On voit combien ces tableaux sont denses et compacts. Chaque partie

étant à la fois très exacte et très généralisée, l'ensemble contient

beaucoup dans un petit volume. Ces visions, comme toutes les choses très

comprimées, ont une vertu d'expansion. Elles s'ouvrent et s'amplifient

dans la mémoire. Au bout de quelque temps, on est surpris de la quantité

d'impressions qu'elles renfermaient. On a dit de Milton que ses vers

avaient une étrange puissance d'évocation, et qu'ils étaient pleins

d'une poésie si condensée qu'avec quelques mots, ils éveillaient une

suite prolongée d'images[751]. L'_Allegro_ et le _Penseroso_ surtout

possèdent cette magie de suggestion; maintes de leurs brèves

descriptions contiennent de longues rêveries. Il en est un peu de même

de Burns. Il y a, dans ses coups de pinceau rapides, cette vertu

mystérieuse qui met l'esprit en route. Il est par cela même sur le vrai

terrain de la poésie, qui est aussi près de la musique que de la

peinture, et dont l'office est de faire imaginer au moins autant que de

faire voir. Depuis Milton et en exceptant quelques vers de Thomson,

personne n'a eu plus que Burns ce don des visions rapides qui parcourent

d'un coup d'oeil de vastes étendues de terrain et que la lecture

n'épuise jamais.

[Footnote 751: Macaulay. _Essay on Milton._]

* * * * *

Lorsqu'il s'agit du détail et non plus de l'ensemble d'un paysage,

lorsqu'il veut rendre un coin au lieu d'une étendue de campagne, et un

effet particulier au lieu d'un aspect général, il a les mêmes qualités,

avec cette différence que la précision prend le pas sur la largeur du

trait. C'est toujours net et court. Cette précision ne l'abandonne

jamais, alors même que le sujet qu'il traite semble le plus éloigné de

la vie réelle. S'il parle des plantes, il donnera l'endroit précis où

elles poussent; s'il parle d'oiseaux, il indiquera la saison, l'heure du

jour, où ils chantent, les tons de leurs voix, les endroits qu'ils

préfèrent, en sorte que des strophes entières seront presque des

passages d'un livre de botanique ou d'ornithologie, et avec cela de la

poésie. Qu'on lise les vers suivants avec cette préoccupation, on verra

que chacun d'eux est instructif.

Maintenant le lis fleurit près de la rive,

La primevère au pied des pentes,

L'épine bourgeonne dans la glen,

Et la prunelle est blanche comme le lait[752].

Maintenant l'alouette éveille le matin joyeux,

En l'air, sur ses ailes mouillées de rosée;

Le merle, à midi, dans son bosquet,

Fait retentir les échos des bois;

Le mauvis sauvage, de ses notes nombreuses,

Chante et endort le jour assoupi[753].

La grise alouette, gazouillant éperdument,

S'élèvera vers les cieux;

Le chardonneret, le plus gai fils de la musique.

Se joindra doucement au choeur;

Le merle a la voix forte, le linot a la voix claire,

Le mauvis doux et moelleux;

Le rouge-gorge réjouira le pensif automne

Sous sa chevelure jaunie[754].

La perdrix aime les collines fertiles,

Le pluvier aime les montagnes,

La bécasse hante les vallées solitaires;

Le héron au vol élevé les fontaines;

À travers les hautes futaies le ramier erre,

Pour éviter les sentiers de l'homme;

Le buisson de noisetier abrite la grive,

Et l'épine épandue le linot[755].

