Nous marcherons lentement, nous causerons doucement,

Jusqu'à ce que la lune brille clairement,

Je presserai ta taille, et te serrant tendrement,

Je jurerai combien je t'aime chèrement.

Ni les pluies printanières, aux fleurs écloses;

Ni l'automne, au fermier,

Ne peuvent être aussi chers que tu l'es pour moi,

Ma belle, ma douce charmeresse![619]

[Footnote 619: _Peggy._]

Toutefois, avec Burns, la réalité ne perd jamais ses droits. Au

lendemain des soirées où les couples ont passé dans un vaporeux

éloignement, il arrive qu'on aperçoit, à la lisière des champs, des

endroits où les épis renversés vous rappellent que ces ombres poétiques

étaient après tout des êtres humains. Chez certains poètes, comme

Lamartine, le clair de lune ne se dissipe jamais et la rêverie persiste.

Mais, dans Burns, il y a toujours un endroit où les blés sont couchés.

Les sillons de blé et les sillons d'orge

Les sillons de blé sont beaux!

Je n'oublierai pas cette nuit heureuse

Avec Annie, parmi les sillons.

C'était la nuit du premier août,

Quand les sillons de blé sont beaux,

Sous la lumière pure de la lune,

Je m'en allai vers Annie;

Le temps s'envola à notre insu,

Si bien qu'entre le tard et le tôt,

En la pressant un peu, elle consentit

À m'accompagner à travers les orges.

Le ciel était bleu, le vent paisible,

La lune clairement brillait,

Je la fis asseoir, elle le voulut bien,

Parmi les sillons d'orge.

Je savais que son coeur était à moi,

Et moi, je l'aimais très sincèrement;

Je l'embrassai mainte et mainte fois,

Parmi les sillons d'orge.

Je l'emprisonnai dans une étreinte passionnée,

Comme son coeur battait!

Béni soit cet heureux endroit

Parmi les sillons d'orge!

Mais, par la lune et les étoiles si belles,

Qui si clairement brillaient sur cette heure,

Elle bénira toujours cette nuit heureuse

Parmi les sillons d'orge.

J'ai été gai avec de chers camarades,

J'ai été joyeux en buvant,

J'ai été content en amassant du bien,

J'ai été heureux en songeant.

Mais tous les plaisirs que j'ai jamais vus,

Quand on les doublerait trois fois,

Cette heureuse nuit les valait tous,

Parmi les sillons d'orge.

Les sillons de blé et les sillons d'orge

Les sillons de blé sont beaux!

Je n'oublierai pas cette nuit heureuse

Avec Annie, parmi les sillons![620]

[Footnote 620: _The Rigs of Barley._]

Malgré ces rappels de réalité, toutes ces pièces sont charmantes. En

littérature anglaise, je ne vois de supérieur en ce genre, parce qu'ils

sont d'une inspiration plus élevée, que deux morceaux. Le premier est

l'incomparable passage qui se trouve à la fin du _Marchand de Venise_,

quand les sons de la musique arrivent dans le calme de la nuit, et que,

dans cette atmosphère doucement ébranlée d'harmonie, les âmes des deux

amants s'élèvent jusqu'à la musique des sphères[621]. Le second est

cette merveilleuse et chaste vision d'Edgar Poe, lorsqu'il aperçoit

Helen, vêtue de blanc, dans le jardin enchanté, tandis que de l'orbe

plein de la lune, une lumière de perle tombait sur les faces d'un

millier de roses tournées vers le ciel[622]. Les pièces nocturnes de

Burns n'ont pas la profondeur, le charme vaporeux, et le mystère de ces

admirables morceaux. Elles n'en forment pas moins une des plus jolies

évocations de l'amour, aux heures bleuâtres et argentées qui semblent

être surtout les siennes.

[Footnote 621: Shakspeare. _The Merchant of Venice._ Act V,

Scène 1.]

