représenté que la face sentimentale et poétique, mais aussi les côtés
risibles, prosaïques et grotesques. Sa faculté d'observation, qui
n'était gênée par aucune pensée d'harmonie littéraire dans son oeuvre,
s'est exercée là comme ailleurs. Il a vu et rendu tout un aspect de la
vie amoureuse, que les poètes ne perçoivent pas, ou réservent pour leurs
conversations. Il en a saisi les comédies aussi bien que les adorations,
et il y a, dans ce chapitre, tout un coin familier, amusant, risible,
tout un défilé de caractères et de scènes populaires. Après les grâces
et les charmes de l'amour, voici toutes ses ruses, ses méchants tours,
ses tromperies, ses calculs, ses artifices, ses situations ridicules et
piteuses. Rien n'y manque. Prières de jeunes gars qui viennent le soir
frapper à la fenêtre et demandent à être introduits, réflexions de
fillettes qu'on veut marier à de vieux richards, conseils de vieilles
commères aux jeunesses qui interrogent leur expérience des hommes et des
choses, épousailles grotesques, disputes d'époux, allégresses de veufs,
épisodes de toute espèce, de toute forme et de tout sel, fin, moyen et
gros. Tout cela est crayonné vivement, comme une suite de caricatures
prises sur le fait. C'est la comédie entière de l'amour, avec toutes ses
péripéties et ses vicissitudes drôlatiques. Elle embrasse, elle aussi,
toutes les situations, et on pourrait reconstituer avec ces pièces
risibles, une vie entière d'amour, à partir des premières rencontres.
C'était, on l'a vu, l'usage des jeunes paysans écossais que d'aller le
soir faire leur cour, parfois à une distance de plusieurs milles. Cette
coutume, dont le côté pur et gracieux a été poétisé dans la chanson de
_Ma Nannie Ô!_, se retrouve ici avec ce qu'elle devait avoir souvent de
plus prosaïque et de plus réel. On entend les dialogues qui devaient
souvent s'échanger à travers le volet.
«Qui est là, à la porte de ma chambre?»
«Oh! qui est là, sinon Findlay?»
«Passez votre chemin, vous n'entrerez pas ici!»
«En vérité, j'entrerai,» dit Findlay.
«Qui vous rend si semblable à un voleur?»
«Oh! venez voir,» dit Findlay.
«Avant le matin, vous aurez fait un malheur,»
«En vérité, je le ferai,» dit Findlay.
«Si je me lève et vous laisse entrer,»
«Laissez-moi entrer,» dit Findlay.
«Vous me tiendrez éveillée avec votre bruit.»
«En vérité, je le ferai,» dit Findlay.
«Si dans ma chambre vous restiez,»
«Laissez-moi rester,» dit Findlay.
«J'ai peur que vous n'y restiez jusqu'au matin,»
«En vérité, je le ferai,» dit Findlay.
«Si vous restez ici cette nuit,»
«J'y resterai,» dit Findlay,
«J'ai peur que vous ne retrouviez le chemin»
«En vérité, je le ferai,» dit Findlay.
«Ce qui pourra se passer dans cette chambre,»
«Laissons-le passer,» dit Findlay,
«Il faut le taire jusqu'à votre dernière heure,»
«En vérité, je le tairai,» dit Findlay[655].
[Footnote 655: _«Indeed will I» Quo' Findlay._]
Quelques-unes de celles qu'on sollicite ainsi sont avisées; elles
tiennent la dragée haute, connaissant, sans doute, par pur instinct de
femme, la vérité du conseil de Méphistophélès aux belles «qu'il ne faut
accorder un baiser que la bague au doigt».
Fillette, quand votre mère n'est pas à la maison,
Puis-je prendre la hardiesse
De venir à la fenêtre de votre chambre
Et d'entrer pour me garder du froid?
De venir à la fenêtre de votre chambre?
Et quand il fait froid et humide
De me réchauffer sur votre doux sein?
Douce fillette, puis-je faire cela?
