Il est aisé de voir que cette doctrine diffère des autres. Avec le

système de Cowper, il n'y a ni étude de la Nature pour elle-même, ni

interprétation donnée à ses millions de formes. On ne s'arrête pas à

elle. Il n'y a pas de relation continue; dès qu'on a trouvé, par l'idée

de loi, l'idée d'un Régulateur, on a tout découvert; il n'y a plus qu'à

chanter ses louanges. Ici, au contraire, la Nature reste au premier

plan. Elle est l'objet d'une lecture constante, comme un texte qu'on ne

se lasse pas de relire et de commenter, pour en pénétrer le sens. Le

système qu'on a appelé «Wordsworthien» conserve l'homme, conserve la

Nature, et ne ferme pas toute ouverture sur l'inconnu. On comprend qu'il

offre au point de vue poétique plus de ressources, qu'il est en quelque

sorte plus large et plus hospitalier. Il est réaliste, car il s'attache

à la Nature, il tire d'elle tout ce qu'il sait, vit de sa vie, s'élargit

en la connaissant plus, a besoin d'être constamment nourri par son

observation. Il est idéaliste, car, prenant la Nature comme une

révélation et un signe, il met derrière ses faits des pensées; il la

spiritualise constamment, et, en laissant subsister sa réalité sur quoi

tout s'appuie, il en tire des enseignements et de l'espérance. En même

temps, il reste en quelque sorte dans le rayon scientifique des faits,

car il ne tire de la Nature que ce que celle-ci peut donner: quelque

chose de confus, de vague, de lointain, de mystérieux, l'idée de cet

Inconnaissable redoutable qui est de l'autre côté des murs flamboyants

du monde. Rien de défini, de précis, d'humain comme le Dieu de Cowper,

qui est plutôt fourni par la révélation; mais la présence devinée d'une

impérissable puissance dont la Nature n'est que le voile de notre côté.

C'est, après tout, l'idée de plus d'un philosophe scientifique;

Wordsworth l'a exprimée dans une image qui en rend à la fois le

grandiose et l'obscur.

J'ai vu

Un enfant curieux, qui vivait dans une plaine

À l'intérieur des terres, appliquer à son oreille

Les spirales d'un coquillage aux lèvres lisses;

Silencieux, suspendu, avec son âme même,

Il écoutait intensément; et bientôt son visage

S'éclaira de joie, car il entendait sortir du dedans

Des murmures, par quoi le coquillage exprimait

Une union mystérieuse avec sa mer natale.

Pareil à ce coquillage est l'univers lui-même

À l'oreille de la Foi; et il y a des moments,

Je n'en doute pas, où il vous communique

D'authentiques nouvelles de choses invisibles,

De flux et de reflux, d'une puissance éternelle

Et d'une paix centrale, subsistant au coeur

D'une agitation sans fin. Alors vous restez debout,

Vous révérez, vous adorez, sans le savoir,

Pieux au-delà de l'intention de votre Pensée,

Religieux au-dessus du dessein de votre Volonté[893].

[Footnote 893: _The Excursion_, Book IV.]

Pour mesurer l'importance de la Nature aux yeux de Wordsworth, il faut

ajouter qu'il en a tiré toute une psychologie et toute une éducation

morale. Pour lui, la Nature est faite de sérénité, de mystère, de

grandeur, de majesté; et l'âme humaine est, selon son expression, bâtie

par les impressions de la Nature[894]. Elles entrent en elle, s'y

déposent comme une lente alluvion de beauté, de calme et de douceur. La

splendeur des couchers de soleil, la pensivité des soirs, la fraîcheur

des matins, les diverses qualités des paysages y pénètrent, s'y perdent,

et, par superpositions successives, l'édifient sans qu'elle s'en doute.

Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, ce qui le soutient et l'anoblit,

n'est que l'accumulation de ces rêveries devant la Nature, et la somme

de ces moments rares et bénis. Ces instants grandioses, il faut aller

au-devant d'eux, mais non pas délibérément, avec le parti pris de les

rencontrer à telle heure ou à tel endroit. Ils se manifestent quand il

leur plaît. Il faut aller s'offrir à eux, s'exposer sur une éminence,

sur la rive d'un lac, quand les premières étoiles commencent à se

mouvoir le long des collines[895]. Il faut mener son âme devant la

Nature, et là, l'ouvrir toute grande, se mettre en état de sage

passivité. Alors, sans que nous le sachions, des influences secrètes

agissent sur nous; mille voix, mille spectacles, le silence même,

entrent en nous et secrètement y déposent des germes de sagesse et de

patience.

