La montée de la mer et sa descente;
Soleil et lune se couchent pour se lever,
Et les saisons tournent, tournent.
Pourquoi vouloir que l'homme chétif
Résiste au plan de la Nature?
Nous serons constants, tant que nous pourrons,
Vous ne pouvez pas plus, savez-vous?[547]
[Footnote 547: _Let not woman e'er complain._]
«Pouvez-vous contraindre la mer à sommeiller tranquillement, le lis à
garder sa fraîcheur, le tremble à ne pas frissonner, pouvez-vous
contraindre l'abeille à ne pas voltiger et le col du ramier à ne pas
chatoyer, alors vous pourrez contraindre l'amour à durer toujours,»
disait un autre poète écossais qui fut presque le contemporain de
Burns[548]. Ils sont de l'école de ce personnage de Shakspeare, qui
prétendait que, comme un clou en chasse un autre, le souvenir de son
dernier amour était chassé par un nouveau, et que celui-ci se fondait
comme une image de cire près du feu, ne gardant plus l'empreinte de ce
qu'elle était[549]. Ce ne sont pas les métaphores qui ont jamais manqué
aux poètes pour rendre la fuite continuelle de l'amour. Peut-être
ceux-là seraient-ils encore davantage dans le vrai qui diraient des
vents et des flots qu'ils sont aussi inconstants que le coeur humain.
[Footnote 548: Thomas Campbell. _Song: How delicious is the
winning._]
[Footnote 549: Shakspeare. _The two Gentlemen of Verona_,
act. II, sc. 4.]
* * * * *
De ce groupe de poésies amoureuses on peut en rapprocher un autre. Ce
sont des pièces impersonnelles. Elles ont été inspirées par des
sentiments que Burns n'a pas pu éprouver pour son compte, mais que son
esprit, toujours occupé de la même passion, s'est amusé à ressentir. Il
y en a toute une série. Ce sont souvent des plaintes de jeunes filles.
Elles pleurent l'infidélité, l'exil ou la mort de leur amant. L'une, se
promenant un soir d'été, quand les joueurs de cornemuse et les jeunes
gens sont en train de jouer, aperçoit son faux ami et s'éloigne en
pleurant[550]. Une autre pense à son matelot qui est au loin: pendant
que les troupeaux sont haletants autour d'elle, sous le midi, peut-être
est-il à son canon, sous le soleil brûlant; quand l'hiver déchire la
forêt et flagelle l'air hurlant, elle écoute en priant et en pleurant le
rugissement du rivage rocheux[551]. Une veuve des Hautes-Terres se
lamente: elle vient vers les Basses-Terres, sans un penny dans sa bourse
pour payer son repas. Il n'en était pas ainsi dans les Hautes-Terres;
elle avait des vaches qui broutaient sur les collines et des brebis qui
couraient sur les mamelons; mais Donald a été tué sur la plaine de
Culloden, et aucune femme dans le vaste monde n'est aussi misérable
qu'elle[552]. De pauvres filles délaissées gémissent et se repentent
d'avoir été trop confiantes et trop faibles. Partout, ce sont des
regrets cachés et à peine trahis par un soupir.
[Footnote 550: _As I was a-wandering._]
[Footnote 551: _On the Seas and Far away._]
[Footnote 552: _The Highland Widow Lament._]
Tu briseras mon coeur, toi, bel oiseau,
Qui chantes sur la branche!
Tu me rappelles les jours heureux,
Quand mon faux ami était sincère.
Tu briseras mon coeur, toi, bel oiseau,
Qui chantes près de ta compagne!
Car ainsi j'étais aimée et ainsi je chantais,
Et j'ignorais ma destinée[553].
Souvent j'ai erré près du joli Doon,
Pour voir le chèvrefeuille s'entrelacer;
Et tous les oiseaux chantaient leurs amours,
Et ainsi je chantais le mien!
