À la vérité, il y a bien encore quelque chose d'humain dans cette

humanisation de la Nature. Nous n'y pouvons échapper, et c'est une des

formes de notre limitation. Nous sommes bien obligés de juger des modes

inconnus d'existence par le seul que nous connaissons, et de tout

comprendre à travers des désignations humaines. Nous faisons ici acte

d'anthropomorphisme, non plus en prêtant notre vie à la Nature, mais en

essayant de traduire pour notre esprit sa façon d'exister. C'est

l'anthropomorphisme inévitable, la catégorie par laquelle il faut que

passent toutes nos notions. Nous n'y pouvons échapper. Et, en tout cas,

si nous sommes impuissants à exprimer par notre langage des conditions

d'être différentes des nôtres, nous sommes autorisés à l'employer pour

traduire les relations des choses avec nous. Quelle différence avec le

système précédent![875]

[Footnote 875: Les pages de Ruskin sur la «Pathetic fallacy»

ont, ce nous semble, le tort de ne pas assez marquer la

différence très grande entre les deux modes d'humanisation de

la Nature que nous essayons d'exposer. Elles les confondent

presque. On se demande comment Ruskin peut éviter que ce qui

est, selon lui, «la plus haute puissance intellectuelle de

l'homme», l'«Imagination pénétrative» qui «voit le coeur et

la nature intime des choses», qui «veut tenir les choses par

leur coeur», ne tombe sous le coup de la «pathetic fallacy».

Quelques-uns des exemples qu'il donne d'«Imagination

pénétrative» pourraient être cités comme exemples de

«pathetic fallacy», et inversement. Il donne comme de très

beaux spécimens de la première le vers de Milton:

Avec des pâles primevères qui penchent leur tête pensive.

et les vers de Shakspeare dans:

Les asphodèles

Qui viennent avant les hirondelles, et séduisent

Les vents de mars par leur beauté. Les violettes sombres,

Mais plus douces que les paupières des yeux de Junon,

Ou l'haleine de Cythérée; les pâles primevères

Qui meurent sans être mariées, avant qu'elles puissent voir

Le brillant Phoebus, dans sa force, maladie

Très propre aux jeunes filles.

Et il ajoute: «Observez comme, dans ces derniers vers,

l'imagination pénètre au fond de l'âme de chaque fleur»

(_Modern Painters_, Part. III. Section II. Chapter III. _Of

Imagination Penetrative_). Mais cette pénétration ne peut se

faire que parce que l'esprit humain entre dans les choses et

y dépose un peu de lui-même. Il fait des conjectures sur

elles au moyen de ses passions et en son propre langage. Si

l'on veut éviter cela, il n'y a que le silence. On est

étonné, d'autre part, lorsqu'on lit les pages sur le

«pathetic fallacy», de trouver comme exemples de ce défaut,

des images du genre de celles qu'on vient d'admirer comme

exemples d'«imagination pénétrative». Ainsi ces vers de

Kingsley:

Ils l'emportèrent, ramant, à travers l'écume roulante,

La cruelle, la rampante écume.

Ou ceux de Tennyson:

Le vent, comme un mondain déchu, gémissait,

Et l'or volant des bois ruinés était emporté à travers l'air.

(_Modern Painters_, Part. IV. Chap. XII).

L'écart n'est pas très grand entre ces personnifications.

D'ailleurs, il est impossible de faire dix pas dans l'oeuvre

de Ruskin lui-même sans rencontrer des cas de «pathetic

fallacy». Décrivant la vieille tour de l'église de Calais, il

parle de son «insouciance de ce qu'on pense ou de ce qu'on

ressent sur elle», «elle ne demande pas pitié»; elle continue

son travail quotidien et se tient debout sans se plaindre de

sa jeunesse passée». La vraie différence entre ces deux modes

d'humanisation est donc que dans le premier, la «pathetic

fallacy», les choses s'occupent de l'homme; et que, dans le

second, l'homme s'occupe des choses et essaye de pénétrer

leur vie; dans le premier, la sympathie vient à lui, dans le

second elle sort de lui. Une seule remarque fera sentir ce qu

il y a d'humain dans l'imagination pénétrative. M. Ruskin,

qui est si strict pour la vérité scientifique et qui lui est

si souvent fidèle, aurait dû se souvenir que les «têtes

pensives» que penchent si gracieusement les pâles primevères

de Milton ne sont en réalité autre chose que des organes de

reproduction.]