[Footnote 752: _Lament of Mary Queen of Scots._]

[Footnote 753: _Lament of Mary Queen of Scots._]

[Footnote 754: _The Humble Petition of Bruar Water._]

[Footnote 755: _Peggy._]

Il tenait à cette exactitude. Dans une de ses lettres à Thomson, parlant

d'une chanson, _Les Rives de la Dee_, il écrit: «la chanson est assez

bien, niais elle contient des images fausses, par exemple: «Et doucement

le _rossignol_ chanta sur _l'arbre_». D'abord le rossignol chante dans

un buisson bas, et jamais sur un arbre, et en second lieu, on n'a jamais

vu ni entendu un rossignol sur les bords de la Dee, ni sur les bords

d'aucune autre rivière d'Écosse[756].»

[Footnote 756: _To Thomson_, 7th April 1793.]

C'est dans ces observations minutieuses des faits intimes que se

découvrent, sinon le sentiment, du moins la connaissance et la

fréquentation assidue de la Nature. Pour rendre les grands espaces de

terrain ou les grandes phases des jours et des saisons, il suffit d'un

coup d'oeil d'artiste et d'un maniement suffisant de la langue. La

surprise de la campagne peut quelquefois en remplacer l'intimité, et

l'enthousiasme des premières rencontres arracher des accents plus vifs

que la calme douceur d'une longue amitié. Mais lorsqu'il s'agit de

pénétrer dans le détail, de démêler les mille sons dont est faite

l'harmonie des champs, de percevoir les symptômes légers qui précèdent

les mouvements atmosphériques ou plutôt qui en font déjà partie et en

sont comme la frange; lorsqu'il s'agit de posséder les habitudes et les

préférences des plantes, leurs heures, leurs endroits et leur saison,

les coutumes et les habitats de tant d'oiseaux et d'animaux, on entre

dans une étude immense. Une vie humaine y suffit à peine. Wordsworth y a

consacré la sienne, avec l'assiduité d'un savant, pendant les trois

quarts d'un siècle. Chaque jour il a examiné la nature; il en a fait son

occupation unique; il est arrivé à en avoir une merveilleuse

connaissance. C'est avec Burns le poète moderne qui l'a observée le plus

directement et le plus intimement connue. Mais il l'a regardée, pour

ainsi dire, en faisant un choix; cherchant en artiste ses effets rares

et nouveaux à interpréter en moraliste. Il la voyait à travers la double

préoccupation du pittoresque et de la parabole, en extrayant de

préférence ce qui était beau ou instructif. Aussi ses observations ont

toujours quelque chose d'épuré. Elles semblent avoir été prises moins

pour elles-mêmes que pour leur éclat ou la leçon qu'elles contiennent.

Il n'en est pas ainsi de celles de Burns. Il a, bien entendu, cette

connaissance complète de la campagne, mais elle lui vient moins d'une

observation voulue que d'une fréquentation constante. Il la possède

parce qu'il a vécu avec elle, qu'il l'a travaillée de ses propres mains,

arrosée de sa sueur, surprise à toutes ses heures. Il est familier avec

ses mille aspects et ses mille voix, mais sans s'être donné la tâche de

le devenir. Sa façon de la voir est plus simple et plus désintéressée.

Il n'y recherche ni les tableaux brillants, ni les comparaisons

éloquentes. Ce n'est pas un artiste qui l'étudie, c'est un paysan qui la

cultive; les faits le frappent, non parce qu'ils sont curieux, mais

parce qu'ils sont ordinaires. Ce qui l'attire dans les choses, ce n'est

pas leur pittoresque, mais leur réalité, leur importance au point de vue

de la vie rurale, la place qu'ils y tiennent; le pittoresque ne vient

qu'à la suite et par surcroît. On comprend qu'il y a, dans cette façon

de voir la campagne, quelque chose de moins éclatant et de moins subtil;

mais de plus solide, de plus ferme et de plus pratique. La plupart du

temps, Burns fait des descriptions sans s'en douter; il n'a été

préoccupé que de relater des faits; ses vers, pleins, écrits pour la

chose qu'ils disent, sont en réalité des renseignements qui ont

rencontré la couleur. Par exemple, lorsqu'il dit:

En été, lorsque le foin était coupé,

Que le blé vert ondulait dans tous les champs,

Au moment où la luzerne fleurit blanche sur la plaine,

Et où les rosés s'ouvrent dans les coins abrités[757].