Le coeur léger, je cueillis une rose
Sur son boisson épineux;
Et mon faux ami m'a dérobé la rose
Et ne m'a laissé que l'épine![554]
[Footnote 553: Ces strophes rappellent un peu le couplet de
Molière, d'une grâce archaïque, et qu'on imagine accompagné
d'une sourdine de Lully:
Vous chantez sous ces feuillages,
Doux rossignols pleins d'amour;
Et de vos tendres ramages
Vous réveillez tour à tour
Les échos de ces bocages;
Hélas! petits oiseaux, hélas!
Si vous aviez mes maux vous ne chanteriez pas
(_Les Amants magnifiques._ Troisième Intermède).]
[Footnote 554: _The Banks of Doon._]
Plus tard les regrets sont plus clairs et plus douloureux et la douleur
de l'abandon se mêle à la honte et au chagrin de la famille.
Oh! amèrement, je regrette, faux ami,
Oh! douloureusement, je regrette
D'avoir jamais entendu votre langue flatteuse,
Et d'avoir vu votre visage.
Oh! j'ai perdu mes joues roses,
Et aussi ma taille si fine,
Et j'ai perdu mon coeur léger
Qui songeait peu à une chute.
Il me faut subir le rire moqueur,
De mainte fille hardie,
Alors que, si on connaissait toute la vérité,
Sa vie a été pire que la mienne.
Chaque fois que mon père pense à moi,
Il regarde fixement le mur;
Ma mère s'est mise au lit,
De penser à ma chute.
Chaque fois que j'entends le pas de mon père,
Mon coeur éclate presque de douleur;
Chaque fois que je rencontre le regard de ma mère,
Mes larmes tombent comme la pluie.
Hélas! qu'un arbre si doux de l'amour
Porte un fruit aussi amer!
Hélas! qu'un plaisant visage
Cause des larmes si arrières!
Mais la malédiction du ciel écrase l'homme
Qui désavoue l'enfant qu'il a fait,
Ou laisse la douloureuse fillette qu'il a aimée
Porter des habits en haillons![555]
[Footnote 555: _The Ruined Maid's Lament._]
La note n'est pas toujours aussi mélancolique. Il y a, chemin faisant,
de petits morceaux légers, des refrains d'amour, sans beaucoup de sens,
comme ceux qu'on fredonne sur une route un jour de printemps.
Quand mai rose arrive avec des fleurs,
Pour parer ses gais buissons au feuillage épandu,
Alors ses heures sont occupées, occupées,
Au jardinier, avec sa bêche.
Les eaux de cristal tombent doucement,
Les oiseaux joyeux sont tous amoureux,
Les brises parfumées soufflent autour de lui,
Le jardinier avec sa bêche.
Quand le matin pourpre éveille le lièvre
Qui va chercher son repas matinal,
Alors à travers les rosées, il s'en va,
Le jardinier avec sa bêche.
Quand le jour expirant dans l'ouest
Tire le rideau du sommeil de la nature,
Il vole vers les bras de celle qu'il préfère,
Le jardinier avec sa bêche[556].
[Footnote 556: _When rosy May comes in wi' Flowers._]
Ou bien, ce sont des fantaisies en peu de mots; un petit conte. C'est
Katherine Jaffray qui vivait dans cette vallée, et le lord de Lauverdale
qui est venu du sud pour la courtiser, mais sans lui dire qui il était
jusqu'au jour du mariage[557]. C'est un lord qui est parti à la chasse
sans chiens ni faucons. Et pourquoi? C'est que son gibier n'est pas loin
de certaine chaumière où reste Jenny. Pour elle, il oublie sa lady avec
toutes ses toilettes.
[Footnote 557: _Katherine Jaffray._]
La robe de ma lady, il y a des rubans dessus,
Et des fleurs d'or rares dessus;
Mais le corset et le corsage de Jenny,
Mon lord en fait beaucoup plus de cas.
Par delà ce moor, par delà ces mousses,
Où les coqs de bruyère passent à travers la bruyère,
Là vit la fille du vieux Collin,
Un lis dans une solitude.
