Pour trouver son analogue il faut remonter, par delà les Latins,

jusqu'aux Grecs. Un critique pénétrant a bien montré que chez les

premiers le sentiment de la nature était, en partie, le désir d'échapper

à l'existence des cités. «Les écrivains romains, pour se soustraire aux

fatigues, aux dégoûts, aux périls de la vie publique, cherchant partout

la paix au milieu des agitations civiles, se tournent vers la Nature...

Le poète, le philosophe, l'homme de méditation inquiet de l'avenir et se

tournant plus volontiers du côté du passé, frappé des maux de la

société, blessé de ses injustices, affligé de ses vices, désireux

d'échapper en quelque sorte à la civilisation et de remplir le vide de

son âme d'affections nouvelles, s'achemine vers la solitude et se donne

à la Nature[910].» Peut-être faudrait-il faire un coin d'exception pour

Virgile, encore que sa vie des paysans, vraie par bien des côtés, soit

trop représentée comme un reste de l'âge d'or. Il y avait déjà dans ce

besoin de solitude quelque chose de notre sentiment moderne, la soif de

ceux qui vivent enfermés dans les immenses cités. Les Grecs seuls ont

aimé la Nature avec la simplicité, la naïveté que nous trouvons dans

Burns. Ils vivaient en elle, car même les habitants des petites

capitales provinciales n'étaient pas soustraits à son spectacle. Eux

seuls l'ont dépeinte comme toujours subordonnée à l'homme et recouverte

par ses travaux. Et si parmi les écrivains grecs nous devions choisir

celui qu'il conviendrait le plus de rapprocher de Burns, ce ne serait

pas Hésiode que nous prendrions; il est trop didactique; son commerce

avec la Nature est, il est vrai, utilitaire et pratique, mais trop en

préceptes, trop dégagé de la vie et de ses passions. Ce ne serait pas

non plus Théocrite, malgré sa précision d'observation et son sens de la

vie réelle. C'est un artiste achevé, mais qui représente plus qu'il ne

ressent, qui décrit les paysans et n'est pas l'un d'entre eux.

D'ailleurs le vers presque épique de son récit communique à ses

représentations les plus familières de la lenteur et de la gravité; le

poème par lequel Burns se rapprocherait le plus de lui serait _Le Samedi

soir du Villageois_, justement à cause de cette forme solennelle. Ce qui

fournirait peut-être le mieux le sentiment de nature tel qu'il est

exprimé par Burns est celui qui est rendu par les paysans des

merveilleux choeurs d'Aristophane[911]. Là on trouve le campagnard

parlant pour lui-même, aimant la terre sans philosophie, pour les

bienfaits qu'elle lui accorde, et pour le travail qu'il lui donne. Il y

a la même manière naïve, bornée, la même connaissance des détails, le

même patriotisme local, le même réalisme parfois brutal. Il n'est pas

jusqu'à l'allure lyrique et rapide, jusqu'à la sobriété et la brièveté

de la forme, qui ne soient encore des points de ressemblance. Il y a

dans Burns un peu plus de tristesse, qui tient à ce qu'il cultivait un

sol plus ingrat, sous un ciel moins lumineux. Et aussi il faut noter que

ses descriptions de nature n'ont pas la disposition au bas-relief, à

l'ornementation claire et sur un seul plan, qu'ont souvent celles des

anciens, qui prennent aisément un tour de décoration artistique. Mais on

voit assez qu'il a ressuscité un état poétique disparu et qui est bien

lointain de nos âges.

[Footnote 910: E. Gebhart. _Histoire du Sentiment Poétique de

la Nature dans l'Antiquité Grecque et Romaine_, p. 292-93.]

[Footnote 911: Voir _la Paix_.]

CHAPITRE V.

CONCLUSION.

