moissonneurs dont le travail est interrompu par la pluie, qui se mettent
à l'abri quand l'averse est trop forte, ou, quand elle diminue un peu,
s'amusent à de rudes bousculades?
Tandis que les moissonneurs se blottissent derrière les gerbes,
Pour éviter l'averse froide et piquante,
Ou se bousculent en courant dans de rudes jeux,
Pour passer le temps,
Je vous consacre le moment,
En rimes[781].
[Footnote 781: _Epistle to the Rev John Mac Math._]
Une autre scène du même genre apparaît dans ces autres vers:
Mais voici les gerbes renversées par la rafale,
Et voici que le soleil clignote au couchant,
Il faut que je coure rejoindre les autres,
Et laisse ma chanson[782].
[Footnote 782: _Third Epistle to John Lapraik._]
De tous côtés, ce sont des laboureurs, des semeurs, des bergers, des
jardiniers, des moissonneurs, qui vont à leur travail ou en reviennent,
des joueurs de curling qui se dirigent vers les lochs gelés, des gens
qui parcourent la campagne en chantant et en sifflant. Toute cette
animation s'ajoute à celle que tant d'animaux donnent déjà aux champs,
et les remplit de mouvement et de bruits. Voici une pièce qui donne bien
l'idée de cette superposition de mouvements.
En vain pour moi, les primevères fleurissent,
En vain pour moi, poussent les violettes,
En vain pour moi, dans les glens ou les bois,
Chantent le mauvis et le linot.
Gaiement, le garçon de charrue anime son attelage,
Avec joie le semeur attentif chemine,
Mais la vie est pour moi un rêve fatigant,
Le rêve de quelqu'un qui ne s'éveille jamais.
La foulque folâtre effleure l'eau,
Parmi les roseaux les jeunes canards crient,
Le cygne grave nage majestueusement,
Et tout est heureux excepté moi.
Le berger ferme la porte de son parc,
Et à travers les moors siffle bruyamment,
D'un pas farouche, inégal et errant,
Je le rencontre sur la colline brillante de rosée.
Et quand l'alouette, entre l'ombre et la lumière,
Joyeuse s'éveille à côté de la pâquerette,
Et monte et chante sur ses ailes palpitantes,
Spectre miné de chagrin, je regagne ma demeure[783].
[Footnote 783: _Menie._]
Les exemples sont à foison. Il n'y a qu'à plonger la main pour en
retirer. Voici l'hiver: la description physique, brève et ferme comme
toujours, est aussitôt appuyée par la présence de l'homme.
Quand l'hiver s'enveloppe de son manteau,
Et durcit la boue comme un roc,
Quand vers les lochs, les curlers vont en foule,
Joyeux et marchant vite[784].
[Footnote 784: _Tam Samson's Elegy._]
Un ruisseau coule; mais il ne suffit pas qu'il longe des rives couvertes
d'arbustes, il faut que celles-ci soient garnies d'activité humaine.
Dans les vallons émaillés de pâquerettes, ton ruisselet s'attarde,
Là où les fraîches filles mettent leur linge blanchir,
Ou bien il trotte le long de berges couvertes de noisetiers, et de talus
Tout gris d'aubépines,
Où les merles se joignent aux chansons du berger,
À la chute du jour[785].
[Footnote 785: _Poem on Pastoral Poetry._]
Qu'on décompose cette simple petite strophe, on sera surpris de ce
qu'elle contient de vie et de paysages. Il y a le cours paresseux du
flot dans les vallons; il y a les filles qui étalent leur linge sur
l'herbe; il y a le cours plus rapide du ruisseau le long des rives plus
abruptes, et il faut remarquer comment chacune de celles-ci est
précisée, avec sa végétation favorite. Les détails sont accumulés les
uns sur les autres. Ce n'est pas tout; il y a du haut de ces rives des
bergers qui chantent; les merles les accompagnent, et tout ce mouvement
aboutit à celui du jour qui se clôt. Chaque vers y a son action, et,
dans chaque vers, chaque mot; la petite strophe tremble tout entière de
vie comme un arbuste qui frémit jusqu'aux feuilles.
Cette intervention de l'homme, venant s'ajouter à celle des animaux,
fait parfois reculer la description de la nature elle-même jusqu'à ne
lui laisser que très peu de place, comme dans la strophe suivante où
elle l'a reléguée dans le premier vers. Le détail animé expulse presque
complètement le détail inanimé:
Le soleil avait clos le jour d'hiver,
les joueurs de curling avaient quitté leur jeu retentissant;
Et le lièvre affamé avait pris le chemin
Des verts jardins de choux,
Tandis que la neige perfide le décèle par ses traces
Partout où il a passé[786].
