Il est en cela remarquable et, on peut le dire, unique, entre les poètes

de l'amour. Ceux qui en ont rendu le charme tout-puissant en parlent sur

un ton qui ne souffre pas le sourire. L'ironie que quelques-uns y

mettent parfois n'a rien de plaisant et n'est qu'une façon de colère.

Ils croiraient profaner la passion dont ils ont vécu et dont ils

souffrent, s'ils en discouraient autrement qu'avec éloquence et respect.

Au contraire, les poètes qui en ont saisi les ridicules et les jeux

comiques, en ont ignoré les beaux élans et les délicieuses mélancolies.

De telle sorte qu'on n'a guère d'écrivain qui se soit trouvé capable

d'en rendre les deux faces. Il faut aller aux grands poètes

impersonnels, aux grands montreurs de la vie humaine, à Shakspeare ou à

Molière, pour trouver des exemples de ce double coup d'oeil. Burns l'a

eu et, parmi les poètes personnels, il est le seul. Il a opposé à toute

une série de pièces pleines des adorations de l'amour, toute une autre

série pleine de ses dérisions. Il en a écrit pour ainsi dire la farce.

C'est à nos yeux une autre preuve du fonds de poète dramatique qui

existait en lui. Nous avons été surpris de trouver dans le remarquable

essai de M. Stevenson que Burns n'avait donné d'indice de puissance

dramatique que dans ses _Joyeux Mendiants_[699]. Le seul fait de cette

double représentation d'un sentiment qui n'est universellement perçu que

d'un seul côté, sauf par les plus grands maîtres du drame, indique qu'il

y avait en lui quelque chose de leurs dons. Et si on prenait une à une

chacune de ces chansons, on y trouverait une action, des personnages

dont le caractère est indiqué d'un trait, souvent un dialogue, une scène

de comédie, étonnamment indiquée en quelques strophes. Dans chacun de

ces riens, si mouvementés, si scéniques, il y a une étincelle d'un génie

capable de saisir l'homme depuis le rire jusqu'aux larmes, et de

retracer le tableau complet de la vie humaine.

[Footnote 699: R. Stevenson. _Familiar Studies of Men and

Books._ Some aspects of Robert Burns.]

III.

Assurément, l'amour tel qu'il a été chanté par Burns n'est, à tout

prendre, ni très profond, ni très élevé. Ce n'est pas là un de ces

amours qui ont illustré les coeurs qui les ont éprouvés, et allumé, pour

les coeurs nés ensuite, un idéal nouveau de tendresse, très doux ou très

éclatant. Il n'y faut chercher ni la chaste constance de Pétrarque, ni

l'adoration symbolique de Dante, ni la passion brûlante et raffinée de

Shakspeare. Et, pour emprunter d'autres noms à nos temps si préoccupés

de la passion souveraine, ni l'admiration prosternée d'Elizabeth

Barrett, ni la douloureuse élévation de Musset, ni les tortures

ironiques et héroïques de Henri Heine. Ce sont là les plus hautes formes

de l'amour dont le coeur humain ait jusqu'à présent donné l'exemple; et

les oeuvres qui les conservent, qu'elles brillent d'une lueur d'opale

comme les sonnets de Pétrarque, ou du feu des rubis comme ceux de

Shakspeare, sont des clartés sur le chemin des cieux.

