Deux des plus belles étoiles dans tout le firmament,
Ayant quelque chose qui les appelle, supplient ses yeux
De briller à leur place jusqu'à ce qu'elles reviennent.
Quoi! Si ses yeux étaient là-haut, et les étoiles dans sa tête,
L'éclat de sa joue effacerait ces astres,
Comme la lueur du jour efface une lampe; ses yeux dans le ciel
Répandraient une telle lumière dans les régions aériennes
Que les oiseaux se mettraient à chanter, pensant que ce n'est
plus la nuit.
_Roméo_, Acte II, scène 2.
Et pour l'image du navire sauvé, voir celle qui est dans
_Othello_, quand Cassio raconte que le navire a été épargné
parce qu'il portait Desdémona.
Les tempêtes elles-mêmes, la mer enflée et les vents hurlants,
Les rochers déchirés, les sables amoncelés,
Tous traîtres cachés pour saisir la carène innocente,
Comme s'ils avaient conscience de la beauté, oublient
Leur nature destructive, et laissent passer en toute sûreté
La divine Desdémona.
_(Othello_, Acte II, scène 1).
L'image de Burns n'est d'ailleurs pas très éloignée de la
métaphore de Pétrarque: «De même que le nocher fatigué est
contraint, par la fureur des vents, à lever les yeux vers les
deux lumières qui brillent sans cesse au pôle, ainsi, dans la
tempête d'amour que j'essuie, les yeux brillants de Laure
sont mon guide et mon seul confort.» (_Sonnets et Canzones
pendant la vie de Madame Laure_). Canzone VIII (_Traduction
de Francisque Reynard_).]
[Footnote 600: _O Molly's meek._]
Celle-ci enfin n'est-elle pas tout à fait dans la manière de Henri
Heine?
J'ai passé hier par un chemin malheureux,
Un chemin, j'en ai peur, dont je me repentirai;
J'ai reçu la mort de deux yeux doux,
Deux charmants yeux d'un joli bleu.
Ce ne fut pas ses brillantes boucles d'or,
Ses lèvres pareilles à des roses humides de rosée,
Son sein ému, blanc comme un lis;
Ce furent ses yeux si joliment bleus.
Elle parla, elle sourit, elle déroba mon coeur,
Elle charma mon âme; j'ignore comment;
Mais toujours le coup, la blessure mortelle
Venait de ses yeux si joliment bleus.
Si je peux lui parler, si je peux l'approcher,
Peut-être écoutera-t-elle mes voeux;
Si elle refuse, je devrai ma mort
À ses deux yeux si joliment bleus[601].
[Footnote 601: _The Blue-eyed Lassie._]
Ne fait-elle pas penser à cette tendre évocation de regards azurés du
_Nouveau Printemps?_ «Avec tes yeux bleus, tu me regardes fixement, et
moi je deviens si rêveur que je ne puis parler. C'est à tes yeux bleus
que je pense toujours; un océan de pensées bleues inonde mon
coeur[602]». Et cette image-ci, juste et étrange à la fois, ne se
rapproche-t-elle pas encore davantage des fantaisies de Heine?
[Footnote 602: _Nouveau Printemps_, XIX.]
Faut-il que j'aime toujours,
Et supporte le mépris qui est dans son oeil?
Car il est noir, noir de jais, et il est comme un faucon,
Il ne veut pas vous laisser en repos[603].
[Footnote 603: _Song, composed in Spring._]
C'est, avec une métaphore différente, la même impression que dans cet
autre passage de Heine: «Dans son doux et pâle visage, grand et
puissant, rayonne son oeil semblable à un soleil noir; noir soleil,
combien de fois tu m'as versé les flammes dévorantes de
l'enthousiasme[604]». Mais encore un coup, ce ne sont là de Burns que
des allées écartées de son jardin d'amour, où croissent quelques plantes
plus rares. Celles qui foisonnent au coeur même du jardin, là où tombe
franchement le soleil, sont plus simples.