Ici donc, quelque chose existe en dehors de nous et d'une façon

permanente agit sur nous. L'école historique des milieux, dont les

solutions sont encore si enfantines par leur simplicité et leur naïve

assurance, ne repose-t-elle pas presque entièrement sur cette idée d'une

expression et d'une influence morale des lieux? Mais elle semble ignorer

tout le travail de la poésie moderne. Elle ne pourra obtenir de

résultats que lorsque l'analyse, infiniment complexe, longue et délicate

des caractères des sites, et en même temps l'étude aussi difficile de

leur mystérieuse domination, auront été poussées assez loin pour

permettre de discerner l'autorité ou la séduction d'un site particulier,

et la façon dont il a parlé à tel esprit. Il y a là un travail immense

que la poésie a commencé à peine, et dont la science ne semble pas se

douter. Lorsqu'il sera achevé, alors seulement la théorie des milieux

qui, par suite de la variété des sites et des esprits, ne peut être

qu'une série d'applications très complexes et tout à fait individuelles,

et qui se complaît jusqu'à présent dans des solutions générales, des

simplifications, qui sont sa négation même, donnera des résultats. La

seule tentative qui ait été faite dans cette direction est le _Prélude_

de Wordsworth, cette merveilleuse autobiographie, cette histoire de la

formation d'un esprit poétique, où sont notés les influences morales,

et par suite les aspects moraux des lieux, où pour la première fois on a

attentivement écouté et compris ce verbe de la Nature.

Dans cette dernière catégorie si moderne du sentiment de la Nature,

Burns n'a pour ainsi dire pas pénétré. Il n'a jamais songé à discerner

l'expression morale d'un site. Quand il humanise la Nature, c'est

presque toujours, plutôt par une comparaison trop humaine, une simple

métaphore, une rencontre de mots, que à dessein et après une étude de la

physionomie particulière des endroits. Encore ces essais sont-ils chez

lui très rares et indécis. Il faut fouiller toute son oeuvre pour

découvrir quelques expressions comme celles-ci: «Le joyeux matin lève

son oeil rosé, et les larmes du soir sont des larmes de joie»[876],

«quand le doux soir pleure au-dessus des prés»[877], «le matin rose lève

son oeil, comptant tous les bourgeons que la nature arrose de larmes de

joie»[878]. Le plus souvent, ce ne sont que des comparaisons sans aucune

intention. «Quand le jour, expirant dans l'ouest, tire le rideau du

repos de la nature»[879] «Je cueillerai l'aubépine avec sa chevelure

d'un gris argenté, là où, comme un homme âgé, elle se tient à la pointe

du jour»[880]. Ce qu'il y a de plus avancé dans cette direction se

trouve dans une strophe écrite pendant le voyage des Hautes-Terres.

[Footnote 876: _Logan Braes._]

[Footnote 877: _Afton water._]

[Footnote 878: _Sleepest thou or wakest thou._]

[Footnote 879: _Dainty Davie._]

[Footnote 880: _Oh, Luve will venture in._]

Sauvagement, ici, sans contrôle,

La nature règne seule et gouverne tout,

Dans cette humeur calme et pensive,

La plus chère aux âmes qui ressentent;

Elle plante la forêt, répand les eaux.

Pendant la petite journée de la vie, je rêverai,

Et, à la nuit, je trouverai pour abri une caverne,

Où les eaux coulent et les bois sauvages rugissent,

Près du beau château de Gordon[881].

[Footnote 881: _Stream that Glide._]

Il faut, pour trouver ces quelques indications si douteuses, passer au

crible tout ce qu'il a écrit. C'est insignifiant. Cela ne dépasse pas

les idées qu'on atteint parfois involontairement par la seule force des

mots et des images.