Jeune homme, si vous avez la bonté,
Quand la ménagère n'est pas à la maison,
De venir à la fenêtre de ma chambre
Quand je suis couchée seule,
Pour vous réchauffer sur mon sein,
Remarquez bien ce que je vous dis,
Le chemin jusqu'à moi passe par l'église,
Jeune homme, entendez-vous cela?[656]
[Footnote 656: _The Discreet Hint._]
Malheureusement, elles n'ont pas toutes aussi bonne tête. La voix
derrière le volet est parfois si tendre et si persuasive. En hiver, il
est dur de laisser le pauvre garçon, qui vient de si loin à travers les
moors, se morfondre sous les rafales; en été, les sillons d'orge sont
bien tentants; en toute saison, ces heures de nuit sont mauvaises
conseillères. Que ce soit lui qui entre ou elle qui sorte, cela, dit-on,
revient au même.
Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars,
Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars.
Quand père et mère en deviendraient fous,
Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars.
Mais fais bien attention quand tu viens me faire la cour,
Et ne viens pas à moi à moins que la porte de derrière ne soit
entr'ouverte,
Puis franchis la barrière, que personne ne te voie,
Et viens comme si tu ne venais pas chez moi.
À l'église, au marché, partout où nous nous rencontrons,
Passe près de moi comme si tu t'en souciais comme d'une mouche,
Mais glisse un regard de ton doux oeil noir;
Cependant aie l'air de ne pas me regarder.
Jure et proteste toujours que tu ne te soucies pas de moi,
Et, quelquefois, tu peux légèrement rabaisser ma beauté, un peu
Mais n'en courtise pas une autre, même en plaisantant,
De peur qu'elle ne détache ta fantaisie de moi.
Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars,
Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars,
Quand père et mère en deviendraient fous,
Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars[657].
[Footnote 657: _Whistle and I'll come to you, my lad._]
Il n'y a pas que ces entrevues nocturnes qui soient dangereuses. En
mille autres occasions, il y a des rencontres funestes. Et ici la vie de
la campagne paraît dans son jour vrai, avec la facilité, ou plutôt la
naïveté, de moeurs qui se cache sous sa prétendue innocence. Tantôt,
c'est en faisant ensemble la moisson, cette saison des meules.
Robin a fauché à la moisson,
Et j'ai fauché avec lui;
Je n'avais pas de faucille,
Et pourtant, je l'ai suivi.
Robin me promit
De me nourrir l'hiver;
Il n'avait rien que trois
Plumes d'oie et un sifflet[658].
[Footnote 658: _Robin shure in Hairst._]
Les marchés et les foires sont aussi des endroits dangereux, surtout
quand on y va en croupe avec Duncan Gray. Il suffit que la selle soit
vieille et que la sous-ventrière casse, pour qu'il se produise des
chutes malheureuses, auxquelles la lune, qui regarde par-dessus les
collines, semble prendre grand plaisir.
Malheur sur vous, Duncan Gray,
Ha, ha, la sous-ventrière!
Malheur sur vous, Duncan Gray
Ha, ha, la sous-ventrière!
Quand les autres vont s'amuser,
Je reste assise tout le jour,
À remuer le berceau avec mon pied,
À cause de la sous-ventrière.
Claire était la lune d'août,
Ha, ha, la sous-ventrière!
Brillante au-dessus de toutes les collines,
Ha, ha, la sous-ventrière!
La sous-ventrière cassa, la bête tomba,
Je perdis mon bonnet et mes deux souliers,
Ah! Duncan, vous êtes un mauvais gars,
Maudite soit cette mauvaise sous-ventrière!
Mais, Duncan, si vous tenez votre serment,
Ha, ha, la sous-ventrière!
Je vous bénirai à mon dernier souffle,
Ha, ha, la sous-ventrière!
La bête encore nous portera tous deux,
Le vieux maître John réparera le mal,
Et raccommodera la sous-ventrière[659].