[Footnote 604: _Mer du Nord. Le Naufrage._ Voir aussi _Le
Retour_, VIII.]
* * * * *
Dans toutes les pièces amoureuses de Burns, il faut faire un groupe de
celles où il a mélangé la poésie pastorale et la poésie amoureuse. Il y
a là un coin absolument ravissant de fraîcheur, de naturel, et de
réalité embellie. À vrai dire, les poètes ont de tout temps aimé à
placer l'amour au milieu de riantes descriptions. Ils semblent percevoir
confusément que cette passion est la même force par laquelle le monde
palpite, et que, dans ses profondeurs, elle a des rapports avec la sève
qui chaque année renouvelle la parure de la terre. Quand il a cessé
d'exister ailleurs, le sentiment de la nature s'est encore conservé dans
les poésies amoureuses. Nulle part, cette union n'a été plus constante
que dans la littérature anglaise. Burns y a réussi autant qu'aucun
autre. Tout naturellement, ses scènes d'amour se placent parmi les
fleurs et les ombrages.
Ce n'était pas pour Burns un artifice de poète, un cadre factice. Ses
jeunes amours avaient été des amours de paysan, tout faits de
rendez-vous dans les champs, de travail côte à côte pendant les
moissons, ou de rencontres sur les grands moors déserts où la solitude
amène le bonjour et un bout de causerie. Ces intrigues campagnardes ont
toujours un fond de paysage à peine indiqué.
La lune descendait à l'ouest,
Avec un visage pâle et effaré,
Quand mon beau gars, tisserand de l'ouest
Me reconduisit à travers le vallon[605].
[Footnote 605: _My Heart was ance as blithe and free._]
Un thème inépuisable, parce qu'il correspondait à la réalité, sont ces
rencontres, soit dans les blés où l'on se croise en ces étroits sentiers
qui passent par les champs, soit dans les bruyères. Les épis hauts sont
favorables:
En revenant par les orges, pauvre quelqu'un,
En revenant par les orges,
Elle a sali tout son jupon,
En revenant par les orges.
Oh! Jenny est toute mouillée, pauvre quelqu'un,
Jenny est rarement à sec;
Elle a sali tout son jupon,
En revenant par les orges.
Si quelqu'un rencontre quelqu'un,
En revenant par les orges;
Si quelqu'un embrasse quelqu'un,
Faut-il que quelqu'un crie?
Si quelqu'un rencontre quelqu'un,
En revenant par le vallon,
Si quelqu'un embrasse quelqu'un,
Faut-il qu'on le sache?[606]
[Footnote 606: _Coming through the Rye._]
Les moors sont aussi bien dangereux. Leurs longues étendues abandonnées
sont tristes à traverser seule. On chemine de compagnie, afin que la
route semble plus courte; semble, seulement, car il arrive qu'elle dure
plus longtemps. Il faut qu'un moor soit bien maussade pour n'avoir pas
un coin riant: on s'y repose, on devise, et il en résulte une autre
jolie chanson.
Il y avait une fillette; on l'appelait Meg,
Et elle traversait le moor pour aller filer;
Il y avait un gars qui la suivait,
Et on l'appelait Duncan Davison.
Le moor était long, et Meg était ombrageuse,
Duncan ne pouvait obtenir sa faveur,
Car elle le frappait avec la quenouille,
Et le menaçait avec la bobine.
Comme ils traversaient légèrement le moor,
Voici un ruisseau clair et un vallon vert,
Sur la rive, ils se reposèrent,
Et toujours elle mettait la roue entre eux deux.
Mais Duncan jura un serment sacré
Que Meg serait une fiancée le lendemain,
Alors Meg prit tous ses ustensiles,
Et les jeta par dessus le ruisseau.
Nous bâtirons une maison, une petite, petite maison,
Et nous vivrons comme roi et reine,
Si joyeux et si gais serons-nous,
Quand tu seras assise à ton rouet, le soir.