Ses jolis membres se meuvent aussi doucement
Que des notes de musique dans les hymnes des amants,
Un diamant humide est dans ses yeux bleus,
Où nage follement l'amour joyeux.
Ma lady est soignée et ma lady est bien habillée,
C'est la fleur et le caprice de l'ouest;
Mais la fillette qu'un homme préfère,
Oh! celle-là est la fillette qui le rend heureux[558].
[Footnote 558: _My Lady's Gown, there's Gairs upon it._]
À cela, il faudrait ajouter quelques imitations des anciennes ballades.
C'est celle de lord Gregory qui représente une femme délaissée venant
frapper à la tour de son seigneur[559]. C'en est une autre très
touchante et très belle, sur le même sujet, seulement c'est un homme qui
vient retrouver celle qu'il croit infidèle.
[Footnote 559: Voir ce morceau, plus haut, dans le chapitre
sur les vieilles Ballades.]
Oh! ouvre la porte, montre-moi de la pitié,
Oh! ouvre la porte pour moi, oh!
Bien que tu aies été fausse, je resterai fidèle,
Oh! ouvre la porte pour moi, oh!
Froide est la rafale sur ma joue pâlie,
Mais plus froid est ton amour pour moi, oh!
Le froid qui gèle la vie dans mon coeur,
N'est rien auprès des douleurs qui me viennent de toi, oh!
La pâle lune se couche derrière les vagues blanchissantes,
Et ma vie est à son coucher, oh!
Faux amis, fausse amie, adieu jamais plus,
Je ne vous troublerai, ni eux, ni toi, oh!
Elle a ouvert la porte, elle l'a ouverte toute grande,
Elle voit son pâle cadavre sur la plaine, oh!
«Mon seul amour!» s'écria-t-elle, et elle tomba près de lui,
Pour ne se relever jamais, oh![560]
[Footnote 560: _Open the Door to Me, oh._]
La ballade de lady Mary Ann, dans une note plus gaie, est aussi un joli
petit morceau.
Oh! lady Mary Ann
Regarde par-dessus le mur du château,
Elle a vu trois jolis garçons
Qui jouaient à la balle.
Il était le plus jeune,
La fleur d'eux tous,
Mon joli petit gars est jeune,
Mais il pousse encore.
Oh! père! oh! père,
Si vous le jugez bon,
Nous l'enverrons un an
Encore au collège.
Nous coudrons un ruban vert
Autour de son chapeau,
Afin que l'on sache bien
Qu'il est à marier encore.
Lady Mary Ann
Était une fleur dans la rosée
Doux était son parfum,
Et jolie était sa couleur.
Et plus elle fleurissait,
Plus elle était charmante,
Car le lis en bouton
Embellira encore.
Le jeune Charlie Cochrane
Était une pousse de chêne,
Beau et fleurissant,
Et droit était son corps.
Le soleil prenait plaisir
À briller pour lui,
Et il sera l'orgueil
De la forêt encore.
L'été est parti
Où les feuilles étaient vertes,
Et loin sont les jours
Que nous avons vus.
Mais de bien meilleurs jours,
J'espère, reviendront;
Car mon joli garçonnet est jeune
Et il pousse encore[561].
[Footnote 561: _Lady Mary Ann._]
Enfin, il faut encore mettre des dialogues dans le genre de celui
d'Horace et de Lydie, qui, fort à la mode dans la littérature amoureuse
du XVIIIe siècle, ne comptent pas parmi ses productions très
personnelles[562]. À côté de ces jeux, il a fait de petits récits de
scènes d'amour qui sont, au contraire, des bijoux de simplicité et
d'émotion, bien à lui. Le plus célèbre est peut-être _Le Pauvre et
l'Honnête Soldat_. Il était un soir d'été dans une auberge quand il vit
passer devant la fenêtre un pauvre soldat fatigué. Il le fit appeler et
lui demanda ses aventures, puis tomba aussitôt dans une de ces absences
qui lui étaient ordinaires. Au bout de quelques instants, il avait
composé un petit drame:
Quand la rafale mortelle de la sauvage guerre fut passée,
Et la douce paix fut de retour,
Trouvant maint doux bébé sans père,
Et mainte veuve en deuil,
Je quittai l'armée et les tentes des camps,
Où longtemps j'avais été soldat,
Mon maigre havresac pour toute ma fortune,
Un pauvre et honnête soldat.
