curieuse d'effets naturels, plus rares, plus délicats, plus locaux, que
ceux qui ont été rendus jusqu'à présent. Les longs aspects universels et
réguliers de la Nature semblent usés. Il en faut de nouveaux, de plus
subtils ou de plus étranges! L'oeil s'ingénie à découvrir des nuances
imperceptibles ou des contrastes violents; il saisit les phénomènes sur
les bords de la disparition ou dans leur explosion brutale. Des
centaines de poètes ont noté des milliers d'effets inobservés. La poésie
contemporaine est devenue un musée immense, inépuisable, où s'entassent
des observations d'une délicatesse ou d'une grandeur jusque-là
inconnues. Il suffit d'y jeter un coup d'oeil pour en comprendre la
richesse. Wordsworth observe la teinte bronzée que les feuilles des
haies prennent sur la clarté du soir[837]; il remarque que le crépuscule
retire du gazon les multitudes de pâquerettes[838] et fait disparaître
les fleurs dans la haie assombrie[839]; il suit la mince ligne bleue qui
entoure le bord tranquille du lac[840]. Shelley voit passer les averses
frangées d'arcs-en-ciel[841], et les frissons noirs que le vent fait
courir sur les vagues[842]; ailleurs, la lune répand son lustre, et le
brouillard jaune qui remplit l'atmosphère boit sa lumière jusqu'à s'en
remplir[843]; s'il regarde un coucher de soleil, il remarque que les
lignes d'or suspendues aux nuages couleur de cendres descendent
jusqu'aux pointes lointaines du gazon et jusqu'aux têtes blanchâtres des
pissenlits[844]. Coleridge note les épis retenus par les haies des
sentiers étroits[845]; le petit cône de sable qui danse silencieusement
au fond d'une source[846]; les glaçons qui, au bord des toits, brillent
paisiblement sous la lune paisible[847]; le double bruit de la pluie: le
bruit net, tout auprès et le murmure confus, autour[848]; ou bien,
appliquant la même pénétration de regard à des objets plus vastes, il
observe combien, tout derrière le mont Blanc, un peu avant l'aube, l'air
semble compact, noir, une masse d'ébène où la montagne pénètre comme un
coin d'argent[849]. Keats saisit le reflet dont les nageoires satinées
et les écailles d'or des poissons allument l'eau[850]; Tennyson, le
luisant des bourgeons de marronniers ou l'iris plus vif que le printemps
met au col bronzé des tourterelles[851]. Tous ces effets, jamais l'oeil
humain ne les avait discernés, détachés du fonds commun des crépuscules,
des aurores, des printemps antérieurs. On a tout exploré, jusqu'aux
volcans, jusqu'aux galeries souterraines des mines, jusqu'aux
profondeurs des mers[852]. À cet exercice, la poésie est devenue
merveilleusement habile. Elle s'est enrichie et renouvelée. Mais ces
qualités nouvelles n'ont pas été sans quelques défauts. C'est
quelquefois l'excès de richesse, la luxuriance de détails, un fouillis
qui étouffe le paysage; et partant, la confusion; le lierre cache
l'arbre. C'est souvent le cas dans Keats et dans Shelley. Pour les
poètes plus sobres, comme Tennyson, le danger est de peindre la nature
avec quelques traits exceptionnels ou trop particuliers, et d'omettre
les traits essentiels sur lesquels, dans la réalité, les premiers
reposent comme les fleurs sur leur rameau. Il en résulte un défaut de
vérité, de solidité: des paysages en l'air et sans soutien, auxquels
manquent la substance et le fond, semblables à des vêtements dont on ne
peindrait que les broderies et les perles. Le seul Wordsworth est resté
dans l'exacte mesure. Ces qualités et ces défauts, Burns ne les a pas;
il n'a pas la façon moderne de peindre la nature. Il se contente, on l'a
vu, des effets les plus ordinaires; il les prend simplement par où ils
se présentent à tous; il les rend d'un trait rapide et simple. Pour
toute la partie pittoresque, il n'appartient en rien, pas même de très
loin, à l'école moderne.