[Footnote 894: Wordsworth. _The Prelude_, Book I.]

[Footnote 895: Wordsworth. _Poems of the Imagination. There

was a Boy._]

L'oeil ne peut s'empêcher de voir,

Nous ne pouvons commander à l'oreille de cesser d'agir,

Nos corps sentent partout où ils se trouvent,

Contre ou avec notre volonté.

Je pense de même qu'il y a des pouvoirs

Qui d'eux-mêmes font impression sur nos esprits,

Et que nous pouvons nourrir notre esprit

Dans une sage passivité.

Pensez-vous, dans cette puissante somme

Des choses qui parlent sans cesse,

Que rien ne viendra de soi-même,

Et qu'il nous faut toujours courir après?

Ne demandez donc plus pourquoi ici,

Conversant comme je le peux,

Je reste assis sur cette vieille pierre grise,

Et perds mon temps à rêver[896].

[Footnote 896: Wordsworth. _Poems of Sentiment and

Reflection. Expostulation and Reply._]

Cette manière inconsciente d'apprendre est supérieure à la science et à

son travail analytique. Celle-ci n'est qu'une façon de voir les objets

«dans une disconnection morte et inerte»; divisant toujours de plus en

plus, elle brise toute vie et toute grandeur, jamais satisfaite tant que

la dernière petitesse peut encore devenir plus petite[897]. Elle est

impuissante à rendre la complexité et la beauté des choses, qui sont la

réalité et la seule vérité. Les laisser entrer en soi, telles qu'elles

sont dans leur ensemble et dans leurs rapports, c'est étudier mieux que

dans tous les livres.

[Footnote 897: Wordsworth. _The Excursion_, Book IV.]

Et écoutez! comme joyeusement la grive chante!

Elle aussi est un bon prédicateur,

Venez, venez à la lumière des choses,

Que la Nature soit votre préceptrice.

Elle a tout un monde de trésors préparés

Pour enrichir les coeurs et les esprits:

Une sagesse spontanée, exhalée par la santé,

La vérité exhalée par la gaîté.

Une impression venant d'un bois printanier

Peut vous enseigner plus sur l'homme,

Plus sur le bien et le mal moraux,

Que tous les sages ensemble.

Douce est la science que donne la Nature;

Notre intelligence affairée

Déforme la beauté des choses,

Et tue afin de disséquer.

Assez de Science et d'Art,

Fermez ces froids feuillets,

Venez, sortons, et apportez avec vous

Un coeur qui veille et qui sache recevoir[898].

[Footnote 898: Wordsworth. _The Tables turned._]

On pourrait croire qu'il est à peine possible de saisir cette insensible

pénétration de l'homme par la Nature, ces moments où elle s'épand en

nous en noyant notre conscience, ces minutes trop profondes pour des

mots. Wordsworth les a pourtant aperçus, avec une délicatesse et une

subtilité qui font de lui un psychologue presque aussi pénétrant qu'il

est grand peintre de la Nature. Avec quelle finesse il note ce petit

choc imperceptible et cette surprise, par lesquels une âme perdue se

réveille tout à coup et s'aperçoit qu'elle déborde de nature.

Alors quelquefois, dans ce silence, lorsqu'il était suspendu

À écouter, un faible choc de douce surprise

A transporté loin dans son coeur la voix.

Des torrents montagneux; ou bien la scène visible

Entrait, sans qu'il le sût, dans son esprit,

Avec son décor solennel, ses rochers,

Ses bois, et ce ciel mouvant, reflété

Dans le sein de l'immobile lac[899].

[Footnote 899: Id. _Poems of the Imagination. There was a

Boy._]

Ces heures de divine réceptivité, ces moments mémorables et consacrés,

Wordsworth les a décrits avec de merveilleuses ressources de langage. Il

a su exprimer des états d'âme presque inexprimables et qui n'avaient

jamais été révélés. C'est une contemplation qui, peu à peu, se

spiritualise; la scène extérieure, tout en persistant avec sa netteté et

ses détails, s'affine, devient immatérielle, se change en rêve; elle

passe du dehors dans l'âme qui la contemple, avec une ineffable douceur,

entrant en elle, se transformant en elle. Sensations intraduisibles et

désespérantes pour les lourds termes humains, et que Wordsworth a su

rendre dans une transparente immatérialité et avec précision.