[Footnote 786: _The Vision._]
Les matins surtout sont animés et joyeux. Les travailleurs de toute
espèce vont allègrement à leur besogne et font retentir la campagne de
leurs chansons. C'est un laboureur qui va retrouver sa charrue et chante
joyeux dans la fraîcheur d'une aurore de mai toute ruisselante de notes
d'alouettes; leurs deux chansons se rencontrent et se mêlent:
Comme j'errais un matin, au printemps,
J'entendis un joyeux laboureur chanter doucement,
Et comme il chantait, il disait ces paroles:
«Il n'y a pas de vie comme celle du laboureur, dans le mois du doux mai».
L'alouette au matin s'élance de son nid,
Et monte dans l'air, la rosée sur sa poitrine,
Avec le joyeux laboureur, elle siffle et elle chante,
Et à la nuit, elle redescendra vers son nid[787].
[Footnote 787: _Lines on a Merry Ploughman._]
Un peu plus loin, c'est un jardinier qui s'en va, la bêche sur l'épaule.
Et sa chanson est plus fraîche et plus jolie encore:
Quand le rose mai arrive avec des fleurs,
Pour parer ses bocages dont la verdure s'ouvre,
Alors occupées, occupées sont ses heures,
Au jardinier, avec sa bêche.
Les eaux de cristal tombent doucement,
Les oiseaux sont tous des amoureux,
Les brises parfumées passent autour de lui,
Le jardinier avec sa bêche.
Quand le pourpre matin éveille le lièvre,
Qui se glisse à chercher son repas matinal,
Alors, à travers les rosées, il doit partir,
Le jardinier, avec sa bêche.
Quand le jour expirant dans l'ouest,
Tire le rideau du repos de la nature,
Il vole vers les bras qu'il aime le mieux,
Le jardinier, avec sa bêche[788].
[Footnote 788: _When Rosy May comes in wi' Flowers._]
Ailleurs, le paysage prend plus de grandeur, de réalisme et de
tristesse. On est en face de la véritable vie des champs, avec ses
fatigues et la poésie qui, malgré tout, flotte autour d'elle. Un bel
exemple est le retour du laboureur, le samedi soir, après la semaine de
dur acharnement contre le sol, avec la perspective du repos du
lendemain.
Lorsque novembre souffle bruyamment avec un sifflement irrité,
Le jour d'hiver décroissant est près de sa fin;
Les bêtes boueuses reviennent de la charrue;
Les bandes noircissantes de corneilles vont à leur repos;
Le laboureur, usé de fatigue, s'en va de son travail;
Ce soir, son labeur de la semaine est terminé;
Il rassemble ses bêches, ses pioches et ses houes,
Espérant passer le lendemain dans l'aise et le repos,
Et las, à travers le moor, il dirige ses pas vers la maison[789].
[Footnote 789: _The Cotter's Saturday Night._]
On dirait un de ces poignants dessins de Millet où des formes de
paysans, anoblies par le crépuscule et toutefois traînant le poids du
labeur, reviennent dans la mélancolie des soirs.
* * * * *
On voit donc que, parmi les spectacles que sa contrée a déroulés devant
les yeux de Burns, il a passé, sans les apercevoir pour ainsi dire,
devant les paysages puissants et étranges, devant ce qu'on appellerait
les paysages de grand romantisme, les décors à grand effet, ceux que
recherche le plus le goût moderne. Ce n'était pas par ignorance, car
l'attention avait été appelée sur eux par Mac Pherson, et leur sublimité
avait été rendue sinon avec une précision, du moins avec un sentiment
qui n'a pas été surpassé. Burns n'a véritablement compris que le coin de
terre où il a vécu, et il l'a dépeint de la façon la plus sommaire, la
plus brève et la moins compliquée. Il a été très sensible aux
impressions physiques de la nature, au retour du printemps, à la
fraîcheur des matins, aux parfums du soir, aux douceurs des nuits
claires, aux sensations agréables par lesquelles elle nous enveloppe
dans ses grandes caresses, aux joies universelles auxquelles notre corps
participe. En dehors de cela, il a rendu surtout les aspects familiers
d'une campagne cultivée; chez lui la nature est un arrière-plan à
l'activité humaine. Il l'a vue comme un paysan, bien que le sentiment de
la propriété n'apparaisse pas une fois chez lui, pas même le désir de
posséder un bout de terre, ou de dire: «ce sont là mes arbres». Cet
amour du sol n'existait pas dans le cercle de pensée des fermiers de ce
temps et de ce pays. Chez lui la nature ressemble au spectacle dont on
jouit au mois d'Avril ou de Septembre, lorsqu'on se tient à mi-hauteur
d'une colline et qu'on voit à ses pieds une plaine cultivée. Elle est
animée et bruyante. De toutes parts on admire le travail humain dans son
effort ou sa récompense, soit que les attelages de charrues se croisent
enveloppés d'une buée légère, soit que les moissonneurs avancent en
faisant reculer les blés devant eux; jusqu'au fond de la plaine
éclatent, çà et là, l'éclair des rocs ou des faux, tandis que s'élèvent
au loin les fumées des fermes. Il y a, dans cette contemplation de
l'activité humaine, quelque chose de rassurant et de noble. Ce n'est pas
la nature menaçante et solitaire, c'est une nature à notre taille, qui
porte un visage ami, conquise par l'homme et l'en remerciant.