Lorsqu'on étudie un objet longuement, en le décomposant, on s'expose à

quelque danger de perdre de vue ses proportions. Non seulement on l'a

soumis au grossissement de la loupe, mais surtout on l'a isolé et,

durant cet isolement, tous rapports disparaissent. Tandis qu'une fleur

est sous le microscope, elle n'est plus ni grande ni petite, elle existe

seule. Mais, toutes ses parties démontées et explorées, sans quoi il n'y

a pas d'examen complet, il convient de les réunir, de la reconstituer,

de reprendre la notion de sa physionomie et de ses dimensions. Ainsi,

après avoir minutieusement pénétré dans les diverses parties du génie de

Burns, voudrions-nous essayer d'en rétablir l'ensemble et d'en saisir

l'importance.

Ceci est un travail plus incertain et plus flottant que le premier,

parce que, dans les questions de relations, les chances d'erreur se

multiplient par le double de tous les points de contact, et que ces

questions ont en outre toujours quelque chose de factice. Constater les

qualités d'un homme est déjà malaisé; les comparer avec les qualités

d'autres hommes, alors que celles-ci sont dissemblables ou parfois

opposées, et les mesurer ensemble est une tentative presque vaine.

Toutefois il faut convenir que la critique littéraire vit en partie de

ces comparaisons. Il est utile alors de les maintenir autant que

possible en d'étroites limites, de les faire porter seulement sur des

choses assez proches. Développer les différences entre des objets qui

n'ont pas de rapport entre eux, c'est juxtaposer deux définitions prises

au hasard; c'est confronter l'hysope et le cèdre, l'alouette et l'aigle;

cet amusement n'est pas toujours absent des histoires littéraires. C'est

pourquoi on ne trouvera pas ici de ces laborieux parallèles avec

Béranger, ou Jasmin, ou Pierre Dupont, ou Byron, ou Moore, ou

d'autres[912]. Les rapprochements dont nous nous servirons ne portent

guère que sur des ressemblances, des rencontres particulières. De plus

ils n'ont nullement l'intention d'être des comparaisons et d'établir

des jugements. Ils ont simplement pour objet, en évoquant une impression

nette, bien établie et acquise, de suggérer ou d'éclairer une

impression neuve ou vague, soit par contraste, soit par nuance. Nous les

employons comme des moyens de préciser, et non comme des instruments

d'évaluation. C'est avec toutes ces réserves que nous voudrions marquer

la place de Burns dans l'histoire littéraire.

[Footnote 912: Si l'on veut voir, pour se guérir d'en

commettre de pareils, un exemple de ces parallèles, on n'a

qu'à lire le passage suivant. Il est extrait d'un article

intitulé _Burns et Béranger_, publié dans la _Nineteenth

Century_, Nº 37, March 1880. Nous tairons le nom de l'auteur,

dont les travaux sont utiles et dignes d'estime.

«Burns et Béranger furent tous deux grands et populaires, et

tous deux exercèrent une grande influence sur les esprits de

leurs compatriotes. Burns trouva la littérature lyrique de

l'Écosse corrompue et licencieuse, et la laissa pure.