Oh alors, l'eau calme

Et sans un soupir s'étendit sur mon âme

Avec une pesanteur de plaisir, et le ciel

Qui n'avait jamais été si beau descendit

Dans mon coeur et me tint comme un rêve[900].

[Footnote 900: Wordsworth. _The Prelude_, Book II.]

Et ailleurs parlant «d'un de ces jours célestes qui ne peuvent pas

mourir[901]».

[Footnote 901: Id. _Poems of the Imagination. Nutting._]

Souvent, dans ces moments, un calme si profond et si saint

Se répandait sur mon âme, que les yeux du corps

Étaient entièrement oubliés, et que ce que je voyais

M'apparaissait comme quelque chose en moi-même, un songe,

Une perspective dans l'esprit[902].

[Footnote 902: Id. _The Prelude._]

En accumulant ainsi de nobles impressions et de beaux spectacles, l'âme

s'enrichit, se fait des provisions de calme, de santé et de haute

jouissance. Elle en est profondément pénétrée comme d'une fraîcheur.

Dans chacun de ces moments, il y a de la vie et de la nourriture pour

les années futures. Et cette influence, qui sait jusqu'où elle peut

s'étendre? Jusqu'aux moindres actes de la vie quotidienne. Elle affecte

la continuité même de l'âme.

Ces beaux spectacles,

Pendant une longue absence, n'ont pas été pour moi

Comme un paysage pour l'oeil d'un homme aveugle;

Mais souvent, dans les chambres solitaires, parmi le fracas

Des villes et des cités, je leur ai dû,

Dans les heures de lassitude, des sensations douces,

Ressenties dans le sang, ressenties jusqu'au fond du coeur,

Qui passaient jusque dans la partie la plus pure de mon esprit,

Me réconfortant tranquillement. Je leur ai dû ainsi des sentiments

De plaisir non remémoré, de ceux qui, peut-être,

N'ont une influence ni légère, ni triviale,

Sur cette meilleure portion de la vie d'un honnête homme,

Ses petits actes, ignorés, oubliés,

De bonté et d'amour[903].

[Footnote 903: Id. _Lines composed a few miles above Tintern

Abbey._]

Peu à peu, ces extases mûrissent en un plaisir plus calme; l'esprit

devient une demeure pour toutes les formes aimables; la mémoire est

l'habitation de sons et d'harmonies pleines de douceur. L'âme, remplie

de ces belles choses, devient belle à son tour. Elle en est pour ainsi

dire construite et chaque nouvelle impression la rend plus complète et

plus noble. Elle prend les habitudes mêmes de la Nature. Elle devient

sereine, calme, pleine de bonté, de pardon, d'indifférence aux petites

choses, pleine de sérieux, de gravité, et d'un sentiment de respect

religieux.