[Footnote 622: Edgard Poe. _Helen._]

* * * * *

Cela suffirait déjà pour faire de lui un poète d'amour distingué, mais

on peut dire que ce ne sont là que des exceptions, des criques retirées

et tranquilles, dans le grand courant de son oeuvre. Ce qui est bien à

lui, ce n'est ni la finesse, ni la recherche; c'est la passion sincère

et vraie; c'est la simplicité, l'ardeur, l'impétuosité du désir,

l'émotion contenue dans une forme si atténuée, si réduite, qu'elle

n'existe pour ainsi dire plus et ne s'interpose pas. Elle est comme

brûlée par la flamme intérieure. Là, il est incomparable, direct, fort,

et d'une simplicité merveilleuse. Il n'y a pas de luxe d'image; il n'y a

pas de recherche d'esprit; il n'y a pas de déploiement poétique, pas

d'élégance, pas de profondeur; il y a de la passion pure. Elle brûle

clair, tant elle est dégagée de tout autre élément. C'est ici vraiment

le coeur de son oeuvre, le véritable amas de ces fins et brillants

coquillages qui sont bien à lui. Ils ont des teintes diverses, plus

claires ou plus sombres, ils contiennent des échos différents, selon

qu'ils ont été laissés sur le rivage par des jours de gaieté ou des

jours de tristesse; mais ils ont tous le même caractère de netteté. On

peut ramasser au hasard, on est à peu près sûr d'avoir dans la main

quelque chose de précieux, un petit chef-d'oeuvre.

Dans les teintes claires de l'amour, voici des pièces légères, des

minauderies, des gentillesses enjouées et badines, de petits

compliments, des déclarations sans importance, jetées en passant. Ces

mignardises câlines elles-mêmes sont simples.

Jolie petite chose, fine petite chose,

Adorable petite chose, si tu étais à moi,

Je te porterais dans mon sein,

De peur de perdre mon bijou.

Songeusement, je regarde, et je languis,

Ce joli visage qui est tien;

Et mon coeur tressaille d'angoisse,

De peur que ma petite chose ne soit pas mienne.

Esprit et Grâce, et Amour, et Beauté,

En une constellation brillent;

T'adorer est mon devoir,

Déesse de cette âme qui est mienne!

Jolie petite chose, fine petite chose,

Adorable petite chose, si tu étais à moi,

Je te porterais dans mon sein,

De peur de perdre mon bijou![623]

[Footnote 623: _The Bonny wee Thing._]

Et celle-ci encore:

Ô! mets ta main dans la mienne, fillette;

Dans la mienne, fillette; dans la mienne, fillette;

Et jure sur cette blanche main, fillette,

Que tu seras à moi.

J'ai été l'esclave du despotique amour,

Souvent il m'a bien fait souffrir;

Mais maintenant il me fera mourir,

Si tu n'es pas à moi.

Mainte fillette a jadis troublé mon repos,

Que, pour un court moment, je préférais;

Mais tu es reine dans mon coeur,

Pour y rester toujours.

Oh! mets la main dans la mienne, fillette;

Dans la mienne, fillette; dans la mienne, fillette;

Et jure sur cette blanche main mignonne

Que tu seras à moi[624].

[Footnote 624: _Oh, lay thy Loof in mine, Lass._]

Parfois ce sont, dans le même genre, de simples cajoleries, quelques

mots caressants mis autour d'un baiser et se jouant avec lui. C'est plus

simple et plus net que le compte embrouillé des baisers de Catulle[625].

[Footnote 625: Voir les deux petites pièces _ad Lesbiam_:

«Vivamus, mea Lesbia, atque Amenus» et «Quæris quot mihi

basiationes».]

Je t'embrasserai encore, encore,

Je t'embrasserai de nouveau,

Je t'embrasserai encore, encore,

Ma jolie Peggy Alison.

Tous soucis et toutes craintes, quand tu es près,

Je les défie. Ô!

Les jeunes rois sur leurs jeunes trônes

Sont moins heureux que moi. Ô!

Quand dans mes bras, avec tous tes charmes,

Je serre mon trésor infini. Ô!

Je ne demande pour ma part du ciel

Que le plaisir de pareils moments. Ô!