Béranger trouva la littérature lyrique de la France tout

ensemble impure et frivole, et la laissa encore plus impure

et plus frivole. Tous deux ont chanté l'amour; mais l'amour

qui trouva faveur auprès de Burns était naturel, sincère et

sortait franchement du coeur. Celui qui fut célébré par

Béranger était impudique et théâtral et dépendait entièrement

d'un prurit de l'imagination. Il était impossible à l'Écosse

de produire un Béranger; il était également impossible à la

France de produire un Burns. Tous deux étaient patriotes et

empruntèrent leur inspiration au souvenir des gloires passées

de leurs pays. Burns entretint dans l'esprit de ses

compatriotes un amour intense de l'Écosse, sans haine d'un

autre pays; tandis que Béranger, bien qu'il ait inculqué

l'amour de la France, a inculqué encore plus fortement

l'amour de la gloire militaire qui ne peut s'acquérir que par

un état de guerre avec les autres nations. Plus de trois

quarts de siècle se sont écoulés depuis la mort de Burns et

sa renommée, petite à cette époque et à peine parvenue en

Angleterre, a augmenté graduellement jusqu'à faire le tour du

globe. Chaque année, le 25 janvier, l'anniversaire de sa

naissance est célébré comme s'il était le saint et le patron

de l'Écosse. Un quart de siècle s'est à peine écoulé depuis

les funérailles publiques de Béranger, sa renommée qui alors

ombrageait la terre a été en diminuant graduellement. De nos

jours elle est presque entièrement confinée en France et à

une petite portion de ses concitoyens».

Est-il nécessaire de faire remarquer au moyen de quelles

violations de la vérité, de quelle ignorance des faits, de

quel oubli des circonstances, de quelles affirmations

stupéfiantes, on élabore de pareils rapprochements. Que

l'auteur de cet article connaisse mal Béranger; qu'il oublie

que lorsqu'un peuple est envahi et meurtri par l'étranger il

n'y a pas de patriotisme sans haine de l'étranger et que le

_Vieux Drapeau_, le _Cinq Mai_, le _Violon Brisé_, le _Vieux

Sergent_, les _Souvenirs du Peuple_ sont des poèmes de

sentiment national aussi légitimes et plus poignants que

l'_Ode de Bruce_ ou _les Volontaires de Dumfries_; qu'il

ignore qu'à côté de cela Béranger a chanté le patriotisme pur

dans le _Retour dans la Patrie_ et les _Hirondelles_, la

liberté des autres nations dans le _Pigeon Messager_, et la

paix du monde dans la _Sainte Alliance des Peuples_; qu'il

ignore la belle pitié qui a inspiré le _Vieux Vagabond_;

qu'il n'ait pas compris la sincérité de sentiment qui vit

dans _Le Grenier_, et dans cette charmante pièce de la _Bonne

Vieille_; qu'il ne sache pas que les pièces anticléricales de

Béranger ne sont pas si loin des satires de Burns; qu'il

n'ait pas aperçu qu'une des causes de la popularité de

Béranger a été précisément d'avoir mis de hauts et nobles

sentiments à la portée du peuple, et d'avoir donné un des

rares exemples de poésie populaire; qu'il ne se doute pas de

mille autres nuances; cela n'a rien d'étonnant. Il a

seulement eu le tort de parler d'un sujet qu'il avait

insuffisamment étudié. Mais on croirait qu'il ne connaît pas

beaucoup plus Burns, si l'on ne se rappelait ses autres

travaux et sa compétence dans les choses d'Écosse. Où a-t-il

pu prendre cette singulière affirmation que la littérature

lyrique de l'Écosse était, avant Burns, corrompue et

licencieuse? Il s'y trouvait des chansons grossières, comme

dans toutes les littératures populaires, mais ni la

collection des ballades, ni celle des chansons, avec leurs

pièces pures et exquises, ni celle des petits poèmes, ni les

morceaux de Ramsay ou de Fergusson ne constituent rien de

corrompu ni de licencieux. Où a-t-il vu que Burns avait

laissé pure cette même littérature? Il a retouché quelques

chansons, il leur a enlevé des mots trop grossiers, il a fait

leur toilette pour qu'elles pussent entrer dans les salons et

être chantées par les dames au piano-forte, mais il en a

laissé pour son compte qui valent bien celles de Béranger. La

pièce à Anna Park vaut bien les pièces à Lisette; ni la

_Bonne Fille_, ni _Madame Grégoire_, ni la _Double Chasse_

n'ont rien qui n'ait plus que leur équivalent dans Burns,

sans parler des _Merry Muses of Caledonia_. Rien ne reste

debout de ces étranges affirmations quand on les examine de

près. Et voilà comment un homme judicieux, pour vouloir

accoler deux sujets qui ne vont pas ensemble, essaye de les

faire gauchir et ne rapproche en réalité que des faussetés,

des erreurs, et des niaiseries. Il ferait croire qu il ne

connaît ni l'un ni l'autre des poètes dont il parle, si ses

travaux d'autre part ne nous persuadaient qu'il doit en

connaître un.]