[Footnote 837: Wordsworth.]
[Footnote 838: Id. _Evening Voluntaries VI._]
[Footnote 839: Id. _Excursion_, Book I.]
[Footnote 840: Id. _Poems written in Youth: an Evening
Walk._]
[Footnote 841: Shelley. _Prometheus_, Acte III.]
[Footnote 842: Id. _Alastor._]
[Footnote 843: Id. _Alastor._]
[Footnote 844: Id. _The Sunset._]
[Footnote 845: Coleridge. _The Three Graves._]
[Footnote 846: Id. _Inscription for a Fountain on a Heath._]
[Footnote 847: Id. _Frost at Midnight._]
[Footnote 848: Id. _An ode to the Rain._]
[Footnote 849: Id. _Hymn before Sunrise in the vale of
Chamouni._]
[Footnote 850: Keats. _Imitation of Spenser._]
[Footnote 851: Tennyson. _Locksley Hall._]
[Footnote 852: On trouvera des exemples de ces descriptions
souterraines dans l'_Alastor_ de Shelley; et de merveilleuses
descriptions sous-marines dans l'acte IV du _Prometheus
Unbound_ et dans maints autres passages de Shelley, et aussi
dans le livre III de l'_Endymion_ de Keats. Ils avaient, du
reste, été précédés par Shakspeare dans sa puissante vision
de Clarence (_Richard III_, Acte I, scène 4).]
* * * * *
Au-delà de cette observation raffinée et aiguë des faits naturels, il y
a une communication, un échange entre l'homme et les choses. L'homme
donne à la Nature une interprétation humaine. Il lui prête des
sentiments, un caractère. Il la peint, comme l'a dit un écrivain de nos
jours, avec des épithètes morales[853]. Cette façon de l'animer peut
être faite dans deux sens différents.
[Footnote 853: Renan. _Souvenirs de Jeunesse. Issy._]
Certains poètes se contentent de jeter sur la Nature leur émotion du
moment. Elle s'assombrit ou s'égaie, selon qu'ils sont eux-mêmes tristes
ou joyeux; elle prend la teinte de leur âme. Elle ne détient rien de son
propre fonds, ni signification, ni caractère. Elle attend, pour savoir
ce qu'elle ressentira, que nous le lui disions. Un site n'est ni
mélancolique ni riant par lui-même; il devient l'un ou l'autre selon
l'homme qui y apparaît. Le même site, visité par deux hommes dont l'âme
est agitée d'émotions opposées, aura des aspects opposés. La Nature n'a
pas d'expression; elle n'est qu'un écho qui répète les choses qu'on lui
dit, pleure ou se réjouit selon les paroles qu'on lui jette; elle attend
de nous son mot d'ordre.
Puisqu'elle est si docile à leurs modifications, ces poètes prennent la
Nature pour confidente. Ils lui racontent leurs secrets; ils lui
révèlent leurs chagrins, en lui demandant d'y prendre part. Ils la
chargent de commissions dont les ruisseaux, les vents et les fleurs
s'acquittent[854]. Ils lui recommandent de garder le souvenir de leurs
amours.
[Footnote 854: Voir un exemple de ces demandes dans _Maud_ de
Tennyson, et dans un poème, qui est d'ailleurs une imitation
de _Maud_, dans _Gwen_ de Lewis Morris.]
Ô lac, rochers muets, grottes, forêt obscure,
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir
Gardez de cette nuit, gardez, belle Nature,
Au moins le souvenir[855].