La Nature fait encore davantage. Elle enseigne également à l'homme ses

devoirs envers ses semblables, ou plutôt elle le façonne également

envers eux. C'est une des originalités de Wordsworth que d'avoir

suspendu à l'étude de l'Univers sa sympathie pour l'homme. L'esprit,

fait à ces contemplations sublimes, est rendu incapable de sentiments

inférieurs et plus étroits. Il s'y sent mal à l'aise, dans une

atmosphère moins haute. Il est, au milieu de l'envie et de la haine,

ainsi qu'un exilé. Le poète a marqué le lien qui rattache la bonté pour

les autres à l'amour de la Nature dans le magnifique passage qui clôt le

quatrième livre de l'_Excursion_, et peut-être que quelque chose de son

éloquence peut se faire sentir même à travers notre prose. Pour lui,

l'homme qui est en communion avec les formes de la Nature, qui ne

connaît et n'aime que des objets qui n'excitent ni les passions

morbides, ni l'inquiétude, ni la vengeance, ni la haine, cet homme doit

forcément ressentir si profondément la joie de ce pur principe d'amour

que rien de moins pur et de moins exquis ne saurait désormais le

satisfaire. Malgré lui, il cherchera dans ses semblables les objets d'un

amour et d'une joie pareils. Le résultat est que, par degrés, il

s'aperçoit que ses sentiments d'aversion s'amoindrissent et

s'adoucissent; une tendresse sacrée envahit et habite son être. Il

regarde autour de lui, cherchant le bien, et il trouve le bien qu'il

cherche, jusqu'à ce que la haine et le mépris deviennent des choses

qu'il ne connaît que de nom; s'il entend sur d'autres bouches le langage

qu'ils parlent, il est plein de compassion. Il n'a pas une pensée, pas

un sentiment qui puisse subjuguer son amour. La Nature ne l'éloigne

jamais de l'homme. Au milieu d'elle, il ne cesse pas d'entendre «la

tranquille et triste musique de l'humanité[904]». Quand il assiste au

riant travail un jour de printemps, il ne peut se défendre d'avoir des

pensers mélancoliques. Au milieu de la joie de tous les êtres, il ne

cesse jamais de songer que l'homme seul, par ses souffrances, désobéit

au dessein de bonheur universel.

[Footnote 904: Wordsworth. _Lines written a few miles above

Tintern Abbey._]

Sur des touffes de primevères, dans ce petit bois,

La petite pervenche traînait ses guirlandes,

Et c'est ma croyance que chaque fleur

Jouit de l'air qu'elle respire.

Les oiseaux autour de moi sautillaient et jouaient,

Je ne puis mesurer leurs pensers,

Mais le moindre mouvement qu'ils faisaient

Semblait un frisson de plaisir.

Les rameaux bourgeonnants ouvraient leurs éventails

Pour saisir la brise légère;

Et je ne pouvais m'empêcher de penser

Qu'il y avait du bonheur autour de moi.

Si cette croyance est envoyée du ciel,

Si tel est le plan de la Nature,

N'ai-je pas raison de me lamenter

De ce que l'homme a fait de l'homme[905].

[Footnote 905: Wordsworth. _Poems of Sentiment and

Reflection. Lines written in Early Spring._]

C'est ainsi que la Nature est l'éducatrice de l'homme. Elle le forme et

le compose, à la lettre. Elle lui donne non-seulement la Piété

naturelle, l'Humilité, le Calme, l'Indifférence pour les biens

passagers, la Sérénité et la Joie; elle lui verse encore, comme une mère

intarissable, ce qu'on a appelé le lait de la bonté humaine. C'est ainsi

que le noble poète a pu dire qu'un instant avec elle peut donner plus

que des années de raison travaillante[906]; c'est ainsi qu'il a pu dire

que son école favorite avait été les champs, les routes, les sentiers

agrestes[907], et qu'il a pu lui rendre un hommage de reconnaissance

presque filiale,

Heureux de reconnaître

Dans la Nature et le langage des sens

L'ancre de mes plus pures pensées, la nourrice,

La conductrice, la gardienne de mon coeur, l'âme

De tout mon être moral[908].

[Footnote 906: Id. _Poems of Sentiment and Reflection. To my

Sister._]

[Footnote 907: Id. _The Excursion_, Book II.]

[Footnote 908: Id. _Lines composed a few miles above Tintern

Abbey._]

Avec ces éléments, Wordsworth a créé la poésie de la Nature la plus

complète, la mieux enchaînée et la plus profonde que l'esprit humain ait

encore produite. Comme l'univers est un livre qu'il faut étudier et

lentement comprendre, sa poésie devait être méditative, de même que

celle de Shelley a été lyrique. Le mouvement, l'élan, la passion

sûrement y sont moindres. C'est qu'en effet, elle est, par un côté,

inférieure à celle de Shelley. L'idée du progrès que fera l'esprit

humain dans l'intelligence du monde y est bien; le progrès du monde

lui-même n'y saurait trouver place. La Nature n'est pas une

improvisation continuelle, un discours qui se déroule, profitant à

chaque instant de sa clarté et de son éloquence acquises; c'est un livre

écrit pour jamais. Le sens en est arrêté. Il n'y aura d'avancement que

dans l'explication de son texte mystérieux.

