IL arriva que le jour suivant, à l'heure où Lasagnone avait coutume
d'apporter à Marguerite un pain, une écuelle de soupe et un broc d'eau
fraîche, il parut devant elle avec un visage plus agréable et semblable
à un ours faisant des cérémonie... C'était pour obéir à celui qui aurait
également obtenu son obéissance s'il lui eût dit: «Laisse-la mourir de
faim.» Lorsqu'il eut déposé par terre le vase d'eau et arrangé, la
portion congrue, comme quelqu'un qui veut mettre en goût d'une chose
inattendue, il disait: «Qu'y a-t-il après? Qu'y a-t-il de friand pout
votre seigneurie?» Puis tout doucement, j'allais dire avec dévotion, il
allait relevant les plis d'une serviette, et on vit apparaître un ragoût
fumant. Il aspira l'odeur avec ses narines, comme un limier qui flaire
le gite dans la forêt, et, mettant la main sur son coeur, il s'écria:
«Oh! que c'est bon!» Puis il mit le plat devant l'infortunée, qui, à ces
grâces si insolites et si grotesques, à cette voix si étrangement
adoucie, si disgracieusement courtoise, ne répondait que par un
mélancolique sourire. «Ceci, ajouta-t-il, est envoyé à votre seigneurie
par l'illustrissime seigneur Luchino, notre maître et le maître de tout
Milan; il dit qu'il lui en enverra tous les jours, qu'il veut qu'elle
soit traitée à l'égal de lui-même, et il a dit qu'il se souvenait de
votre seigneurie.»
[Illustration.]
Cette amélioration dans la conduite de son oppresseur fut loin
d'apporter quelque consolation à Marguerite. Elle sentit que ces
procédés cachaient un piège, et elle, vit s'ouvrir devant son
imagination toute une série de souffrances nouvelles et d'autres
martyres. Élevant donc au ciel un regard plein de larmes, elle laissa
involontairement échapper ces mots de sa poitrine: «Seigneur, je me
recommande à vous!»
Puis se retournant vers Macaruffo et repoussant doucement le plat qu'il
lui présentait: «Non, dit-elle, non; ces mets délicats ne s'accordent
point avec ma position. Ce pain et cette soupe suffisent à soutenir ma
vie. Trouvez, de grâce, un pauvre, quelque infirme que vous saurez, le
plus nécessiteux, donnez-lui ce plat, et recommandez-lui de prier pour
moi.
--Comment, vous n'en voulez pas? s'écria Lasagnone stupéfait, et déjà
transporté de l'espoir d'en faire son profit; mais sentez, sentez, donc!
c'est un parfum! c'est un pâté de becligues engraissés, c'est tout lard.
Ah! c'est bon! un morceau à faire revenir un mort.
--Tant mieux, répliquai! Marguerite; le pauvre le mangera avec plus de
plaisir.
--Mai ... ai ... ais, reprit Lasagnone d'un air sérieux et contrit, le
seigneur prince a ordonné de vous le donner à vous, à vous-même, ou
qu'il m'arriverait des malheurs. Il m'a fait une menace ... que le
Seigneur veuille m'en garder!
--Le prince ne le saura pas. J'accepte; c'est comme si je l'avais mangé.
Et destinez le plat, je vrais prie, à l'usage que je vous ai dit.
--Donc, il faut le donnera un pauvre? poursuivit le geôlier.
--Oui, et qu'il prie pour ceux qui souffrent, et aussi pour ceux qui
font souffrir.
[Illustration.]
--Un bon dîner à votre seigneurie! s'écria Macaruffo, et tirant son
béret avec une reconnaissance inusitée, il tira la porte après lui, et
s'en allait si content qu'il croyait rêver. Il n'était pas à la moitié
de l'escalier, qu'il s'assit en posant le plat sur ses genoux; il se mit
à l'engloutir avec avidité. Dans l'extase de sa gourmandise, il se
lamentait de la petite quantité de becligues contenue dans l'assiette;
léchant ses doigts, ses lèvres, sa barbe, le plat, il enviait presque à
l'air environnant les émanations qu'il lui avait ravies.
Le jour suivant, Luchino monta à cheval et vint à la prison. A son
arrivée, le pont su baisse, les gardes crient, les gardes accourent, une
obséquiosité universelle, tout le monde s'apprête à obéir à son moindre
signe; et tout cela, pourquoi? parce qu'il a le nom de maître.
