois, il publie de curieux détails sur les immenses changements

opèrés depuis dix années dans le gouvernement de Mariannes, où flotte

depuis si longtemps le pavillon espagnol.

Le 13 janvier on reconnut l'île _Gowam_; le 14, les principales îles

_Pelew_; le 19, l'île _Palmas_; le 23, _Serangan, Mindanao, Bulk,

Limtua_; le 23, _Haycock_ et _Booken-Island_; le 26, Sanguir. Ce jour-là

faillit être fatal à l'expédition: les deux corvettes n'échappèrent que

par un hasard providentiel au plus grand danger qu'un navire puisse

courir. Après avoir chenalé entre les îles _Kurakitu_ et _Rocky-Islets_,

le 28, Dumont d'Urville aperçut la pointe de Siao et les îles Moudang;

puis il se dirigea directement sur _Ternate_, où il arriva le 29.--Une

excursion au volcan de Ternate, par M. Dombron, les visites de Dumont

d'Urville et de M. Jacquinot au résident hollandais et au sultan

détrôné, la description de la ville, l'histoire des anciens souverains

de l'île et de la colonie hollandaise; enfin des réflexions importantes

sur l'avenir de cet établissement, terminent le cinquième chapitre de ce

volume.

Le chapitre sixième et dernier a pour titre: _Séjour à Amboine_. La

traversée de Ternate à Amboine n'avait duré que deux jours. Le 3 février

à midi, _l'Astrolabe_ et _la Zélée_, parties le 1er de Ternate,

laissaient tomber leurs ancres sous le fort _Victoria_, devant la

capitale des Moluques. C'était la troisième fois que, commandait

l'expédition scientifique, Dumont d'Urville venait demander au port

d'Amboine l'hospitalité et les moyens de continuer sa route aventureuse.

En 1839, comme dans les deux précédents voyages, il reconnut que le

peuple hollandais est le peuple le plus hospitalier du monde, pourvu

cependant que la mission de l'étranger ne soit point commerciale. La

relâche fut de dix-huit jours, pendant lesquels des excursions

intérieures, des dîners et des bals se succédèrent sans interruption ...

Dumont d'Urville; conclut cette longue partie de plaisir par des

réflexions pleines d'intérêt sur cette colonie hollandaise, la plus

importante des Moluques, empruntées au journal de M. Dubouzet.

Tel fut l'itinéraire suivi par les corvettes _l'Astrolabe_ et _la

Zélée_, du 29 octobre 1839 au 19 février 1840; tels sont les résultats

principaux de ces quatre mois de navigation et de relâche. Dès que le

tome VI aura paru, nous continuerons cette analyse. Les abonnés de

_l'Illustration_ qui ne liront pas _l'Histoire du Voyage_ pourront du

moins suivre sur une mappemonde la dernière expédition commandée par

Dumont d'Urville, et se faire une idée approximative des services

qu'elle a rendus à la science.

_Contes du Bocage_; par ÉDOUARD OURLIAC. I vol. in-18,--Paris, ISC.

1843. 3 fr. 50 c.

Les _Contes du Bocage_ contiennent, nous devons l'avouer, une sorte

d'apologie de l'insurrection vendéenne. Les blancs y jouent peut-être un

trop beau rôle; mais M. Ed. Ourliac n'est pas un historien, c'est un

conteur. Que ses récits soient écrits d'un style facile et pur et qu'ils

offrent de l'intérêt, la critique n'a pas le droit de lui rien demander

de plus. Or, sous ce double rapport, il satisfera, si nous ne nous

trompons, les amateurs de nouvelles les plus blasés et les plus

difficiles; les _bleus_ eux-mêmes seront forces de rendre un juste

hommage à son talent.

Les Contes du bocage sont au nombre de quatre; ils ont pour titre:

_Mademoiselle de la Charnaye, Hector de Locmaria, la Commission

militaire_ et _la Statue de saint Georges_.--Mademoiselle de la Charnaye

occupe à elle seule plus de la moitié du volume. C'est l'histoire d'une

jeune fille qui, pour ne pas affliger son vieux père aveugle, lui

persuade que les chouans sont partout triomphants, et que son fils

Gaston, mort sur le champ de bataille, est à la tête de ses soldats

victorieux. Chaque jour des incidents imprévus déjouent ses calculs:

d'abord, enfermée avec lui dans un vieux château, elle parvient sans

peine à tromper complètement la crédulité de l'infortuné vieillard; mais

bientôt il faut fuir, se déguiser, se cacher; de nouveaux mensonges, de

nouvelles ruses, de plus en plus difficilcs à inventer et à soutenir,

deviennent nécessaires. Après de nombreuses péripéties habilement

ménagées, M. de la Charnaye découvre enfin la triste vérité. Sa fille,

qui le faisait passer pour fou, se sacrifie vainement pour le sauver;

elle est blessée et arrêtée par les bleus. Abandonné, le vieillard

aveugle allume de ses propres mains un feu qui doit le trahir, la fumée

trahit le lieu de sa retraite et on s'empare de sa personne. Alors il

apprend en même temps la ruine de la monarchie, la mort de son fils, la

défaite des armées vendéennes, la blessure et la captivité de sa fille;

il se dénonce hautement et donne un démenti solennel à ceux qui veulent

le traiter comme un insensé. Le père et la fille ne devaient plus se

retrouver ensemble qu'au pied de l'échafaud. A la vue de son père,

l'Antigone vendéenne se mit à fondre en larmes. Après l'avoir embrassé

une dernière fois, elle implora son pardon à genoux. Quant à lui, ses

dernières paroles adressées à l'exécuteur, furent que prier de tuer sa

fille avant lui. «Moi, du moins, ajouta-t-il, je ne la verrai pas;» et

cette grâce lui fut accordée.