Un homme peut boire et ne pas être gris;
Un homme peut se battre et ne pas être tué;
Un homme peut embrasser une jolie fille,
Et être bienvenu à recommencer[607].
[Footnote 607: _There was a Lass, they ca'd her Meg._]
Ces rencontres amènent des rendez-vous, tantôt parmi les hauteurs où les
moutons sont répandus, tantôt au bord d'un ruisseau où les arbres sont
épais, tantôt plus secrètement au bout du jardin. Quelques-unes de ces
scènes ont une jolie saveur de poésie rustique, à moitié réelle et à
moitié transformée, comme dans les meilleures pages de George Sand. Ce
dialogue, entre un berger et son amoureuse, est bien dans cette note, et
ce refrain, qui se répète comme le rappel des moutons vers le soir,
évoque, mieux que ne le ferait une description, le paysage où le
troupeau est épars:
Appelle les moutons sur la colline,
Appelle-les où croît la bruyère,
Appelle-les où court le ruisseau,
Ma jolie chérie.
Comme je passais au bord de l'eau,
J'y ai rencontré mon gars berger;
Il m'a doucement enroulée dans son plaid,
Et il m'a appelée sa chérie.
«Veux-tu venir par le bord de l'eau,
Et voir les flots doucement glisser,
Sous les noisetiers tout grands ouverts?
La lune brille très claire.
Tu auras des robes et de beaux rubans,
Et des souliers en cuir de veau à tes pieds,
Et dans mes bras, tu te reposeras et dormiras,
Et tu seras ma chérie».
«Si vous tenez ce que vous promettez,
J'irai avec vous, mon gars berger,
Et vous pourrez m'enrouler dans votre plaid,
Et je serai votre chérie».
Tant que les eaux courront à la mer,
Tant que le jour brillera dans ce haut ciel,
Jusqu'à ce que la mort froide comme l'argile ferme mes yeux,
Vous serez mon chéri.
Appelle les moutons sur la colline,
Appelle-les où croît la bruyère,
Appelle-les où court le ruisseau,
Ma jolie chérie[608].
[Footnote 608: _Ca' the Ewes._]
On voit, comme dans la pièce précédente, que les fillettes sont
habituées à se défendre et savent poser leurs conditions. On s'étonnera
moins de leur facilité à accepter ces promesses, si l'on se rappelle
qu'il y avait toujours une sorte de sanction dans les décisions de la
session ecclésiastique. On peut citer encore une autre chanson qui
résume en quelque sorte tous ces rendez-vous rustiques; il y a une
première strophe qui est belle, et, dans cette strophe, les deux vers
sur ces bouleaux «lumineux de rosée» dans l'ombre suffiraient seuls à
lui donner un rare prix.
Quand, au-dessus de la colline, l'étoile orientale
Annoncera l'instant de parquer les moutons, mon ami,
Et que les boeufs, du champ tracé de sillons,
S'en iront tristes et fatigués, Ô;
Là-bas, près du ruisseau, où les bouleaux parfumés
Pendent lumineux de rosée, mon ami,
Je te retrouverai sur la berge herbeuse,
Mon cher bien-aimé, Ô!
Dans la plus sombre glen, à l'heure de minuit,
Je marcherai, sans avoir peur, Ô;
Si à travers cette glen, je vais vers toi,
Mon cher bien-aimé, Ô!
Si farouche, si farouche que soit la nuit,
Si lasse, si lasse que je sois, Ô,
Je te retrouverai sur la berge herbeuse,
Mon cher bien-aimé, Ô!
Le chasseur aime le soleil matinal
Pour faire lever les daims des montagnes, mon ami;
À midi, le pêcheur cherche la gorge
Pour y suivre le ruisseau, mon ami;
Donnez-moi l'heure du crépuscule gris,
Cela fait mon coeur joyeux, Ô,
De te retrouver sur la berge herbeuse,
Mon cher bien-aimé, Ô![609]
[Footnote 609: _My ain kind Dearie, O._]
D'autres pièces du même genre sont peut-être plus fines, comme les deux
suivantes, dont la seconde surtout est une perle.