[Footnote 757: _Countrie Lassie._]

il s'occupe moins de l'aspect que de l'état réel de la campagne, dans

les semaines qui suivent la fenaison. Si, vers la fin d'avril, il écrit

à un de ses amis, ce ne sera pas un pittoresque un peu extérieur qui le

frappera, ce sera le moment précis de vie rurale où il se trouve, le

moment où l'on fait sortir les vaches qui ont vêlé, et où on travaille

activement aux champs[758]. S'il souhaite au même ami un temps favorable

pour ses moissons, il ne fera pas quelque phrase générale sur le soleil

et la brise, il ira droit au détail technique.

[Footnote 758: _Second Epistle to Lapraik._ Voir ce passage

plus bas.]

Puisse Borée ne jamais battre vos sillons,

Et ne pas donner de croc-en-jambe à vos tas de gerbes,

Dispersant la récolte à travers moors et marécages,

Comme du chiendent arraché;

Mais puisse le grain qui branle tout au faîte de l'épi

Tomber dans le sac[759].

[Footnote 759: _Third Epistle to Lapraik._]

Ce dernier trait qui note que les plus hauts grains, parce qu'ils sont

les plus secoués et les plus mûrs, se perdent le plus facilement, est

d'un coup d'oeil de paysan.

Sa poésie est tellement claire, de proportions moyennes et à angles

vifs, qu'elle s'écarte instinctivement de ce qui donne aux objets

quelque chose d'obscur, de vague ou d'excessif. Les phénomènes de brumes

ou de brouillard, si communs dans un pays humide comme l'Ayrshire, sur

lequel traînent continuellement les longues files des nuages de

l'Atlantique, et qui, dans un pays voisin, ont fourni à Wordsworth tant

de tableaux d'une subtilité ou d'une splendeur merveilleuses, ne

paraissent presque pas dans ses vers. Lorsque par hasard il les

rencontre, il leur donne quelque chose d'arrêté et de précis qui leur

enlève une partie de leur charme ou de leur terreur. Le côté vaporeux,

flottant et perdu des choses, par lequel certains esprits aiment à les

contempler, parce qu'elles sont par là plus transformables, et sur qui

furent constamment fixés les beaux yeux rêveurs de Shelley, n'existe

guère pour lui. De la nuit même, d'autres voient surtout les profondeurs

ténébreuses; les lumières ne servent qu'à les rendre plus reculées et

plus insondables; lui y voit surtout un fond pour ses lumières qui, sur

cette noirceur, jouent plus vives, plus individuelles, plus nettes, que

dans l'universelle clarté du jour. Aussi ses vers sont-ils pleins de ces

effets de nuit, toujours rendus par rapport aux points lumineux, et

jamais par rapport aux arrière-plans obscurs.

Nous n'errerons plus sur le bord du ruisseau,

Nous ne sourirons plus au visage ridé de la lune dans la vague[760].

Le char de Cynthia d'argent massif

Montait dans le ciel étoilé, homme;

Les rayons reflétés dorment dans les ruisseaux,

Ou se cassent dans le courant[761].

Nous irons le long du Cluden,

À travers les noisetiers qui s'étendent largement

Au-dessus des vagues qui glissent lentement,

Si claires sous la lune[762].

Donnez-moi la vallée solitaire,

Le soir plein de rosée, la lune montante,

Qui luit joliment et fait ruisseler

Sa lumière d'argent dans les branches[763].

[Footnote 760: _Lament written at a time when the Poet was

about to leave Scotland._]

[Footnote 761: _The Fete Champetre._]

[Footnote 762: _Ca' the Yowes._]

[Footnote 763: _She says she lo'es me best of a'._]

Tout est en points lumineux et scintillants. Cette même netteté

d'expression, ce quelque chose de bref et d'un peu sec, de limpide, qui

lui fait rendre si bien la clarté froide de la lune, lui fait aussi

rendre admirablement les effets de gelée claire et sonore.