Et par tes yeux si doucement bleus,

Je jure que je suis à toi pour jamais. Ô!

Et sur tes lèvres, je scelle mon voeu,

Et je ne le briserai jamais. Ô!

Je t'embrasserai encore, encore,

Je t'embrasserai de nouveau,

Je t'embrasserai encore, encore,

Ma jolie Peggy Alison[626].

[Footnote 626: _Bonny Peggy Alison._]

Veut-on de la simplicité dans la grâce attendrie? quelques paroles à

moitié ou tout à fait émues? En voici encore, où tantôt la délicatesse

domine comme dans la première des pièces qui suivent, et où tantôt la

tendresse la restreint et la remplace presque, ne lui laissant qu'une

petite place, comme dans celles qui viennent ensuite.

Ô jolie Polly Stewart,

Ô charmante Polly Stewart!

Il n'y a pas une fleur qui fleurit en Mai,

Qui soit à moitié aussi belle que toi!

La fleur fleurit, puis se fane et tombe,

Et l'art ne peut la raviver;

Mais, par la vertu et la candeur, toujours jeune

Restera Polly Stewart!

Puisse celui dont les bras posséderont tes charmes,

Avoir un coeur loyal et sincère;

Qu'il lui soit donné de connaître le Paradis,

Qu'il possède en Polly Stewart!

Ô adorable Polly Stewart,

Ô charmante Polly Stewart!

Il n'y a pas une fleur qui fleurit en Mai,

Qui soit à moitié aussi jolie que toi![627]

[Footnote 627: _Lovely Polly Stewart._]

Quoi de plus simple que cette strophe?

Quand la cruelle destinée nous séparerait,

Aussi loin que du pôle à l'équateur,

Sa chère pensée autour de mon coeur

S'enroulerait tendrement.

Que les montagnes se dressent, et les déserts hurlent,

Et les océans rugissent entre nous,

Cependant, plus chère que mon âme immortelle,

J'aimerais encore ma Jane[628].

[Footnote 628: _My Jean._]

Celle-ci fut une de ses toutes premières chansons; elle fut écrite au

commencement de son séjour à Mauchline:

Ô Mary, sois à ta fenêtre,

C'est l'heure convoitée et convenue!

Laisse-moi voir ces sourires et ces regards,

Qui font mépriser le trésor de l'avare:

Avec quelle joie je supporterais la poussière,

Peinant en esclave du matin au soir,

Si je pouvais m'assurer la riche récompense,

La jolie Mary Morison!

Hier soir, quand, au son tremblant des cordes,

La danse traversait la salle éclairée,

Vers toi ma pensée prit son vol.

Je restai assis, mais sans voir, ni entendre,

Bien que celle-ci fût jolie, et celle-là brillante,

Et celle-ci l'orgueil de la ville,

Je soupirais et disais au milieu d'elles toutes:

«Vous n'êtes pas Mary Morison!»

Ô Mary, peux-tu briser le repos

De celui qui, pour loi, mourrait avec joie?

Et peux-tu bien briser son coeur

Dont la seule faute est de t'aimer?

Si tu ne veux pas rendre amour pour amour,

Du moins, montre-moi de la pitié;

Une pensée sans douceur ne saurait être

La pensée de Mary Morison[629].

[Footnote 629: _Mary Morison._]

Et celle-ci, dont les derniers vers sont si simples, est au contraire de

ses dernières années:

Le jour revient, et mon coeur est en flamme,

Le jour béni où nous nous rencontrâmes;

Quoique l'âpre hiver se fatiguât en tempêtes,

Jamais soleil d'été ne m'a paru si doux.

Plus que les trésors qui chargent les mers

Et traversent la ligne enflammée,

Plus que les robes royales, les couronnes et les globes,

Le ciel m'a accordé;--car il t'a faite mienne.

Tant que le jour et la nuit amèneront des délices,

Tant que la nature donnera des plaisirs,

Tant que les joies passeront sur mon esprit,

Pour toi et toi seule, je vivrai.