II.
LA TENDRESSE POUR LES BÊTES.
Dans cette animation de travaux champêtres qui fait une partie du
sentiment de la nature dans Burns, il y aurait à extraire tout un
chapitre sur les animaux. Ce sont surtout ceux qui vivent avec l'homme:
chiens, vaches, moutons, chevaux, les animaux qui peuplent une cour de
ferme. Est-il besoin de dire qu'il les connaît admirablement? En cela,
il n'est comparable qu'à La Fontaine. C'est la même observation, la même
bonhomie, la même familiarité, avec une pointe de raillerie. Il y a
cependant quelques différences. La Fontaine a toujours une préoccupation
humaine; il donne à ses bêtes nos vices ou nos travers; il les rend
vicieuses ou ridicules à notre ressemblance; il les complique à notre
image. Il a pour elles une indulgence narquoise, mais c'est celle d'un
vieil observateur qui connaît bien les défauts du monde et en sourit,
sachant qu'on ne les guérira pas. Chez Burns, il y a plus de simplicité
dans les bêtes et dans les sentiments qu'il a pour elles. Ce sont les
animaux tels qu'ils sont, innocents à leur manière, sans rouerie tout au
moins, et avec cette ignorance de leurs défauts qui les rend
pardonnables comme les enfants. Leur âme ne sort pas d'un état d'enfance
confuse. Burns les aime ainsi, tout franchement, non en moraliste
curieux qui s'en amuse, mais en homme qui s'en sert et les pratique, qui
apprécie leur obéissance, leur patience au labeur, leurs bonnes
qualités, et qui leur sait gré de leur aide. Il n'y a pas, dans toute
son oeuvre, un seul passage où il en parle avec dureté et avec colère.
L'amertume qu'il avait parfois à l'égard des hommes n'est jamais entrée
dans ses relations avec les bêtes. Sa façon de leur parler est faite
d'humour affectueux, et il n'a jamais mieux réussi ce mélange
d'attendrissement et d'un peu de raillerie que lorsqu'il s'est adressé à
elles. Il a sur elles tout un groupe de pièces qui sont parmi ses plus
originales et ses meilleures. Il suffit d'en examiner quelques-unes, car
il est impossible de négliger ce côté caractéristique de son génie.
* * * * *
Une de ses premières productions: _La Mort et les Dernières Paroles de
la pauvre Mailie_, appartient à ce groupe de pièces. Toute sa bonhomie
pour les bêtes y était déjà. Mailie sa brebis favorite paissait un
jour, attachée à une longe, elle se prend le pied dans la corde et tombe
dans un fossé. Hughoc, jeune gars stupide, arrive en flânant et
l'aperçoit. Mais l'idée ne lui vient pas de l'en retirer. Il demeure
ébahi. Les yeux grands ouverts et les mains levées, le pauvre Hughoc
reste là, comme une statue. La pauvre Mailie, voyant la sympathie sur sa
face, le charge de porter à son maître ses dernières paroles et ses
dernières recommandations.
Ô toi, dont la face lamentable
Semble plaindre mon malheureux état,
Écoute attentif mes derniers mots,
Et porte-les à mon cher maître.
Dis-lui que, s'il a jamais
Assez d'argent pour acheter une brebis,
Oh! dis-lui de ne plus attacher ses moutons
Avec ces méchantes cordes de chanvre ou de crin!
Mais de les mettre dans un parc ou sur une colline,
Et de les laisser errer à leur gré.