Quand les feuilles jaunies jonchent la terre,

Ou que, voltigeant comme des chauves-souris,

Elles obscurcissent le souffle du froid Borée,

Quand les grêlons chassent,

Et que les jeunes froids commencent à mordre,

Tout vêtus de gelée blanche[764].

[Footnote 764: _The Jolly Beggars._]

Ou bien encore ces vers qui décrivent si bien une nuit d'hiver:

Tout était endormi comme l'oeil fermé de la nature,

Silencieuse, la lune brillait très haut au dessus d'arbres et tours;

Le gel froid, sous son rayon d'argent,

S'étendait, formant doucement sa croûte, sur la rivière

scintillante[765].

[Footnote 765: _The Brigs of Ayr._]

C'est là aussi ce qui le fait parler si heureusement du chant clair et

du vol léger de l'alouette, de tout ce qui est vif, mobile, rapide.

* * * * *

On ne connaît pas la quantité de nature qui se trouve dans un poète

quand on ne connaît que les descriptions directes qu'il en a faites. On

peut même dire qu'on n'en a que la partie la moins intime, la moins

personnelle, l'expression purement extérieure. À travers une oeuvre

poétique, surtout moderne, apparaissent, dans les comparaisons, dans les

métaphores, une foule d'impressions de la Nature qui, ayant séjourné

dans l'âme du poète, en remontent transformées et toutes chargées de sa

pensée. Il y a bien des jours, bien des années qu'elles se sont déposées

au fond de lui; elles y sont restées ignorées et perdues dans les

profondeurs où le souvenir cesse d'être volontaire; elles y ont subi un

lent et mystérieux travail; un choc les ébranle, elles reparaissent

parfois presque méconnaissables de ce long séjour dans une âme humaine.

Une partie de l'infinie poésie de la Nature qui ornait l'âme de

Shakspeare nous apparaît de cette façon, à propos de sentiments humains.

Ces impressions sont forcément profondes, puisqu'elles ont duré

longtemps; elles sont aussi généralisées par le lent dépouillement des

détails accidentels et les nécessités de fournir une comparaison

applicable partout. C'est parmi elles qu'on trouve souvent les plus

hautes et les plus subtiles manifestations de la Nature, dans un poète.

Ces réapparitions sont-elles nombreuses dans Burns? Y a-t-il, dans ses

métaphores, dans les unions de pensée et d'images naturelles, une assez

grande proportion de ces dernières pour que, en les dégageant, on

obtienne un aspect nouveau de son sentiment de la Nature? À priori, on

peut croire que non. D'abord, parce que ses métaphores sont brèves et

rapides. Ce foisonnement d'images qui, dans certaines oeuvres, décore

l'idée jusqu'à la recouvrir, et étouffe le sens sous une luxuriante

végétation parasitaire, est plutôt le propre des poètes d'imagination

que des poètes de passion. Il y en a plus dans Shelley et dans Coleridge

que dans Byron et dans Burns. Pour s'envelopper de ces ornements, la

pensée a besoin de loisir qui lui permette un moment d'arrêt, et lui

donne du répit pour cette toilette. Le sentiment violent est volontiers

nu, parce qu'il est impétueux, sa fougue l'emporte à travers ces

ajustements. Il s'en soucie peu. Il est pressé d'atteindre, de frapper,

de sentir le choc de son but. C'est ce qui arrive à Burns, où

l'éloquence est bien plus dans l'accent que dans l'image, et dans le

mouvement que dans l'éclat. Il ne s'attarde jamais aux comparaisons, il

les traverse rapidement, et nous pouvons prévoir que, par suite de la

brusquerie de ses métaphores, les impressions de Nature qui y sont

contenues ne seront pas très nombreuses. Il y a à cela encore une autre

raison, c'est que la plus grande quantité peut-être de ses images est

empruntée à des actions, des détails de vie humaine.