Quand le sombre ennemi de la vie ici-bas

Viendra entre nous deux nous séparer,

La main de fer qui brisera notre lien

Brisera mon bonheur, brisera mon coeur![630]

[Footnote 630: _The Day returns._]

Et voici encore de la simplicité dans la mélancolie et dans la

tristesse; des regrets tels qu'ils naissent dans les coeurs simples et

s'exhalent sur des lèvres qui ignorent la recherche. Ils passent

naturellement de l'âme dans la voix, ne prenant que peu de mots pour

s'exprimer et se changeant presque involontairement en son, comme ces

chagrins secrets qui se prolongent en soupirs.

J'ai été aussi joyeux sur cette colline

Que les agneaux qui jouaient devant moi;

Chacune de mes pensées était aussi insouciante et libre

Que la brise qui passait sur mon front.

Maintenant, ni ébats, ni jeux,

Ni gaîté, ni chanson ne peuvent plus me plaire;

Leslie est si jolie et si timide!

Le souci et l'angoisse m'ont saisi!

Lourde, lourde est la tâche

De déclarer un amour sans espoir:

Tremblant, je n'ose que regarder,

Soupirant, muet, désespéré.

Si elle ne soulage pas les tourments

Qui remplissent ma poitrine,

Sous la motte de gazon vert,

J'irai bientôt demeurer[631].

[Footnote 631: _Blithe have I been._]

Ces deux derniers vers sont, dans le texte, d'une tristesse

inexprimable. On trouve les mêmes qualités dans cet autre morceau:

Mon coeur est triste,--je n'ose pas le dire,

Mon coeur est triste pour l'amour de quelqu'un,

Je veillerais une nuit d'hiver,

Pour l'amour de quelqu'un.

Oh hon! pour quelqu'un,

Oh hon! pour quelqu'un,

J'errerais autour du monde

Pour l'amour de quelqu'un.

Vous Pouvoirs qui souriez aux amours vertueux.

Oh! doucement, souriez à quelqu'un!

De tout danger, gardez-le libre,

Rendez-moi sauf mon quelqu'un.

Oh hon! pour quelqu'un

Oh hey! pour quelqu'un,

Je ferais--que ne ferais-je pas?

Pour l'amour de quelqu'un[632].

[Footnote 632: _For the Sake of Somebady._]

Et celle-ci encore d'une si grande naïveté de plaint, et par cela même

si touchante:

Est-ce là ta foi, ta tendresse, ta bonté,

Nous quitter ainsi cruellement, ma Katy?

Est-ce là ta récompense envers ton ami fidèle,

Envers un coeur souffrant et brisé, ma Katy?

Peux-tu me quitter ainsi, ma Katy?

Peux-tu me quitter ainsi, ma Katy?

Tu connais bien que mon coeur souffre.

Peux-tu me quitter ainsi, par pitié?

Adieu, que jamais ces chagrins ne déchirent

Ce coeur inconstant qui est tien, ma Katy?

Tu pourras trouver qui t'aimera chèrement,

Mais pas un amour comme le mien, ma Katy![633]

[Footnote 633: _Canst thou leave me thus, my Katy._]

Au milieu de ces gerbes de pièces amoureuses, celles qui ont été dédiées

à Clarinda forment une javelle à part. Aucunes n'offrent d'une façon

plus frappante ce merveilleux mélange de passion et de simplicité, qui

fait son originalité dans la troupe si nombreuse des poètes de l'amour.

Elles ont été citées dans la biographie et il est superflu de les

redonner ici. Qu'on se rappelle les vers sur cette nuit de Décembre qui

fut plus douce qu'aucun des matins de mai[634], sur le rivage où il

errera solitaire au milieu des cris d'oiseaux de mer[635], et surtout

cette navrante pièce sur le dernier baiser, le baiser d'adieu éternel

qui semble déchirer les lèvres qui se le donnent et les retient

cependant éperdues et prises dans son amère douceur[636]. Les simples et

douloureux couplets sont désormais dans la littérature anglaise la

plainte définitive des coeurs brisés. Qu'on relise ces pièces pour voir

avec quels simples moyens on peut rendre ses plus puissantes émotions et

la plus ardente passion.