[Footnote 659: _Weary fa' you, Duncan Gray._]
Parfois enfin, on va à la ville porter du fil à tisser. Là encore, que
d'embûches! Ces tisserands sont bien subtils à attraper le coeur des
fillettes.
Mon coeur était jadis aussi joyeux et libre
Que les jours d'été étaient longs,
Mais un tisserand de l'ouest, un joli gars,
M'a fait changer ma chanson.
Chez le tisserand, si vous allez, jolies fillettes,
Chez le tisserand, si vous allez,
Je vous avertis, n'allez jamais la nuit,
Si vous allez chez le tisserand....
Ma mère m'a envoyé à la ville
Pour faire ourdir un tissu de plaid;
Mais que cet ourdissage m'a fait lasse, lasse,
M'a causé de soupirs, de sanglots!
Un beau gars tisserand de l'ouest
Travaillait assis à son métier,
Il a pris mon coeur comme dans un filet
Dans les bouts de fil et les noeuds.
Ce qui fut dit ou ce qui fut fait,
La honte me prenne si je le dis,
Mais, oh! j'ai peur que le pays bientôt
Ne le sache aussi bien que moi[660].
[Footnote 660: _To the Weaver's gin ye go._]
Hélas! le pays, en effet, ne tarde pas à tout savoir. Les chuchotements
viennent, puis les reproches et les railleries, avec des expressions
goguenardes et grossières. Ces duretés se font jour, avec ce manque de
pitié qui est commun aux paysans et aux enfants, et qui donne à leurs
remarques quelque chose de si direct et de si cruel. Cela se termine par
une de ces plaisanteries brutales, sur lesquelles le groupe se disperse
avec des éclats de rire, en laissant la pauvre fillette confuse et
pleurante.
Vous vous êtes couchée de travers, fillette,
Vous vous êtes couchée de travers.
Vous vous êtes couchée dans un autre lit,
Et avec un homme étranger.
Vos joues rosées sont devenues si pâles,
Vous êtes plus verte que l'herbe, fillette,
Votre jupon est plus court d'une main,
Bien qu'on ne l'ait pas raccourci d'un pouce, fillette.
Ô, fillette, vous avez fait la sotte,
Vous éprouverez le mépris, fillette,
Car la soupe que vous prenez le soir,
Vous la rendez avant le matin, fillette.
Oh! jadis, vous dansiez sur les collines,
Et à travers les bois, vous chantiez, fillette,
Mais, en saccageant une ruche d'abeilles,
Vous vous êtes fait piquer, fillette[661].
[Footnote 661: _Ye hae lien wrang, Lassie._]
Comme cela est inévitable, les comédies du mariage fournissent des
scènes nombreuses. L'argent, la dot, en est le grand ressort. Nul
n'était mieux disposé à railler ce point particulier que l'ancien
président du Club des Célibataires de Tarbolton. On se souvient que le
premier sujet de discussion avait été de savoir s'il vaut mieux épouser
une femme riche et sans charmes qu'une femme aimable et sans
fortune[662]. Burns était sévère pour les mariages d'argent. Aussi,
est-il intarissable sur les situations comiques et divertissantes que
ces marchés matrimoniaux peuvent amener.
[Footnote 662: Voir première partie, page 39.]
Voici d'abord les avisés qui pensent que la beauté passe et que la dot
demeure. On sait les sages conseils que le père Maurice donne à Germain
au début de la _Mare au Diable_. C'était aussi l'avis de quelques madrés
paysans écossais. Il y en a plus d'un qui met, sans vergogne, son coeur
à nu.
Au diable votre sorcellerie de la beauté tremblante,
Ce petit morceau de beauté que vous serrez dans vos bras!
Oh! donnez-moi une fillette qui a des acres de charmes,
Oh! donnez-moi une fillette avec de bonnes fermes.
Donc, hey pour la fillette avec une dot,
Donc, hey pour la fillette avec une dot,
Donc, hey pour la fillette avec une dot,
Les jolies guinées jaunes pour moi!