Je repasserai par cette ville,
Et par ce jardin vert, de nouveau;
Je repasserai par cette ville,
Pour revoir ma jolie Jane de nouveau.
Personne ne saura, personne ne devinera
Pourquoi je reviens, de nouveau;
Sinon elle, ma jolie, ma fidèle fillette,
Et secrètement nous nous verrons de nouveau.
Elle passera auprès du chêne,
Quand l'heure du rendez-vous viendra de nouveau;
Et quand je vois sa forme charmante,
Ô sur ma foi! Elle m'est deux fois chère de nouveau.
Je repasserai par cette ville,
Et par ce jardin vert, de nouveau;
Je repasserai par cette ville,
Pour voir ma jolie Jane de nouveau[610].
[Footnote 610: _I'll aye ca' in by yon Town._]
Voici l'autre:
Comme je remontais par le bout de notre route,
Quand le jour devenait fatigué,
Oh! qui descendait à pas légers la rue,
Sinon la jolie Peg, ma chérie!
Son air si doux, son corps si joli
Dont les proportions sont parfaites:
La Reine d'Amour n'a jamais marché
D'un mouvement plus enchanteur.
Les mains unies, nous prîmes les sables,
Le long de la rivière sinueuse.
Et, oh! cette heure et ce recoin dans les genêts,
Est-il possible que je les oublie?[611]
[Footnote 611: _Bonny Peg._]
À vrai dire, ce ne sont pas là encore des morceaux où la nature
intervienne beaucoup. Un seul mot, un trait, donne l'impression que l'on
est en plein air. On sent qu'on se trouve sous le ciel et loin des
maisons. Cela ne va guère au-delà, et ces amoureux rustiques n'y voient
pas plus loin. Quand Burns parle pour lui-même, cette part de
l'extérieur s'élargit et forme autour de la figure féminine un véritable
cadre de verdures et de lumières.
Vois, la nature revêt de fleurs le gazon,
Et tout est jeune et doux comme toi;
Oh! veux-tu partager sa joie avec moi?
Dis que tu seras ma chérie, Ô!
Fillette aux blonds cheveux couleur de lin,
Jolie fillette, innocente fillette,
Veux-tu avec moi garder les troupeaux,
Veux-tu être ma chérie, Ô?
Les primevères des talus, le ruisseau sinueux,
Le coucou sur l'épine blanche comme le lait,
Les moutons joyeux, au prime matin,
Te diront la bienvenue, ma chérie, Ô.
Quand la bienfaisante averse d'été
A réjoui les petites fleurs languissantes,
Nous irons vers le bosquet de l'odorant chèvrefeuille des bois,
Au chaud midi, ma chérie, Ô!
Quand Cynthie éclaire, de son rayon d'argent,
Le faucheur fatigué qui retourne chez lui,
À travers les champs onduleux et jaunis, nous nous perdrons
Et parlerons d'amour, ma chérie, Ô!
Et quand la hurlante rafale d'hiver
Troublera le repos nocturne de ma fillette,
Te serrant sur mon coeur fidèle,
Je te rassurerai, ma chérie, Ô![612]
[Footnote 612: _Lassie wi' the Lint white Locks._]
Parmi un grand nombre de pièces, il y en a trois qui sont peut-être ce
qu'il a fait de plus achevé dans ce genre. Il faut les citer toutes
trois pour donner une idée de la merveilleuse variété avec laquelle il
traitait les sujets les plus semblables. La première, avec son riche
coloris de coucher de soleil printanier fut composée sur le domaine de
Ballochmyle; il a raconté lui-même dans quelles circonstances. Bien
qu'on l'ait vue dans la biographie, nous la redonnons ici pour la
rapprocher des autres.
