Il a repris maints des sujets et des comparaisons ordinaires parmi les

poètes, mais avec le coloris, l'éclat d'épithètes, une sorte de

sensualité de couleur, qui frappent dans nos poètes de la Renaissance.

Il a, comme eux, cette qualité que les mots tels que: rosée, rose, mai,

qui pour nous sont un peu usés, ont l'air d'être neufs chez lui. Il

semble comme eux les avoir employés avec joie, nouveauté et naïveté. Ils

ont gardé tout leur lustre matinal. Les deux pièces qui suivent

n'ont-elles pas la teinte riche et pourprée de certaines pièces de

Ronsard? Elles ont été composées toutes deux pour Miss Cruikshank, la

fille de son ami d'Édimbourg, presque une enfant, comme celle que

Ronsard appelait «fleur angevine de quinze ans[575]». Ce sont ces pièces

qu'un critique appelle: «the rosebud pieces to Miss Cruikshank». Elles

ne sont que l'idée, exprimée avec des qualités semblables, dans ces vers

des _Amours_:

Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose

En sa belle jeunesse, en sa première fleur,

Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,

Quand l'aube, de ses pleurs, au poinct du jour l'arrose,

La Grâce dans sa feuille et l'Amour se repose,

Embaumant les jardins et les arbres d'odeur[576].

[Footnote 575: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

[Footnote 576: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

Comme eux, elles valent surtout par le coloris des mots.

Beau bouton de rose, jeune et brillant,

Fleurissant dans ton prime Mai,

Puisses-tu ne jamais, douce fleur,

Frissonner dans la froide averse!

Que jamais le froid passage de Borée,

Que jamais le souffle empoisonné de l'Eurus,

Que jamais les funestes lumières stellaires

Ne te touchent d'une nielle précoce!

Que jamais, jamais le ver perfide

Ne se nourrisse de ta fleur virginale!

Que le soleil lui-même ne regarde pas trop ardemment,

Ton sein rougissant dans la rosée.

Puisses-tu longtemps, douce perle cramoisie,

Richement parer ta tige native;

Jusqu'à ce qu'un soir doux et calme,

Distillant la rosée, exhalant le baume,

Tandis que les bois d'alentour résonneront

Des oiseaux qui chanteront ton requiem,

Au son de leur chant funèbre,

Tu épandes autour de toi tes beautés mourantes,

Et rendes à la terre, ta mère,

La plus adorable forme qu'elle ait jamais produite[577].

[Footnote 577: _To Miss Cruikshank, Written on the Blank Leaf

of a Book, presented to her by the Author._]

La seconde pièce ressemble beaucoup à celle-ci; elle est peut-être

encore plus riche et plus fraîche de couleur.

Un bouton de rose, près de mon chemin matinal,

Dans un abri au bord des blés,

Courbait gracieusement sa tige épineuse,

Dans la rosée, un matin.

Avant que les ombres de l'aube deux fois aient fui,

Épanouie dans sa gloire cramoisie,

Et penchant richement sa tête emperlée,

Elle embaume le jeune matin.

Dans le buisson était un nid,

Un petit linot le couvait tendrement,

La rosée perlait froide sur sa poitrine,

Si tôt dans le jeune matin.

Il verra bientôt sa chère couvée,

L'orgueil et la joie du bois,

Parmi les fraîches feuilles vertes et humides

Éveiller le jeune matin.

Ainsi, cher oiseau, jeune et belle Jenny,

Sur les cordes tremblantes, ou de ta douce voix,

Tu chanteras pour repayer les tendres soins

Qui protègent ton jeune matin;

Ainsi, doux bouton de rose, jeune et brillant,

Tu brilleras somptueusement tout le jour,

Et tu pareras les rayons du soir de ce père

Qui a veillé sur ton jeune matin[578].