Votre beauté est une fleur qui fleurit le matin,
Fanée d'autant plus vite qu'elle a fleuri plus tôt;
Mais les charmes délicieux des jolies Collines vertes,
Chaque printemps les vêtit à neuf de jolies brebis blanches.
Et même quand votre beauté a exaucé vos voeux:
La plus brillante beauté peut fatiguer, quand on l'a possédée;
Mais les doux jaunets chéris, avec l'empreinte de Georges,
Plus longtemps vous les avez, et plus vous les caressez[663].
[Footnote 663: _A Lass wi a Tocher._]
Mais ces beaux calculs ne réussissent pas toujours. À matois, matoise et
demie. Il y a de fines mouches qui savent bien à qui ces déclarations
s'adressent, et l'une d'elles dit dans une jolie chanson:
Oh! mon amoureux fait grand cas de ma beauté,
Et mon amoureux fait grand cas de ma famille;
Mais mon amoureux ne sait pas que je sais fort bien
Que ma dot est le joyau qui a des charmes pour lui.
C'est pour la pomme qu'il veut nourrir l'arbre,
C'est pour le miel qu'il veut soigner l'abeille;
Mon gars est tombé si amoureux de l'argent,
Qu'il ne peut pas lui rester un peu d'amour pour moi[664].
[Footnote 664: _My Tocher's the Jewel._]
Les hommes sont après tout maîtres de se marier comme il leur semble
bon. Ceux qui apprécient à la vergée la beauté de leur future et qui
épousent des prairies et des bois sont clairsemés en somme. Qu'il leur
advienne ce qui voudra! Quand le mariage leur rapporterait un peu plus
de bois qu'ils n'y comptaient, c'est une faible erreur de calcul. Ils
ont simplement la large mesure. Mais il se rencontre de braves garçons
qui, avec de bons bras, sont prêts à nourrir une belle fille. Ceux-ci
sont encore les plus nombreux. Aussi les pièces qui roulent sur la
recherche de la dot sont-elles assez rares du côté masculin.
Mais que le côté féminin en est riche! Que les femmes sont bien plus à
plaindre! À la merci du premier venu auquel il plaît à leur famille de
les accorder! Quel défilé de pauvres filles qu'on veut faire marier à
contre coeur. Les parents sont partout les mêmes. Ils sont pour le
bonheur en terre et les gendres fonciers.
Combien cruels sont les parents
Qui n'estiment que la richesse,
Et à un riche lourdaud
Sacrifient la pauvre femme!
Cependant, la fille malheureuse
N'a que le choix de la lutte:
Fuir la haine d'un père despotique,
Devenir une épouse malheureuse[665].
[Footnote 665: _How cruel are the Parents._]
Et la chanson continue en comparant la pauvrette à une colombe
poursuivie par un faucon. Elle fuit un moment, essaye ses ailes, et
désespérant d'échapper, tombe aux pieds du fauconnier qui représente le
mari. Sur ce thème, à moitié comique et à moitié douloureux, Burns est
intarissable. Il y a à grouper, autour de ce seul point, une quinzaine
de chansons avec lesquelles on constituerait toutes les phases de cette
aventure commune, depuis les premières instances des parents jusqu'au
moment où les résultats ordinaires de pareils mariages commencent à
poindre. Les hésitations, les combats, les refus, les chagrins des
pauvrettes y sont tout au long. Elles demandent conseil tout autour
d'elles et ce sont de petites scènes charmantes de naïveté et de malice.
L'une d'elles va trouver sa soeur: son coeur se brise, elle ne veut pas
irriter ses parents, mais que fera-t-elle de Tam Glen? Avec un aussi
brave garçon ne pourrait-elle pas supporter la pauvreté, et que lui
importe de se rouler dans les richesses si elle n'épouse pas Tam Glen?