C'est qu'il est toujours sur le terrain des sentiments et qu'il ne sort

jamais de sa passion pour s'occuper de la Nature en dehors de lui-même.

Il est en cela fidèle à la tradition humaine, mais il est hors de

l'étude attentive et psychologique des choses, et il n'est pas dans les

préoccupations de la poésie moderne.

Enfin, au-delà et au sommet des degrés que nous avons parcourus, se

trouve une conception générale de la Nature considérée comme un tout, et

de nos rapports avec elle, une métaphysique de la Nature, avec son

influence sur notre destinée. On peut dire que cette conception a envahi

la poésie moderne. Dans la littérature anglaise, comme dans les autres,

elle remplace presque entièrement l'élément religieux. Celui-ci ne se

trouve plus à l'état pur que dans des poètes secondaires, comme

Montgomery, Pollock ou Keble; ou, s'il se rencontre chez des poètes

principaux comme Cowper, il n'y occupe qu'une place secondaire et ce

n'est pas par lui qu'ils sont grands. Si Cowper ne possédait pas

l'élément humain il ne serait pas beaucoup au-dessus de Young. Le sens

religieux qui persiste dans Wordsworth s'est ranimé et rajeuni en se

combinant avec une conception de l'univers; et pour certains poètes

comme Shelley, cette conception a été toute une religion. Pour tous,

bien qu'à des degrés divers, la vie humaine n'apparaît qu'à travers un

système du monde, et pour quelques-uns elle y disparaît. Ce qui reste de

mysticisme, de vénération et d'attente confiante, dans la poésie

moderne, n'existe que mélangé à une philosophie de la Nature. C'est là

seulement que les poètes de notre temps puisent leurs plus hautes

inspirations; là seulement qu'ils ont trouvé les paroles d'enseignement

supérieur et sacré qui semble indispensable à toute grande poésie. C'est

là que les espérances de _In Memoriam_ ou des _Contemplations_ se

suspendent. Pour quelques-uns, il y a la Nature sans religion; pour

personne, il n'y a plus de Religion sans l'aide de la Nature.

* * * * *

Ces divers systèmes ont trouvé leur expression dans la poésie moderne.

La plus répandue peut-être et, dans notre poésie occidentale, la plus

ancienne, est la conception théologique. Elle consiste à considérer le

jeu en quelque sorte mathématique des lois naturelles, à admirer la

succession des saisons et le cours régulier des astres. Les mondes

lointains, dont les orbites d'or pareils à des ressorts célestes se

meuvent avec une immortelle précision, y tiennent une place importante.

L'Univers apparaît comme un mécanisme qui décèle un ouvrier d'une

puissance et d'une sagesse infinies. L'idée du Créateur et

principalement du Régulateur efface celle de la Création; la pensée de

la Divinité se substitue à celle de la Nature, et presque toujours la

description poétique se termine par un hymne à l'Invisible. C'est la

conception chrétienne, celle des esprits religieux, comme Fénelon ou

Lamartine[882], le lieu commun d'une innombrable quantité de

prédicateurs. Dans le domaine plus restreint de la poésie anglaise,

c'est la conception de Thomson et celle de Cowper[883].

[Footnote 882: _La fin de l'Homme_; _La Prière_; _Dieu_.]

[Footnote 883: Voir _l'Hymne_ qui termine les _Saisons_ de

Thomson. Lire, dans Cowper, les 170 derniers vers de _The

Winter Morning Walk_.]

Mais ce n'est pas là un bien profond système de la Nature. En réalité,

cette conception tend à supprimer la Nature, à n'en faire qu'un moyen de

raisonnement, par lequel se démontre l'existence d'un Dieu personnel.

L'esprit ne s'attache pas à elle, il ne la considère pas en elle-même,

il ne l'étudie que pour la personne qu'elle lui révèle. L'Univers

s'efface pour laisser voir derrière lui une Providence abstraite. Il en

est de lui comme du triangle découvert sur une plage déserte, qu'on

n'examine pas en soi, mais uniquement pour la main dont il est le signe.