* * * * *

L'oeuvre de Burns n'est ni très élevée, ni très complexe, ni très

profonde. Il n'était pas de ces âmes prophétiques, comme ce siècle en a

connu, qui gravissent les plus hauts sommets du présent, pour entrevoir

l'avenir et annoncer des terres nouvelles; ni de ces âmes subtiles qui

découvrent dans le coeur humain de nouvelles couches de souffrance, de

joie, de scrupule, ou de rêverie; ni de ces âmes tourmentées des

problèmes de la destinée qui se meurtrissent contre le mur d'Inconnu qui

enferme le monde. C'était un esprit qui habitait les régions moyennes.

Il s'est contenté de la réalité courante. Il a reproduit la vie humaine

la plus commune, et il l'a plutôt peinte que pénétrée. Cette

représentation est courte et décousue; elle consiste en une suite

d'esquisses, de croquis détachés. Dans ce qu'elle exprime le mieux, elle

ne découvre rien, et même n'entre pas très avant. Les sentiments et les

personnages sont ordinaires; on dirait presque qu'ils tiennent du lieu

commun, s'ils n'étaient si précis et si serrés. Ils sont admirablement

saisis, mais ils sont un peu superficiels par suite de la rapidité du

trait; ils sont même un peu diminutifs, de petite stature. Cependant

quelle vérité, quelle intensité, quel mouvement, quelle action

incessante et, quand il le faut, quelle énergie! Il prend la réalité

d'un tel poignet qu'il en fait sortir le comique ou l'éloquence rien

qu'en la pressant. Et aussi quelle variété, non seulement dans les

sentiments, mais dans les situations et dans la forme même! Oui, il est

vrai, sa représentation de la vie est réduite et sommaire; il n'en

connaît ni les grandeurs, ni les héroïsmes, ni les sacrifices, ni les

subtilités, ni les dépravations, ni les fruits rares, ni les fleurs

délicates; il n'en offre que le pain bis. Mais on peut dire que, à

l'échelle où il prend l'existence, il la reproduit tout entière. Il

ressemble à ces montreurs qui ont un petit théâtre, et cependant mettent

tout un monde dans leur boîte. Dans maint grand théâtre pompeux,

prétentieux et riche, il n'y a pas le quart de la vitalité, de

l'observation et de la vérité qui s'agitent dans cette baraque

populaire.

Avec cela, il a des côtés plus aériens. Il possède un don de lyrisme

qui, par le seul essor des strophes, s'empare de ce réalisme et l'enlève

presque hors de la réalité. Ce don, qui paraît dans presque toutes ses

pièces, éclate dans ses chansons. Elles atteignent à cette hauteur où le

sens des mots se fond en émotion musicale, où les paroles chantent comme

des notes. Mais là encore, toutes légères et ailées qu'elles soient,

elles sont réelles, elles restent terrestres. Les seules chansons

modernes qu'on puisse leur comparer, pour la qualité musicale, sont

celles de Shelley. Celles-ci n'ont pour ainsi dire plus de corps, sont

choses purement éthérées. La chanson de Burns est l'alouette, quand on

la voit encore voleter au-dessus des blés.

L'alouette éveillée, gazouillante, s'élance

Et monte dans le ciel matinal,

Secouant joyeuse ses ailes emperlées,

Dans le regard rose du matin.[913]

[Footnote 913: _Now Spring has clad the Grove in Green._]

Celle de Shelley est l'alouette devenue invisible, alors qu'il n'existe

plus d'elle que des notes tombant du ciel.