Il y a un propriétaire voisin qui se vante et parle toujours de son
argent, mais quand dansera-t-il comme Tam Glen? Sa mère lui répète de se
défier des jeunes hommes qui ne flattent que pour tromper, mais qui peut
penser cela de Tam Glen? D'ailleurs, à la Toussaint, elle a mouillé sa
manche gauche à un ruisseau et l'a suspendue devant le feu pour qu'à
minuit celui qu'elle doit épouser vînt la retourner. Et qui est venu?
sinon une apparition qui portait les culottes grises de Tam Glen?
«Viens, conseille-moi, chère soeurette, vite,
Je te donnerai une belle poule noire,
Si tu m'avises d'épouser
Le gars que je préfère, Tam Glen.»[666]
[Footnote 666: _Tam Glen._]
Elles ne reçoivent pas toujours la réponse dont elles sont désireuses.
Elles s'adressent quelquefois à des commères avisées, quelque dame bien
ridée qui sait que «de bon conseil ne sort jamais de mal».
Oh! fillette étourdie, la vie est un combat;
Même pour les plus heureux, la lutte est dure;
On combat mieux les mains pleines,
Et les soucis qui ont faim sont de durs soucis.
Mais l'un dépense et l'autre épargne,
Et les mauvaises têtes veulent avoir leur gré;
Selon que vous aurez brassé, ma jolie fille,
Souvenez-vous que vous tirerez la bière[667].
[Footnote 667: _The Country Lass._]
La petite aura beau répéter qu'elle ne donnerait pas un regard de Robin
pour la grange et l'étable d'un autre, que l'argent ni l'or n'ont jamais
acheté un coeur loyal, que le fardeau que l'amour porte est léger, que
le contentement et la tendresse apportent la paix et la joie, et que les
reines n'ont rien de plus sur leur trône, les avertissements de la
vieille voisine la renvoient pensive.
Que faire? Quelques-unes, les plus décidées, refusent nettement et
envoient promener ces prétendants laids et vieux dont toute la séduction
est dans leurs sacs d'écus. Elles leur disent leur fait comme des filles
qui ont la langue leste et dont la main le serait aussi. Il y en a une
entre autres qui ne va pas par quatre chemins. C'est assurément une
vaillante fille, qui sait ce qu'elle veut et ce qu'elle ne veut pas, et
qui ne manque ni d'esprit ni de fierté.
La rose rouge-sang peut fleurir à Noël,
Les lis d'été éclore dans la neige,
Le froid peut geler la plus profonde mer,
Mais un vieil homme ne me mènera jamais.
Me mener moi, et moi si jeune,
Avec son coeur faux et sa langue flatteuse;
C'est une chose que vous ne verrez jamais,
Car un vieil homme ne me mènera jamais.
Malgré toute sa farine et tout son grain,
Malgré tout son boeuf frais et son boeuf salé,
Malgré tout son or et son argent blanc,
Un vieil homme ne me mènera jamais.
Son bien peut lui acheter vaches et brebis,
Son bien peut lui acheter vallons et collines,
Mais il ne m'aura jamais, ni à fonds, ni à bail,
Un vieil homme ne me mènera jamais.
Il se traîne, cassé en deux, comme il peut,
Avec sa bouche sans dents et sa vieille tête chauve,
La pluie tombe de ses yeux rouges et chassieux;
Ce vieil homme ne me mènera jamais[668].
[Footnote 668: _To Daunton me._]
Si le vieil homme ne se le tient pas pour dit, c'est qu'il est sourd,
outre le reste. Mais toutes n'ont pas aussi bonne tête et cette clarté
de langue qui ne permet pas de se méprendre sur ce qu'elles pensent. Il
y a de petites niaises qui probablement s'imaginent, comme l'ingénue de
Molière, que les familles se perpétuent par l'oreille. On les marie,
sans qu'elles sachent ce qu'on leur fait faire. Le lendemain, elles
pleurnichent sottement.
Oh! savez-vous ce que grand'mère m'a fait,
Ce que grand'mère a fait, ce que grand'mère m'a fait,
Oh! savez-vous ce que grand'mère m'a fait,
M'a fait jeudi soir, gars?