L'amour de Burns ne peut compter parmi eux. Pour être parmi les plus

élevés, il lui manque un élément idéal, quelque chose de chaste, une

aspiration vers le haut, l'effort pour devenir plus digne de la

bien-aimée, le sentiment qu'elle est toute pureté et que le coeur

qu'elle habite doit être purifié pour elle; ou le sens plus moderne d'un

progrès commun, la joie de gravir ensemble, et en s'aidant l'un l'autre,

la colline du mieux. Il lui manque aussi, ce qui est le laurier au front

de l'amour, le dévouement, l'oubli et le don de soi-même. Il demeure

personnel, égoïste, un moi presque haïssable s'y trahit toujours. Il n'a

pas connu la générosité sublime de l'amour, il n'a pas fait largesse de

lui-même. Quelque valeur qu'ait une âme humaine, elle la dépasse encore

par le fait de s'offrir, et un coeur n'a jamais atteint tout son prix

tant qu'il ne s'est pas donné. Ce qui fait l'incomparable beauté des

sonnets d'Elizabeth Barrett Browning, c'est sa façon de s'oublier devant

celui qu'elle aime, de répandre sa vie à ses pieds comme un parfum. La

personnalité toujours arrêtée de Burns est à l'autre extrémité; cette

munificence suprême lui a été refusée. D'autre part, pour être parmi les

amours profonds, il manque de concentration et de continuité. Il est

disséminé, éparpillé; allant à tout le monde, il n'a appartenu à

personne. Obligé de se recommencer à chaque fois, il a continuellement

repris des départs, et n'a pas dépassé la période de nouveauté. Il a

toute la vivacité, mais aussi l'agitation un peu superficielle des

débuts. Il n'a pas été jusqu'au bout; il n'a pas connu les états

successifs: la calme possession, la sérénité, le mariage harmonieux de

deux vies. Il n'a pas su même combien prend de force la passion qui se

porte sur un seul point. «J'ai déjà vu, dit Pétrarque, une petite goutte

d'eau user, par une incessante persévérance, le marbre et les pierres

les plus dures[700]». Et son doux amour finit par faire une impression

plus profonde que d'autres plus violents. Celui de Burns, ainsi qu'une

pluie secouée par le vent, a dispersé de tous côtés ses gouttelettes

brillantes. Cet éparpillement de son amour en mille amours a ôté à

chacun d'eux toute durée. Ils sont courts d'haleine. Ses pièces ne sont

que des notations d'émotions, quelquefois violentes, mais passagères; et

cela entraîne un défaut d'ensemble. Le soutien, la force groupante de la

constance manquant, toutes ces impressions restent détachées, étrangères

les unes aux autres, éparses au hasard. Elles y perdent de la beauté,

non pas celle des détails qu'elles possèdent achevée, mais une certaine

beauté collective qui leur donne un intérêt général et une signification

plus large qu'elles. Ce sont des fleurs tombées au pied de l'arbre.

Elles sont délicates et ont de fraîches couleurs; elles n'ont pas

l'émotion commune, l'harmonie de celles qui se pressent sur une même

branche et que le vent fait frémir ensemble. Certes, ce n'est pas là un

de ces amours qui se terminent par le triomphe ou la défaite d'une âme,

qui l'anoblissent ou la brisent, et lui donnent la beauté d'avoir vaincu

la douleur ou le charme de la chérir. De tels amours, s'ils déchirent

une vie, l'ouvrent de sillons qui ne restent pas stériles. Il en sort de

hauts efforts ou une grande charité. Celui de Burns n'a pas eu d'action

réelle en lui, n'a pas pénétré. Sa vie n'en a été affectée

qu'extérieurement, par les résultats matériels et les fatalités de

situations dans lesquelles l'entraînait la légèreté même de ses

aventures.

[Footnote 700: Pétrarque. _Sonnets et Canzones pendant la vie

de Madame Laure. Sonnet CCV._ (Traduction Francisque

Reynard).]