[Footnote 855: Lamartine. _Le Lac._]
Comme si le seul souvenir que garde la Nature de nos amours, n'était pas
celui que, depuis Virgile, les amoureux gravent dans l'écorce des
arbres[856]; comme si elle n'était pas indifférente et ignorante de nos
passions et de nos petits drames intérieurs; comme si son impassibilité
dans la _Tristesse d'Olympio_
Nature au front serein, comme vous oubliez![857]
n'était pas plus conforme à la réalité que les supplications du _Lac_
Non! la Nature n'épouse pas notre âme. Elle a son propre rêve que le
nôtre ne trouble pas. Elle vit à l'écart, nous permettant d'aller à
elle, dédaigneuse de venir à nous. On peut toucher du doigt l'excès de
cette manière, dans Tennyson, qui a une tendance à substituer des
préoccupations humaines, précises et particulières, au rêve ignoré et
vaste des choses. Ainsi, dans _Maud_, les oiseaux ne chantent plus pour
eux-mêmes, ils n'ont plus, selon l'expression de Wordsworth, leurs
pensées que nous ne pouvons mesurer[858], ils disent tous: «Où est Maud,
Maud, Maud?»[859] Un peu plus loin, dans un passage d'ailleurs exquis,
lorsque le héros attend la jeune fille à la nuit tombée, les fleurs du
jardin ne s'enivrent pas de brises tièdes, elles ne s'endorment pas dans
des rayons de lune, ne se rafraîchissent pas dans leur songe de rosée
nocturne. Leurs propres délices sont oubliées. Toutes les roses et tous
les lis ne rêvent qu'à cette entrevue humaine.
[Footnote 856: Virgile. _Egloga X_, v. 53.]
[Footnote 857: V. Hugo. _Tristesse d'Olympio._]
[Footnote 858: Wordsworth. _Poems of Sentiment and Reflexion.
Lines Written in Early Spring._]
[Footnote 859: Tennyson. _Maud._ Part. I. XII.]
Une larme splendide est tombée
De la grenadille de la porte,
Elle arrive, ma colombe, ma chérie,
Elle arrive, ma vie, ma destinée.
La rose rouge crie: «Elle est près, elle est près!»
Et la rose blanche pleure: «Elle tarde!»
Le pied-d'alouette écoute: «Je l'entends, je l'entends!»
Et le lis soupire: «Je l'attends!»[859]
Cette façon d'imposer à la Nature notre nuance du moment et de soumettre
le monde à la mobilité de nos impressions est, à coup sûr,
scientifiquement inexacte. Elle a été durement désignée par Ruskin sous
le nom de «pathetic fallacy»; et on s'explique que cette condamnation du
grand esthéticien soit absolue pour la peinture, qui prend comme moyen
d'expression la reproduction même des choses, qui n'est pas chargée de
rendre certains états d'âme, mais de les éveiller, et a pour langage la
reproduction de la réalité. En ce qui concerne la poésie, cet arrêt est
excessif; M. Shairp et M. Stopford Brook ont, ce nous semble, tort de
l'accueillir sans réserves[860]. Car, si cette humanisation est fausse
en tant que conception de la Nature en soi, elle peut être une
disposition, ou si l'on veut une superstition naturelle du coeur humain.
Sans doute, la Nature ne perd pas son temps à nous écouter; mais nous ne
pouvons parfois nous empêcher de lui parler. Notre instinct de monologue
se fait jour par là. Le fait est vrai psychologiquement. Il y a, dans
une passion qui déforme ou supprime la réalité extérieure, une plus
grande réalité passionnelle; son erreur même démontre sa violence; et il
est naturel qu'un coeur qui déborde s'épanche sur les choses[861].
Toutefois, il faut noter qu'il ne s'agit plus alors de la Nature, mais
de l'âme humaine. Aussi cette attitude ne suppose-t-elle aucun sentiment
profond ou exact de la Nature. Elle n'en implique aucunement l'étude.
Elle est très simple, très primitive, à la portée de tous. Elle a été
commune parmi les anciens[862]. Dans ce système, la Nature n'a pas
d'existence morale. C'est une confidente qui écoute tout et ne dit rien.
On n'y trouve jamais que des effusions humaines qui ne nous apprennent
rien sur elle. Il n'en peut sortir ni joie, ni consolation, ni conseils,
aucune influence, aucun baume.
[Footnote 860: Voir M. Stopford Brook dans sa _Theology in
the English Poets_, Lecture VI, et M. Shairp dans _On the
Poetic Interpretation of Nature_, Chap. VIII. Cependant M.
Shairp fait quelques objections et réserve les droits du
poète dramatique ou épique.]
