Le présent seul te touche
Moi hélas! en arrière je jette les yeux
Sur de sombres perspectives,
Et, en avant, bien que je ne puisse discerner,
Je pressens et je redoute[820].
[Footnote 820: _To a Mouse._]
Il n'y a de comparable à une pareille pièce que l'anxiété et la
tendresse avec laquelle Michelet suit, par delà les cimes neigeuses, à
travers les nuits froides, au milieu des oiseaux de proie, les
migrations du pauvre rossignol[821].
[Footnote 821: Michelet. _L'Oiseau, Les Migrations._]
* * * * *
Chose bien plus étrange encore chez un paysan accoutumé à couper les
épis, à les écraser sous le fléau, à maltraiter le grain de mille
manières, les plantes elles-mêmes participaient à cette tendresse. Sans
le moindre penchant au panthéisme, auquel sa nature compacte et nouée en
robuste personnalité ne se prêtait pas, il y a pénétré aussi loin que
des natures diffuses et vaporeuses comme Shelley, faites pour s'éprendre
de modes d'existence vagues, flottants et pas encore solidifiés en
conscience. Rien ne répugnait plus à son esprit clair et limité, mais sa
sympathie le menait au fond des choses, jusqu'aux racines obscures
communes à toute vie. Il sortait de tout ce qui vivait et pouvait
souffrir, à quelque profondeur que ce fût, un appel qui montait jusqu'à
lui. Plus tard, avec Wordsworth et surtout avec Shelley, les fleurs
vivront, seront chéries, livreront leurs rêves, étudiés et devinés par
ces purs poètes. Mais, à cette époque, c'était une chose inouïe
véritablement. Cowper, lorsqu'il parle des plantes, ne dépasse pas les
sentiments d'un jardinier; ses vers font penser à ceux de l'abbé
Delille. Darwin les décrivait en botaniste. Mais les aimer, les
plaindre, sentir quelque chose qui ressemble à de l'émotion ou à de
l'intérêt pour une fleur flétrie ou une branche brisée! C'était une
chose faite pour surprendre.
Cependant, là encore, sa bonté a mené Burns plus loin que son esprit. Un
jour de printemps, le soc de sa charrue trancha une pâquerette qui
fleurissait avec confiance. Il ne put voir, sans être touché, la petite
fleur expirante. Il écrivit une pièce qui est le pendant exact de celle
sur _la Souris_, et qu'il est curieux d'en rapprocher. Elle est d'une
teinte un peu moins sombre, de nuance plus gaie et plus riante. Et ce
détail suffirait seul à montrer quelle était l'impressionnabilité de
Burns. Sur les mêmes sujets, la première pièce fut écrite un jour de
novembre, et la seconde un jour de printemps. Instinctivement, elles se
sont présentées à son esprit dans deux tonalités différentes. Sans qu'il
y ait presque un mot de description, la première est assombrie, la
seconde a la clarté printanière et l'écho d'un chant d'alouette. Les
deux paysages ont passé dans l'émotion même et l'ont colorée
différemment.
Petite, modeste fleur, cerclée de cramoisi,
Tu m'as rencontré dans une heure mauvaise
Il a fallu que j'écrase dans la poussière
Ta tige mince!
T'épargner maintenant, n'est plus en mon pouvoir,
Toi jolie perle.
Hélas! ce n'est pas ta douce voisine,
La gentille alouette, compagne faite pour toi,
Qui te courbe dans les gouttes de rosée
Sous sa poitrine tachetée,
Quand elle jaillit au ciel joyeuse, pour saluer
L'Est qui s'empourpre.
Le Nord aux dures morsures souffla froidement
Quand naguères, tu naquis humblement;
Malgré cela, tout heureuse, tu parus et brillas
Sous l'ouragan,
Dressant à peine au-dessus de ta mère, la terre
Ta tendre forme.
Les fleurs orgueilleuses que nos jardins produisent,
De hauts bois protecteurs et des murs les défendent;
Mais toi, au hasard, sous l'abri
D'une motte ou d'une pierre,
Tu pares ce champ d'éteule aride,
Ignorée, solitaire.