Il y a bien un assez grand nombre de ces réminiscences naturelles, dans

ses chansons d'amour. Mais il y a si longtemps que la plupart d'entre

elles ont été empruntées à la Nature qu'elles ont perdu leur parfum

d'origine; elles ont servi à tant de coeurs humains qu'il ne leur reste

plus qu'une valeur de sentiment. Elles font partie de l'éternel

vocabulaire des vers amoureux; elles ne sortent pas du fonds d'images

auquel il est permis à tous les poètes de puiser comme à un coffre

commun. Ce sont des yeux comme des étoiles pendant la nuit; des cheveux

dorés comme des anneaux d'or, noirs comme l'aile du corbeau, ou blonds

comme le lin; ce sont des joues comme des lis tachés de vin; des lèvres

comme des cerises mûres protégées du vent froid par des murs

ensoleillés; des tailles comme les jeunes frênes qui montent au-dessus

des buissons entre deux talus semés de primevères; des innocences aussi

pures que la pâquerette qui s'ouvre dans la rosée ou que l'épine dont

les fleurs sont si blanches et les feuilles si vertes. Il se trouve,

dans ces comparaisons, de jolis détails; çà et là, un détail que Burns a

rajeuni et auquel, pour employer l'expression de sa femme, il a donné un

coup de brosse; mais, en réalité, rien de bien nouveau, ni de bien

profond.

Cependant, lorsque l'émotion moins tendue lance moins rapidement

l'expression, il arrive que sa pensée prend le temps de se placer dans

une de ces observations naturelles. Alors l'effet de nature qui en

constitue l'enveloppe est plus subtil, plus nuancé que ceux qui se

rencontrent généralement dans ses descriptions directes. L'observation

est toujours brève et nette, mais elle s'applique à des phénomènes plus

fugitifs, plus changeants, plus susceptibles de se perdre dans l'âme et

de se confondre confusément avec elle. Les délicats phénomènes de

lumière et d'atmosphère, dont Shelley devait plus tard composer sa

poésie aérienne et irisée, sont très rares dans Burns. Ceux qu'on

rencontre généralement chez lui se trouvent presque uniquement dans ses

métaphores.

Ses yeux sont plus brillants que les rayons radieux

Qui dorent l'averse fuyante,

Et étincellent sur le cristal des ruisseaux,

Et réjouissent les fleurs rafraîchies[766].

[Footnote 766: _Young Peggy._]

Ou bien:

Comme dans le sein du ruisseau

Le rayon de lune séjourne au soir humide de rosée,

Ainsi tremblant et pur était le jeune amour

Dans le coeur de la jolie Jane[767].

[Footnote 767: _There was a Lass and she was fair._]

Ou encore:

Son front est comme l'arc-en-ciel,

Quand de brillants rayons de soleil interviennent

Et dorent le front de la montagne lointaine[768].

[Footnote 768: _On Cessnock Banks._]

Ou bien cette jolie énumération de choses fragiles et fugitives dans

_Tam o' Shanter_, pour laquelle un poète disait qu'il aurait donné tout

ce qu'il avait écrit:

Les plaisirs sont comme des pavots épanouis,

Vous prenez la fleur, ses pétales tombent;

Ou comme la neige qui tombe dans la rivière,

Un instant blanche, puis fondue pour jamais;

Ou comme les éphémères boréales

Qui fuient sans que vous puissiez en marquer la trace;

Ou comme la forme adorable de l'arc-en-ciel

Qui s'évanouit dans l'orage[769].

[Footnote 769: _Tam o' Shanter._]

Ces rayons de soleil dans une averse, ce reflet de lune dans un

ruisseau, tous ces phénomènes de lumière, de nuances à peine perçues,

sont des effets rares dans Burns. Ils manquaient pour lui de réalité. Sa

main robuste et un peu rude voulait saisir quelque chose de plus

matériel.