[Footnote 634: _The Mirk Night of December_, voir pag. 472 de

la Biographie]

[Footnote 635: _Behold the Hour_, voir pag. 472, id.]

[Footnote 636: _Ae Fond Kiss_, voir pag. 473, id.]

* * * * *

Et cependant, ce n'est pas encore là le terme extrême. Il a été plus

loin, aussi difficile que cela puisse sembler. Parfois il est plus bref

encore. Il semble qu'il n'y ait plus rien. Les pièces sont dépouillées

du moindre contenu intellectuel, elles sont vides. Tout s'en est retiré,

images, idées, couleur. Que leur reste-t-il donc? La passion. Elles

tremblent d'une flamme invisible. L'effet est insaisissable et

pénétrant. Cela ne peut se comparer qu'à l'émotion que le frémissement

de la voix donne à des mots insignifiants. Et ces pièces si simples ne

se laissent pas lire sans contraindre la voix à changer d'expression à

chaque vers, et sans parfois la charger d'attendrissement. Qu'on prenne,

par exemple, la pièce suivante:

Oh! veux-tu venir avec moi, douce Tibbie Dunbar!

Oh! veux-tu venir avec moi, douce Tibbie Dunbar?

Veux-tu partir sur un cheval ou dans une voiture,

Ou marcher à mes côtés, oh! douce Tibbie Dunbar.

Peu m'importe ton père, tes terres et ton argent,

Peu m'importe ta race haute et seigneuriale!

Dis seulement que tu veux m'avoir pour heur ou malheur,

Et viens dans ton petit manteau, douce Tibbie Dunbar![637]

[Footnote 637: _Tibbie Dunbar._]

Ce n'est rien, et, dans l'original, cela est ravissant. Presque tout

l'effet est dû à l'habile répétition et au retour caressant du nom

propre. Sans doute, il est difficile de se rendre compte du charme qu'a

ce retour. Tout est dans l'inflexion musicale et sa douceur. Il faut

pour cela se mettre en mémoire des effets analogues, se répéter la

musique de certaines syllabes, se souvenir de certains vers de nos

propres poètes, rendus mélodieux par un nom de femme, se dire, avec

Ronsard:

Marie, qui voudrait retourner votre nom?

Il trouverait aimer[638].

[Footnote 638: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

ou avec André Chénier:

Ô Camille! l'amour aime la solitude,

Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi...

Camille est un besoin dont rien ne me soulage;

Rien à mes yeux n'est beau que de sa seule image,

Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville,

Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille[639].

[Footnote 639: André Chénier. _Élégies._ Livre II. 7.]

ou avec Victor Hugo:

Thérèse la duchesse à qui je donnerais,

Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde,

Quand elle ne serait que Thérèse la blonde;

Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant[640].

[Footnote 640: V. Hugo. _Les Contemplations. La Fête chez

Thérèse._]

Et l'on arrive alors, non pas à saisir le charme de cette jolie petite

pièce, mais à se rendre compte du genre de charme qu'elle peut avoir,

car elle est dans sa langue originale beaucoup plus accomplie que les

exemples que nous avons donnés en français. En voici une autre du même

genre et peut-être plus simple encore:

Et oh! mon Eppie

Mon bijou, mon Eppie,

Qui ne serait heureux

Avec Eppie Adair?

Par l'amour, la beauté,

Par la loi, le devoir!

Je jure d'être fidèle à

Mon Eppie Adair!

Et oh! mon Eppie,

Mon bijou, mon Eppie,

Qui ne serait heureux,

Avec Eppie Adair?