Là, vêtue de ton étroit mantelet,
Tournant au soleil ta poitrine neigeuse,
Tu lèves ta tête modeste,
D'une humble façon
Mais soudain, le soc soulève, arrache ton lit;
Te voici prosternée.
Telle est le sort de la jeune fille
Douce fleurette des ombres rustiques;
Trompée par la simplicité de l'amour
Et une confiance naïve,
Comme toi, toute souillée, elle tombe,
Et gît dans la poussière.
Tel est le sort de l'humble barde,
Sur le rude Océan de la vie, sous une mauvaise étoile,
Il est inhabile à consulter la carte
Du savoir prudent,
Jusqu'à ce que les rafales soufflent, les vagues mugissent,
Et l'engloutissent.
Tel, le sort de la vertu malheureuse,
Qui longtemps a lutté avec les besoins et les chagrins,
Que l'orgueil et la malice humaine ont poussée
Au bord de la misère;
Arrachée de tous ses soutiens, sauf le ciel,
Ruinée, elle tombe.
Et toi-même qui, gémis sur le destin de la pâquerette,
Ce destin est le tien, à une date prochaine;
Le soc de l'âpre ruine arrive droit
En plein sur ta jeunesse;
Bientôt être écrasé sous le poids du sillon
Sera ta destinée![822]
[Footnote 822: _To a Mountain Daisy._]
Reconnaissons tout de suite que cette pièce est inférieure dans son
ensemble à celle sur le nid de souris. Elle est moins touchante et moins
parfaite. Les strophes de la fin, qui ont un intérêt dans l'histoire de
Burns, car elles désignent évidemment Jane Armour, le poète lui-même et
son père, la surchargent. Elles la font trop tourner à l'allégorie et
lui donnent à première vue l'air d'un cadre littéraire. Il y a aussi, à
l'antépénultième strophe, une comparaison maritime, inopportune et hors
de proportions avec l'image qui devait à elle seule constituer la pièce.
Elle en dérange l'unité et l'harmonie.
Mais, ces réserves faites, on peut admirer. Rien de plus joli n'a été
écrit sur la pâquerette, et surtout, ce qu'il faut toujours relever dans
Burns, rien de plus précis. Sa petite toilette simple, sans prétentions,
à peine relevée d'un liseré rose en février et rouge en avril, est
indiquée en deux mots. Son amitié avec l'alouette, qui la réveille en
lui trempant la tête dans la rosée et lui annonce le matin, est d'une
grâce mignarde. Et qui a mieux rendu la petite personnalité de la
pâquerette? La modestie, la gaîté calme, la sagesse pratique de la
vaillante fleurette, toujours d'égale humeur, qui s'accommode du moindre
abri, fleurit par tous les temps et, avec son contentement et son
humilité, ressemble à un sourire tranquille. Wordsworth dont elle était
la favorite, et dont il se disait le poète:
Douce fleur qui, probablement auras un jour
Ta place sur la tombe de ton poète[823],
a écrit sur elle une suite de pièces[824]. Elles sont d'une belle
rêverie, mais trop vague. Elles manquent de quelque chose d'exact, de
réalité familière. Les siennes sont des pâquerettes élégantes et
idéales; elles ont perdu leur ingénuité de petites paysannes. Les traits
les plus précis semblent avoir été empruntés à Burns, comme lorsque la
pâquerette est comparée à une jeune fille, dans sa simplicité, le jouet
de toutes les tentations, ou lorsqu'elle est louée de trouver son abri
sous tous les vents et d'être toujours «satisfaite, complaisante et
douce[825]». Seul, le vieux Chaucer en a parlé avec une fraîcheur égale.
«Au delà de toutes les fleurs de la prairie, j'aime ces fleurs blanches
et rouges[826]». Il avait pour elle une si grande affection qu'il se
levait pour aller la voir s'ouvrir au soleil.
[Footnote 823: Wordsworth. _To the Daisy, Epitaphs and
Elegiac Pieces._]
[Footnote 824: Dans les _Poems of the Fancy: to the Daisy; to
the Same Flower_.--Dans les _Poems of Sentiment and
Reflection: to the Daisy_.--Dans les _Epitaphs and Elegiac
Pieces: to the Daisy_.]