[Footnote 861: Il est curieux de voir Wordsworth revendiquer
pour le coeur humain le droit de se projeter en dehors et de
s'emparer de ce qui l'entoure.
Les Poètes, dans leurs élégies et leurs chants
Où ils pleurent les disparus, demandent aux bosquets,
Demandent aux collines, aux ruisseaux de partager leur deuil,
Et aux insensibles rochers; cela n'est pas vain, car ils parlent
Dans ces invocations, avec une voix
Qui obéit à la puissante force créatrice de la passion humaine.
Il y a des sympathies
Plus paisibles, et cependant de même race,
Qui pénètrent dans les esprits méditatifs
Et grandissent avec la réflexion. J'étais debout près de cette
source
Et je regardai son onde, tant que nous parûmes ressentir
Une même tristesse, elle et moi..., etc.
_The Excursion_, Book I.
Il parle d'une fontaine abandonnée, que des mains humaines
activaient et faisaient courir, maintenant abandonnée et
croupissante.]
[Footnote 862: Voir les Élégies de Bion, et de Moschus, et
celle de Virgile.]
On pourrait deviner presque à coup sûr, que Burns, à cause de sa faible
préoccupation de la Nature et de sa débordante personnalité, a pratiqué
cette première méthode d'humanisation. C'est en effet ce qui lui arrive
constamment, il tombe dans la «pathetic fallacy», comme lorsqu'il
recommande à la rivière Afton de couler doucement pour ne pas réveiller
Mary[863], ou lorsqu'il dit:
Vous, rives et talus du joli Doon,
Comment pouvez-vous fleurir si fraîchement?
Comment pouvez-vous chanter, petits oiseaux
Quand je suis si plein de souci?[864]
[Footnote 863: Voir la pièce, page 270.]
[Footnote 864: _The Banks of Doon._]
Un des exemples les plus complets et les plus brillants de cette manière
se trouve dans son _Élégie sur le Capitaine Matthew Andersen_. On y
saisit ce qu'elle a de faux; même lorsqu'elle est mise en oeuvre au
moyen de touches justes et fermes, l'ensemble ne donne qu'une impression
douteuse. Presque chacune des strophes qui suivent est un petit tableau
exact et solide; on y peut même reconnaître aussi bien qu'en n'importe
quel autre passage de ses oeuvres sa fidélité d'observation, et
cependant la pièce a quelque chose de factice et de forcé.
Il est mort! il est mort! il nous a été arraché!
Le meilleur des hommes qui fut jamais!
Ô Matthew, la nature elle-même te pleurera,
Par bois et par landes,
Où peut-être erre la Pitié solitaire,
Exilée de parmi les hommes!
Vous collines! proches voisines des étoiles,
Qui dressez fièrement sur vos crêtes les cairns[865],
Vous falaises, asiles des aigles qui planent,
Où l'Écho sommeille,
Venez vous joindre, ô les plus rudes enfants de la Nature,
À mes chants qui gémissent!
Pleurez, vous, bosquets que connaît le ramier,
Bois pleins de noisetiers, et vallons pleins d'épines!
Vous ruisselets tortueux qui descendez vos glens,
En trébuchant bruyamment,
Ou en écumant fort, en bondissant vite,
De cascade en cascade.
Pleurez, petites campanules dans les prés,
Vous fastueuses digitales belles à voir,
Vous chèvrefeuilles qui pendez joliment
En bosquets embaumés,
Vous roses sur vos épineuses tiges,
Les premières d'entre les fleurs.
À l'aurore, quand chaque brin d'herbe
Plie avec un diamant à son faîte,
Le soir, quand les fèves répandent leur senteur
Dans la brise bruissante,
Vous lièvres qui courez dans la clairière,
Venez, joignez-vous à mes plaintes.
Pleurez, vous chanteurs des bois,
Vous grouse qui vous nourrissez des bourgeons de bruyère,
Vous courlis qui faites vos appels dans les nuages,
Vous pluviers siffleurs;
Et pleurez aussi, couvées bruyantes de perdrix,
Il est parti pour jamais.