Le soir d'une pourpre pâle

Se fond autour de ta fuite;

Comme une étoile du ciel

Dans la pleine lumière du jour,

Tu es invisible, mais j'entends ta voix perçante.[914]

[Footnote 914: Shelley. _To a Skylark._]

Ce qu'elle chante est sûrement ce que le langage humain a produit de

plus immatériel, de plus purement musical; ce sont des vibrations de

cristal, soeurs des nuances irisées de l'arc-en-ciel. Mais la chanson de

Shelley tient en quelques notes; celle de Burns a autrement de variété,

et, dans cette variété, de passion; elle voltige au-dessus de tous les

sentiments humains. Quant aux chansons des autres poètes modernes, elles

sont très loin de celles-là; celles de Moore n'ont qu'un gazouillement

charmant, un ramage élégant, parfois un soupir mélancolique; les

quelques-unes de Coleridge ont plus d'éclat de mots que de musique;

celles de Tennyson manquent de vol, elles n'ont qu'une modulation

monotone et lente, c'est un mauvis qui chante perché, et redit une note

de flûte douce et moelleuse. Il n'y a, dans la littérature anglaise,

pour tenir tête aux chansons de Burns, que le recueil de celles qu'on a

extraites des grands dramaturges du XVIe siècle: les merveilles de

Shakspeare et, presque au même degré, celles de Beaumont et

Fletcher[915]. Ces chansons de la Renaissance ont peut-être plus de

caprice, de fantaisie inattendue; elles ont le reflet d'une pensée plus

haute, plus riche, plus souple et plus subtile aussi; elles sont faites

d'images plus raffinées et plus rares; elles ont quelque chose de plus

désintéressé; mais elles n'ont pas la solidité d'observation et la

rougeur de passion de celles de Burns. À tout prendre il est difficile

de choisir entre sa seule production et l'anthologie de ces riches

génies. Cela seul est une gloire.

[Footnote 915: _Songs from the Dramatists_, edited by Robert

Bell.]

Sa forme est admirable; elle est parfaite. Il est peut-être l'écrivain

le plus classique qu'il y ait dans la littérature anglaise, j'entends à

la façon des Grecs, et non des Latins, qui ont manqué de spontanéité et

de mouvement. Il l'est par la clarté et la solidité de la construction,

la proportion exacte entre l'expression et la pensée, le dédain des

ornements, la sobriété des mots, la vigueur simple, le muscle net et

maigre de la phrase, quelque chose de ramassé, de compact et de nu. Il

l'est aussi par un langage moyen qui ne vise jamais au haut ni au

profond, toujours concret, qui revêt les vérités même élevées d'une

forme solide et terrestre, comme les anciens. Et il est impossible de ne

pas remarquer aussi, bien que ce ne soit pas uniquement une question de

forme, qu'il possède encore cet inimitable privilège des anciens

d'élargir le précis, et de donner à un fait particulier un aspect

général et un intérêt humain. Il est bien plus près des modèles grecs

que les pseudo-classiques du XVIIIe siècle, qui avaient un certain goût

des ordonnances classiques, surtout oratoires, mais chez qui la

prétention verbale, l'apprêt de la phrase, la symétrie des mots, ont

raidi la forme et l'ont détachée de la pensée. D'ailleurs ils n'ont visé

au classique que dans l'abstrait, au classique noble. La seule oeuvre

poétique anglaise qui nous donne l'impression d'une mesure aussi

parfaite est ce chef-d'oeuvre, _Enoch Arden_, où pas un mot ne dépasse

son rôle. Mais c'est le classique d'un alexandrin, un mélange riche de

métaux, ouvré par un art inimitable, comme par la main d'un Théocrite

moins réel et plus touchant. Tout au plus pourrait-on dire que Burns est

trop véhément; il a un entassement et une bousculade de sens, un

mouvement trop pressé: il n'a pas le loisir antique.