Qu'était-ce donc que cet amour dans sa source invisible au fond de la

poitrine? C'était moins de l'amour qu'un grand besoin d'aimer. Il était

tout intérieur, plutôt produit par une impérieuse aspiration que par

aucun attrait du dehors. Une célèbre mystique prétendait qu'il y avait

en elle une telle plénitude de grâce, qu'elle se comparait à un bassin

d'où l'eau surabondante rejaillit et se répand[701]. Il en était un peu

de même de Burns. Ce qui s'est manifesté de tendresse chez lui n'était

que le surplus d'une tendresse restée inconnue et sans emploi. Il a

contenu beaucoup d'amour, sans jamais réellement aimer personne. Celles

qu'il a célébrées étaient des femmes qui passaient par là avec des

cruches; elles ont recueilli ce qui débordait; mais leurs bras n'ont pas

plongé dans la fontaine elle-même. Il n'a rien reçu d'elles, et il leur

a donné, à y bien regarder, peu de lui-même. Elles sont restées pour lui

étrangères et lointaines. Il a continué, après le passage de chacune

d'elles, à ressentir le même amour. Le mot de saint Augustin est resté

vrai pour lui, jusqu'au bout: «Il a aimé à aimer.» Son coeur a été

frustré dans toutes ses tentatives pour sortir de lui-même.

[Footnote 701: Bossuet. _Relation sur le Quiétisme._ IIme

section. Par 5.]

C'est une infériorité pour son oeuvre de poète amoureux. Elle n'a rien

de cette force prolongée qui, se développant de sonnets en sonnets, de

pièces en pièces, forme un poème et un drame. Elle est fragmentaire,

sans lien intérieur, sans intérêt dramatique. Si on excepte Jane Armour,

qui a tenu dans sa vie la place qu'on a vue, la femme à laquelle il a

dédié le plus de pièces est une de celles qu'il a aimées le plus

légèrement, et il a écrit pour elle onze pièces. Pour les autres, jamais

plus de cinq ou six. Ce ne sont que des étincelles qui, d'un coeur

toujours ardent, volaient au premier choc dans toutes les directions.

Cette poussière enflammée n'a pas l'unité, l'individualité d'une flamme.

Aussi, qu'il y a loin de ces instants de passion à cette passion

continue, à cette marche d'une destinée, à cette histoire entière d'une

vie, qui se déroulent dans Pétrarque. Et même qu'il y a loin d'eux à la

crise des _Sonnets_ de Shakspeare ou des _Nuits_ de Musset.

Involontairement, on se demande ce qu'il serait advenu de ce coeur, et

s'il en serait sorti d'autres chants. Car il faut, à un certain tournant

de la vie, que l'amour se transforme ou qu'il meure. Au fur et à mesure

que la passion baisse chez l'homme et que la domination de la tête s'y

accroît, il ne peut conserver ses émotions que reprises et gardées par

l'intelligence. Elles passent alors lentement dans l'esprit, recevant

quelque chose de sa hauteur et lui donnant un peu de leur flamme. Ainsi

se font ces prolongements d'amour, qui colorent et embellissent les

déclins de la vie. Il semble qu'il manquait à Burns ce qui transforme

l'amour en pensée et en sérénité. Le sien était trop purement

passionnel, trop dénué de l'élément idéal qui est le levain de cette

métamorphose. La faculté d'aimer n'aurait pas su vieillir en lui, et

déjà on percevait, dans ses dernières pièces, quelque chose de

discordant entre leur ton et son âge, qui les rend presque pénibles.

Danger plus grave, elle n'aurait pas pu rester ce qu'elle était. Après

la flambée de la jeunesse, il faut que la passion s'affine, et se

transforme en tendresse, sous peine de s'épaissir et de s'alourdir,

parce que l'épuration même de la flamme de plus en plus se retire

d'elle. Il est probable que Burns serait descendu vers plus de

sensualité, vers des liaisons plus grossières. Il avait déjà commencé.

Il touchait à l'alternative à laquelle sont réduits les hommes qui ne

savent pas dépasser la forme juvénile de l'amour: ou ils continuent à

aimer et ils vont vers le ridicule, quelquefois l'odieux; ou ils sont

contraints de renoncer à l'amour entièrement. Mais que vaut alors

l'existence qui, à leurs yeux, n'avait de prix que par lui? Burns

lui-même ne disait-il pas:

Qu'est la vie s'il lui manque l'amour?

C'est la nuit sans matin.