[Footnote 578: _A Rosebud by my Early Walk._]

Ce sont là les pièces extrêmes dans cette direction, celles où il y a le

moins de sentiment et le plus d'habileté technique. Le plus souvent

quand il reprend un de ces motifs, il y ajoute quelque chose de lui. Le

fond de la petite pièce suivante est bien peu de chose. Elle est

cependant si délicatement travaillée qu'elle peut prendre sa place parmi

les pièces modèles de ce genre.

Tandis que les alouettes de leurs petites ailes,

Battaient l'air pur,

Pour goûter l'haleine du printemps

Je sortis et marchai:

Gaiement l'oeil d'or du soleil

Regardait par-dessus les hauts monts;

«Tel est ton matin, m'écriai-je,

Phillis, la jolie!»

Aux chansons insouciantes des oiseaux,

Heureux, je prenais ma part;

Et parmi ces fleurs sauvages

Le hasard me conduisit.

Doucement, sous le jour qui s'ouvrait,

Les boutons de rose inclinaient la branche;

«Telle est ta fleur, dis-je,

Phillis, la jolie!»

Au fond d'une allée ombreuse

Des colombes s'aimaient;

J'aperçus le cruel faucon

Saisi dans un piège.

«Puisse la Fortune être aussi bonne,

Et réserver un destin semblable

À qui voudrait te faire injure,

Phillis, la jolie![579]»

[Footnote 579: _Philis the Fair._]

La plupart du temps, quand il prend un de ces canevas tout faits, il

commence par y broder quelques jolis détails, curieux par la finesse du

travail. Mais cette habileté d'ouvrier ne va pas jusqu'à la fin, et la

pièce se termine par une touche de sentiment naturel, sincère, et qui

contraste avec la simple dextérité du début.

Oh! joli était ce buisson de roses,

Qui fleurit si loin des demeures des hommes;

Et jolie était celle, et ah! combien chère

Qu'il abritait du soleil couchant.

Ces boutons de rose, dans la rosée matinale,

Comme ils sont purs parmi les feuilles si vertes!

Mais plus pur était le voeu de l'amant

Qu'ils entendaient hier dans leur ombre.

Sous son dais rude et piquant,

Combien douce et belle est cette rose cramoisie!

Mais l'amour est une bien plus douce fleur

Dans le sentier épineux et fatigant de la vie.

Que ce ruisseau écarté, sauvage et murmurant,

Avec ma Chloris dans mes bras soit à moi,

Je ne désirerai ni ne mépriserai le monde

Résignant à la fois ses joies et ses peines[580].

[Footnote 580: _O boine was yon rosy Brier._]

Dans la pièce suivante, cette donnée, si commune, d'un amoureux

s'adressant à un oiseau qui gémit, donnée analogue à celle du sonnet de

Ronsard:

Que dis-tu? Que fais-tu, pensive tourterelle,

Dessus cet arbre sec?--Las! passant, je lamente.--

Pourquoi lamentes-tu?--Pour ma compagne absente![581]

et qu'on retrouve dans des sonnets de Pétrarque[582], finit par

disparaître presque complètement. La sensibilité vraie envahit le

morceau et ne laisse plus place à l'habileté de l'artiste. Cela devient

simple et touchant.

[Footnote 581: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

[Footnote 582: Sonnet XLIII. _La plainte du rossignol lui

rappelle celle qu'il croyait ne jamais perdre._

Ce rossignol qui pleure, d'une façon si suave, peut-être ses

petits ou sa chère compagne, remplit de douceur le ciel et

les campagnes de tant de notes mélancoliques et tendres!

Et toute la nuit, il semble m'accompagner et me rappeler ma

cruelle destinée; car je n'ai pas à me plaindre d'un autre

que moi; car je ne croyais pas que la mort eût pouvoir sur

les divinités....

Sonnet LXXXIX. _Le chant triste d'un petit oiseau lui

rappelle ses propres chagrins._

Bel oiselet qui vas chantant ou pleurant tes jours passés, en

voyant la nuit et l'hiver à tes côtés, et le jour ainsi que

les mois joyeux derrière tes épaules!

