Sans dévier, quelques-uns poursuivent la fortune;

L'âpre espérance tend tous leurs muscles;

À travers beau et laid, ils pressent la chasse,

Et saisissent la proie;

Alors, tranquillement, dans un coin plaisant,

Ils terminent la journée.

Et d'autres, comme votre humble serviteur,

Pauvres gens! n'observant ni règles, ni routes,

À droite, à gauche, s'écartant sans cesse,

Ils vont en zig-zags,

Tant qu'accablés par l'âge, obscurs, ayant faim,

Ils gémissent souvent.

Hélas! quel amer labeur et quels efforts!....

Mais, assez de ces pauvres plaintes moroses!

La lune inconstante de la Fortune pâlit-elle?

Qu'elle aille où elle veut!

Sous ce qu'elle conserve de lueur,

Chantons notre chanson![527]

[Footnote 527: _Epistle to James Smith._]

Il y a encore de la gaîté et de l'insouciance dans ces vers. En certains

endroits, le sentiment est plus sombre. La vie n'est pas seulement

rapide, elle est mauvaise. Elle est faite de plus de maux que de biens.

La terre est le théâtre d'innombrables douleurs où errent quelques

joies.

Pourquoi hésiterais-je à quitter cette scène terrestre?

L'ai-je donc trouvée si pleine de charmes plaisants?

Quelques gouttes de joie avec des flots de mal entre elles,

Quelques rayons de soleil parmi des tempêtes renaissantes.

Sont-ce les agonies du départ qui alarment mon âme,

Ou la triste, haïssable et sombre demeure de la mort?[528]

[Footnote 528: _Stanzas, in the Prospect of Death._]

De cette impression est sortie une pièce d'une grande mélancolie qui a

pour titre et pour refrain _L'Homme fut créé pour gémir_. Par un

crépuscule de novembre, au milieu des champs et des bois dénudés, on

voit cheminer un vieillard dont les pas sont fatigués. Il semble usé de

souci, ses traits sont sillonnés par les années, ses cheveux sont

blancs. Cet étrange passant énumère toutes les amertumes dont est faite

la vie, les duretés du sort, les duretés des hommes, auxquelles

s'ajoutent nos propres folies.

Les unes après les autres, les folies nous conduisent,

Les passions licencieuses brûlent,

Elles décuplent la force de la loi de la nature:

Que l'homme fut créé pour gémir[529].

[Footnote 529: _Man was made to Mourn._]

La pièce, qui se prolonge comme une lamentation, se termine par cette

strophe découragée.

Ô mort! La plus chère amie du pauvre,

La plus douce et la meilleure!

Bienvenue l'heure où mes membres âgés

Seront étendus avec toi en repos!

Les grands, les riches craignent ton coup,

Arrachés à la pompe et au plaisir,

Mais, oh! tu es un soulagement béni pour ceux

Qui, las et accablés, gémissent![530]

[Footnote 530: _Man was made to Mourn._]

Quelquefois ces réflexions sur la vie prennent un accent moderne Elles

s'unissent aux aspects de la nature. Y a-t-il dans Chateaubriand ou dans

Lamartine quelque chose de plus mélancolique, une plus intime union des

tristesses de l'âme aux tristesses des choses que dans la pièce qui

suit? Ce ne sont pas les invocations orageuses que René adresse à

l'orage, ni les plaintes harmonieuses de l'_Isolement_. Il y a, dans la

tranquillité même de cette scène, voilée de brume, quelque chose de plus

tranquille et de plus accablé.

Le brouillard paresseux pend au front de la colline

Cachant le cours du ruisseau sombre et sinueux!

Combien sont languissantes les scènes naguère si vives,

Quand l'Automne remet à l'Hiver l'année pâlie.

Les forêts sont sans feuillage, les prairies sont brunes,

Et toute la gaie toilette de l'Été est envolée,

Laissez-moi seul errer, laissez-moi seul songer

Combien vite le temps s'envole, combien durement le sort me poursuit.