Elle m'a mise dans un lit doux,
Dans un lit doux, dans un lit doux,
Elle m'a mise dans un lit doux,
Et m'a souhaité bonsoir, gars.
Et savez-vous ce que le curé a fait,
Le curé a fait, le curé a fait.
Et savez-vous ce que le curé a fait,
Pour quelques gros sous, gars?
Il a lâché sur moi un long homme,
Un gros homme, un fort homme,
Il a lâché sur moi un long homme,
Qui aurait pu m'effrayer, gars.
Et je n'étais qu'une jeune créature,
Une jeune créature, une jeune créature,
Et je n'étais qu'une jeune créature,
Avec personne pour me plaindre, gars.
C'est l'église qui est à blâmer,
Qui est à blâmer, qui est à blâmer,
D'effrayer une jeune créature,
Et de lâcher un homme sur moi, gars[669].
[Footnote 669: _O wat ye what my Minnie did._]
Si le long homme n'est pas, quelque jour, allongé encore, il passera,
comme on dit, par une belle porte. La chanson n'est pas longue à
changer. La niaiserie, sur ces choses, n'est chez les femmes que de
surface; la plus innocente est prompte à se délurer. Alors le dépit
vient, et les reproches, dont on se fait une provision d'excuses pour
soi-même. À ce compte, les défauts s'accumulent vite sur le mari; les
prétextes vont du même train. Telle fillette qui, peut-être a eu les
étonnements de celle qu'on vient d'entendre, parle maintenant d'un autre
ton.
Que peut faire une jeunesse, que fera une jeunesse,
Que peut faire une jeunesse, avec un vieil homme?
Malheur aux écus qui ont poussé ma mère
À vendre sa Jenny pour de l'argent et des terres;
Malheur aux écus qui ont poussé ma mère
À vendre sa Jenny pour de l'argent et des terres.
Il est toujours à se plaindre du matin au soir,
Il tousse, et il boîte, toute la longue journée;
Il est caduc, il est engourdi, son sang est gelé;
Ah! triste est la nuit avec un vieil homme vermoulu,
Il est caduc, il est engourdi, son sang est gelé,
Ah! triste est la nuit avec un vieil homme vermoulu.
Il gronde et il grogne, il s'agite et il bougonne,
Il n'est jamais content, quoi que je fasse.
Il est hargneux et jaloux de tous les jeunes gens.
Ah! malheur sur le jour où j'ai rencontré un vieil homme!
Il est hargneux et jaloux de tous les jeunes gens,
Ah! malheur sur le jour où j'ai rencontré un vieil homme!
Ma vieille tante Katie prend pitié de moi,
Je vais essayer de suivre son plan.
Je le tracasserai, je le harasserai, tant qu'il perde l'âme,
Alors, son vieux cuivre me procurera une poële neuve;
Je le tracasserai, je le harasserai tant qu'il perde l'âme,
Alors son vieux cuivre me procurera une poële neuve[670].
[Footnote 670: _What can a young Lassie do wi' an auld Man._]
Mais il faut se garder de croire que toutes les filles d'Écosse aient
été mariées par contrainte. Si on en pousse quelques-unes au mariage,
les autres y vont bien d'elles-mêmes. Il n'en manque pas de fines et de
futées, qui savent chercher et trouver un mari toutes seules. Ce sont
alors de jolis jeux de coquetterie. Les demoiselles de la ville ne leur
en remontreraient pas sur ce chapitre. Ce manège est heureusement exposé
dans une chanson qui est une vraie petite comédie. Les refus prétendus
du commencement, la niaiserie de l'amoureux qui les prend pour argent
comptant et cherche à se consoler ailleurs, le dépit de la fillette, la
confiance qu'elle a dans un de ses regards, sa façon si féminine
d'achever sa rivale en demandant de ses nouvelles, la brusque volte-face
de l'amoureux qui du coup perd la tête et se tuera si elle ne l'accepte.