[Footnote 825: La pièce intitulée: _to the Same Flower_, dans
les _Poems of the Fancy_.]
[Footnote 826: Chaucer. _Prologue to the Legend of Good
Women._]
Cette vue heureuse adoucit tout mon chagrin;
Si joyeux suis-je quand suis en présence
D'elle, de lui faire toute révérence,
Car elle est, de toutes les fleurs, la fleur
Pleine de toute vertu et honneur,
Et toujours également belle et de fraîches couleurs;
Et je l'aime et sans cesse, l'aimé-je de nouveau[827].
[Footnote 827: Chaucer. _Prologue to the Legend of Good
Women._]
Et il ajoutait avec une charmante naïveté d'enthousiasme:
Appuyé sur mon coude et mon côté,
Tout le long jour suis-je résolu à rester étendu
Pour rien autre,--et point ne mentirai-je--
Sinon regarder la pâquerette,
L'impératrice et la fleur de toutes les fleurs;
Et si prié-je Dieu que tout bien lui advienne,
Et, à cause d'elle, à tous ceux qui aiment les fleurs[827].
Dans Burns, il y a en plus le drame, la souffrance, l'émotion, et une
telle puissance d'individualité que, tandis que les autres poètes ont
parlé de la pâquerette en général, il a fait de celle-ci une personne
qui vit dans notre esprit, comme une petite amie qu'on ne saurait
oublier. Si le voeu de Wordsworth a été exaucé; si on a planté un saule
sur la tombe de Musset; si Keats, qui disait en mourant qu'il sentait
déjà les violettes pousser au-dessus de lui, dort sous les violettes;
Burns devrait avoir un tertre vert parsemé de pâquerettes, où
descendraient les rosées et d'où monteraient des alouettes.
Cette exquise sensibilité pour toutes les formes de la vie n'était pas
un artifice littéraire. Il la portait avec lui partout; elle faisait le
charme de ses promenades solitaires et de ses rêveries. Dans une de ses
plus belles lettres, il a admirablement rendu cette tendresse qui
débordait de son âme et se déversait sur son chemin. C'est un passage
qui, même après ses pièces sur _la Souris_ et sur _la Pâquerette_,
mérite d'être cité. Il respire peut-être mieux encore cette merveilleuse
bonté.
«J'avais erré au hasard dans les lieux préférés de ma muse, sur
les bords de l'Ayr, pour contempler la nature dans toute la gaîté
de l'année à son printemps. Le soleil du soir flamboyait
au-dessus des lointaines collines, à l'ouest; pas une haleine ne
remuait les fleurs cramoisies qui s'ouvraient, ou les feuilles
vertes qui se déployaient. C'était un moment d'or pour un coeur
poétique. J'écoutais les gazouilleurs emplumés qui répandaient
leur harmonie de tous côtés, avec des égards de confrère, et je
sortais fréquemment de mon sentier de peur de troubler leurs
petites chansons ou de les faire s'envoler ailleurs en les
effrayant. Sûrement, me disais-je, sûrement celui-là est un vrai
misérable qui, insoucieux de vos efforts harmonieux pour lui
plaire, peut suivre du regard vos détours, afin de découvrir vos
retraites secrètes et vous dérober le seul trésor que la nature
vous donne, votre plus cher bonheur, vos faibles petits. Même le
blanc rameau d'aubépines qui s'avançait en travers du chemin,
quel est le coeur qui, en un semblable moment, pourrait ne pas
s'intéresser à son bien-être, et ne pas désirer qu'il soit
préservé des troupeaux qui broutent rudement ou du souffle
meurtrier de l'est?[828]
[Footnote 828: _To Miss Wilhelmina Alexander_, 18th Nov.
1786.]