Combien j'ai vécu longtemps, mais combien j'ai vécu en vain!

Combien peu de la modique mesure de la vie me reste peut-être!

Quels aspects divers le vieux temps a pris dans sa course,

Quels liens le cruel Destin a déchirés dans mon coeur!

Combien imprudents ou pires, nous sommes jusqu'au sommet de la colline,

Et, sur la pente, combien faibles, assombris et navrés!

Cette vie, avec tout ce qu'elle donne ne vaut pas qu'on la reçoive.

Pour quelque chose au delà d'elle, sûrement l'homme doit vivre[531].

[Footnote 531: _The lazy Mist._]

Ce ne sont pas là des sentiments très originaux. À toute époque, il y a

eu des poètes qui s'en sont nourris, et on peut encore ajouter que Burns

les a exprimés avec moins de profondeur que maint d'entre eux. Mais il

ne faut pas oublier qu'en même temps il aime et rend la vie. Tandis que

les autres semblent vivre dans les cimetières et ne fréquenter que les

fossoyeurs, lui est un homme qui va aux fêtes, aux foires, aux marchés,

là où il y a de jolies filles et des gars rubiconds. Sur son chemin, il

traverse parfois l'enclos planté de croix où le gazon est ouvert pour

une place nouvelle. Il s'y arrête un instant et continue. Cette courte

méditation suffit pour qu'il emporte, dans l'agitation et le bruit, la

tristesse qui les apprécie.

Ainsi que cela arrive presque constamment chez lui, les sentiments

personnels sont rendus avec plus de force que les idées générales. Il

parle surtout bien des amertumes de la vie qu'il a éprouvées lui-même.

Parmi elles, il y en a deux qui ont pénétré en lui: la lassitude de

vivre, et le sentiment douloureux des erreurs et des fautes que

l'existence entraîne.

Il y a peu d'âmes harassées par les passions qui, à quelque moment,

n'éprouvent la fatigue, le besoin d'une quiétude définitive, qui n'aient

appelé la mort comme l'aïeule bienveillante sur le giron de laquelle il

serait doux, ineffablement doux de s'endormir. Ce goût de la mort est

surtout marqué chez les âmes qui manquent de but et de direction, soit

que leurs passions, soit que les événements les aient jetées hors de la

route. C'était déjà le voeu d'Hamlet désorienté et meurtri. Ce fut celui

d'Edgar Poe qui portait sous son front de sourdes souffrances, et pour

qui le fait d'exister semble avoir été douloureux. On se rappelle la

pièce terrifiante, tant le désir de s'assoupir dans le néant y est

ardent, et ces strophes, si poignantes à la manière de Poe, par la

simple reprise de sons qui se répètent comme des lamentations:

Les gémissements et les plaintes,

Les soupirs et les sanglots

Sont apaisés maintenant,

Avec cet horrible battement

Au coeur! ah! cet horrible,

Horrible battement!

Le malaise, la nausée,

La souffrance impitoyable

Ont cessé avec la fièvre

Qui affolait mon cerveau,

Avec la fièvre appelée «vivre»

Qui brûlait dans mon cerveau![532]

[Footnote 532: Edgar Poe. _For Annie._]

Byron ne disait-il pas aussi:

Qu'est-ce que la mort? un repos du coeur![533]

[Footnote 533: Byron.]

Burns avait éprouvé ce même besoin de mourir. Sa nature violente, qui se

dépensait par secousses fougueuses, aurait été sujette à des réactions

et à des abattements, même dans son fonctionnement normal. Le malheur,

en le jetant dans les plaisirs qui étourdissent, avait rendu ces

dépressions plus fréquentes et plus profondes. Alors le découragement

arrivait, la fatigue, une sorte de courbature de vivre, le souhait du

repos définitif. Il a rendu cela avec une vigueur qui ne va pas loin de

celle de Poe.

Et toi, puissance hideuse que la Vie abhorre,

Tant que la Vie peut fournir un plaisir,

Oh! écoute la prière d'un misérable!