Pleurez, foulques brunes, et sarcelles tachetées,
Vous hérons pêcheurs qui guettez les anguilles,
Vous canards et malarts qui, dans vos cercles aériens,
Enveloppez le lac;
Et vous butors, jusqu'à ce que les fondrières résonnent,
Criez à cause de lui.
Pleurez, râles de genêts qui piaillez à la chute du jour,
Parmi les champs brillant de trèfle en fleur,
Quand vous vous envolerez pour votre voyage annuel,
Loin de nos froids rivages,
Dites à ces terres lointaines qui gît dans l'argile
Qui nous pleurons.
Vous, hiboux, de votre chambre de lierre,
Dans quelque vieil arbre ou quelque tour hantée,
À l'heure où la lune, avec un regard silencieux,
Montre sa corne,
Pleurez à l'heure morne de minuit,
Jusqu'à l'éveil du matin.
Ô rivières, forêts, collines et plaines!
Vous avez souvent entendu mes chants joyeux;
Mais maintenant que me reste-t-il
Sinon des histoires de tristesse?
Et de mes yeux ces gouttes qui tombent
Couleront toujours.
Pleure, Printemps, mignon de l'année!
Chaque corolle de primevère contiendra une larme;
Toi, Été, tandis que les épis des blés
Dressent leur tête,
Déchire tes tresses brillantes, vertes, fleuries,
Pour celui qui est mort.
Toi, Automne, en chevelure dorée,
Déchire de douleur ton manteau jaunâtre!
Toi, Hiver, qui lances à travers les airs
La rafale hurlante,
Annonce à travers le monde dénudé
Le mérite que nous avons perdu.
Pleure-le, toi Soleil, grande source de lumière,
Pleure, impératrice de la nuit silencieuse!
Et vous, brillantes, scintillantes petites étoiles,
Pleurez mon Matthew!
Car à travers vos orbes il a pris son vol,
Pour ne revenir jamais.
Ô Henderson! ô homme, ô frère!
Es-tu parti et parti pour toujours?
Et as-tu traversé cette rivière inconnue,
Limite sombre de la vie?
Le pareil à toi, où le trouverons-nous,
À travers le monde entier?
Allez à vos tombes sculptées, ô grands,
Dans tout le vain clinquant de votre pompe!
Près de ton honnête gazon je resterai,
Ô honnête homme!
Et je pleurerai le destin du meilleur garçon
Qui jamais fut couché en terre.
[Footnote 865: Amas de pierres.]
Il convient de dire que ce morceau n'est pas dans la véritable veine de
Burns. Il est de la seconde période de sa vie, il sent l'exercice
littéraire. Il est probable qu'il en avait emprunté le modèle à quelque
imitation des élégies classiques. C'est la charpente des élégies de Bion
et de Moschus, qui s'est propagée dans la littérature à travers mille
copies. Si l'on y regarde de près, on verra que c'est au fond presque la
même construction que celle de l'_Adonaïs_ de Shelley. Tel qu'il est,
c'est un parfait spécimen de l'envahissement de la nature par les
sentiments humains. C'est une tendance absolument opposée à l'école
moderne de Poésie; et si l'on veut comprendre combien celle-ci a essayé
de réagir contre elle, on n'a qu'à relire les vers de Coleridge.
Écoutez! le Rossignol commence sa chanson
Oiseau «très musical, très mélancolique!»
Un oiseau mélancolique! Oh! frivole pensée!
Dans la nature il n'y a rien de mélancolique.
Mais une nuit, un homme a erré, dont le coeur était percé,
Du souvenir de quelque douloureuse injustice,
D'une lente maladie ou d'un amour dédaigné,
Et le malheureux! il a rempli toutes choses de lui-même,
Et fait dire par tous les bruits charmants l'histoire
De sa propre peine. C'est lui, ou un semblable à lui,
Qui a le premier appelé ces notes un chant mélancolique.
Puis plus d'un poète a répété cette imagination...