L'homme ne reste pas en contact avec la Nature; il n'en perçoit que la

régularité abstraite, pour arriver à l'idée d'un législateur. C'est une

conception inorganique et presque inanimée du monde, une conception

astronomique, et, pour employer l'expression de George Eliot,

télescopique[884]. Les lois qui le régissent apparaissent plus que les

faits qui le constituent. Aussi est-elle froide, et si elle prête

parfois à l'éloquence, elle manque presque toujours d'accent. C'est la

conception vers laquelle Coleridge, impuissant à se soutenir dans le

système supérieur de Wordsworth, est retombé dans son _Hymne au

Mont-Blanc_.

[Footnote 884: George Eliot. _Essay on Young._]

* * * * *

Dans un autre système poétique, la Nature absorbe la vie humaine.

Celle-ci n'existe pas, ne subsiste pas en dehors d'elle, elle se confond

avec elle, y disparaît. Mais il y a deux façons bien différentes

d'accepter cette même conviction, et qui ont donné naissance à deux

lignées bien différentes de poètes.

Pour les uns, la Nature est la dévoratrice insatiable, le gouffre ouvert

toujours où tombent d'interminables multitudes, le néant effroyable ou

souhaité dans lequel disparaissent les bonheurs ou les lassitudes de la

vie. Ils la regardent avec terreur et avec haine, soit qu'ils se soient

haussés à un mépris stoïque comme de Vigny, ou qu'ils soient torturés

par une impuissante révolte comme Mme Ackermann. Cette vue toute

négative de la Nature, cette façon de n'apercevoir en elle que la

destruction indifférente et implacable a produit quelques-unes des plus

puissantes inspirations de la poésie moderne. Nous empruntons, par

exception, nos citations à notre littérature, parce que nous ne

connaissons pas, dans la littérature anglaise, de passage où ce

sentiment soit exprimé avec autant de force. Lorsque de Vigny dit:

Ne me laisse jamais seul avec la Nature,

Car, je la connais trop pour n'en avoir pas peur;

Elle me dit: «Je suis l'impassible théâtre

Que ne peut remuer le pied de ses acteurs;

Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre,

Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Je n'entends ni vos cris, ni vos soupirs, à peine

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,

À côté des fourmis, les populations;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,

J'ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère, et je suis une tombe,

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe.

Mon printemps ne sent pas vos adorations.»

C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe,

Et dans mon coeur alors, je la hais, et je vois

Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe,

Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.[885]

[Footnote 885: De Vigny. _La Maison du Berger._]

Lorsque Mme Ackermann, que de Vigny, ce grand précurseur envers lequel

on est ingrat, avait devancée, pousse avant de sombrer le cri déchirant

et l'anathème qui fait frissonner l'oiseau et épouvante les vents,

lorsqu'elle lance à la Nature son imprécation:

Sois maudite, ô marâtre, en tes oeuvres immenses,

Oui, maudite à ta source et dans tes éléments,

Pour tous tes abandons, tes oublis, tes démences

Aussi pour tes avortements!

Qu'envahissant les cieux, l'Immobilité morne

Sous un voile funèbre éteigne tout flambeau,

Puisque d'un univers magnifique et sans borne

Tu n'as su faire qu'un tombeau.[886]

[Footnote 886: Mme Ackermann. _L'Homme à la nature._]

Tous deux ils traduisent, avec une tristesse hautaine ou un emportement

farouche, la sombre poésie qu'il y a dans cette conception. À la vérité,

c'est peut-être moins regarder la Nature en soi que la vie humaine par

rapport à elle. Car, en admettant que nos vies sont des bulles éclatant

à la surface des forces, il se peut que des âmes plus résolues ou plus

résignées soient heureuses de participer à ce renouvellement de l'être

et de se sentir emportées par cette onde immense d'existences qui

déferle à travers les temps.