Je ne recule plus, effrayé, épouvanté;

J'implore, je mendie ton aide amicale,

Pour clore cette scène de soucis!

Quand mon âme, dans une paix silencieuse,

Quittera-t-elle le jour morne de la vie?

Quand mon coeur fatigué cessera-t-il ses battements,

Froide poussière dans l'argile?

Plus de crainte alors, plus de larme alors,

Pour mouiller ma face inanimée;

Être serré, être étreint,

Dans ton glacial embrassement![534]

[Footnote 534: _Ode to Ruin._]

Ce goût de la mort fut également ressenti par Shelley. Trelawny raconte

qu'un jour il dut le repêcher au fond de l'eau, où il s'était laissé

couler et où il s'était roulé «comme un congre» en attendant

paisiblement de mourir. Mais chez Shelley, c'était moins la lassitude de

la vie présente que l'attrait de la vie commune, et le dessein de se

réunir à la vaste existence universelle.

Le pauvre Burns avait de plus, à un haut degré, le sens des erreurs de

la vie, de ses faiblesses. Ses propres souvenirs lui avaient enseigné

combien les meilleures résolutions sont proches des défaillances,

combien nos efforts vers le mieux trébuchent parmi les folies et les

fautes.

La dame Vie, bien que la fiction puisse l'attifer

Et l'orner de fausses perles et de clinquant,

Oh! vacillante, faible et incertaine,

Je l'ai toujours trouvée,

Toujours tremblante, comme une branche de saule,

Entre le bien et le mal[535].

[Footnote 535: _To Colonel de Peyster._]

Avec ce sentiment lui revenaient les regrets et parfois les remords des

mauvais passages de son passé. Il avait assez souffert, et il s'était

assez forgé de malheurs, pour comprendre les leçons que la vie contient

toujours et qu'elle inflige parfois. Dès qu'il touche à ce point, il

devient grave. En quelque endroit de presque toutes ses pièces, le ton

comique se suspend et les paroles sérieuses arrivent. Il fait, en

repassant à travers ses propres erreurs, sa récolte de sagesse. Ce sont

souvent des regrets, souvent des résolutions, parfois de véritables

remords. Quelquefois, il arrache fortement à sa conduite un

avertissement, brusque comme le chagrin qui nous atteint au bout d'une

suite de faiblesses et tout d'un coup nous les dévoile. Il est plein de

ces aveux et de ces conseils. La pièce qui a pour titre: _Épître à un

jeune Ami_, et qui est si riche de paroles pratiques et viriles qu'on

pourrait la comparer aux recommandations de Polonius à son fils, en est

un exemple. Les exhortations se succèdent, portant sur tous les points

où un homme doit être prémuni; pensées prudentes, avisées, en même temps

qu'élevées, et toute cette sagesse aboutit à un retour mélancolique sur

lui-même.

En termes de laboureur, «Dieu vous prospère»

À devenir chaque jour plus sage,

Et puissiez-vous mieux suivre ce conseil

Que ne l'a jamais fait le conseilleur.

Ces aveux sont épars de tous côtés dans son oeuvre. Ils sont accompagnés

de préceptes d'indulgence, dans lesquels on sent qu'il la réclame autant

qu'il la conseille.