N'est-ce pas adorable de bienfaisance? Et la fin surtout n'est-elle pas
exquise? Pour trouver l'équivalent de ces lignes charmantes, il faut se
rappeler le _Chant des Créatures_ du séraphique saint François d'Assise,
qui ramassait les vers du chemin pour les mettre à l'abri des passants,
et évitait qu'une goutte d'eau pure ne fût trépignée et souillée. Un
écrivain de nos jours, qui a lui aussi le sens de la vie des choses au
point qu'il serait capable de s'adresser au ver de saint François
d'Assise avec une polie et délicate ironie, lui en décerne pour ce fait
un haut éloge[829]. Cette aménité pour les choses est peut-être moins
surprenante chez un ascète mystique, dont la personnalité s'atténue dans
l'uniformité et le rêve pacifique du cloître, que chez ce paysan
pratique, foulé par la vie, réagissant contre ses chocs en tensions de
volonté, et malmené par ses propres passions. Un passage comme celui de
Burns n'a de supérieur que cette parole admirable de la Bible: «il ne
brisera pas le roseau cassé et n'éteindra pas la mèche qui fume
encore[830]».
[Footnote 829: Renan. _Nouvelles études d'Histoire
Religieuse. François d'Assise._]
[Footnote 830: _Mathieu_, chap. XII.]
Du reste, avec son habituelle clairvoyance intérieure, il se rendait
compte que cette bonté était une partie de son génie. Dans son premier
journal, il se dépeint à lui-même comme un homme «d'une bienveillance
illimitée, envers toutes les créatures douées ou dénuées de
raison[831]». Et dans la _Vision_, la Muse lui dit comme un des signes à
quoi elle l'a reconnu poète:
Quand la profonde terre au manteau vert
Encourageait tendrement la naissance de chaque fleurette,
Que la joie et la musique se répandaient
Dans chaque bocage,
Je l'ai vu contempler le bonheur général,
Avec une infinie tendresse[832]».
[Footnote 831: _Common-place Book._]
[Footnote 832: _The Vision._]
Une attraction croissante rapproche l'homme de la nature. Il n'apparaît
plus à l'écart et au-dessus d'elle. Les sciences immergent de plus en
plus sa personnalité dans un océan de forces, où elle est roulée par le
flot des mêmes lois; elles tendent à la confondre dans une vie
collective et, pour ainsi parler, dans une pulsation universelle. Le
fond d'existence commun à toutes les espèces prend plus d'importance,
monte presque jusqu'à la surface, ne laisse plus qu'une mince enveloppe
de diversité, sous laquelle se devinent une origine semblable et une
obscure fraternité. Sans le savoir, la poésie a fait le même travail en
sens inverse: elle a rapproché l'homme des choses, comme la science a
rapproché les choses de l'homme. Elle l'a amené à elles, l'a penché sur
elles, lui a enseigné à s'y intéresser, a engagé sa sympathie dans leurs
vicissitudes muettes. Elle enrôle peu à peu «les recrues du genre
humain» contre la brutalité et la souffrance. Quel est le petit enfant
qui, ayant appris à l'école la pièce sur le _Nid de Souris_ ou la
_Pâquerette_, n'en emportera pas un germe de douceur?[833] Dans ce beau
mouvement de concorde, quelques poètes ont eu, au-delà de Burns, une vue
plus large des ressemblances, un sens plus grandiose de notre parenté
avec les énergies profondes du monde, un plus vaste aperçu de
l'ensemble, et, pour ainsi parler, une sympathie plus cosmogonique. Mais
il a éprouvé, bien au-delà de tous les autres, la tendresse pour les
êtres individuels, une tendresse qui n'a pris ni la forme vague d'une
aspiration panthéiste, ni la forme indifférente d'une adhésion
intellectuelle, mais qui reste bien humaine, une vraie tendresse de
coeur et qui n'allait pas loin des larmes. En cela Burns est unique.
Wordsworth a dit qu'il faut ajouter à la nature:
Le rayon
La lumière qui n'a jamais existé sur la terre ni sur l'océan,
La consécration et le rêve du poète[834].
[Footnote 833: Le bon Cowper avait eu conscience de cette
influence adoucissante de la poésie et, après ses beaux
plaidoyers pour les bêtes, il avait dit avec sa simplicité
pénétrante:
Je suis récompensé, et j'estime que les labeurs
De la poésie ne sont pas perdus, si mes vers
Peuvent s'interposer entre un animal et une souffrance,
Et enseigner à un seul tyran la pitié pour son esclave.