Elle le fait, mais à cause de lui et par grâce; la rusée a l'air de
faire un sacrifice.
En mai dernier, un bel amoureux descendit le long du vallon
Et me fatigua, m'obséda avec son amour,
Je dis qu'il n'y avait rien que je haïsse comme les hommes.
Le diable l'emporte de m'avoir crue, de m'avoir crue,
Le diable l'emporte de m'avoir crue.
Il parla des dards de mes jolis yeux noirs,
Et jura qu'il se mourrait d'amour pour moi,
Je dis qu'il pouvait mourir quand il lui plairait,
Le Seigneur me pardonne d'avoir menti, d'avoir menti,
Le Seigneur me pardonne d'avoir menti.
Et cependant, il offrait une ferme bien garnie et le mariage aussitôt.
Elle pensait bien qu'elle pouvait avoir de pires offres. C'est alors que
le benêt s'en va trouver la noire cousine Bess.
Mais, la semaine suivante, tourmentée de soucis,
J'allai à la foire de Dalgarnock.
Et qui était là, sinon mon bel amoureux volage?
J'ouvris les yeux comme si je voyais un sorcier, un sorcier,
J'ouvris les yeux comme si je voyais un sorcier.
Mais, par-dessus mon épaule gauche, je lui lançai un regard,
De peur que les voisins ne disent que j'étais hardie.
Mon amoureux dansa comme s'il avait été gris,
Et jura que j'étais sa chère fillette, sa chère fillette,
Et jura que j'étais sa chère fillette.
Je m'informai de ma cousine, tout doucement et tranquillement,
Si elle avait recouvré l'ouïe,
Et comment ses souliers neufs allaient à ses vieux pieds tortus.
Mais, cieux, comme il se mit à jurer, à jurer,
Mais, cieux, comme il se mit à jurer!
Il me pria, pour l'amour de Dieu, d'être sa femme,
Sinon, je le tuerais de chagrin;
Aussi, pour préserver la vie du pauvre garçon,
Je crois que je dois l'épouser demain, demain,
Je crois que je dois l'épouser demain[671].
[Footnote 671: _The Braw Wooer._]
C'est un sujet analogue dans la chanson de _Duncan Gray_. Mais, tandis
que la précédente est toute faite d'observations, celle-ci est faite de
grosse gaîté, le récit est interrompu par un grand éclat de rire qui
éclate à chaque instant, se répercute de strophe en strophe, devient
contagieux, et secoue toute la pièce d'une lourde et joviale hilarité.
Duncan Gray est venu ici faire sa cour,
Ha! ha! la jolie cour,
Une belle nuit de Noël, quand nous étions gris,
Ha! ha! la jolie cour.
Maggie rejeta la tête en l'air,
Le regarda de côté et de haut,
Et lui dit de se tenir coi,
Ha! ha! la jolie cour!
Duncan flatta, et Duncan pria,
Ha! ha! la jolie cour;
May fut sourde comme Ailsa Craig[672],
Ha! ha! la jolie cour.
Duncan sortit et rentra de gros soupirs,
Pleura, eut les yeux rouges et troublés,
Parla de sauter dans une cascade,
Ha! ha! la jolie cour!
[Footnote 672: C'est une petite île rocheuse non loin d'Ayr.]
L'arrivée de ce pauvre amoureux transi, dans la bagarre joyeuse d'une
nuit de Noël, son attitude gauche, et celle sottement dédaigneuse de
Maggie sont bien amusantes. Mais, malgré son air contrit, Duncan Gray
n'est pas une bête.
Le Temps et la Chance sont comme les flots,
Ha! ha! la jolie cour,
L'amour dédaigné est dur à supporter,
Ha! ha! la jolie cour.
Irai-je comme un sot, dit-il,
Pour une chipie hautaine, mourir?
Elle peut aller... en France, je m'en moque!
Ha! ha! la jolie cour.