Ces dons s'exercent avec une aisance telle qu'on n'en trouverait

d'exemple que chez les improvisateurs dont les productions ne s'élèvent

pas à l'art. Tout cela sourd à bouillons vifs et limpides, comme d'une

de ces sources de collines, intarissables. Aucun poète n'a écrit avec

plus de facilité et en même temps de condensation, et c'est en quoi il

est surprenant. Ses oeuvres furent le simple exercice d'un esprit

tellement surabondant et vigoureux qu'elles sont fortes sans effort. Une

sincérité incomparable enveloppe tout ce qu'il a produit, comme une

atmosphère. «L'excellence de Burns, dit Carlyle, est, à la vérité, parmi

les plus rares, soit en poésie, soit en prose, mais en même temps elle

est claire et facilement reconnaissable: sa _sincérité_, son

indiscutable air de vérité[916]».

[Footnote 916: Carlyle. _Essay on Burns._]

* * * * *

Burns est absolument en dehors, à l'écart, de la littérature anglaise

moderne. Il ne s'y rattache point par ses origines, qui sont celles que

nous avons vues, toutes locales et écossaises. Il n'y tient point par sa

manière et son inspiration, qui sont aussi différentes de celles de la

poésie moderne qu'il est possible de l'imaginer. Il suffirait de

reprendre les points que nous avons étudiés en lui pour voir qu'ils

s'opposent exactement, un à un, aux points analogues chez les poètes

récents. Il est inutile de revenir sur le sentiment de la Nature. La

différence dans la façon de comprendre l'amour n'est pas moindre. Ici la

démonstration ne peut se faire par un exposé de doctrines, mais par une

notation de sentiments. Qu'on songe que de notre temps cette passion est

surtout rêveuse, et, quand elle le peut, gracieuse; parfois elle a une

certaine ferveur morale, le plus souvent de la tristesse, presque jamais

de vraie flamme, jamais d'ardeur physique, ou, si cette dernière

apparaît chez quelques poètes plus récents, elle n'est qu'une

surexcitation raffinée, douloureuse, et souvent vicieuse. Nous avons vu

combien chez Burns la passion est directe, franche, matérielle, toujours

gaie et saine. Chez lui, l'amour est vraiment ce qu'il doit être, le coq

clair, joyeux, ivre de lumière, qui, selon l'expression de Milton:

Scatters the rear of darkness thin,

And to the stack or the barn door

Stoutly struts his dames before[917].

[Footnote 917: Milton. _L'Allegro._]

Dans l'école moderne, c'est un héron qui rêve au bord d'une source, près

d'un saule, au crépuscule. Il est fort triste! Pour la peinture de la

vie humaine, l'opposition n'est-elle pas plus accusée encore? La poésie

contemporaine tout entière est méditative, elle est occupée des aspects

généraux et des problèmes de la destinée humaine; elle essaie des études

psychologiques qui ont de la subtilité, parfois de la profondeur, et pas

de vie, elle a su rendre des états d'âmes et jamais des êtres; elle est

toujours noble, grave; même quand elle s'applique à des sujets

familiers, elle reste digne. La véritable vie, l'action, le don de créer

des êtres qui se détachent d'elle et vivent ensuite de leur vie propre,

lui fait irrémédiablement défaut. Or ce sont là précisément les qualités

maîtresses de Burns. Il est, dans la poésie moderne, le seul qui ait

vraiment reproduit la vie, dans une forme familière et animée. Que

d'autres différences encore! Il est le seul, absolument le seul, qui ait

connu le rire, le rire vrai, franc, sans arrière-pensée. Tous les poèmes

modernes, avec leurs nuances d'enjouement, ou de sarcasme, sont sérieux;

à peine y trouve-t-on quelques éclairs de gaîté mince et superficielle.

Encore est-elle souvent pénible. Il semble que la Joie ait cessé de

vivre parmi les Muses. Depuis les livres de Fielding et de Smollett, il

n'y a vraiment, dans la haute littérature anglaise, que deux oeuvres où

l'on rencontre le rire, ce sont les drôleries de Burns et l'immense

bouffonnerie de Pickwick. Enfin quelle différence dans l'allure

générale, dans la manière d'être! La poésie moderne est toujours lente.