C'est ce qui arrive à d'autres esprits. Pour eux aussi la vie humaine

n'est pas plus que le moindre des bourgeons; elle s'ouvre un instant et

périt pour jamais. C'est encore le matérialisme avec l'engloutissement

irréparable de l'homme. Mais ils envisagent les choses par la face de la

reproduction plutôt que de la destruction; ils considèrent le

rajeunissement éternel plutôt que la décrépitude. Dans le cercle

alternativement noir et blanc de naissance et de mort qui forme le

travail de l'Univers, ils disent que la seconde n'est que la condition

de la première, et pour eux les nuits ne sont pas les tombeaux des

jours, mais des berceaux d'aurores. Ils ne sont pas sensibles à la

terreur que leur existence sera un jour supprimée, mais à la joie

qu'elle ait été produite. Ils sont heureux de prendre part un moment à

la vie universelle, dont ils sentent en eux le tressaillement profond;

et, reconnaissants d'avoir existé, ils retombent sans regrets dans le

courant des métamorphoses. Cette façon de voir dans la Nature une

évocation infatigable de l'être, une profusion, un épanouissement, une

floraison de forces suffit pour remplacer une révolte inutile par une

satisfaction tranquille. La plupart des âmes humaines sont, il est vrai,

trop encastrées dans leur personnalité pour faire autre chose que de

comprendre cette idée. Elles sont impuissantes à la ressentir: trop

captives pour se perdre en elle, et trop étroites pour la recevoir en

soi. Elles se contentent de l'exprimer dans une forme intellectuelle qui

déjà ne manque pas de grandeur. Elles en tirent une fermeté tout

humaine, semblable à celle que put éprouver une âme comme Littré,

quelque chose comme la gratitude du convive rassasié dont parle

noblement le poète latin.

Mais, lorsque cette idée tombe dans une âme comme celle de Shelley,

capable de toutes les métamorphoses, les plus ténues et les plus

puissantes, fluide, mobile, légère, impressionnable, incirconscrite et

universelle comme l'air, susceptible comme lui d'être une brise ou un

orage, recevant toutes les teintes, s'embrasant avec les soleils et plus

rêveuse que les pâles étoiles, une des plus étonnantes âmes humaines qui

aient existé et la plus éperdue de nature qui fut jamais, alors on a un

exemple unique de la poésie que peut contenir ce sentiment de la vie

universelle. Shelley a eu, vis-à-vis des forces de la Nature, la même

flexibilité que Shakspeare vis-à-vis des âmes humaines. C'est le poète

des existences élémentaires. Son affinité avec elles est un phénomène

psychologique. Pour la première fois, du moins en occident, on a vu une

âme humaine, perdant ses contours, sa conscience, se plonger

passionnément dans la Nature. Elle est descendue plus bas que les

existences déjà individualisées des plantes ou des animaux; la folie

aérienne de l'alouette ou la tristesse pensive de la plante sensitive

sont encore trop concrètes[887]. Elle a pénétré jusqu'aux existences

plus vagues, plus diffuses, plus rudimentaires. Elle est redevenue

primitive, antérieure à toute forme, elle s'est faite semblable aux

éléments, aux flottants phénomènes de l'atmosphère. Elle a été le

crépuscule, la nuit, L'éclair, la neige, que les rayons des étoiles

bleuissent sur les sommets silencieux des monts[888], l'automne

pensif[889], elle a crié au vent d'ouest, au sauvage vent d'ouest, alors

que sa large haleine passait sur la terre:

«Sois, ô esprit farouche,

Mon propre esprit, sois moi-même, ô impétueux![890]».

[Footnote 887: Shelley. _To a Skylark. The Sensitive Plant._]

[Footnote 888: Shelley. _To a Skylark. The Sensitive Plant._]

[Footnote 889: Id. _Autumn a Dirge._]

[Footnote 890: Id. _Ode to the West Wind._]

Elle a été la nue, puisant aux ruisseaux et à la mer de fraîches averses

pour les fleurs altérées, la fille de la terre et de l'eau, qui change

et ne peut mourir, la nue aux mille métamorphoses[891]. Elle s'est

perdue dans toutes les manifestations les plus indécises, les plus

originaires, les plus profondes de la force inconnue.