[Illustration:]
Gonflé de tant d'hommages, ivre de l'obéissance générale, de la commune
bassesse, il se retire dans un appartement qu'il s'était préparé dans
cette tour comme un refuge contre la première fureur d'un mouvement
populaire. Pendant qu'un page détache son armure, il ordonne qu'on aille
chercher Marguerite. Luchino l'attendait sur un fauteuil à sculptures
dorées. Ses yeux, pleins de vivacité, éclairaient un visage d'une beauté
mâle, et la maturité de l'âge avait gravé d'une manière ineffaçable les
rides d'abord creusées par la colère et l'orgueil. Une riche chevelure
descendait en anneaux de sa tête nue sur ses larges épaules, et ses
regards fixés sur la porte exprimaient un mélange de honteux désirs et
de vengeance satisfaite. Marguerite comparut devant lui dans un vêtement
de couleur brune et modeste, mais qui, dans ses plis et son arrangement,
révélait les habitudes élégantes de la femme gracieuse qui, en d'autres
temps, arrachait à ceux qui la voyaient un cri d'admiration. Depuis
lors, combien elle avait changé! Cependant, au milieu des ravages de la
douleur, sa beauté était encore plus attrayante que ne l'eût souhaité
Marguerite, afin d'échapper aux criminels désirs de son oppresseur.
Luchino salua courtoisement l'infortunée et lui dit:
«En quel état je vous revois, madame!
--Dans l'état, reprit Marguerite, où il a plu à votre sérénité de me
réduire.
--Voilà! s'écria Luchino, voilà! Dès les premiers mots, une parole
hautaine et superbe. Les malheurs n'ont donc point abaissé votre
orgueil? Pourquoi ne pas reconnaître plutôt vos erreurs? pourquoi ne pas
dire: «Je suis dans l'état où m'ont entraînée mes folies et celles
d'autrui. Elles sont bien fortes, madame, elles sont bien puissantes,
les raisons qui m'ont réduit à renfermer dans ces murs une personne pour
laquelle vous savez combien j'ai d'estime et ... d'affection.»
Elle répondait: «S'il est vrai, ô prince, que vous m'aimez, pourquoi ne
pas vous rendre à ma prière, la première et la dernière peut-être que je
vous adresse? Sauvez mon époux! sauvez mon fils!» Et se jetant aux pieds
de Luchino, elle lui embrassait les genoux et répétait avec toute
l'éloquence d'une beauté innocente et malheureuse: «Sauvez-les:
--Oui, répondait-il, leur sort est entre vos mains. Vous savez le moyen
de les sauver, Moins d'orgueil de votre part, et je les sauve, et je
vous les rends.»
[Illustration.]
La crainte que les objets de son amour ne fussent déjà victimes de
l'inimitié, de Luchino avait toujours torturé Marguerite. Je ne saurais
dire si c'était avec réflexion qu'elle avait adressé à Luchino cette
prière, pour découvrir la vérité; mais quand la réponse lui donna
l'assurance qu'ils étaient vivants, elle laissa éclater les transports
de sa joie, «Quoi! s'écria-t-elle, ils vivent donc encore: ô prince! ô
monseigneur, rendez-les moi, ils sont innocents ... Je suis seule
coupable: punissez-moi; mais mon fils, mais Pusterla! Oh! monseigneur,
je vous en prie avec autant d'ardeur que vous en mettrez à prier Dieu de
vous pardonner au moment de votre mort ... Oh! accordez-moi de les
voir... Les voir une seule fois; et puis infligez-moi le supplice que
vous voudrez!»
Mais Luchino, honteux d'avoir laissé deviner son secret et d'avoir donné
sur lui un avantage, commit de nouvelles fautes en voulant effacer la
première, et il ne tarda pas à lui apprendre que Pusterla et Venturino
n'étaient pas entre ses mains. Alors, la joie de Marguerite ne connut
plus de bornes, et ne craignant plus rien pour les objets de sa
tendresse, elle recouvra toute sa fierté et triompha des tentatives du
tyran. «Tremble, lui dit-il en sortant, tu ne sais pas jusqu'où peut
aller ma vengeance.» Mais Marguerite leva au ciel ses yeux pleins de
cette pure sérénité qui brille comme un rayon du ciel sur le front de la
vertu échappée au péril, et rendant grâce à Dieu, elle retourna dans sa
prison.
Grillincervello se présenta sur les pas du prince, qui sortait de cette
entrevue avec Marguerite, et, avec un impertinent sourire, voulut le
railler sur sa déconvenue. Le moment était mal choisi, l'orage éclata
sur le bouffon, qui, précipité du haut en bas de l'escalier de la
prison, à la grande joie des courtisans, en demeura boiteux pour le
reste de sa vie.
Pour faire diversion à sa sombre fureur, Luchino appela son chancelier
et s'occupa avec lui des affaire» de la principauté.
«Le châtelain de Robecco, dit le chancelier, donne avis qu'on a pris un
berger dans les bois de votre sérénité, et qu'il y façonnait un épieu.
--Qu'on lui coupe les mains,» répondit Luchino.
Le secrétaire s'inclina et poursuivit: «Dans le bourg d'Abbiate-Grasso,
où est la villa de votre magnificence, on a logé un pèlerin venant de
Toscane, et quelques cas de peste se sont déclarés.