Si, comme tu connais tes maux pesants, tu connaissais mon

état semblable au tien, tu viendrais dans le sein de cet

inconsolé pour partager avec lui les douloureuses plaintes.

Je ne sais si les parts seraient égales; car celle que tu

pleures est peut-être en vie, tandis que la Mort et le Ciel

sont tant avares pour moi.

Mais la saison et l'heure moins propice, ainsi que le

souvenir des douces années et des années amères, m'invitent à

te parler avec pitié.

(_Sonnets et canzones après la mort de Madame Laure_).

Nous empruntons ces sonnets à la très belle traduction de M.

Francisque Reynard, si poétique, si colorée, et qui rend si

bien l'étonnant sentiment pittoresque et les qualités de

peintre de primitives fresques italiennes, qu'il y a dans

Pétrarque.]

Oh! reste, doucement gazouillante alouette des bois, reste,

Ne quitte pas à cause de moi le rameau tremblant;

Un amant malheureux recherche ta chanson,

Ta plainte calmante et aimante.

Redis, redis ce tendre passage,

Pour que je puisse apprendre ton art touchant;

Car sûrement il fondrait le coeur de celle

Qui me tue en me dédaignant,

Dis-moi, ta petite compagne fut-elle cruelle?

T'a-t-elle écouté comme le vent insouciant?

Oh! rien que l'amour et le chagrin unis

Ne peut éveiller de telles notes de douleur.

Tu parles de chagrin immortel,

De douleur silencieuse et de sombre désespoir;

Par pitié, doux oiseau, tais-toi,

Ou mon pauvre coeur se brisera[583].

[Footnote 583: _Address to the Woodlark._]

Il faut bien entendre que ce n'est là qu'un coin très secondaire et très

artificiel de ses poésies amoureuses. Il suffit de noter que, même sur

ce métier de travail purement littéraire qui n'était pas le sien, et

pour ce fin ouvrage de ciselure de vers auxquels ses mains n'étaient pas

faites, il a égalé ce qui a été fait de plus net et de plus brillant

dans ce genre. Et il convient aussi de ne pas oublier que, sauf les

quelques plus grands chantres de l'amour, les autres poètes, dont les

pièces forment l'anthologie de cette passion, n'ont guère dépassé ce

degré de goût exquis et de légère main-d'oeuvre.

* * * * *

Il lui arrive quelquefois, comme pour ne laisser aucune corde qu'il

n'ait touchée, d'être plus subtil, plus recherché, et en quelque sorte

plus moderne. Ce n'est pas qu'il approche jamais des enveloppements

presque indéchiffrables d'images, ou des finesses presque insaisissables

de sentiment, qui charment certains artistes modernes, à la suite des

gens de la Renaissance. Il n'a pas même l'idée de ces complexités, de

ces quintessences. Il est loin de ceux qui saisissent les nuances d'un

sentiment, en les isolant du sentiment lui-même; comme s'ils observaient

les couleurs qui passent sur un visage, sans voir le visage. Il est à

l'autre pôle des plus ténus et des plus sublimés des poètes, qui

analysent des émotions si fines qu'elles sont impalpables, qui pèsent de

l'impondérable dans de l'imperceptible, et ne semblent jamais avoir dans

la main que de la poussière d'émotion. Il est bien loin aussi de ceux

qui, placés aux limites de la passion, n'en étudient que les reflets

lointains et les dernières colorations mourantes. Il reste toujours près

du foyer ardent. Il pose fermement un sentiment plein, entier. S'il rend

une phase plus fine d'émotion elle a encore pour cadre l'émotion

générale dont elle dépend, qui la raffermit et la soutient. Il y a

toujours sous ces teintes plus fugitives le ton franc et simple. La

recherche ne l'écarte jamais beaucoup du sentier très clair et très

droit qu'il suit d'ordinaire. Ainsi il imagine un compromis entre

l'amour et l'amitié, mais ce sera quelque chose de bien peu compliqué,

de très primitif, où ce qu'il y a d'un peu plus recherché dans le

sentiment est à peine souligné par un peu plus de recherche dans les

images.