Ainsi ses troupeaux croîtront et donneront
Des vingtaines d'agneaux et des amas de laine[790].
[Footnote 790: _The Death and Dying Words of Poor Mailie._]
Mais Mailie est une bonne mère. Ses dernières pensées sont pour ses
agneaux. Elle les recommande à son maître d'une façon à la fois
touchante et comique. Rien n'est plus heureux que ce mélange de réelle
anxiété maternelle et de détails particuliers et exacts, tels qu'ils
peuvent s'offrir à une cervelle de brebis.
Dis-lui qu'il fut un maître indulgent
Et toujours bon pour moi et les miens;
Maintenant, je lui laisse mes derniers voeux,
Je lui confie mes pauvres agneaux.
Oh! demande-lui de garder leurs pauvres vies,
Des chiens, des renards, des couteaux de bouchers;
De leur donner du bon lait de vache en suffisance,
Jusqu'à ce qu'ils puissent se pourvoir eux-mêmes;
Et de les nourrir exactement matin et soir
D'une poignée de foin ou d'une pleine-paume de blé.
Puissent-ils ne jamais apprendre les façons
De moutons mal élevés et gênants,
Passer par les clôtures, voler et grignoter
Aux rames de pois ou aux tiges de choux.
Puissent-ils ainsi, comme leurs grands-parents,
Pendant maintes années passer sous les ciseaux.
Ainsi les femmes leur donneront des morceaux de pain,
Et les enfants pleureront quand ils mourront[790].
La sollicitude maternelle n'est pas satisfaite de ces conseils; elle va
plus loin. Un de ses agneaux est un jeune bélier, et quelle est la mère
qui, sans le dire, ne prévoit pas les dangers auxquels son fils peut
être exposé? Dieu sait les tentations qui attendent la jeunesse! Mailie,
qui est une brebis d'expérience, les prévoit, hélas! et elle en parle
aussi clairement que la décence le lui permet.
Mon pauvre petit bélier, mon fils et mon héritier,
Oh! dites au maître de l'élever avec soin,
Et s'il vit pour devenir un mâle,
De lui enseigner les bonnes façons,
Et de l'avertir de ce que je ne saurais dire,
D'être content des brebis de la maison,
Et de ne pas courir et porter partout son tablier
Comme les autres chenapans perdus et dévergondés[791].
[Footnote 791: _The Death and Dying Words of Poor Mailie._]
Et sa pauvre fillette si tendre et si innocente, l'oubliera-t-elle!
N'est-elle pas plus frêle encore et plus difficile à protéger que le
jeune garçon, qui, après tout, rapportera toujours ses cornes à
l'étable.
Et toi, ma pauvre petite agnette,
Dieu te garde d'une longe et d'une corde!
Oh! puisses-tu ne jamais te mésallier
Avec un de ces méchants béliers des moors;
Mais pense toujours à t'associer et à t'unir
Avec un mouton respectable comme toi[791].
Elle expire en leur donnant sa bénédiction.
Et maintenant, mes chéris, avec mon dernier soupir,
Je vous laisse ma bénédiction à tous deux,
Et quand vous penserez à votre mère,
Rappelez-vous d'être bons l'un pour l'autre[791].
C'est un bon conseil. Des lèvres humaines ne le donneraient pas plus
touchant; mais, pour conserver l'accompagnement de raillerie qui
fredonne au-dessous de cette émotion, la pauvre Mailie promet à Hughoc
que, s'il rapporte tout au maître et lui dit de brûler cette longe
maudite, elle lui lègue pour sa peine, sa vessie. Carlyle, avec raison,
admirait beaucoup cette pièce[792]. L'attendrissement y joue avec une
bonne humeur qui le ramène à ses proportions et lui permet d'être plus
sincère. Il y a vis-à-vis de certaines choses des émotions qu'il faut
envelopper d'un peu d'ironie, pour payer le droit de les avoir.
[Footnote 792: Carlyle. _Essay on Burns._]
Comme si ce n'était pas assez de ce morceau pour immortaliser Mailie,
Burns y avait ajouté une élégie, l'oraison funèbre de cette pauvre bête
désormais plus glorieuse que bien des pasteurs de peuples. On
reconnaîtra facilement l'imitation de l'élégie de Hamilton de
Gilbertfield sur _le brave Heck_.
Gémissez en vers, gémissez en prose,
Que les larmes salées coulent sur votre nez;
Le destin de notre barde est achevé,
Passé tout remède;
Voici le faîtage de tous ses malheurs,
Pauvre Mailie est morte.