De quelque côté pourtant qu'entraînent les préférences, eux deux sont de

beaucoup les deux plus grands poètes de la Nature, on pourrait presque

dire les deux seuls. Chez tous les autres, chez Cowper, chez Byron, chez

Keats, chez Coleridge, chez Tennyson, il y a des fragments exquis ou

puissants; mais combien l'ensemble est inférieur en richesse et en

fidélité, moins substantiel, souvent même composé d'éléments

contradictoires. Les deux noms de Shelley et de Wordsworth se dressent

au-dessus de tous. Le sentiment moderne de la Nature réside en eux,

comme le soleil sur deux pics, les seuls assez hauts pour voir l'aurore

et le crépuscule, et connaître le cercle entier du jour.

* * * * *

Pour compléter cette esquisse du sentiment moderne de la Nature, il

faudrait étudier le retentissement que ces systèmes ont sur les autres

sentiments. Ceux-ci en sont affectés diversement, et toute la vie prend

une teinte différente selon le ciel qu'on met au-dessus d'elle. Pour

ceux qui, comme Cowper, voient surtout dans l'Univers la main et

l'intervention d'un Être supérieur, c'est la pensée religieuse mêlée à

tout, les moindres actes surveillés par des scrupules, parfois dans

l'expression des sentiments les plus sincères, une sorte de contrainte

comme de quelqu'un qui se sait observé. Pour ceux qui y voient le néant,

c'est toute la vie pétrie d'un levain de désespoir; l'angoisse que donne

à toutes les joies le savoir qu'elles sont condamnées; la détresse

affreuse de songer que ces étreintes qui se jurent d'être éternelles,

vont crouler en poussière; l'amertume de sentir, dans l'amour même,

l'arrière-goût de la mort. Ceux qui se réjouissent de participer à la

grande vitalité communiquent à leurs passions quelque chose de leur

enthousiasme panthéiste. Ils leur prêtent un caractère général, ils les

font dépendre d'un instinct immense; leur amour n'est plus qu'une

parcelle de l'universel désir, la partie personnelle se perd dans

quelque chose de plus vaste. L'amour ainsi compris est peut-être ramené

aux vraies proportions des choses; il est dépouillé de son caractère

impérieux, absolu; il cesse d'être tout, la passion infranchissable dans

laquelle un coeur est enfermé et se débat. Chez ceux enfin que la Nature

pénètre de respect et de méditation, les passions humaines

s'affaiblissent et s'épurent. Sa sérénité n'accepte pas leurs orages;

les âmes qu'elle forme à son image n'acceptent les émotions que

tranquilles et raisonnables. Leurs chagrins aussi sont moindres, presque

aussitôt sanctifiés par la même influence. Ainsi, de toutes parts, par

des voies tumultueuses ou paisibles, ces systèmes aboutissent à la

petitesse de la vie humaine. Dès qu'elle se met à considérer la Nature,

l'âme humaine a beau faire, elle perd de son importance, elle se néglige

et s'oublie. Dans cette contemplation prodigieuse, elle sent son infime

existence disparaître, goutte d'eau noyée dans l'immense balancement des

mers. Pénétrée d'universel, emportée hors des réalités et loin des

mesures humaines, troublée, éperdue, ivre d'enthousiasme, d'épouvante ou

d'espérance, elle perd conscience d'elle-même dans son effort pour

rejoindre la conscience diffuse et obscure du monde. Le battement de nos

petites forces disparaît dans les larges et uniformes pulsations de

l'existence infinie. «Des centaines et des centaines de pics sauvages,

dans la dernière lumière du jour; tous brillants d'or et d'améthyste

comme les esprits géants du désert; là, dans leur silence et dans leur

solitude, comme la nuit où le déluge de Noé se dessécha pour la première

fois. Admirable, bien plus, solennel était ce spectacle au voyageur. Il

contemplait ces masses prodigieuses avec émerveillement, presque avec un

élan de désir. Jusqu'à cette heure, il n'avait jamais connu la Nature,

et qu'elle était une, et qu'elle était sa mère, et qu'elle était divine.

Et comme la lumière pourpre s'évanouissait en clarté dans le ciel et que

le soleil était maintenant parti, un murmure d'éternité et d'immensité,

de mort et de vie passa à travers son âme; et il ressentit comme si la

mort et la vie étaient une, comme si la Terre n'était pas inanimée,

comme si l'Esprit de la Terre avait son trône dans cette splendeur, et

que son propre esprit avait communion avec lui»[909]. Où sommes-nous

donc? Dans quelles sphères nouvelles de pensée? Dans quel éther et

quelles froides sublimités où les passions expirent?