L'amour est le soleil d'été

Qui orne gaiement la nature?[702]

[Footnote 702: _My lovely Nancy._]

Que devient donc le monde quand ce soleil s'éteint brusquement, et qu'on

ne s'est pas ménagé d'autres clartés? Amours sans souvenirs, jours sans

crépuscules, il leur manque l'heure la plus poétique et la plus

attendrie, celle aussi qui, mariant les clartés et les ombres, les

charmes aux tristesses, mène sereinement à la nuit. Sans elle, la vie se

ferme tout à coup, ténébreuse et froide. On ne peut s'empêcher de penser

que Burns n'était pas fait pour connaître cette graduelle et douce

approche du soir.

* * * * *

Cependant, à cause de cette absence même de mélange intellectuel, cet

amour est singulièrement curieux. Il a des qualités moins hautes, mais

qui, peut-être, sont plus rarement rencontrées. Il est toujours sincère,

parce que, dès qu'il va cesser de l'être, il a déjà changé. Passant

continuellement d'un objet à un autre, il rajeunit la convoitise par la

nouveauté. S'il est étranger au sentiment de bien-être et de stabilité

que l'habitude donne aux affections, il n'en connaît pas non plus le

relâchement et comme le sans-gêne. Il est toujours ardent, empressé et

expansif. Il a connu l'émotion qui se recommence sans cesse, parce

qu'elle se souvient peu d'elle-même, qui est toujours joyeuse de se

reformer parce qu'elle se perd sans cesse. Pour la même raison, il est

toujours direct et actuel, toujours dans le moment présent, et, pour

ainsi dire, pris sur le fait. Il diffère en cela des amours de la

plupart des poètes, chez lesquels on trouve beaucoup plus les traces que

les explosions de la passion. Si on cherchait un contraste, on pourrait

l'opposer à celui de Lamartine, qui ne se manifeste que sortant du

passé, repris par un souvenir, reflété dans une mélancolie, comme en un

poétique clair de lune. Ici, c'est le plein soleil avec ses rayons

droits. Ils seront éteints ce soir, mais qu'importe? Demain en ramènera

d'aussi jeunes et d'aussi brûlants, insoucieux de ceux de la veille.

N'est-ce pas aussi une rare qualité que ce quelque chose de gai et de

sain qui frappe en lui? L'intelligence introduit, dans les sentiments

auxquels elle se mêle, les tristesses qu'elle a lentement acquises. Elle

les touche de l'amoindrissement dont l'expérience frappe ce qui nous

entoure. Mais lui, tout fait de désir, sans retour en arrière, sans

pensée d'avenir, sans scrupules, échappe à cet attristement. Il reste

entier, joyeux d'exister et insouciant. C'est pourquoi, parmi tant de

notes variées, il y a une note qu'il n'a pas: c'est l'amertume. Des

tristesses, des douleurs, des déceptions, des désespoirs, il en a

éprouvé. C'est l'inévitable résultat des aventures du coeur. Mais il n'a

pas connu le dédain, le doute, le dénigrement de ce qu'il a chéri. Il

est toujours resté, pour le coeur où il renaissait sans trêve, quelque

chose de cher et de précieux, l'embellissement, la joie et la fête de la

vie.

Aussi, le trait qui le distingue par-dessus tous, c'est qu'il est

l'amour le plus franc, le plus impersonnel, le plus général qui ait

jamais existé. Il est fait d'émotion pure, de passion sans mélange.

C'est par la pensée qu'ils contiennent que les amours sont particuliers

et portent l'empreinte de tel ou tel esprit. Ici, la pensée n'apparaît

pas. C'est l'amour simple, l'amour en soi, l'amour élémentaire,

débarrassé de tout; c'est le fonds commun de désir, ce qu'il y a de

primordial, de primitif, d'essentiel dans tous les amours; c'est de la

pure passion, sans idée, sans nuage, nue comme un baiser. Jamais l'amour

ne s'est manifesté sous une forme aussi dépouillée. C'est de l'amour

terrestre sans doute, peu langoureux, mais fort, et substantiel. C'est

l'amour de tout le monde, accessible à tous, et le plus universel qu'un

poète ait encore exprimé.