Ma poitrine portait un coeur loyal, léger.
Le pillage n'avait pas souillé ma main;
Et vers la douce Écosse, vers mon pays,
Joyeusement je me mis en marche:
Je songeais aux rives de la Coil,
Je songeais à ma Nancy,
Je songeais au sourire charmeur
Où ma jeune fantaisie s'est prise.
Enfin, j'arrivai dans la jolie vallée
Où j'avais joué en mes jeunes années;
Je passai le moulin, l'épine du rendez-vous
Où souvent j'ai courtisé Nancy:
Qui vis-je sinon ma chère fillette aimée,
Près de la demeure de sa mère!
Je me détournai pour cacher le flot
Qui gonflait mes yeux.
D'une voix altérée, je lui dis: «Douce fillette,
Douce comme la fleur de cette épine,
Oh! heureux, heureux puisse être celui
Qui est chéri de ton coeur.
Ma bourse est légère, j'ai loin à aller,
Et je voudrais bien loger chez toi.
J'ai servi mon roi et mon pays longtemps,
Aie pitié d'un soldat!»
Tristement, elle me regarda.
Elle était plus adorable que jamais;
Et elle me dit: «J'ai aimé autrefois un soldat,
Je ne l'oublierai jamais.
Notre humble toit et notre humble repas,
Vous en aurez votre part.
Ce signe vaillant, cette chère cocarde,
Vous êtes bienvenu, à cause d'elle».
Elle regarda, elle rougit comme une rose,
Puis pâlit comme un lis,
Elle tomba dans mes bras, en disant:
«Es-tu mon cher Willie»?
«Par celui qui fit le soleil et le ciel,
Et qui protège l'amour vrai,
Je suis bien lui! ainsi puissent toujours,
Les amants fidèles avoir leur récompense.
«Les guerres sont finies, et je suis de retour,
Et je te retrouve fidèle de coeur;
Quoique pauvres de biens, nous sommes riches d'amour
Et nous ne nous quitterons plus».
Elle me dit: «Mon grand'père m'a laissé de l'or,
Une ferme bien fournie;
Viens, mon fidèle gars-soldat,
Tu es bienvenu à tout partager».
Pour de l'or, le marchand sillonne la mer,
Et le fermier laboure la terre;
Mais la gloire est la récompense du soldat,
La richesse du soldat est l'honneur:
Ne méprisez pas le pauvre et brave soldat,
Ne le traitez pas en étranger;
Souvenez-vous qu'il est le soutien de son pays,
Au jour et à l'heure du danger[563].
[Footnote 562: _O Philly, Happy be that Day._]
[Footnote 563: _The Soldier's Return._]
Ce morceau a pris en Écosse la popularité moitié sentimentale et moitié
patriotique de certaines chansons militaires de Béranger.
Il est cependant inférieur, selon nous, à la ravissante idylle qui suit.
Les détails sont réels; mais des vers d'une poésie exquise, entre autres
la sixième strophe, les relèvent et les parent, de façon à faire de ce
petit récit un modèle de vérité et de grâce. Ce n'est pas une des
inspirations éloquentes et ardentes de Burns; c'est un petit travail
d'artiste sobre et délicat. Il n'a rien écrit de plus parfait en ce
genre.
Il y avait une fillette, et elle était jolie,
Qu'on la vit à l'église ou au marché;
Quand toutes les plus belles filles étaient assemblées,
La plus belle fille était la jolie Jane.
Toujours elle aidait sa mère dans son travail,
Et toujours elle chantait si joyeusement
Que l'oiseau le plus gai sur le buisson
N'avait pas un coeur plus léger qu'elle.