--Qu'on brûle l'auberge, le pèlerin, les hôtes et tout.
--Le connétable Sfolcada Melik écrit de Lecco qu'un de ses soldats a
volé la bêche d'un laboureur.
--Qu'on le pende à côté de la bêche.
--C'est ce qu'on a fait, et on a payé la bêche au manant. Mais celui-ci
est venu la nuit retirer son outil de la potence.
--Eh bien! qu'il soit aussi pendu à la même potence, et la fourche entre
eux deux.
--Votre sérénité sera obéie. Voici une lettre de Ramengo de Casale. Il
vous écrit de Pise qu'il est sur la piste de la proie que votre sérénité
désire prendre, et qu'il vous la livrera bientôt.
--Ah, bien, très-bien! très à propos, vraiment! s'écria Luchino avec un
sourire de sauvage consolation.
--Il implore en outre de votre sérénité l'impunité de tous délits commis
par lui ou par son fils.
--Son fils? je ne lui en connais point.
--Il se réserve de le faire connaître à votre sérénité.
--Bien, bien, oui! expédiez-lui le bref d'impunité la plus entière, la
plus absolue; mais qu'il soit prompt à me remettre entre les mains celui
qu'il sait. Allez.» Et le chancelier se retira, et laissa Luchino se
repaître du féroce espoir de sa vengeance.
On pense bien qu'une bonne partie des ordres cruels de cette journée
retomba sur Marguerite. Non-seulement on enleva à sa table le surcroît
dont elle n'avait pas profité, mais on la jeta dans un cachot
souterrain, bien différent de la cellule qu'elle occupait au sommet de
la tour. Macaruffo devint plus intraitable que jamais, et comme il
s'était un peu adouci depuis la pitance journalière dont il se
gratifiait aux dépens de Marguerite, il lui fit un crime d'avoir été
privée de ce qui n'était un bien que pour lui, et lui en fit sentir sa
vengeance. Cependant, privée du spectacle de la nature, privée du
soleil, du ciel, de la verdure, des mélancoliques splendeurs de la lune
au sein d'une belle nuit; privée de toutes les distractions que la vue
de l'air libre et de la vie qui s'agitait autour d'elle pouvait lui
procurer, elle était plus tranquille. Plus d'une fois Lasagnone,
approchant l'oreille de la porte du cachot, dans l'espoir barbare de se
repaître des plaintes de l'infortunée, n'avait entendu que les litanies
qu'elle chantait d'une voix douce, comme une flûte qui résonne dans le
lointain, et des prières à la Mère des affligés. Elle savait que son
fils et son mari jouissaient en liberté des délices de la lumière, et
son imagination calmée se plaisait à les suivre partout où ils devaient
être. Ces images, chèrement caressées pendant l'oisiveté de ses jours,
se reproduisaient ensuite dans le sommeil de ses nuits, et la
consolaient du moins en songe. Elle souffrait, hélas! elle souffrait
encore; mais un rayon de paix avait illuminé son âme, et quelquefois
elle eût paru joyeuse.
[Illustration.]
Son cachot n'avait jour que par en haut, et l'ouverture du soupirail
était à fleur de terre dans une petite cour où passait une sentinelle.
De temps en temps elle voyait amener quelque nouveau malheureux, et elle
frissonnait; quelque autre prisonnier qu'on délivrait, et elle se
réjouissait comme lui; quelque autre qui partait pour le gibet, et il
lui échappait quelquefois de dire: «Au moins celui-là va mourir!» Et ses
yeux s'emplissaient de larmes, elle descendait du soupirail et priait:
puis, comme si l'idée de la mort, qui cause une si grande frayeur aux
heureux du monde, la consolait en l'assurant que ses maux ne seraient
pas éternels, elle s'asseyait plus tranquille sur son grossier tréteau,
et là elle se rappelait les jours passés, les vertueuses joies, les
bienfaisances fleuries: elle pensait à ceux qu'elle aimait, à ses
espérances; quelquefois enfin elle répétait les chansons qu'elle avait
entendues ou répétées elle-même, lorsque, jeune fille, elle était
appliquée à son travail, ou lorsque, avec ses compagnes, elle errait au
printemps, cueillant des bouquets de primevères et des branches de
myrte. L'été lui revenait aussi en pensée, lorsque, dans une barque, le
long des rives heureuses du Vergante, elle s'abandonnait aux souffles
d'une paisible brise, saluait les beautés de la nature et offrait au
Créateur l'hommage d'un coeur pur et joyeux. C'étaient des cantilènes
d'amour, le plus souvent des airs mélancoliques, dont la triste harmonie
s'accordait mieux avec l'état de son âme. Une romance surtout lui allait
au coeur; Buonvicino l'avait faite dans d'autres temps, et il avait
plusieurs fois accompagné Marguerite sur le luth pendant qu'elle la
chantait sur l'air qu'il avait aussi composé lui-même. La voici;