* * * * *

Cela suffit pour faire de Burns un poète d'amour original et unique.

Dans la littérature anglaise, il a rendu à cette passion son ardeur et

sa violence. Depuis longtemps, depuis la Renaissance, elle vivait de

finesses, d'élégances et d'esprit. Cowley, Herrick, Lovelace, Suckling,

qui sont de vrais et charmants chanteurs, lui avaient apporté de

gracieuses mignardises, de délicats détails de sentiment, de plaisants

jeux d'imagination, et de jolies sensualités un peu minces, Burns a

écarté d'un coup de main ces mièvreries et ces fadeurs; il a aimé

robustement, avec la fougue des sens et du coeur. Si, après lui, la

sincérité de la passion s'est retrouvée dans la poésie contemporaine;

s'il y a dans Shelley, dans Wordsworth, dans Tennyson, des pièces

d'amour touchantes et simples, elles sont loin de sa véhémence et de son

emportement. Elles ont toutes passé par l'intelligence. La part de

pensée, de réflexion, de souvenir, y est grande. Les larmes qu'ils ont

versées étaient véritables, mais ils les ont conservées dans des gouttes

d'ambre. Celles de Burns tombent sur nos mains et les brûlent. Byron

seul a eu un élan comparable au sien, mais l'amertume, le scepticisme,

le dédain l'ont arrêté, tandis que Burns a, jusqu'à la fin, aimé

naïvement et de bonne foi. En sorte que, s'il l'emporte sur les autres

poètes par la force de la passion, il l'emporte également sur le seul

qui aurait pu lui être comparé, par sa confiance en elle. Pour trouver

son pareil, il faudrait aller aux anciens, jusqu'à la simplicité

concentrée de Catulle et de l'Anthologie. Il restera, par excellence, le

poète de l'amour jeune, franc, frais, sincère, joyeux ou malheureux par

lui-même, de l'amour qui n'est que de l'amour, de celui des vingt ans,

celui dont le mois, selon le mot de Shakspeare, est toujours Mai[703].

[Footnote 703: Shakspeare. _Love's Labour Lost_, Acte IV,

Scène III.]

CHAPITRE IV.

LE SENTIMENT DE LA NATURE DANS BURNS.

I.

CE QUE BURNS A VU DE LA NATURE.

Si jamais poète a vécu au sein de la nature ce fut Burns. On peut dire

qu'il a été élevé par elle. Il a passé son existence, non seulement à la

contempler mais à la travailler, à lui donner sa sueur et ses pensées, à

recevoir d'elle des récompenses ou des angoisses. Il a été celui dont

parle le poète,

exercetque frequens tellurem atque imperat arvis[704].

[Footnote 704: Virgile. _Georgiques._]

Il est curieux de rechercher comment il a su l'aimer. C'est une étude

qui a d'autant plus d'intérêt que Burns peut être regardé comme le

représentant des hommes de sa classe; il a exprimé avec conscience et

clarté ce que ressentent obscurément, confusément, depuis des siècles,

une grande quantité d'hommes qui labourent et remuent la terre. Il se

peut même qu'il exprime plus encore et que, par la singularité unique de

son éducation, il nous ait rendu un mode de comprendre la nature, très

primitif, depuis longtemps abandonné par la poésie, parce que la forme

agricole de société ayant disparu, ou plutôt ayant été recouverte par

d'autres formes: militaire, religieuse, industrielle, il y a longtemps

que les poètes n'écrivent plus pour les paysans, et plus longtemps

encore que les paysans ne sont plus poètes. Par un accident unique,

Burns nous rendrait donc une façon très ancienne de sentir la nature. Ce

n'est pas qu'on ne puisse trouver, dans des vers d'autres paysans, des

traces d'un sentiment pareil, mais ce sont des ébauches grossières et

gauches qui demeurent à l'état de bégaiement obscur. Lui seul a fait des

sentiments d'un paysan des oeuvres d'art. Essayons donc de déterminer ce

qu'il a su voir de la nature que sa contrée lui a présentée, pendant ses

voyages aussi bien que pendant ses années de résidence, et comment il

l'a vue.