Ce n'est pas la perte d'un peu d'argent,
Qui pourrait tirer une larme si amère,
Ou faire porter à notre sombre barde,
Une étoffe de deuil;
Il a perdu une amie, une chère voisine,
Mailie morte.
Autour de la ferme, elle trottait près de lui;
À un demi-mille, elle le reconnaissait;
Avec un bêlement amical, quand elle le voyait,
Elle accourait rapidement;
Jamais n'approcha de lui ami plus fidèle
Que Mailie morte.
Sûrement, c'était une brebis de sens,
Et qui savait se conduire décemment;
Je puis le dire, jamais elle n'avait brisé une palissade,
Pour voler avidement.
Notre barde reste morose au coin de feu,
Depuis que Mailie est morte.
Ou s'il erre dans la vallée,
Son agnette, son image vivante,
Vient bêler près de lui sur la colline,
Demandant du pain;
Et il laisse couler des perles amères,
Car Mailie est morte.
Elle n'était pas fille de ces béliers des moors,
Aux toisons feutrées, aux hanches velues;
Ses ancêtres furent amenés par bateau,
D'au delà de la Tweed:
Meilleure chair ne passa jamais sous les ciseaux
Que Mailie morte.
Malheur à l'homme qui, le premier fabriqua
Cette vile et traîtresse chose--une corde!
C'est elle qui fait que de bons garçons grimacent, passent la langue
Dans un étranglement terrible;
Par elle, le bonnet de Robin a un crêpe flottant,
Car Mailie est morte.
Ô vous tous, bardes du joli Doon,
Vous qui sur les flots de l'Ayr accordez vos chansons,
Venez, joignez-vous à la triste lamentation,
Du roseau de Robin!
Son coeur n'en prendra jamais le dessus,
Sa Mailie est morte[793].
[Footnote 793: _Poor Mailie's Elegy._]
Il y a la même connaissance des bêtes et la même bienveillance dans son
poème des _Deux Chiens_. Le début est un modèle d'observation. Il y a là
deux portraits de chiens qui sont parfaits. Même John Brown, l'ami des
chiens, le fin connaisseur en physionomies canines, le peintre du brave
petit Rab, bull-terrier blanc qui vainquit le grand chien de berger; de
Toby, un mâtin vulgaire noir et blanc, tout en jambes et gauche, mais
qui avait de beaux yeux, de belles dents et un aboiement très riche; de
Wylie, «une exquise chienne de berger, rapide, svelte, délicate, belle
comme un petit lévrier, gracieuse avec son poil ondulé et soyeux noir et
feu, douce, bonne et pensive»; même John Brown qui a dépeint Wasp «une
chienne bull-terrier, noire tachetée, d'un sang pur, belle, colère,
douce, avec une petite tête compacte, très bien formée, et une paire
d'yeux merveilleux, aussi pleins de flamme et de douceur que ceux de la
Grisi; en vérité, elle avait un air de cette admirable femme, à la fois
farouche et caressant», même John Brown l'inimitable peintre de Jock, de
Toby, de Crab, de Rack, de Dick et de tant d'autres chiens de second
plan n'a rien fait de plus amical[794]. La scène est jolie. Par un jour
de juin, vers la fin de l'après-midi, les deux chiens, «qui n'ont pas
grand'chose à faire à la maison», se retrouvent. L'un est un chien de
condition; il appartient à un lord, il s'appelle César et c'est un
étranger, il vient de Terre-Neuve. Mais il connaît la condescendance.
[Footnote 794: John Brown. _Rab and his Friends._--Voir
aussi, dans ce genre, le livre de Léon Cladel, _Ma Kyrielle
de Chiens_.]
Son brillant collier de cuivre, avec cadenas et lettres,
Le désignait comme un gentleman et un lettré;
Mais, bien qu'il fût de haut degré,
Il n'avait pas d'orgueil, il n'était pas fier,
Il passait volontiers une heure à échanger caresses,
Même avec un mâtin de rétameur bohémien.
À l'église, au marché, au moulin ou à la forge,
Il ne rencontrait pas un barbet, aussi crotté fût-il,
Avec qui il ne s'arrêtât, comme tout heureux de le voir:
Et il levait la patte, sur les pierres et les monts, avec lui[795].