Retourne-toi, encore, ô belle Eliza,

Un regard de bonté avant que nous ne nous quittions,

Prends pitié du désespéré qui t'aime!

Peux-tu briser son coeur fidèle?

Retourne-toi encore, ô belle Eliza;

Si ton coeur se refuse à aimer,

Par compassion cache la cruelle sentence,

Sous le bon déguisement de l'amitié.

T'ai-je donc offensée, ô bien-aimée?

Mon offense est de t'avoir aimée:

Peux-tu détruire pour jamais la paix

De celui qui mourrait joyeusement pour la tienne?

Tant que la vie battra dans ma poitrine,

Tu seras mêlée à chaque battement;

Retourne-toi encore, ô adorable fille,

Accorde-moi encore un doux sourire.

Ni l'abeille au coeur de la fleur,

Dans l'éclat d'un midi soleilleux;

Ni la petite fée qui se joue

Sous la pleine lune d'été;

Ni le poète, au moment

Où la fantaisie s'allume en son oeil,

Ne connaît le plaisir, ne ressent l'extase

Que ta présence me donne[584].

[Footnote 584: _Fair Eliza._]

Ou bien; parlant d'une douleur d'amour, au lieu de se plaindre

simplement comme il le fait d'ordinaire, il rendra une idée un peu plus

complexe et analogue à celle que termine le beau vers:

Et vis de ta douleur, n'en pouvant pas guérir[585].

[Footnote 585: Edmond Arnould. _Sonnets et Poèmes_, sonnet

XXI.]

mais il n'ira pas au-delà; c'est à peu près la borne de son raffinement.

Où sont les joies que jadis je rencontrais le matin,

Et qui dansaient à la chanson matinale de l'alouette?

Où est la paix qui attendait mes promenades,

Le soir, parmi les bois sauvages?

Je ne suis plus le cours sinueux de cette rivière,

Regardant les douces fleurettes si belles;

Je ne suis plus les pas légers du Plaisir,

Mais le Chagrin et les Soucis aux tristes soupirs.

Est-ce que l'Été a abandonné nos vallées,

Et le sombre et morose Hiver est-il proche?

Non! Non! les abeilles, bourdonnant autour des éclatantes roses,

Proclament que c'est maintenant l'orgueil de l'année.

Volontiers je voudrais cacher ce que je crains de découvrir,

Ce que depuis longtemps, trop longtemps, je sais trop bien;

Ce qui a causé ce désastre dans mon coeur

Est Jenny, la douce Jenny toute seule.

Le Temps ne peut me secourir, ma peine est immortelle,

L'Espoir n'ose pas m'apporter une consolation:

Allons, énamouré et épris de mon angoisse,

Je chercherai de la douceur dans ma souffrance[586].

[Footnote 586: _Fair Jenny._]

Parfois cette sensation de modernité, qu'on découvre çà et là chez lui,

ressort d'un mélange plus curieux de paysage et de sentiment. La pièce

suivante, par exemple, doit son charme à ce que le paysage, au lieu

d'être égal et bien assis comme les effets habituels de soleil ou de

nuit, est un effet intermédiaire beaucoup plus rare chez lui. Ce vaste

et vague horizon, peint d'un trait, dépasse les descriptions

ordinaires. Cette ville aperçue dans la lumière du soir, et qui revient

à chaque instant, donne un pittoresque et une couleur qui étaient rares

alors. Le morceau entier est comme traversé et empourpré par un rayon du

couchant. C'est une impression distinguée, dans le genre de celles qui

ont été atteintes plus tard par les poètes, lorsque trouvant les grands

effets rendus ils ont été obligés d'en chercher de plus fins et de plus

rares.