C'était le soir, sous la rosée les champs étaient verts,
À chaque brin d'herbe pendaient des perles;
Le Zéphyr se jouait autour des fèves,
Et emportait avec lui leur parfum;
Dans chaque vallon le mauvis chantait,
Toute la Nature paraissait écouter,
Sauf là où les échos des bois verts résonnaient,
Parmi les pentes de Ballochmyle.
D'un pas négligent, j'avançais, j'errais,
Mon coeur se réjouissait de la joie de la nature,
Quand, rêvant dans une clairière solitaire,
J'entrevis, par hasard, une belle jeune fille:
Son regard était comme le regard du matin,
Son air, comme le sourire vernal de la nature,
La Perfection, en passant, murmurait:
«Regarde la fille de Ballochmyle.»
Doux est le matin de mai fleuri,
Et douce est la nuit dans le tiède automne,
Quand on erre dans le gai jardin,
Ou qu'on s'égare sur la lande solitaire;
Mais la femme est l'enfant chéri de la nature!
Dans la femme elle a rassemblé tous ses charmes;
Mais, même là, ses autres ouvrages sont éclipsés
Par la jolie fille de Ballochmyle.
Oh! que ne fut-elle une fille de campagne,
Et moi, l'heureux gars des champs!
Quoique abrité sous le plus humble toit
Qui s'éleva jamais sur les plaines Écossaises!
Sous le vent et la pluie du morose hiver,
Avec joie, avec bonheur, je travaillerais,
Et la nuit je presserais sur mon coeur,
La jolie fille de Ballochmyle.
Alors l'orgueil pourrait gravir les pentes glissantes
Où brillent bien haut la gloire et les honneurs;
Et la soif de l'or pourrait tenter l'abîme,
Ou descendre et fouiller les mines de l'Inde;
Donnez-moi la chaumière, sous le sapin,
Un troupeau à soigner, un sol à bêcher,
Et chaque jour aura des joies divines
Avec la jolie fille de Ballochmyle[613].
[Footnote 613: _The Lass of Ballochmyle._]
La seconde a été écrite, à quelques semaines de la précédente,
probablement pour Mary des Hautes-Terres. Comme tout ce qu'il a fait
pour elle, c'est une de ses oeuvres les plus parfaites. Il est
impossible de rendre, dans une traduction, la strophe caressante et
fluide, qui coule avec la douceur et presque avec la musique d'une eau
pure. C'est une de ses plus chastes et de ses plus poétiques
inspirations.
Coule, doucement, doux Afton, entre tes rives vertes,
Coule doucement, je vais chanter une chanson à ta louange;
Ma Mary est endormie près de ton flot murmurant,
Coule doucement, doux Afton, ne trouble pas son rêve.
Toi, ramier, dont l'écho résonne dans le vallon,
Vous, merles, qui sifflez follement, dans cette gorge pleine d'épines,
Toi, vanneau à la crête verte, retiens ton cri perçant,
Je vous en conjure, ne troublez pas ma bien-aimée qui dort.
Qu'elles sont hautes, doux Afton, les collines voisines,
Marquées au loin par le cours des clairs ruisseaux sinueux;
C'est là que, tous les jours, j'erre quand midi monte au ciel,
Contemplant mes troupeaux et la douce chaumière de ma Mary.
Qu'ils sont agréables tes bords, et les vertes vallées qui sont plus bas,
Où les primevères sauvages éclosent dans les bois;
Là souvent, quand le doux crépuscule pleure sur la pelouse,
Les bouleaux parfumés nous ombragent, ma Mary et moi.
Qu'elle glisse amoureusement, Afton, ton onde de cristal,
Quand tu contournes la chaumière où ma Mary demeure;
Que joyeusement tes eaux baignent ses pieds neigeux,
Quand cueillant de douces fleurs, elle suit tes flots clairs!
Coule doucement, doux Afton, entre tes rives vertes,
Coule doucement, douce rivière, sujet de ma chanson,
Ma Mary est endormie près de ton flot murmurant,
Coule doucement, doux Afton, ne trouble pas son rêve[614].