* * * * *

Burns n'a pas compris les paysages des Hautes-Terres d'Écosse, dans leur

splendeur ou leur mélancolie puissantes. Il a pourtant vu, car il les a

traversés à la floraison automnale des bruyères, ces horizons de

montagnes cramoisies qui s'étendent, lorsque le soleil couchant ajoute

sa pourpre à la leur, en un paysage d'une somptuosité souveraine. Rien

n'égale le saisissant effet de ces gradins gigantesques qui se

prolongent dans un vaste embrasement. Tout est immobile, sauf parfois,

dans la rougeur du ciel, le coup d'aile bronzé d'un aigle. C'est un

spectacle d'une calme magnificence, qui appartient bien au pays

écossais. Burns avait également vu ces contrées, dans leurs heures

d'indicible tristesse, quand la teinte grise des roches se répand sur

les flancs des montagnes, quand les brouillards arrivent, que tout

s'assombrit et se mêle. C'est alors le pays mélancolique d'Ossian, plein

de voix et de plaintes. Les clameurs des vents et des torrents s'élèvent

de toutes parts; les vagues courent et mugissent sur le bord des lochs;

le pâle regard de la lune perce à travers les nuées; tout est gémissant

et fugitif; on croirait que les ombres des morts traversent

l'espace[705]. Ce charme de terreur, Macpherson l'avait déjà révélé avec

une éloquence aujourd'hui trop peu comprise, et Macpherson avait été un

des auteurs favoris de Burns. Cependant, Burns a traversé ces montagnes

sans percevoir les deux grands aspects qu'elles revêtent, sans être

frappé de leur pompe ou de leur tristesse, sans être troublé des secrets

éternels qu'elles semblent garder. Les pièces qu'il a écrites pendant

ses tours aux Hautes-Terres n'ont rien reçu de la grandeur des lieux.

Ses vers sur Taymouth ne sont que la description d'un parc où la nature

a conservé quelques-unes de ses grâces sauvages. C'est dans une de ses

chansons que se trouve, à nos yeux, le paysage qui approche le plus de

ceux des montagnes.

[Footnote 705: Voir les belles pages de John Wilson, dans ses

_Remarks on the Scenery of Scotland_.]

Mon coeur est dans les Hautes-Terres, mon coeur n'est pas ici;

Mon coeur est dans les Hautes-Terres, à chasser le cerf,

À chasser le cerf, à poursuivre le daim,

Mon coeur est dans les Hautes-Terres, partout où je vais.

Adieu aux Hautes-Terres, adieu au Nord,

Le berceau de la valeur, le pays de la vertu;

Partout où j'erre, partout où je me perds,

J'aime pour toujours les collines des Hautes-Terres.

Adieu aux montagnes, couvertes de haute neige,

Adieu aux straths[706], aux vallées vertes qui sont à leurs pieds,

Adieu aux forêts, aux bois sauvages qui pendent,

Adieu aux torrents, aux ruisseaux retentissants.

Mon coeur est dans les Hautes-Terres, mon coeur n'est pas ici;

Mon coeur est dans les Hautes-Terres, à chasser le cerf,

À chasser le cerf, à poursuivre le daim,

Mon coeur est dans les Hautes-Terres partout où je vais[707].

[Footnote 706: Le strath est une vallée large, traversée par

un cours d'eau.]

[Footnote 707: _My Heart's is the Highlands._]

Il y a dans ces vers un sentiment de liberté et quelque chose de la

nostalgie des montagnes, qui fait penser à la fameuse pièce de Duncan

Ban, sur Ben Dorain[708]. Mais, c'est une note isolée. Les montagnes

d'Écosse ne devaient trouver que plus tard leur poète dans Walter Scott.