Que le plaisir m'exile,

Que le déshonneur me souille,

Si jamais je te trahis,

Mon Eppie Adair![641]

[Footnote 641: _Eppie Adair._]

Ici encore, on peut dire que la pièce se compose de la répétition d'un

nom. Les vers intermédiaires ne servent qu'à le faire prononcer avec des

inflexions différentes. Mais la pièce est si harmonieuse, les sonorités

des rimes accompagnent et font valoir si bien celle du nom propre, que

celui-ci prend une valeur musicale et poétique qui se passe de sens. Il

revient avec persistance et avec une grâce chaque fois accrue, comme ce

nom que les amants redisent machinalement et avec délices. Il finit par

prendre la douceur qui ravissait le héros du poème de Tennyson quand, en

se promenant dans le jardin, près du château, il entendait les oiseaux

qui disaient: «Maud! Maud! Maud»! Et c'était pour lui la plus divine des

musiques[642].

[Footnote 642: Tennyson. _Maud._ XII.]

Il en est de même pour la passion. Dans la pièce suivante, tout le geste

d'énergie farouche et désespérée, l'accent brusque et sombre de la voix

qui accompagnent un adieu, est rendu par les vers courts et hachés qui

terminent les strophes et surtout la seconde.

Si j'avais une caverne sur un rivage lointain et sauvage,

Où les vents hurlent sur les bonds rugissants des vagues,

J'y pleurerais mes chagrins,

J'y chercherais mon repos perdu,

Jusqu'à ce que la peine ferme mes yeux,

Pour ne plus m'éveiller.

La plus fausse des femmes, oses-tu déclarer

Que les chers voeux donnés sont légers comme l'air?

Va-t-en à ton nouvel amant,

Ris de ton parjure,

Et cherche dans ton coeur

Quelle paix tu y trouves![643]

[Footnote 643: _Had I a Cave._]

Et je ne crois pas qu'il soit possible de mettre plus de passion en

moins de mots que dans ces deux pièces que nous citons encore. La

première est un pur cri, mais si simple, si franc, si sincère, qu'il

devient poignant. Ce sont toujours les mêmes mots, comme dans la

réalité, mais qui reviennent avec un appel de plus en plus désespéré.

Reste, ma charmeresse, peux-tu me quitter?

Cruelle, cruelle, de me tromper!

Tu sais combien tu me tortures,

Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller?

Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller?

Par mon amour si mal récompensé,

Par ta foi tendrement promise,

Par les tourments des amants dédaignés,

Ne me quitte pas, ne me quitte pas ainsi!

Ne me quitte pas, ne me quitte pas ainsi![644]

[Footnote 644: _Stay, my charmer._]

La seconde est une plainte mélancolique de jeune fille délaissée. Elle

est faite aussi avec le retour des mêmes paroles, la répétition de la

même phrase, une modulation triste qui se recommence. L'effet en est

navrant. Il est impossible de lire, dans l'original, cette pièce, qui ne

contient pas une image et qui est presque sans pensée, sans que, vers la

fin, et par une inexprimable émotion qui est on ne sait où, la voix ne

s'altère. C'est une des plus merveilleuses choses que Burns ait écrites.

Au-delà d'une pièce de ce genre, la poésie cesse et il n'y a plus que

l'émotion purement musicale.

Tu m'as quittée pour jamais, Jamie,

Tu m'as quittée pour jamais;

Tu m'as quittée pour jamais, Jamie,

Tu m'as quittée pour jamais.

Souvent tu m'as promis que la mort

Seule nous séparerait;

Maintenant, tu as quitté ta fillette pour toujours,

Je ne dois jamais te revoir, Jamie,

Je ne te reverrai jamais.

Tu m'as abandonnée, Jamie,

Tu m'as abandonnée;

Tu m'as abandonnée, Jamie,

Tu m'as abandonnée.

Tu peux en aimer une autre,

Tandis que mon coeur se brise.

Bientôt je fermerai mes yeux las

Pour ne plus me réveiller, Jamie,

Pour ne plus me réveiller![645]

[Footnote 645: _Thou has Left me ever._]

Cette abondance de pièces, semées dans toutes les directions, suffirait

à faire de Burns un des plus variés et des plus copieux poètes de

l'amour. Mais il convient de ne pas oublier que la portion la plus

élevée, la plus riche de sa poésie amoureuse ne figure pas ici, nous

voulons dire ses pièces personnelles qui marquent les crises de sa vie.