Mais les éperviers ravissent les jeunes
Qui mettent une joie bénie dans le nid du petit linot;
Et le froid flétrit les plus brillantes fleurs,
Et l'amour brise la paix la plus profonde.
Le jeune Robin était le plus beau gars,
La fleur et l'orgueil de tout le vallon;
Et il avait des boeufs, des moutons, et des vaches,
Et neuf ou dix fringants chevaux.
Il alla avec Jane à la foire,
Il dansa avec Jane, sur la dune;
Et bien longtemps avant que la pauvre Jeannette ne le sût,
Elle avait perdu son coeur, son repos était perdu.
Comme dans le sein du ruisseau
Le rayon de lune repose, quand tombe la rosée des crépuscules,
Ainsi tremblant, pur, et tendre était l'amour,
Dans le coeur de la jolie Jane.
Et maintenant, elle aide sa mère à son travail,
Et sans cesse elle soupire de peine et de souci,
Cependant elle ne sait pas ce qui la fait souffrir,
Ou ce qui pourrait la guérir.
Mais le coeur de Jeannette bondit légèrement,
Et la joie brilla dans son oeil,
Quand Robin lui dit un conte d'amour,
Au soir, sur la prairie où croissent les lis!
Le soleil descendait à l'ouest,
Les oiseaux chantaient dans chaque buisson,
Il pressa doucement sa joue contre la sienne,
Et murmura ainsi son conte d'amour:
«Ma jolie Jane, je t'aime!
Crois-tu que tu pourras m'aimer?
Veux-tu quitter la chaumière de ta mère,
Et apprendre à diriger la ferme avec moi?
«Ni dans la grange, ni dans l'étable, tu n'auras à travailler,
Tu n'auras rien pour te troubler,
Tu n'auras qu'à errer dans les bruyères fleuries
Et à surveiller à mes côtés les blés onduleux».
Que pouvait faire la pauvre Jane?
Elle n'eut pas le coeur de dire «non».
Elle finit par rougir, c'était doucement consentir,
Et l'amour ne les a pas quittés![564]
[Footnote 564: _There was a Lass, and She was Fair._]
On pourrait ajouter à celles-là la pièce un peu vive pour être citée,
mais charmante de coloris: _La jolie fille qui a fait mon lit._ Elle fut
composée sur une aventure de Charles II, quand il errait et se cachait
dans le Nord, aux environs d'Aberdeen, au temps de l'usurpation. Il
forma _une petite affaire_[565] avec une fille de la maison de
Port-Lethan, qui était «la fille qui avait fait le lit» pour lui[566].
[Footnote 565: En français dans le texte.]
[Footnote 566: _Notes in an interleaved Copy of Johnson's
Musical Museum._]
Burns a été plus loin; il a chanté la longue fidélité de deux existences
passées ensemble, le sentiment d'attachement et de longue reconnaissance
réciproque qui sort peu à peu de la passion, à mesure que celle-ci
s'enfonce avec la jeunesse, il a, selon le vers admirable d'Hugo,
célébré la douceur «des vieux époux usés ensemble par la vie[567]»; et
il l'a fait dans une petite chanson exquise d'émotion vraie et simple.
[Footnote 567: V. Hugo. _Les Contemplations; Écrit sur la
Plinthe d'un bas-relief antique._]
John Anderson, mon amoureux, John,
Quand nous nous connûmes d'abord,
Vos cheveux étaient noirs comme le corbeau,
Et votre beau front était poli;
Mais maintenant votre front est chauve, John,
Vos cheveux sont pareils à la neige;
Mais bénie soit votre tête blanche,
John Anderson, mon amoureux.
John Anderson, mon amoureux, John,
Nous avons gravi la colline ensemble;
Et maint jour de bonheur, John,
Nous avons eu l'un avec l'autre;
Maintenant il nous faut redescendre, John,
Nous nous en irons la main dans la main,
Et nous dormirons ensemble au pied de la colline,
John Anderson, mon amoureux[568].