C'est là, chez lui, le point extrême en fait de transformation de la

Nature. C'est dans ces passages qu'elle est le plus légère, le plus

pénétrée de sentiment. On voit combien elle est encore sobre et solide,

combien elle reste pratique en quelque sorte. Les faits demeurent

toujours précis, nets, perdent à peine un peu de leurs contours. En

sorte que cette étude plus profonde des sensations de la Nature nous

fait seulement mieux sentir encore combien son regard sur elle était

bref, et clair; combien peu il s'occupait d'elle quand il n'était pas en

commerce direct avec elle; combien elle séjournait en lui sans le

déformer, c'est-à-dire combien elle et lui restèrent distincts.

* * * * *

Un des caractères les plus frappants de la nature, telle qu'on la voit

dans Burns, est qu'elle n'est presque jamais inanimée. Ce n'est pas une

scène silencieuse et dépeuplée, où l'homme seul paraît, un décor de

théâtre peint pour lui seul. Elle fourmille d'existences particulières;

elle est pleine de mouvements et de voix; elle est sillonnée de mille

animaux qui la peuplent et la font vivre. De tous côtés, on voit les

lièvres courir le long des sillons, les volées criaillantes de perdrix

partir, les couvées de grouse courir sous la bruyère, les aigles passer

au-dessus des collines. Les oiseaux de toute espèce remplissent les

taillis. Le renard glapit. Les phases de la journée ne sont pas notées

simplement par les couleurs qu'elles étalent dans le ciel et que

n'importe qui peut étaler dans ses vers; elles sont accompagnées de

quelque fin détail de vie animale que seul possède celui qui connaît

bien la campagne.

Oh! plaisants sont les prés et les bois de Coila,

Où les linots chantent parmi les bourgeons,

Et les lièvres coureurs, dans leurs jeux amoureux, goûtent leurs amours,

Tandis que par les coteaux le ramier roucoule d'un cri plaintif[770].

Le soleil était hors de vue,

Et le crépuscule plus sombre amenait la nuit,

Le hanneton bruissait avec un bourdonnement lent,

Et les vaches debout beuglaient à la place où on les trait[771].

[Footnote 770: _Epistle to William Simpson._]

[Footnote 771: _The twa Dogs._]

Presque jamais, le paysage n'est sans bêtes, que les scènes soient

riantes ou sauvages.

Combien aimables, ô Nith, sont tes vallées fertiles,

Où les aubépines éployées fleurissent gaîment,

Combien doucement sinuent tes vallons en pente,

Où les agneaux jouent à travers les genêts[772].

Solitaires sur les glaciales collines, les troupeaux errants

Évitent les cruels orages parmi les rochers abritants;

Les ruisseaux se précipitent, écument, rougeâtres sous la pluie qui

les bat,

Les déluges amassés crèvent au-dessus des plaines lointaines,

Sous la rafale les forêts effeuillées gémissent;

Les cavernes creuses rendent une morne plainte[773].

[Footnote 772: _The Banks of Nith._]

[Footnote 773: _Elegy on the Death of Robert Dundas._]

Burns lui-même marquait la place que les animaux tiennent dans ses vers,

lorsqu'il disait:

Tant que les églantiers et les chèvrefeuilles verdissants,

Et les perdrix qui piaillent haut le soir,

Et le lièvre matinal qu'on voit filer silencieusement,

Inspireront ma muse[774].

[Footnote 774: _Epistle to John Lapraik._]

Cette présence des animaux est à noter, car, chez la plupart des poètes,

si on tuait les oiseaux, la nature resterait dépeuplée.