[Footnote 614: _Sweet Afton._]
Enfin, la dernière nous transporte dans un paysage différent, plus
sauvage et plus grand. Elle se rapporte, probablement, à quelque
incident de son premier voyage de Mauchline à Édimbourg.
Ces sauvages montagnes, aux flancs moussus, si hautes et si vastes,
Qui nourrissent dans leur sein, la jeune Clyde,
Où les grouses mènent leurs volées se nourrir à travers la bruyère,
Où le berger garde son troupeau, en jouant sur son roseau,
Où les grouses conduisent leurs volées se nourrir à travers la bruyère,
Où le berger garde son troupeau en jouant sur son roseau.
Ni les riches vallées de Gowrie, ni les bords soleilleux du Forth
N'ont pour moi les charmes de ces moors sauvages et moussus;
Car là, près d'un ruisseau clair, solitaire et écarté,
Vit une douce fillette, ma pensée et mon rêve,
Car là, près d'un ruisseau clair, solitaire et écarté,
Vit une douce fillette, ma pensée et mon rêve.
Parmi ces sauvages montagnes, sera toujours mon sentier,
Où chaque ruisseau qui tombe et écume a sa gorge étroite et verte,
Car là, avec ma fillette, j'erre tout le jour,
Tandis qu'au-dessus de nous, inaperçues, passent les rapides heures
de l'amour,
Car là, avec ma fillette, j'erre tout le jour,
Tandis qu'au-dessus de nous, inaperçues, passent les rapides heures
de l'amour.
Elle n'est pas la plus jolie, bien qu'elle soit jolie,
De fine éducation sa part n'est que petite,
Ses parents sont aussi humbles qu'on peut être humble;
Mais j'aime la chère fillette, parce qu'elle m'aime;
Ses parents sont aussi humbles qu'on peut être humble,
Mais j'aime la chère fillette, parce qu'elle m'aime.
Quel homme ne se rend captif à la Beauté,
Quand elle a son armure de regards, de rougeurs et de soupirs?
Et quand l'esprit et l'élégance ont poli ses traits,
Ils éblouissent nos yeux, en volant à nos coeurs;
Et quand l'esprit et l'élégance ont poli ses traits,
Ils éblouissent nos yeux en volant à nos coeurs.
Mais la tendresse, la douce tendresse dans l'étincelle amoureuse
du regard,
À pour moi un éclat plus brillant que le diamant,
Et l'amour qui agite le coeur, lorsque je suis serré dans ses bras,
Oh! tels sont les charmes vainqueurs de ma fillette!
Et l'amour qui agite le coeur, quand je suis dans ses bras,
Oh! tels sont les charmes vainqueurs de ma fillette![615]
[Footnote 615: _Yon wild mossy Mountains._]
Ne sont-ce pas là trois choses exquises? Quelle est celle qu'on pourrait
sacrifier ou choisir? Et voici, à côté de ces pièces si simples, une
autre plus complexe. La nature n'est plus seulement un cadre gracieux ou
grandiose à la femme aimée, sans qu'elle participe aux sentiments
exprimés. Elle devient une compagne dont la physionomie doit s'accorder
avec la tristesse du poète, à laquelle elle doit prendre part.
Maintenant dans son manteau vert, la nature se pare
Et écoute les agneaux qui bêlent sur toutes les collines,
Tandis que les oiseaux gazouillent la bienvenue dans chaque bois vert
Mais pour moi tout est sans délices, ma Nannie est au loin.
La perce-neige et la primevère ornent nos bois,
Les violettes se baignent dans la rosée du matin,
Elles attristent mon triste coeur, tant elles fleurissent doucement,
Elles me rappellent ma Nannie--et Nannie est au loin.
Ô alouette, qui t'élances des rosées de la prairie,
Pour avertir le berger que la grise aurore pointe,
Et toi, doux mauvis, qui salues la chute de la nuit,
Cessez par pitié, ma Nannie est au loin.
Viens, Automne, si pensif, vêtu de jaune et de gris,
Et calme-moi en m'annonçant le déclin de la nature.