[Footnote 795: _The Twa Dogs._]
L'autre est un chien commun, un chien de berger; il a un nom du pays, il
s'appelle Luath; il appartient à un pauvre laboureur; il est humble, il
n'a pas de collier de cuivre, mais c'est une bonne et brave bête, gaie,
honnête, intelligente, bon enfant. Comme son maître, il est populaire
partout où il va. Son portrait de prolétaire est joliment tracé.
C'était un mâtin, mais finaud et fidèle,
Autant que chien qui ait jamais sauté fossé ou talus;
Sa bonne figure honnête tachée de blanc
Lui faisait des amis partout où il allait.
Sa poitrine était blanche, son dos
Bien vêtu d'une robe noire et luisante,
Sa queue cossue, frisante en l'air,
Se balançait au-dessus de son derrière en faisant des ronds[796].
[Footnote 796: _The Twa Dogs._]
Quelles parties ils font ensemble! Les distinctions sociales
disparaissent, le collier en cuivre est oublié. Ils s'en donnent à coeur
joie. Rien n'est plus sérieusement comique, ni plus fidèle, que le
tableau de leurs amusements de chiens, depuis les premières
reconnaissances du nez et les bonjours en flairements, jusqu'aux courses
éperdues et à la conversation qu'ils ont, gravement assis.
Nul doute qu'ils s'aimaient beaucoup l'un l'autre,
Et qu'ils faisaient une étroite paire d'intimes;
Car tantôt ils se sentaient et se flairaient d'un nez amical,
Tantôt ils grattaient le sol pour trouver des souris ou des taupes;
Tantôt ils s'échappaient en longues excursions,
Et s'exténuaient à tour de rôle pour se distraire;
Jusqu'à ce que, rendus de jouer,
Ils s'assirent sur un monticule,
Et entamèrent une longue digression
À propos des lords de la création[796].
Et ils causent gravement et sagement de leurs maîtres, le premier, comme
un valet qui profite mais n'est pas dupe de la somptueuse existence
qu'on mène autour de lui; le second, comme un humble serviteur qui prend
intérêt à la modeste vie à laquelle il est associé.
* * * * *
Lorsqu'il s'agit d'animaux qui partagent sa vie, alors c'est une
véritable camaraderie. Il leur parle d'une façon familière, amicale,
touchante. Ce sont des compagnons qu'il a appris à apprécier, à estimer.
Entre eux et lui, c'est de l'affection et de la causerie. Il se rappelle
leurs services passés, et il les leur rappelle; ils en causent ensemble.
Ils ont partagé les bons et les mauvais jours. Il les traite en amis
fidèles et éprouvés. Ce mot revient continuellement. Quand Mailie est
morte, il a perdu «une amie et une chère voisine[797]». Quand il parle
de Luath, le chien de berger qu'on vient de voir, il dit «c'était le
chien d'un laboureur qui l'avait pour son ami et camarade[798]». Même
dans les circonstances où un mouvement de brutalité peut échapper, il
n'en a jamais avec eux. Son cheval, fourbu des longues courses de
l'Excise, se laisse tomber, non sans danger pour lui, puisque, peu de
temps après, une chute pareille lui cassa le bras. Il écrit à un de ses
amis: «Le pauvre diable s'est jeté sur ses genoux une dizaine de fois
dans ces vingt derniers milles, me disant à sa manière: «Vois, ne
suis-je pas ta fidèle haridelle de cheval, sur qui tu chevauches depuis
maintes années[799]». On voit qu'au lieu de se fâcher, il a été sensible
à cet étonnement douloureux et à ces reproches d'animal surmené, qui ne
comprend pas, et silencieusement supplie son maître. Son _Salut du jour
de l'an d'un Vieux Fermier à sa vieille jument Maggie_ est un modèle
achevé de cette bonne camaraderie et assurément un de ses chefs-d'oeuvre
d'humour et de bonté. C'est un morceau à lire doucement.
[Footnote 797: _The Death and Dying Words of Poor Mailie._]
[Footnote 798: _The Twa Dogs._]
[Footnote 799: _To Collector Mitchell_, Sept. 1790.]
Je te souhaite une bonne année, Maggie!
Tiens! voici une poignée de grains pour ton vieux sac:
Bien que tu sois creuse des reins maintenant et noueuse,
J'ai vu le jour
Où tu pouvais courir comme un cerf,
À travers une prairie.
Bien que tu sois maintenant lente, raide et caduque,
Et que ta vieille peau soit aussi blanche qu'une pâquerette,
Je t'ai connue pommelée, lisse et luisante,
Une jolie grise;
Il aurait fallu un gaillard pour oser t'agacer,
Au temps jadis.