À celles qui viennent d'être données, il faut en ajouter bien d'autres:

ses premières chansons d'amour. _Derrière les collines où le Lugar

coule_[646], ses vers à Anna Park, si brutalement luxurieux[647]; la

série des morceaux à Jane Lorimer, d'un si joli coloris de désir[648];

les strophes à sa petite garde-malade Jessy Lewars[649], sans parler

des poèmes inspirés par Clarinda. Il faut se remettre en mémoire les

chansons à Jane Armour: _De tous les points d'où souffle le vent, J'ai

une femme à moi, Si j'étais sur la colline du Parnasse_[650]; et surtout

les pièces écrites au moment de leur séparation et dans lesquelles vit

quelque chose du désespoir des _Nuits_[651]. Enfin au-dessus de tout

cela, pour la hauteur de l'inspiration, la pureté du sentiment, pour le

désintéressement qu'on trouve rarement dans ses vers d'amour, il faut

placer les poésies à Mary Campbell. Il faut mettre, au sommet, ce cri de

remords et de douleur par lequel, tandis que l'étoile attardée qui aime

à saluer le matin ramenait l'anniversaire des adieux, prosterné à terre,

il implorait la chère ombre disparue de baisser les yeux vers lui, de sa

place de repos bienheureux, et d'accueillir les gémissements qui

déchiraient sa poitrine[652]. Et cet autre sanglot, peut-être plus

poignant encore, lorsque semblant renoncer à l'espoir d'une réunion

future, il épanche une douleur que le temps renouvelle, et pense que ce

coeur dont il a été aimé se dissout maintenant en poussière

silencieuse[653]. Ce sont des accents qui élèvent sa gloire. Grâce à eux

il a atteint au rang des plus douloureux et partant des plus divins

chantres de la divine et douloureuse passion; il est parmi ceux qui ont

su aimer les mortes et saigner d'un souvenir. Les vers à Mary Campbell

se sont envolés jusqu'à la sphère où chantent les élégies célestes, les

canzones à Laure, le _Crucifix_, les _Vers à Graziella_[654]. Il y a

dans la couronne de Burns deux feuilles du laurier de Pétrarque et de

Lamartine, mais deux feuilles seulement.

[Footnote 646: Voir la Biographie, page 42.]

[Footnote 647: Id. page 433.]

[Footnote 648: Id. page 519-527.]

[Footnote 649: Id. page 543-545.]

[Footnote 650: Id. page 388, 398.]

[Footnote 651: Id. page 136-138.]

[Footnote 652: Id. page 412.

Il est curieux de retrouver dans le noble Pétrarque, une pièce qui

rappelle tout à fait celle _À Marie dans les cieux_. L'idée en est la

même, sauf ce qui semble se mêler de remords au chagrin de Burns. C'est

le sonnet XXXVII, _Après la mort de Madame Laure_. Le titre seul

suffirait à marquer la similitude des deux morceaux: «Il la prie pour

que, de là-haut, elle lui jette un regard de pitié».

«Belle âme, délivrée de ce noeud le plus beau que sut jamais ourdir la

nature, tourne du haut du ciel ton esprit sur ma vie obscure, jetée de

pensers si joyeux dans les pleurs.

Elle est sortie de ton coeur, la fausse opinion qui pendant un temps te

fit paraître acerbe et dure pour moi; rassurée désormais, tourne vers

moi les yeux, et écoute mes soupirs.

Regarde le grand rocher d'où naît la Soigne, et tu y verras quelqu'un

qui, seul au milieu des herbes et des eaux, se repaît, de ton souvenir

et de douleur». (_Traduction de Francisque Reynard_).]

[Footnote 653: Voir la Biographie, p. 504.]

[Footnote 654: Il est inutile de faire remarquer que la

situation de Lamartine envers Graziella ressemble, à quelques

égards, à celle de Burns envers Mary Campbell.]

II.

LA COMÉDIE DE L'AMOUR.

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 31 / 47 段