_Winter Walk at Noon_, vers 725-29.]
[Footnote 834: Wordsworth. _Elegiac Stanzas, suggested by a
Picture of Peele Castle, in a Storm, painted by Sir George
Beaumont._]
Burns n'a pas revêtu les choses d'une teinte plus céleste, mais il a
répandu sur elles une infinie bonté. Là est sa véritable originalité
dans le sentiment de la nature, ce qui l'ennoblit, lui donne la
«consécration et le rêve du poète.» C'est par là, nous le verrons, et
par là seulement, qu'il prend place parmi les modernes. Ici comme
ailleurs il restera glorieux pour avoir beaucoup aimé.
III.
QUE LE SENTIMENT DE LA NATURE DANS BURNS EST TRÈS ÉLOIGNÉ DU
SENTIMENT DE LA NATURE DANS LA POÉSIE MODERNE.
La question qui se pose naturellement au bout de cette étude est
celle-ci: Quels rapports y a-t-il entre cette façon de comprendre la
Nature et le sentiment de la Nature dont est faite presque exclusivement
la poésie moderne. Burns peut-il compter parmi les poètes qui, depuis
un siècle, l'ont si minutieusement décrite et si richement, l'ont
tellement explorée, qu'ils ont pénétré, par des sentiers non foulés,
jusqu'à des sources nouvelles?
On entend assez souvent dire qu'il a contribué au mouvement qui a ramené
l'homme vers la nature; on le voit cité à côté de Cowper et de
Wordsworth. C'est, à nos yeux, une de ces erreurs qui se glissent dans
les histoires littéraires, et finissent par s'y enraciner si fortement
qu'on ne peut plus les en arracher. Rien n'est plus opposé au sentiment
de la nature, tel qu'il a prévalu de nos temps, que celui de Burns.
Toutefois la preuve en est plus faible à concevoir qu'à fournir, car
elle suppose une étude du sentiment de la nature dans la poésie anglaise
moderne. Ce sentiment est quelque chose de complexe et de difficile à
déchiffrer. Il est formé de couches superposées, qui vont de l'écorce au
coeur de la Nature, et de la plus délicate observation artistique à la
plus grandiose généralisation philosophique. Il s'en faut que tous les
poètes le possèdent en entier: quelques-uns plus peintres ne sont
sensibles qu'aux phénomènes; d'autres, plus penseurs ne songent qu'à la
grande vie centrale et perdent les manifestations de la surface;
d'autres plus moralistes se placent entre les deux et cherchent dans les
faits des rapports, des analogies avec l'âme humaine et parfois des
leçons et des paraboles; quelques-uns, les plus grands, réunissent tout
cela[835]. Il est peut-être possible de rétablir ces degrés dans leurs
relations organiques, et de reconstituer ainsi un sentiment de la Nature
dans tous ses éléments; mais c'est un essai qu'on n'ose pas entreprendre
sans quelque défiance, tant le sujet est vaste et compliqué[836]. Il y a
pourtant intérêt à le tenter; nous ne comprendrions pas entièrement la
position de Burns dans la poésie moderne, si nous ne démêlions où il en
est vis-à-vis d'une inspiration qui la constitue presque entièrement.
[Footnote 835: On peut négliger, dans une étude du sentiment
moderne de la Nature, la parabole qui est plutôt morale, et,
dans ses formes les plus hautes, religieuse. Elle est
affectée par le développement du sentiment de la Nature, en
ce que celui-ci, en étendant l'observation et la connaissance
des phénomènes, lui fournit des points de comparaison et de
méditation plus nombreux et plus variés. Elle peut l'affecter
de son coté en ce qu'il lui arrive d'étudier la Nature pour
trouver des objets nouveaux par quoi frapper les esprits.
Elle se contente le plus souvent d'illustrations familières
et connues. Mais elle ne s'occupe pas de la Nature elle-même.