[Footnote 909: Carlyle. _Sartor Resartus._]

On voit par quels larges degrés nous nous sommes éloignés de plus en

plus des régions moyennes qu'occupe le travail des hommes. Nous

n'apercevons plus que de bien loin, comme du haut des sommets alpestres,

cette plaine animée au bruit des semailles ou des moissons dans laquelle

naguère nous vivions avec Burns. Il est demeuré là-bas, à nos pieds,

ignorant ces vertiges et ces ivresses, occupé à la besogne humaine,

travaillant, labourant, aimant, souffrant, et trouvant que son travail,

son amour et sa souffrance sont toute sa vie. Des distances immenses,

des abîmes et des monts, sont entre lui et ceux qui méditent sur les

cimes. Si l'on voulait mesurer, d'une façon frappante, quelle étendue le

sépare du sentiment de la Nature moderne, on n'aurait qu'à imaginer deux

promenades, l'une faite par Wordsworth, et l'autre par lui. Il n'y

aurait pas de contraste plus frappant. On verrait le premier sortant de

son jardin de Ridal-Mount, sérieux, avec une sorte de recueillement et

l'attente de rencontrer dans sa promenade des leçons morales. Il va

puiser à la grande sérénité, pour entretenir celle de son âme. Il marche

dans la Nature, comme dans une cathédrale, où se déroulent des

cérémonies religieuses dont il ne peut pénétrer le sens, mais dont le

caractère solennel le remue. Le soir, il revient dans un état d'âme

grave et respectueux, comme après une communion sacrée. S'il avait pu

emporter quelques troubles, ils seraient apaisés; même les douleurs les

plus saintes, celle que cause la mort d'un frère, se calment, s'élèvent,

et prennent leur place dans la haute harmonie de l'âme. Combien la

promenade de Burns est différente! Il sort de Mossgiel, le coeur agité

de passions, ne cherchant qu'à songer plus librement à son angoisse. Il

emporte avec lui des sentiments auxquels il appartient tout entier; il

souhaite seulement un endroit où rien ne les vienne distraire. Chemin

faisant, il jette un rapide regard sur les champs de blés verts, mais

c'est son oeil seul qui perçoit la scène; son esprit ne s'en mêle pas.

La préoccupation intérieure continue, se plaçant machinalement dans ce

cadre. Il rentre rapportant les mêmes peines, plus violentes et plus

orageuses, de cette promenade où rien ne les a gênées. La Nature n'a eu

pour lui aucune vertu, aucun baume calmant. Elle reste indifférente à

ses douleurs; lui, l'a à peine aperçue.

Et si l'on reprenait un à un tous les traits du sentiment de la Nature

tel que nous avons essayé de le dégager de la poésie moderne, on verrait

qu'il ne s'en trouve pas un seul dans Burns. La peinture minutieuse, la

recherche d'effets neufs et rares ne se rencontre pas chez lui; il se

contente des effets ordinaires et il les peint sommairement d'un seul

trait. Le mélange d'âme humaine et de Nature, ce commerce nouveau, cette

humanisation des sites et des objets, n'apparaît guère chez lui, qu'en

quelques passages et si rapidement qu'on ne sait si ce n'est pas un

hasard de métaphore. Quant aux méditations sur la vie universelle et à

leur influence sur les sentiments, il les a absolument et toute sa vie

ignorées. En réalité, il ne s'est jamais occupé de la Nature pour

elle-même, ce qui est le trait caractéristique de la poésie moderne. Il

n'a été en contact avec elle que par le travail champêtre ou pendant

quelques promenades de paysan désoeuvré. Sa personnalité était trop

vigoureuse, trop active et trop exigeante pour faire les moindres

concessions à un sentiment vague et épars. Il est resté vis-à-vis de la

Nature sur le véritable terrain humain, ne la prenant que comme un cadre

étroit à ses passions et à son travail. Par là, il est presque unique

dans la littérature contemporaine. On peut dire que, seul parmi les

modernes, il a aimé la Nature à la façon antique.

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 42 / 47 段