Oh! savez-vous, qui est dans cette ville,

Sur laquelle vous voyez le soleil couchant?

La plus belle dame est dans cette ville

Sur laquelle brille le soleil couchant.

Peut-être là-bas, dans ce bois vert et brillant,

Elle erre, près de cet arbre touffu.

Heureuses fleurs, qui fleurissez autour d'elle,

Vous obtenez les regards de ses yeux!

Heureux oiseaux qui chantez autour d'elle,

Souhaitant la bienvenue à l'année fleurie!

Et doublement bienvenu soit le printemps

La saison chère à ma Lucy.

Sur la ville là-bas, le soleil étincelle,

Parmi les coteaux couverts de genêts;

Mes délices sont dans cette ville là-bas

Et mon plus cher trésor est la belle Lucy!

Sans ma bien-aimée, tous les charmes

Du paradis ne me fourniraient pas de joie;

Mais donnez-moi Lucy dans mes bras,

Et bienvenu soit le morne ciel des Lapons!

Ma caverne serait une chambre d'amoureux,

Bien que l'hiver furieux déchirât l'air;

Et elle serait une jolie petite fleur

Que j'y soignerais, que j'y abriterais!

Oh! douce est celle qui est dans cette ville,

Sur laquelle est descendu le soleil baissant;

Sur une plus jolie que celle qui est dans cette ville

N'ont jamais brillé ses rayons couchants.

Si le destin courroucé jure qu'il est mon ennemi,

Si je suis condamné à porter la souffrance,

Je quitterai sans peine tout le reste ici-bas,

Mais laissez-moi, laissez-moi ma Lucy bien-aimée.

Car, tant que le sang le plus précieux de la vie sera chaud,

Pas une de mes pensées ne s'éloignera d'elle,

Et elle, comme elle a la plus belle forme,

Possède le coeur le plus fidèle et le plus aimant.

Oh! savez-vous qui est dans cette ville,

Sur laquelle vous voyez le soleil couchant?

La plus belle dame est dans cette ville

Sur laquelle brille le soleil couchant[587].

[Footnote 587: _O wat ye wha's in yon Town._]

Il y a, dans cette allée un peu écartée de son oeuvre, des pièces qui

font penser à Henri Heine, à certains côtés de Henri Heine. On suppose,

en effet, qu'il est mutile de marquer les différences; il n'a ni la

saisissante étrangeté d'images, ni l'affinement d'une souffrance

toujours à vif, ni l'exquise douceur amère du poète allemand. Ses

abeilles n'ont pas voltigé sur les noires absinthes; leur miel est plus

simple. Cependant, il y a chez lui un sentiment assez troublant et

raffiné qui se trouve à un haut degré dans Heine. Celui-ci, au-delà de

tous les poètes, a éprouvé la sensation d'emporter en soi le regard de

la bien-aimée, le malaise d'être hanté par des yeux chers et cruels, ce

qu'il y a de douloureux dans leur insistance implacable et caressante.