Hector de Locmaria est un jeune émigré qui, pris à Quiberon et relâché

sur parole pour vingt-quatre heures, revient à Vannes et meurt fusillé

dans la prairie de Preauray--Dans la _Commission militaire_, M. Ed.

Ourliac nous fait assister à l'exécution d'un pauvre curé des environs

de Lyon. Enfin dans la _Statue de saint Georges_, il nous raconte

comment un soldat marseillais, grand profanateur de chapelles, trouva

miraculeusement la mort au moment où il allait faire sauter une statue

colossale dans l'église de l'abbaye de Saint-Cyr, entre Bourganeuf et

Machecoul.

M. Ed. Ourliac possède toutes les qualités nécessaires à un bon

romancier. Espérons que le succès mérité des _Contes du Bocage_ le

déterminent à entreprendre un ouvrage de plus longue haleine.

Modes.

[Illustration.]

L'ouverture du théâtre Italien est une solennité que la mode attend

chaque année pour montrer toutes ses charmantes recherches; aussi la

représentation de mardi a-t-elle été très-brillante. Nous y avons

remarqué des robes de pékin glacé à larges raies satinées, de nuances

pâles, dont quelques-unes avaient des revers décolletés, bordés

d'effilés;--d'autres garnies de riches dentelles posées en

tablier,--soit en échelle jusqu'à la ceinture,--soit à plat en montant.

Nous avons vu également une robe lacée sur les côtés, au corsage, et sur

le milieu de la petite manche; tous les lacets étaient terminés par des

aiguillettes. Cette dernière a été trouvée très-jolie. Enfin, les

coiffures de dentelles, en velours ou satin, avec des ornements plus ou

moins riches; la plume, élégante, la fleur coquette ou le simple noeud

de ruban, toutes fantaisies nouvelles, faisaient leur entrée dans la

belle salle des dilettanti.

Mais on ne s'occupe pas seulement des élégéries qui doivent se montrer à

la clartè des lustres et dans les salons dorés; les toilettes de ville

se préparent, et nous ne saurions rien conseiller de mieux que cette

robe dont notre dessin donne le modèle. Les pattes qui garnissent la

jupe et le corsage sont en étoffe pareille à la robe; elles sont

attachées de chaque côté et au milieu par des boutons. Le chapeau sort

des salons de madame Alexaudrine, qui, à chaque saison, sait donner aux

modes nouvelles des aspects aussi gracieux que variés.

Nous avons distingué dans les mêmes salons un chapeau en velours à lame,

orné de plumes nuancées de deux couleurs.

Une capote à grosse paille sur laquelle il est de la dernière élégance

de faire poser des follettes.

Et enfin un chapeau sans bavolet, enrichi d'un oiseau-héron.

[Illustration: Chapeau de velours à lame, avec plume de deux couleurs.

Capote à grosses pailles, avec cinq follettes. Chapeau sans bavolet,

avec oiseau-héron.]

Les étoffes nouvelles destinées aux costumes d'automne et qui pourront

se porter dans l'hiver, encombrent nos magasins; on y remarque les

popelines diamantées en toutes nuances, la popeline à double reflet, les

alpagas brochés et les pékins rayés: ceux-ci ont beaucoup de vogue.

C'est une petite raie satinée nuancée, en quatre tons différents sur un

fond mat, par exemple, vert sur violet ou bleu sur fond gris; cette

ligne de quatre bleus fondus fait très-bien sur gris pâle. Du reste, ce

pékin existe en toutes nuances.

Il y a encore le pékin à larges raies de plusieurs couleurs sur un fond

uni chatoyant, qui, par sa solidité, pourra résister aux intempéries de

la mauvaise saison.

En étoffes de soie il se portera beaucoup de glacé: les satins à triples

reflets, les moirés à colonnes de satins; puis toujours les pékins de

soie et les pekinés varies à l'infini, qui tiennent un rang fort

important, dans la hiérarchie des étoffes.

On s'occupe déjà des manteaux. La forme crispin sera mise de côté pour

faire place aux pardessus à manches larges dans lesquelles on passe les

bras à volonté. Une pèlerine très-grande cache ce que ces manches vides

pourraient avoir de disgracieux. On parle aussi d'un paletot; mais il

faudrait bien du talent pour en rendre la forme gracieuse.

[Illustration: AMUSEMENTS DES SCIENCES.]

L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843 · 第 14 / 17 题