...Nous avons appris
Une science différente: nous n'avons pas le droit de profaner ainsi
Les douces voix de la nature, toujours pleines d'amour et de joie![866]
[Footnote 866: Coleridge. _The Nightingale._]
C'est une véritable protestation contre cette soumission de la Nature à
nos passions, et une revendication de son indépendance vis-à-vis de
nous. Ici encore, on voit combien Burns était, sur ce point, en dehors
du courant de la poésie moderne.
* * * * *
Mais il y a une méthode toute moderne et toute différente de peindre la
Nature avec des épithètes morales. Pour Wordsworth, pour Shelley, ses
vrais poètes, et pour les autres poètes dans leurs vrais moments, un
caractère appartient bien aux choses. Elles le possèdent, même
lorsqu'aucun esprit humain n'est là pour le leur communiquer. La Nature
n'est pas à notre disposition. Une expression permanente réside en
elle. Elle a des heures et des humeurs différentes. L'Automne, où tout
meurt, a une mélancolie réelle; le Printemps, une réelle gaîté. Lorsque
Shelley rend en des vers navrants la désolation d'un jardin jonché de
dépouilles de fleurs et saisi tout entier par la décomposition
automnale[867]; lorsque Wordsworth, à la première douce journée de mars,
voyant tout renaître, s'écrie:
Il y a une bénédiction dans l'air,
Qui semble communiquer un sentiment de joie
Aux arbres, aux montagnes nues,
Et à l'herbe, dans les champs verts[868].
[Footnote 867: Shelley. _The Sensitive Plant._]
[Footnote 868: Wordsworth. _Poems of Sentiment and
Reflection. To my Sister._]
ils ne font que rendre strictement un fait extérieur. Ils ne prêtent pas
à la Nature leurs propres sentiments; ils la trouvent dans des heures
d'abattement ou de renaissance. Elle a une expression qu'ils ne lui
apportent pas et qu'ils constatent. Il en est de même pour les sites. Le
sourire appartient bien à certains lieux, l'horreur à d'autres, et à
d'autres la sérénité. Un paysage où toutes les plantes périssent et
pourrissent, où les arbres souffrent, où toute vie est chétive, exténuée
et malingre, est triste en soi, sans qu'il soit besoin qu'un homme
vienne y gémir. Un autre où tout est robuste et exubérant de sève, est
un centre d'existences heureuses; il est gai comme une maison où tous se
portent bien. D'autres, où les vents se rencontrent, sont des lieux de
combat, dans lesquels les arbres ont quelque chose de ramassé, de
convulsif, de nerveux, et des efforts de lutteurs. Ainsi les endroits
ont des visages différents, selon la façon même dont ils accueillent
d'autres existences que la nôtre; certains terrains sont moroses;
d'autres, pleins de cordialité. Cela est encore plus clair pour les
arbres et les plantes. Nous ne parlons pas des expressions, générales et
composées des types. C'est un sujet encore peu exploré. Mais chacun de
ces êtres a une contenance particulière, une façon d'être, une attitude,
où se révèlent, sinon des consciences différentes, du moins des
habitudes vitales diversement contractées. Ils ont aussi des sensations.
«C'est ma croyance, disait Wordsworth, par un jour de printemps, que les
fleurs jouissent de l'air qu'elles respirent[869]». Et cette croyance du
poète ne sera pas contredite par les botanistes, de plus en plus portés
à animer les végétaux[870]. Les minéraux eux-mêmes recèlent peut-être un
obscur effort vers l'existence et, par suite, ils parcourent des moments
différents et ont des expressions différentes, selon que ces moments
sont plus ou moins éloignés de leur idéal d'existence[871]. Ainsi, la
Nature est pleine d'expressions individuelles ou collectives. Et
celles-ci se modifient avec les saisons, les heures et les températures.
Une nuit de gel cause bien d'autres angoisses que parmi les hommes
attardés. Il y a des coups de vent qui, balayant un paysage et
affligeant les arbres, les fleurs, les oiseaux, le transforment en une
véritable scène de souffrance, et y éveillent un choeur douloureux, où
chacun, à sa façon, les uns en poussant des cris, les autres en
contractant leurs feuilles, se plaint de sa souffrance. Il y a partout
dans la Nature un élément moral et dramatique, indépendant de nous.