«Tes grands yeux de violette je les vois briller devant moi, jour et

nuit; c'est là ce qui fait mon tourment; que signifient ces énigmes

douces et bleues[588]»? Il les retrouve partout. Les étoiles sont les

chers et doux yeux de sa bien-aimée qui veillent sur lui, qui brillent

et clignotent du haut de la voûte azurée[589]. Il a écrit sur eux ses

plus beaux canzones, ses plus magnifiques stances[590] et des milliers

de chansons qui ne périront pas[591]. Et, de fait, il n'y a guère de

place où il n'en parle: «Ô les doux yeux de mon épousée, les yeux

couleur de violette; c'est pour eux que je meurs[592]».--«Avec tes beaux

yeux, tu m'as torturé, torturé, et tu me fais mourir[593]». Cette

obsession et ce tourment du regard féminin, si caractéristique de Henri

Heine, et que Pétrarque avait déjà connu quand il parlait de «ces beaux

yeux qui tiennent toujours en mon coeur leurs étincelles allumées; c'est

pourquoi je ne me lasse point de parler d'eux[594]» est bien le fait

d'un raffiné. Cet appel de tout un être dans les yeux, cette faculté d'y

attirer ce qu'il y a de plus précieux dans une âme et de résumer une

personne en un regard, au point d'en souffrir, d'en mourir même,

n'appartient qu'à des hommes qui vivent d'une pensée assez ardente pour

fondre tout un être dans une expression intangible[595]. C'est l'indice

d'un amour très spiritualisé et très intellectuel. Burns a éprouvé,

presque à l'égal de Henri Heine, cette tyrannie du regard, et il y a

certaines pièces de lui qu'on ne serait pas étonné de rencontrer dans le

_Retour_ ou le _Nouveau Printemps_. On peut citer une de ses premières

pièces où déjà ce goût du regard se révèle. Elle est un peu longue, mais

elle est aussi intéressante par une suite de comparaisons naturelles

dont quelques-unes sont exquises et dont d'autres font penser à celles

du _Cantique des Cantiques_.

[Footnote 588: Henri Heine. _Le Retour_, XXX.]

[Footnote 589: Id. _Mer du Nord. Dans la cabine. Pendant la

nuit._]

[Footnote 590: _Intermezzo_, XIII.]

[Footnote 591: _Le Retour_, LVI.]

[Footnote 592: _Nocturnes. Le Chevalier Olaf._]

[Footnote 593: _Le Retour_, LVI.]

[Footnote 594: Pétrarque. _Sonnets et canzones pendant la vie

de Madame Laure._ Sonnet XLVII. (_Traduction de Francisque

Reynard_).]

[Footnote 595: Cette souveraineté du regard dans les amours

idéalistes, où l'élément intellectuel est prévalent, apparaît

très clairement dans Pétrarque. On peut lire ses sonnets

XXXII et XLVII, dans les _Sonnets et Canzones pendant la vie

de Madame Laure_, et surtout les canzones VI, _Il fait grand

éloge des yeux de Laure et avoue la difficulté qu'il y a à

les louer_; VII, _Les yeux de Laure s'élèvent à contempler

les chemins du ciel_; VIII, _Il trouve tout son bonheur dans

les yeux de Laure et proteste qu'il ne cessera jamais de les

louer_. On y rencontre des passages qui rappellent

quelques-uns de ceux de Heine: «Beaux yeux, où Amour fait son

nid, c'est à vous que je consacre mon faible style...

Principe de mon doux martyre, je sais bien que personne autre

que vous ne me comprend... Je ne me plains pas de vous, ô

yeux plus doux qu'aucun regard mortel, ni d'amour qui me

tient ainsi lié» (_Canzone VI_).--«Ma gente Dame, je vois,

dans le mouvement de vos yeux, une douce lumière qui me

montre la voie qui conduit au ciel; et par suite d'une longue

habitude, je vois à travers eux, où j'habite seul avec Amour,

reluire quasi-visiblement votre coeur... Depuis ce jour, j'ai

été content de moi, emplissant d'une haute et suave pensée,

ce coeur dont les beaux yeux de Laure ont la clef....

Brillantes, angéliques, heureuses étincelles de ma vie, où

s'allume le plaisir qui doucement me consume et me ronge, de

même que disparaît et fuit toute autre lumière là où la vôtre

vient à resplendir, ainsi, quand une si grande douceur y

descend, toute autre chose, toute autre pensée sort de mon

coeur, et seul Amour y reste avec vous... Aussi combien il me

fait tort, le voile et la main qui se mettent si souvent

entre mon suprême plaisir et les yeux d'où, jour et nuit,

découle le grand désir apaisant mon coeur, dont l'état varie

selon l'aspect de Laure.» (_Canzone VII_).--(_Traduction

Francisque Reynard_).]