Sur ces fonds déjà fourmillants de vie ressortent plus fortement les

animaux domestiques. À chaque pas, ce sont des coins de collines, de

prairies ou de champs, dans lesquels ils figurent avec une touche de

sentiment humain qui les rapproche des premiers plans. Ils servent à

indiquer les heures du jour:

Quand, sur la colline, l'étoile orientale

Annonce que le moment de parquer les brebis est venu,

Et que les boeufs, du champ aux nombreux sillons,

Reviennent si tristes et si las[775].

[Footnote 775: _My own kind Dearie, O._]

Ou la saison de l'année, comme dans le passage déjà cité plus haut.

Quand les vaches nouvellement vêlées beuglent à leur piquet,

Et que les chevaux fument à la charrue ou à la herse,

Je prends cette heure sur le bord du crépuscule,

Pour reconnaître que je suis débiteur

Du vieux Lapraik, au coeur honnête,

Pour sa bonne lettre[776]».

[Footnote 776: _Second Epistle to John Lapraik._]

Avec eux apparaissent de tous côtés les occupations et les travaux des

champs, les semailles, les moissons, les charrues, les meules. Qu'on

lise cette belle description de l'automne, où le détail de tout le

morceau est relevé par la lumière vaporeuse et le charme des derniers

vers. Pour comprendre l'exactitude du début, il faut savoir que les

paysans écossais, à cause des vents violents, maintiennent le sommet de

leurs meules, par des cordes et une couche de chaume. Parfois même, ils

les recouvrent de morceaux de toile. «Nous fûmes frappés, dit Dorothée

Wordsworth, par la vue des meules de foin, retenues par des tabliers,

des draps et des morceaux de toile à sacs, pour empêcher le vent de les

emporter à ce que nous supposâmes. Nous trouvâmes dans la suite que

cette pratique était très générale en Écosse[777]». Burns n'a eu garde

d'omettre ce trait des préparatifs pour l'hiver. Toute la plaine est

active et au travail.

[Footnote 777: _Recollections of a Tour made in Scotland_, by

Dorothy Wordsworth, Friday, August 19th, 1803.]

C'était quand les meules mettent leur couverture d'hiver,

Et que le chaume et les cordes assurent les récoltes durement gagnées;

Les tas de pommes de terre sont mis hors des atteintes

De l'haleine âpre et glacée de l'hiver qui approche;

Les abeilles, au moment où elles se réjouissent de leurs travaux de

l'été,

Quand le délicieux butin de bourgeons et de fleurs

Est scellé avec un soin frugal dans les massives piles de cire,

Sont condamnées par l'homme, ce tyran des faibles,

À la mort des démons et étouffées dans la fumée de soufre;

Le tonnerre des fusils s'entend de tous côtés,

Les couvées blessées, chancelantes, se dispersent au loin;

Les familles emplumées unies par le lien de la nature,

Pères, mères, enfants, gisent en un même carnage.

(Quel coeur chaud et poétique peut se défendre de saigner intérieurement

Et d'exécrer les actes sauvages et impitoyables de l'homme!)

Les fleurs ne poussent plus dans les champs, ni dans les prairies,

Les bocages ne résonnent plus de concerts aériens,

Sauf peut-être le sifflement joyeux du roitelet,

Tout fier d'être au haut d'un petit arbre écourté:

Les matins blanchâtres précèdent les jours radieux;

Doux, calme, serein et large s'épand l'éclat de midi,

Tandis que de nombreux fils de la Vierge ondulent capricieusement dans

les rayons de soleil[778].

[Footnote 778: _The Brigs of Ayr._]

Enfin, au premier plan, l'homme paraît, et les paysages de Burns sont

souvent des scènes rustiques de labour ou de moisson.

Quand les blés mûrs et les cieux azurés

Font naître le bruit frémissant des faucheurs[779].

Toi, alouette, qui t'élances des rosées du gazon,

Pour avertir le berger que la grise aurore pointe[780].

[Footnote 779: _The Vision._]

[Footnote 780: _My Nannie's awa'._]

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 36 / 47 段