Celle de Burns seule est agile, pressée d'arriver, bondissante; elle

court d'un pied rapide, d'un pas gymnastique, à cent lieues des

méditations prolongées et de la démarche péripatéticienne des autres. De

quelque façon qu'on les rapproche, on voit qu'il n'a rien eu de commun

avec ses rivaux modernes. Il a été ému par les mêmes faits parce qu'il

vivait dans les mêmes temps, mais, là encore, son émotion est différente

de la leur. On a pu le voir à propos de la Révolution française. C'est

avec raison que Shairp a dit que Burns, «par rapport à ses

contemporains, peut être regardé comme un accident: il a grandi si

entièrement à part et en dehors des influences littéraires de son temps.

Sa poésie était un ruisseau qui coulait à l'écart sans être atteint par

le grand courant de la littérature[918]».

[Footnote 918: Shairp. _Studies on Poetry_, p. 8.]

Chose singulière--et c'est une idée qui nous est revenue à plusieurs

reprises au cours de cette étude--il semblerait bien plutôt fait pour

prendre sa place dans la littérature française. Invinciblement il fait

penser à Régnier, à Villon, parfois à St-Amant, à Olivier Basselin. Ce

quelque chose de dru et de dégagé, de vert, de net et de court dans la

forme, de sensé et de moyen dans la pensée, ce mouvement leste, cette

franchise à tout dire, cette bonne humeur, cette jovialité, cette

gauloiserie, cette clarté, font qu'il serait moins une anomalie dans

notre littérature que dans la littérature anglaise. En même temps, ce

caractère passionné, ce décousu et ce débraillé de la vie, ce

tempérament bohême, insouciant et révolté, et aussi cette manière d'être

envers les femmes, entrent plutôt dans l'idée qu'on se fait

ordinairement de notre race. Il aurait chez nous des frères, des gens de

même sang et de même existence, des compagnons et, pour dire le mot, des

camarades. En Angleterre, il n'en a pas, ou en a de moins frappants. Il

reste isolé au milieu de la surprise de tous, comme un phénomène qui ne

se rattache à personne. Le _Perfervidum ingenium Scotorum_, par lequel

on l'explique, a lui-même quelque chose de français, de celtique tout au

moins. Un illustre géologue écossais, et passionné pour la poésie de son

pays, nous disait récemment qu'en effet Burns ressemblait plutôt à un

Français qu'à un Anglais. Est-il nécessaire d'ajouter très vite que nous

ne revendiquons pas Burns? Nous désirons seulement nous servir des idées

admises sur les deux littératures pour préciser les qualités d'un

écrivain; et c'est une preuve de plus combien ces gros jugements

généraux sur les races sont défectueux, puisqu'ils ne s'obtiennent qu'en

ignorant des transpositions comme celles-ci.

Quant à l'influence de Burns sur la littérature anglaise, on peut dire

qu'elle a été nulle. Nous avons été surpris de trouver, chez un critique

aussi perspicace que M. Shairp, «que s'il avait été peu affecté par ses

contemporains, il avait eu beaucoup de pouvoir sur ceux qui sont venus

après lui. Wordsworth avoue que ce fut de Burns qu'il apprit le pouvoir

de chants fondés sur l'humble vérité[919]». M. Shairp, qui ne cite que

le seul Wordsworth, appuie ce jugement sur une unique strophe du poème

intitulé _Sur la tombe de Burns_. La voici:

Je pleurai avec des milliers, mais comme un

De ceux qui furent le plus affligés, car il était disparu

Celui dont j'avais salué la lumière quand elle brilla d'abord,

Et montra à ma jeunesse

Comment la Poésie peut bâtir un trône princier

Sur l'humble vérité[920].

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 43 / 47 段