Sur les rives du Cessnock vit une fillette;

Si je pouvais décrire sa fortune et son visage;

Elle surpasse de loin toutes nos fillettes,

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Elle est plus douce que l'aube du matin,

Quand Phoebus commence à se montrer,

Et que les gouttes de rosée brillent sur les gazons;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Elle est droite comme ce jeune frêne

Qui se dresse entre deux pentes couvertes de primevères,

Et boit le ruisseau, dans sa fraîche vigueur;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Elle est sans tache comme l'épine épanouie,

Avec des fleurs si blanches et des feuilles si vertes,

Quand elle est pure dans la rosée matinale;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Son air est comme le mai vernal,

Quand Phoebus brille sereinement, le soir,

Quand les oiseaux se réjouissent sur toutes les branches;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Sa chevelure est comme le brouillard floconneux

Qui gravit, le soir, le flanc des montagnes,

Quand les pluies qui ravivent les fleurs ont cessé;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Son front est comme l'arc pluvieux,

Quand des rayons brillants s'interposent,

Et dorent le front de la montagne lointaine;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Ses joues sont comme cette perle cramoisie,

L'orgueil du parterre de fleurs,

Qui commence à s'ouvrir sur sa tige épineuse;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Sa gorge est comme la neige de la nuit,

Quand le matin se lève pâle et froid,

Tandis que les ruisseaux murmurants coulent cachés;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Ses lèvres sont comme ces cerises mûres,

Que des murailles ensoleillées abritent de Borée,

Elles tentent le goût et charment la vue;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Ses dents sont comme un troupeau de brebis

Aux toisons nouvellement lavées,

Qui montent lentement la colline rapide;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Son haleine est comme la brise parfumée

Qui agite doucement les fèves en fleurs,

Quand Phoebus s'enfonce derrière les mers;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Sa voix est comme la grive, le soir,

Qui chante sur les bords du Cessnock, cachée,

Tandis que sa compagne couve son nid dans le buisson;

Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage,

Bien qu'ils égalent la reine fabuleuse de la beauté,

C'est l'esprit qui brille dans toutes ses grâces;

Et surtout dans ses yeux malicieux[596].

[Footnote 596: _The Lass of Cessnock Banks._]

Une autre pièce a un refrain presque semblable:

Je vois un corps, je vois un visage,

Qu'on peut mettre avec les plus beaux;

Mais pour moi, la grâce enchanteresse y manque,

Le doux amour qui est dans son oeil.

Ceci n'est pas ma vraie fillette,

Toute jolie que soit cette fillette-ci;

Oh! je connais bien ma vraie fillette

À la tendresse qui est dans son oeil.

Elle est belle, fleurissante, droite et grande,

Et depuis longtemps tient mon coeur captif,

Et toujours ce qui charme le plus mon âme,

C'est le doux amour qui est dans son oeil[597].

[Footnote 597: _This is no my ain Lassie._]

On trouve chez lui des images comme celles-ci:

Son joli visage était aussi calme

Qu'un agneau sur l'herbe;

Le soleil du soir ne fut jamais si doux

Que l'était le regard des yeux de Phémie[598]

[Footnote 598: _Blithe was she._]

Ou comme cette autre qui, sous sa forme étroite, fait penser aux images

à la fois précieuses, forcenées et passionnées de la Renaissance, si

fréquentes chez Shakspeare[599]:

Sa chevelure d'or, sans rivale,

Descendait, ruisselait sur son cou neigeux,

Et ses deux yeux, comme des étoiles dans les cieux,

Sauveraient du naufrage un navire sombrant[600].

[Footnote 599: Pour des images de ce genre voir, par exemple,

le passage où Roméo se dit, en voyant Juliette regarder le

ciel.

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 29 / 47 段