[Footnote 891: Id. _The Cloud._]

Shelley a eu un instinct si puissant de la vie générale qu'il ne

s'arrêtait pas aux attributs de forme ou de couleur des phénomènes. Il a

pénétré jusqu'à leur vie intime, leur âme obscure, leurs aspirations

inconscientes, le sens épars de leur fonction et la vague allégresse de

leur course, car peut-être le mouvement est la joie des choses. Aussi

jamais la matière n'a été plus immatérialisée. La force inchoative, la

vie centrale, y perce partout, en sorte que, derrière la mince

matérialité des attributs, on rencontre l'immatériel. La profondeur même

de ce matérialisme conduit à quelque chose qui ressemble à du

spiritualisme. La matière disparaît presque, se pénètre de vie et de

mouvement, perd sa pesanteur qui, en réalité, n'est qu'une idée humaine,

prend sa vraie légèreté, son bondissement, son allégresse cosmiques.

Alors, tous les phénomènes allégés, spiritualisés, vus par leur face

intérieure et impalpable, passent, se croisent, comme s'ils étaient

purement lumineux et des jeux rapides de forces. À cet enivrement de

mouvements infinis, s'ajoute l'idée qu'ils sont eux-mêmes dans un autre

mouvement plus vaste, qui les soulève vers le progrès; l'idée d'une

transformation, d'un déroulement du Monde vers la perfection. On a

non-seulement l'exaltation d'appartenir à la grande vie, mais

l'enthousiasme d'être emporté par l'immense roue de l'Univers courant au

mieux. C'est pourquoi, lorsqu'il parle de la Nature, Shelley ne trouve

d'autre moyen d'expression que le lyrisme violent et tendu. Des hymnes

seuls peuvent rendre cette ivresse de panthéisme. Il a ainsi donné la

poésie de la Nature la plus vraie, la plus centrale, la plus organique,

la plus riche, qui ait jamais paru. Il chante au coeur même de la

Nature. La chétive vie humaine disparaît entièrement, ne devient plus

qu'une des voix qui célèbrent la vie immense.

Enfin, il y a un troisième système qui, bien que dérivé des

philosophies, est, en poésie, la création et le glorieux domaine de

Wordsworth. Dans cette conception nouvelle l'homme et la Nature existent

également; il ne la supprime pas au profit de la Divinité; elle ne

l'absorbe pas. Tous deux vivent: la Nature dans sa richesse; lui, dans

son indépendance vis-à-vis d'elle. Mais il est toujours en contact avec

elle; il y a entre eux une sorte d'harmonie préétablie; il est créé pour

la percevoir; elle, pour être perçue par lui.

Avec, quelle délicatesse l'Esprit individuel

(Et peut-être tout autant les facultés progressives

De l'espèce entière) au Monde extérieur

S'adapte; avec quelle délicatesse aussi,

(Et ceci est un thème que les Hommes ont pu entendre)

Le monde extérieur s'adapte à l'esprit[892].

[Footnote 892: Wordsworth. _Introduction à l'Excursion._]

Il y a donc une sorte d'ajustement, de fiançailles, d'union, entre

l'esprit humain et la Nature. Il la perçoit dans sa vie innombrable et

splendide; mais cette vie n'est pas tout: la raison d'être de l'Univers

n'est pas comprise en lui-même, ni sa signification; il n'est que la

révélation de quelque chose de plus grand. Cette manifestation est tout

ce qu'il nous est donné de saisir. Nous ne pouvons connaître que la

Nature; mais elle nous parle de quelque chose d'au-delà d'elle. Dans son

langage mystérieux et immense, elle nous révèle l'existence d'une force

supérieure, de modes d'être inconnus, d'une puissance lointaine et

invisible. Dès lors, la Nature n'est pas seulement un fait, elle est un

signe; il ne suffit pas de la regarder, il faut l'interpréter; un

élément idéal se mêle par là à son étude.

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 41 / 47 段