[Footnote 869: Wordsworth. _Poems of Sentiment and
Reflection. Lines written in Early Spring._]
[Footnote 870: Notre ami le Professeur Bertrand nous a permis
de soumettre nos opinions sur ce point au contrôle de sa
profonde connaissance de la vie des plantes. Nous l'en
remercions sincèrement.]
[Footnote 871: Voir les articles de M. Thoulet sur la vie des
minéraux, dans la _Revue Scientifique_.]
Nous trouvons donc quelque chose en face de nous. Il peut y avoir de
véritables rapports, un véritable commerce entre l'homme et la Nature.
Il y a une réalité qui les soutient et en fait autre chose qu'un vain
mirage de nous-mêmes. L'expression des choses n'est pas le simple reflet
des émotions que nous apportons devant elles. Il y a là une vaste
sensibilité à connaître, à étudier, à pénétrer. La Nature ne fait pas
que répéter ce que nous disons; elle a quelque chose à nous enseigner;
elle sait nous contredire et, si nous allons à elle découragés et las,
elle nous répond quelquefois qu'il faut être patient et de bon espoir.
C'est par ce caractère indépendant de nous qu'elle a prise sur nous,
qu'elle agit sur nous. De là découlent ses vertus salutaires et
guérissantes.
Il est hors de doute que cet élément moral donne aux représentations de
la Nature un sens, une portée que la description purement pittoresque ne
saurait fournir. Il suffit, pour comprendre toute la différence, de
comparer deux paysages, l'un décrit avec des épithètes matérielles,
l'autre, avec des épithètes morales, et de comparer, par exemple, une
page de Théophile Gautier à une page de Michelet. Quand elle s'appuie
sur un fond solide et exact de traits matériels, cette touche
intellectuelle donne aux scènes de la Nature une profondeur, un charme,
et une éloquence qui font paraître insignifiantes et inertes les
représentations auxquelles manque cette lueur intime.
Pour discerner le caractère habituel et les émotions accidentelles des
choses, il faut une pénétration singulière: une longue étude morale de
la Nature, et un don pareil à celui qu'ont les peintres de discerner
l'expression d'un visage. Ce don, Wordsworth et Shelley l'ont possédé à
un haut degré. Wordsworth surtout a étudié avec une admirable
délicatesse, sensible
Aux humeurs
De l'heure et de la saison, au pouvoir moral,
Aux affections et à l'esprit des endroits[872].
[Footnote 872: Wordsworth. _The Prelude_, Book XII.]
Personne n'a su comme lui dégager le génie des lieux. Depuis, les poètes
s'y sont appliqués, et le monde a été presque aussi minutieusement
interprété que décrit. Il en est résulté, dans la poésie moderne, les
éléments d'une sorte de psychologie de la Nature. Elle est probablement
destinée à rester vague comme les existences dont elle s'occupe. Pour
les animaux toutefois elle est plus facile, et pour quelques-uns, comme
dans l'alouette de Shelley[873] et le rossignol de Keats[874], elle
semble presque achevée. Il est à peine utile d'ajouter que cette
tendance, comme tant d'autres, existait vaguement, et que les poètes,
entre autres ceux de la Renaissance, avaient déjà saisi bien des traits
moraux de la Nature. Mais, sauf Milton dont la familiarité avec elle est
exquise, ils le faisaient tous avec moins de soin et d'exactitude.
Cowper avait bien le sentiment de cette influence morale, mais il ne l'a
jamais appliqué. Ses descriptions ne sont individuelles que pour la
partie pittoresque; il ne sait pas la signification particulière des
sites. C'est la gloire de la poésie moderne d'avoir étendu, approfondi,
précisé dans tous les sens cette interprétation, et d'avoir animé le
monde de joies, de tristesses, de luttes, d'efforts, d'amours, de rêves,
d'innombrables ressemblances ou tout au moins d'innombrables analogies
avec l'âme humaine.
[Footnote 873: _To a Skylark._]
[Footnote 874: _Ode to a Nightingale._]