Encore, n'est-ce qu'un poète souvent faux, trop technique et d'une pure

fidélité extérieure, «un guide en rimes de l'Écosse», a dit sévèrement

Emerson[709]. Malgré les révélations partielles, qui se trouvent

peut-être plus dans les romans de Walter Scott que dans ses poèmes, ces

montagnes attendent encore le poète qui les interrogera et leur fera

dire leur secret. Si Byron avait vécu parmi elles, il les aurait

peut-être chantées au lieu des Alpes; il y avait dans son génie quelque

chose de farouche et d'âpre qui leur aurait convenu. Le plus profond

sentiment qu'elles aient inspiré se trouve peut-être dans les vers de

Duncan Ban, ce garde-chasse illettré, dans l'âme ignorante duquel s'est

débattu un grand poète.

[Footnote 708: Voir sur Duncan Ban, le livre vraiment épris

de poésie de John Stuart Blackie: _The Language and

Literature of the Scottish Highlands_, chap. III, p. 156-187.

Le poème sur le mont Ben Dorain y est cité en entier. Ce

Duncan Ban, après avoir été garde-chasse dans les Highlands,

avait fini par obtenir une place dans la garde civique

d'Édimbourg, principalement composée de Gaëls. Il était né en

1724 et mourut en 1812.--Voir aussi, sur Duncan Ban, quelques

pages de Robert Buchanan: _The Hebrid Isles_, p. 42-53, où

Buchanan cite quelques autres pièces de lui, et le compare à

Burns.]

[Footnote 709: Emerson. _English Traits. XIV. Literature._]

Une autre beauté de la terre écossaise est la côte ouest, avec ses

îles nombreuses, ses rochers, ses falaises, ses lochs découpés, et

ses promontoires sur chacun desquels rêve une ruine. Merveilleux et

magique paysage qui, dans ses aspects infinis et sa beauté toujours

ondoyante, semble un paysage de vision et de mirage! Dans les jours

de calme, lorsque la mer est d'azur ou d'argent immobiles, les îles

prochaines, se reflétant avec tous leurs détails, créent un double

monde dont l'esprit est troublé, tandis que les plus lointaines,

d'un vert tendre, impalpable, transparentes comme des émeraudes,

complètent l'illusion d'une vision aérienne. Dans les jours sombres,

la mer et le ciel déploient des gris infinis. Sur la première,

glissent des courants d'un vert pâle, d'une douceur inexprimable;

dans les brouillards et les brumes, où éclosent des lueurs

argentines et d'incessants arcs-en-ciel, des roches humides et des

falaises tremblantes passent dans les couleurs du prisme. C'est la

région des lumières fugitives, des étranges crépuscules verdâtres et

lumineux, où les objets se fondent comme des rêves, hantée de

légendes, habitée par une race solennelle et superstitieuse, où

Staffa ouvre son portail, où Iona l'île mystique dressait ses

centaines de croix dans d'innombrables iris[710]. C'est un paysage

spiritualisé, plein d'une mystérieuse fascination. Wordsworth était

assez délicat pour le percevoir, mais trop lent et solennel de

mouvement pour saisir ses fugitifs sourires. Shelley seul avait une

nature assez légère et féerique, assez immatérielle pour le

poursuivre. Robert Buchanan en a rendu éloquemment quelques

aspects. Il a fallu, pour fixer ces insaisissables nuances, la

longue éducation du regard moderne, son sens des couleurs. Encore

n'y arrive-t-on qu'imparfaitement[711]. Il est clair que Burns n'a

pu rendre cette nature. Il l'avait du reste peu vue et seulement

pendant son voyage fait avec le souvenir de Mary Campbell.

[Footnote 710: Voir, sur cette île, le livre du duc d'Argyle:

_Iona_, en particulier le chapitre II.]

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 34 / 47 段