Bossuet l'a magistralement définie, et a bien indiqué la
tendance d'interprétation morale qui la constitue.
«Jésus-Christ nous apprend dans ce sermon admirable à
considérer la nature, les fleurs, les oiseaux, les animaux,
notre corps, notre âme, notre accroissement insensible, afin
d'en prendre l'occasion de nous élever à Dieu. Il nous fait
voir toute la nature d'une manière plus relevée, d'un oeil
plus perçant comme l'image de Dieu. Le ciel est son trône: la
terre est l'escabeau de ses pieds: la capitale du royaume est
le siège de son empire: son soleil se lève, la pluie se
répand pour vous assurer de sa bonté. Tout vous en parle: il
ne s'est pas laissé sans témoignage.» (_Méditations sur
l'Évangile_, XXXIVe jour).
On peut voir dans Bossuet lui-même comment la Nature
s'introduit dans cette manière d'interpréter le monde et
l'enrichit. Il n'y a pas, dans la poésie moderne, de page
plus admirable, plus précise, on dirait presque plus moderne,
si ce mot avait un sens en face de la beauté éternelle, que
ce passage qui éclate en plein XVIIe siècle. Il est bon de le
lire, ne fût-ce que pour se garder des affirmations absolues:
«_Le soleil s'avançait et son approche se faisait connaître
par une céleste blancheur qui se répandait de tous côtés:_
les étoiles étaient disparues, _et la lune s'était levée avec
son croissant d'argent si beau et si vif_ que les yeux en
étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil en
_paraissant claire et illuminée par le côté qu'elle tournait
vers lui: tout le reste était obscur et ténébreux; et un
petit demi-cercle recevait seulement dans cet endroit-là un
ravissant éclat par les rayons du soleil, comme du père de la
lumière_. Quand il la voit de ce côté, elle reçoit une teinte
de lumière: plus elle la voit, plus sa lumière s'accroît:
quand il la voit tout entière, elle est dans son plein, et
plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui d'où
elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu'elle rend _à
son céleste illuminateur_. À mesure qu'il approchait, je la
voyais disparaître; _le faible croissant diminuait peu à peu,
et quand le soleil se fut montré tout à fait, sa pâle et
débile lumière s'évanouissant, se perdit dans celle du grand
astre qui paraissait_, dans laquelle elle fut comme absorbée:
on voyait bien qu'elle ne pouvait avoir perdu sa lumière par
l'approche du soleil qui l'éclairait, mais un petit astre
cédait au grand, une petite lumière se confondait avec la
grande; et _la place du croissant ne parut plus dans le ciel,
où il tenait auparavant un si beau rang, parmi les étoiles_
(_Traité sur la Concupiscence_, chap. XXXII). Il n'y a pas
dans Rousseau, ni dans Bernardin de Saint-Pierre, ni dans
Chateaubriand, ni dans Victor Hugo, une description d'aurore
comparable à celle-là. C'est aussi beau que les plus belles
pages de ciel de Wordsworth. Il ne se rencontre probablement
pas, parmi les descriptifs de ce siècle-ci, un tableau d'une
lumière pareille, sans parler de la majesté et de la grâce.
On trouve un grand nombre d'exemples charmants du mélange de
nature et de morale dans saint François de Sales. Si l'on
veut voir ce que peut donner ce système, lorsqu'il lui manque
l'élément vivifiant et rajeunissant de l'observation
naturelle, on n'a qu'à parcourir le livre de Mgr de la
Bouillerie: _Le Symbolisme de la Nature._]
[Footnote 836: Nous avons été aidé dans l'ensemble de cette
étude par deux livres de haute et noble pensée: _Theology in
the English Poets_ par le Rev. Stopford Brooke--et _On the
Poetic Interpretation of Nature_ par le Principal
Shairp.--Chez nous les livres de M. de Laprade, avec toute
leur éloquence, sont vagues et sans étreinte.--On lira avec
fruit le grand ouvrage de Ruskin: _Modern Painters_, qui
porte presque uniquement sur la manière de rendre la nature,
et qui est une oeuvre d'ordre très haut.]
* * * * *