[Footnote 568: _John Anderson, my Jo, John._]
Il fallait que son imagination eût vraiment exploré toutes les
situations de l'amour pour l'avoir conduit jusqu'à celle qu'il était le
plus incapable de connaître par lui-même.
* * * * *
Au milieu de ce vaste nombre de pièces, les qualités et les manières
sont aussi variées que les sentiments. Parfois, bien que la chose soit
rare, on sent chez lui presque uniquement l'artiste, le délicat et
précieux ouvrier en paroles. Ce sont les pièces qui appartiennent à la
seconde partie de sa vie, quand son habileté était devenue grande,
faites aux jours où l'inspiration baissait un peu sa flamme. Il
reprenait alors volontiers un de ces canevas communs à tous les poètes,
sur lesquels ils brodent, en les variant légèrement, des motifs
semblables, arrangeant les mêmes fleurs en bouquets différents. Mais
comme, avec une simple touche, il rajeunit et renouvelle ces vieux
sujets! À la suite d'Anacréon, il n'est guère de poète qui n'ait
souhaité d'être un des objets touchés par la bien-aimée; l'agrafe qui
serre sa gorge, l'escabeau qui supporte ses pieds[569]. C'est un sujet
bien usé, et cependant il en a encore tiré une jolie chanson.
[Footnote 569: Voir dans _The Miller's Daughter_ de Tennyson,
comment un motif vieux comme le monde peut être repris,
retouché, par une main d'artiste, jusqu'à reprendre place
dans la vie contemporaine.]
Oh! si mon amie était ce joli lilas,
Dont les fleurs violettes s'offrent au printemps,
Et moi un oiseau pour m'y abriter,
Lorsque fatigué sur mes petites ailes!
Comme je serais triste, quand il serait déchiré
Par l'automne farouche et le dur hiver!
Mais comme je chanterais, sur mes ailes joyeuses,
Quand le jeune mai renouvellerait sa floraison!
Oh! si mon amie était cette rose rouge,
Qui pousse sur le mur du château;
Et moi, une goutte de rosée,
Pour tomber dans son joli sein!
Oh! là, heureux ineffablement,
Je me nourrirais de beautés toute la nuit,
Enfermé et sommeillant dans ses plis satinés,
Jusqu'à ce que la lumière de Phébus m'en chasse[570].
[Footnote 570: _Oh, were my Love yon Lilac Fair._]
Il en est de même pour ces énumérations de fleurs si chères à toutes les
poésies, surtout à la poésie anglaise. Les poètes anglais sont de grands
connaisseurs de fleurs; ils en parlent avec fine richesse et une
précision particulières. Si un savant accomplissait ce travail de
botanique littéraire très minutieux, on trouverait probablement que le
catalogue de leur flore est plus long, leurs observations plus exactes,
que ceux des poètes étrangers; les serres de la littérature anglaise
sont les plus riches du monde. Qu'on n'oublie pas que la poésie anglaise
est littéralement parfumée par toutes les fleurs des champs, des jardins
et des bois. Si cet éloge paraît excessif, qu'on songe au vieux poète de
_la Feuille et la Fleur_; qu'on pense aux passages floraux dont les
pièces de Shakspeare sont parées, aux clairières du _Songe d'une nuit
d'été_, aux couplets d'Ophélie, à mille traits comme les délicieuses
paroles d'Arvirargus.
Avec les plus belles fleurs
Tant que l'été durera et que je vivrai ici, Fidèle,
J'embaumerai la triste tombe; tu ne manqueras
Ni de la fleur qui est comme ta face, la pâle primevère,
Ni de la jacinthe azurée comme tes veines, ni non plus
De la feuille de l'églantine qui, pour ne pas la calomnier,
N'était pas plus douce que ton baleine.[571]
[Footnote 571: _Cymbeline_, Act. IV, scène 2.]