Le sombre et morne hiver, les farouches tourbillons de neige
Seuls sont mes délices maintenant que Nannie est au loin[616].
[Footnote 616: _My Nannie's Away._]
Dans ce mélange de nature et d'amour, il y a surtout une chose qu'il
excelle à rendre. Ce sont les rendez-vous et les promenades le soir, les
heures passées à deux, dans les champs, sous les ombrages complices ou
les regards de la lune indulgente.
Ô toi, reine brillante qui, sur la plaine,
Règnes au plus haut, d'un pouvoir suprême,
Souvent ton regard, nous suivant silencieusement,
Nous a observés, errant tendrement[617].
[Footnote 617: _Lament, occasioned by the unfortunate issue
of a Friend's Amour._]
Rien dans son oeuvre n'est plus exquis que ces scènes nocturnes,
baignées de lumière argentée. Elles ont une grâce plus rêveuse que ses
autres pièces, qui presque toujours ont quelque chose de très arrêté.
Elles font penser à ces couples d'amoureux qu'on voit passer dans les
champs, pendant les nuits d'été, tels que Jules Breton les a peints
quelquefois. L'ombre, effaçant les précisions et les vulgarités du jour,
les dégage des détails individuels; elle les généralise, pour ainsi
dire, et ne leur laisse que le charme impersonnel et la signification
anoblie et symbolique des attitudes. En effaçant les lignes arrêtées et
les limites étroites, par lesquelles la lumière emprisonne durement les
objets en eux-mêmes, elle les fond davantage avec ce qui les entoure.
Elle en fait des images et comme des rêves de l'Amour humain, enveloppé
par la Nature. Celui-ci même, sous cette forme plus vaporeuse et dans
cette attitude, s'harmonise avec les choses et semble une des
expressions de la tiédeur des nuits. C'est un des moments favoris des
poètes, et Burns en a laissé la formule dans une strophe charmante:
Que d'autres aiment les cités,
Et à se montrer, à briller, dans le soleil de midi;
Donnez-moi la vallée solitaire,
Le crépuscule baigné de rosée, la lune qui monte,
Qui resplendit, rayonne, et fait ruisseler
Sa lumière d'argent à travers les branches;
Tandis qu'avec des chutes et des appels de voix,
La grive amoureuse conclut sa chanson;
Là, chère Chloris, veux-tu errer,
Près des détours des ruisseaux, sous le feuillage des rives,
Et écouter mes voeux de foi et d'amour,
Et me dire que tu m'aimes mieux que tous?[618]
[Footnote 618: _She says she lo'es me best of All._]
C'est pour lui un sujet inépuisable et cela n'est pas étonnant. C'était
hors du village que les jeunes paysans écossais allaient retrouver leur
maîtresse, le long des champs qu'ils se promenaient avec elle. Il est à
présumer que c'est une habitude encore en vigueur en Écosse, et
ailleurs. Burns l'avait pratiquée. En revenant de ces nuits précieuses,
il les chantait, et les pièces qu'il leur a consacrées appartiennent
surtout à la période de Mauchline, pendant qu'il était encore jeune
fermier. En voici une des plus gracieuses et des plus purement
poétiques:
Voici que les vents d'ouest et les fusils meurtriers
Ramènent l'agréable temps d'automne;
Le coq de marais s'enlève d'un vol bruyant
Parmi la bruyère fleurissante;
Voici que le grain, ondoyant largement sur la plaine,
Réjouit le fermier fatigué;
Et la lune brillante luit, tandis que j'erre la nuit,
Pour songer à ma charmeresse.
Mais Peggy, ma chérie, le soir est clair,
Nombreuses volent les hirondelles effleurantes;
Le ciel est bleu, les champs au loin
Sont tous jaunes ou d'un vert pâli.
Viens errer, heureux, par notre gai chemin,
Voir les charmes de la nature,
Le blé frémissant, l'épine en fruits,
Et toutes les créatures heureuses!