Qu'on se représente l'amas, les brassées de fleurs, sous lesquelles
Milton fait disparaître le cercueil de son ami Lycidas: la hâtive
perce-neige, la jacinthe, le pâle jasmin, l'oeillet blanc, la pensée
striée de jais, la violette, la rose moussue, le chèvrefeuille, et la
pâle primevère qui penche sa tête pensive, et toutes les fleurs que
portent les broderies du deuil[572]. Qu'on pense au plus surprenant
poème qui jamais ait été écrit sur les fleurs, à cette admirable et
touchante _Sensitive_ de Shelley, avec sa galerie de fleurs, dont
l'expression est rendue comme en une suite de pastels féminins, et dont
les âmes délicates sont devinées et pénétrées comme par la sympathie
d'un Ariel[573]. Et Wordsworth! Et tant d'autres: Herrick, Tennyson,
Browning! Si on plantait sur la tombe de chaque poète anglais un seul
pied de chacune des plantes qu'il a chantées, ils dormiraient tous sous
des floraisons épaisses, et le parfum du printemps en serait augmenté.
[Footnote 572: Milton. _Lycidas_, vers 140-48.]
[Footnote 573: Shelley. _The Sensitive Plant_, voir surtout
les strophes de la I et III parties.]
Naturellement; les poètes ont fait usage de leurs connaissances florales
pour en tirer des images. Les femmes ont été, par eux, comparées aux
fleurs, de mille manières ingénieuses. On comprend que, s'il est un
point difficile à rajeunir, ce soit celui-là. Les poètes contemporains
s'en tirent en reportant leurs similitudes sur des fleurs rares et
tropicales. Burns n'avait pas cette ressource. Cependant, ses petites
offrandes de fleurs familières resteront parmi tant d'autres. Elles
n'ont ni la variété, ni les luxuriances de coloris de certaines gerbées,
mais elles sont si simples et si fraîches! Ce ne sont pas des bouquets
assortis aux beautés fières et fastueuses de grandes dames. Les siens
sont cueillis «en un champ voisin», et faits pour des corsages de
paysannes simples et fraîches comme eux.
Oh! l'amour s'aventurera
Là où il n'aimerait pas être vu;
Oh! l'amour s'aventurera
Où la prudence était naguère;
Mais j'irai par cette rivière,
Et parmi ces bois si verts,
Et j'y formerai un bouquet
Pour ma très chérie May.
Je cueillerai la primevère,
Première mignonne de l'année;
Et je cueillerai l'oeillet,
L'emblème de ma chérie,
Car elle est un oeillet parmi les femmes,
Elle est la fleur sans rivale;
Et j'en formerai un bouquet
Pour ma très chérie May.
Je cueillerai la rose entr'éclose,
Quand Phébus jette un premier regard,
Car elle est comme un baiser embaumé
De sa douce et jolie bouche;
L'hyacinthe est pour la constance,
Avec son bleu inaltérable;
Et j'en formerai un bouquet
Pour ma très chérie May.
Le lis est une fleur pure,
Et le lis est une belle fleur,
Et dans son sein délicat
Je placerai la fleur du lis;
La pâquerette est pour la simplicité
Et un air candide;
Et j'en formerai un bouquet
Pour ma très chérie May.
Je cueillerai l'aubépine,
Avec sa chevelure grise et argentée,
Là où comme un vieillard
Elle se tient dans l'aube;
Mais le nid du petit chanteur dans le buisson,
Je ne l'emporterai pas;
Et j'en formerai un bouquet
Pour ma très chérie May.
Je cueillerai le chèvrefeuille,
Quand l'étoile du soir est proche,
Et les gouttes diamantées de rosée
Seront ses yeux si clairs;
La violette est pour la modestie,
Il lui sied bien de la porter;
Et j'en formerai un bouquet
Pour ma très chérie May.
Je mettrai autour du bouquet
Le ruban de soie de l'amour,
Et je le placerai à sa poitrine,
Et je jurerai par les cieux
Que jusqu'à ma dernière goutte de vie
Ce ruban restera noué;
Et j'en formerai un bouquet
Pour ma très chérie May[574].
[Footnote 574: _Oh, Luve will Venture in._]