Ce quelque chose de grave, qui reparaît çà et là, suffit pour remettre

toutes choses en leur place. Le rire et le comique restent au premier

plan, mais ils ne sont pas seuls. Derrière leur gaîté sortent des

avertissements et une voix plus austère qui ne laisse pas oublier ce que

la vie contient de sérieux et d'imposant, qui en proclame les

responsabilités. Par delà les scènes de la vie ordinaire qu'il excelle à

peindre, il y a une pensée plus sévère qui les observe, qui les juge,

les condamne ou les plaint. Parfois même, on l'a vu, il arrive jusqu'à

la tristesse qui fait le fond de la vie et la clôt. Il n'avait pas

encore connu le désenchantement de la vieillesse et la décoloration qui

s'étend sur tout, mais il avait déjà eu des moments où l'inanité de nos

courtes carrières apparaît. Il avait connu précocement ce terrible «À

quoi bon?», qui visite, vers leur fin, les âmes les plus actives et les

mieux réglées, celles qui ont fait le plus consciencieusement leur

besogne de vivre; et qui assaille de meilleure heure celles qui se sont

dispersées et n'ont pas donné tout ce qu'elles pouvaient. En sorte

qu'une moralité se dégage après tout de son oeuvre. Sa peinture de la

condition humaine n'en représente pas seulement le côté insouciant,

pittoresque et quotidien. Elle est plus complète. Elle n'en ignore ni

les douleurs, ni les fragilités, ni les énigmes, tout le côté obscur et

qui regarde du côté de la mort.

CHAPITRE III.

BURNS COMME POÈTE DE L'AMOUR.

Que Burns ait été un des plus charmants et peut-être le plus varié des

poètes de l'amour, cela n'a rien qui puisse surprendre. La grande

affaire de sa vie avait été l'amour. Sa propre existence est un

véritable écheveau embrouillé où les intrigues s'entrelacent, se

mélangent et se perdent, continuellement remplacées par de nouvelles.

Dans cet enchevêtrement de passions ou de caprices, on n'a guère que

ceux qui ont laissé une trace dans ses oeuvres. Un révérend

presbytérien, le docteur Hately Waddell, en a fait un relevé

consciencieux. Il a dressé méthodiquement une liste alphabétique des

héroïnes à qui Burns a dédié des vers. Ce catalogue ne comprend pas

moins de cinquante noms[536]. C'est loin du chiffre de Don Juan; mais,

pour une femme à qui on écrit des vers qui restent, combien d'autres à

qui on dit des paroles qui passent? Si l'on faisait le relevé des noms

charmants chantés par les autres poètes, dans combien de poètes

faudrait-il prendre pour arriver à une demi-centaine d'héroïnes?

[Footnote 536: Voir dans l'édition de Hately Waddell

l'appendice: _Héroines of Burns._]

Cela même ne lui suffisait pas. Quand il n'était pas occupé d'amour pour

son propre compte, il l'était pour les autres. Déjà à Tarbolton, il se

trouvait dans le secret de la moitié des amours de la paroisse[537].

Plus tard et jusqu'à la fin, il continua ce rôle de confident. Lorsqu'un

de ses amis était refusé, ajourné ou abandonné, il n'avait qu'à

s'adresser à Burns, et Burns lui écrivait aussitôt des vers destinés à

fléchir la cruelle, à décider l'indécise, ou à maudire la perfide. Il

était une sorte d'écrivain public en matière d'amour. C'est ainsi qu'il

a composé pour autrui quelques-unes de ses plus jolies chansons. Pour

Clarke, le musicien, qui était épris d'une de ses élèves, il a écrit:

_Philis, la jolie_. Pour James Johnson, le graveur, il a écrit: _Toi,

belle Eliza._ Pour son ami Cunningham, qui aimait une jeune fille et en

avait été abandonné, il a composé deux de ses plus poignantes poésies:

_Le Printemps a revêtu le Bois de Verdure_, et _Si j'avais une Caverne

sur un Rivage lointain_. Cunningham méritait d'ailleurs d'inspirer ces

deux morceaux, car il demeura inconsolable. Longtemps après, vers le

soir, il allait dans la rue où demeurait l'infidèle maintenant mariée,

afin de voir son ombre passer sur les stores; puis il s'en retournait

les larmes aux yeux[538]. Pour Willie Chalmers, Burns composa la chanson

de _Willie Chalmers_; et pour un collègue de l'Excise, du nom de

Gillespie, sa poétique romance du _Bois de Craigieburn_. Ce ne sont pas

là des conjectures. On a son aveu; dans ses propres notes sur ses

chansons, on trouve: «Mr Chalmers, un de mes amis particuliers, m'a

demandé d'écrire une épître poétique à une jeune fille, sa Dulcinée. Je

l'avais vue, mais je la connaissais à peine, et j'ai écrit ce qui

suit[539]»; ou encore: «Cette chanson fut composée sur une passion que

Mr Gillespie, un de mes amis particuliers, avait pour Miss Lorimer, plus

tard, Mrs Whelpdale[540]». Il allait au-devant des demandes et proposait

ses services. Il écrivait à Johnson: «Avez-vous une belle déesse qui

vous entraîne comme une oie sauvage, dans une poursuite de dévotion

amoureuse? Faites-moi connaître quelques-unes de ses qualités, comme,

par exemple, si elle est brune ou blonde, grasse ou maigre, petite ou

grande, etc; choisissez votre air et je chargerai ma muse de la

célébrer[541]». Ainsi, il ne pouvait jamais rester désoeuvré du côté de

l'amour, et, à ses propres intrigues, il ajoutait celles des autres.

[Footnote 537: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

[Footnote 538: Scott Douglas, tom III, p. 141.]

[Footnote 539: Lockhart. _Life of Burns_, p. 152.]

[Footnote 540: _Glenriddell Manuscript._]

[Footnote 541: _To J. Johnson_, Nov. 15th, 1788.]

Et ce n'est pas tout. Lorsque l'amour a pris ainsi possession d'une âme,

l'a remplie de son rêve et l'a faite sienne, il y chante, pour ainsi

dire, de lui-même. Il n'est plus besoin qu'une circonstance particulière

y éveille des paroles éprises; elles y naissent sans cause, comme les

soupirs d'un luth. Quand l'esprit de Burns n'était pas occupé d'amours

réels, pour lui ou ses amis, il s'en créait d'imaginaires. Il portait

constamment en lui des épisodes rêvés, des déclarations toujours prêtes,

des ivresses ou des tristesses feintes, des romans innombrables, dont

son coeur, à qui la réalité ne suffisait pas, entretenait son

infatigable préoccupation d'amour. On peut se représenter ce qu'il a pu

passer de combinaisons amoureuses dans un esprit ainsi employé. Une

rencontre, un site favorable, un rien lui faisaient construire de ces

rêveries, de ces châteaux en Espagne, aux fenêtres garnies de jolis

visages. Son coeur était toujours inquiet d'amour,

comme la boussole

Tout en vacillant tourne au pôle.

C'était son opinion que, pour bien parler de l'amour, il faut l'avoir

éprouvé. «Shenstone, dit-il, observe finement que les vers d'amour sans

passion réelle sont le plus fade de tous les jeux d'esprit, et j'ai

souvent pensé qu'un homme ne peut être un juge compétent de compositions

amoureuses à moins d'avoir été lui-même, en un ou plusieurs cas, un

fidèle fervent de cette passion[542]». Si cette théorie est vraie, il y

a eu peu d'hommes mieux préparés que lui.

[Footnote 542: _Common-place Book._]

Avec la spontanéité de production qu'avait Burns de traduire, sur le

champ, en vers, ce qu'il ressentait, on comprend qu'il soit sorti, de ce

travail continuel de son esprit, une quantité considérable de pièces. Et

quelle variété! Tous les sentiments de l'amour y passent et s'y agitent:

les premières timidités, les aveux chastes, les rêves d'un instant, les

félicités, les angoisses, les reproches, les désespoirs, les douleurs

des séparations, les joies âpres et avides des possessions secrètes et

rares, les lourdes ivresses des possessions banales, les déclarations

jetées en passant comme par un voyageur pressé, les longs souvenirs

emportés dans le sang même du coeur, les professions d'inconstance et

les serments de fidélité, les humilités et les révoltes en face du

dédain, les adorations qui s'adressent à l'âme et celles qui s'éprennent

du corps, les enchantements des débuts et les amertumes des fins

d'amour, les rêveries très chastes et les désirs semblables à des

charbons ardents, les amitiés qui sont à deux doigts de l'amour, et les

amours qui prennent le chemin de l'amitié, toutes les extases et toutes

les épreuves, toutes les nuances de la passion la plus riche en

emportements et en raffinements, un pêle-mêle de tout ce que l'amour

peut inspirer de poétique, de délicat, et de brutal à l'ondoyant coeur

humain. Et ces sentiments se jouent, se répercutent, se multiplient,

dans toutes les situations où une imagination infatigable et un coeur

qui l'aurait fatiguée ne cessaient de s'aventurer, chacun de son côté:

fiançailles, abandons, séparations par la mort ou l'éloignement, adieux,

retours, absences qui rougissent les yeux de l'épouse, l'amour légitime,

l'adultère, la naissance d'enfants dont se réjouit le foyer, la venue de

ceux qu'aucun foyer ne connaîtra, tous les dangers, toutes les folies,

dans lesquels la passion toute puissante pousse les hommes. De telle

sorte qu'on rencontre dans cette partie de l'oeuvre de Burns, tous les

accidents, toutes les variantes qu'il est possible d'imaginer, et qu'on

en composerait une anthologie où se déroulerait la gamme entière des

sentiments et des situations de l'amour.

Comment choisir dans ce nombre de pièces souvent aussi parfaites les

unes que les autres? Comment surtout les répartir? Elles sont toutes

différentes et chacune d'elles a son originalité. Il faudrait presque

une traduction complète, et ce ne serait encore en représenter que le

nombre. La couleur, la grâce et l'accent seraient perdus en route et,

en même temps, ce qui peut parfois en tenir lieu, le commentaire

constant de la critique qui marche à côté des citations, avertit de ce

qui leur manque et essaye, par des exemples pris dans notre propre

langue, de donner une idée du charme absent. Nous avons essayé de mettre

un peu d'ordre dans cette confusion de belles choses. Nous ne pouvons

nous dissimuler que c'est un vain essai de groupement, presque nuisible

à l'ensemble. C'est comme si on voulait classer ces amas de jolies

coquilles accumulées par la mer au bord de certaines baies. Une partie

de leur beauté est dans leur abondance et leur mélange. Cependant,

n'est-il pas permis d'en prendre quelques poignées, d'examiner de

combien de sortes il y en a, de quelles fines nuances elles sont vêtues;

quitte à les rejeter ensuite dans la masse nacrée, rose et lilas, où les

autres sont demeurées? On a ainsi, avec l'idée du riche ensemble, celle

de la variété et de la finesse, et une admiration plus complète qui

tient, pour ainsi dire, les choses aux deux bouts. Ainsi faisons-nous

avec les poésies amoureuses de Burns. Nous en prenons au hasard; un

autre en prendrait de différentes; et nous aurions tous deux les mains

pleines de délicates choses. Mais, en les regardant une à une, il ne

faut pas oublier que nous avons à nos pieds le tas de fines coquilles où

nous pourrions puiser encore.

I.

LA POÉSIE DE L'AMOUR.

Avant toutes ces pièces et dominant les sentiments qu'elles traduisent,

on peut placer, en manière de prélude, les chants à l'amour lui-même.

Depuis six mille ans qu'il y a des hommes et qui aiment, comme dirait La

Bruyère, les hymnes qu'il a reçus ont été plus nombreux que les levers

du soleil. Depuis ceux qui l'ont célébré comme une des forces de la

nature et une des joies de l'univers, jusqu'à ceux qui l'ont dénoncé

comme le fléau du monde et la plus exécrable des folies, un choeur

immense d'hymnes triomphaux ou de malédictions a monté vers lui des

lèvres humaines. Il n'est guère de poète qui ne l'ait salué à sa

manière, qui n'en ait parlé selon les délices ou les déceptions qu'il a

cru qu'il lui devait. Burns avait eu trop souvent affaire à lui pour

n'en rien dire. C'était pour lui, «l'alpha et l'oméga du bonheur

humain[543]», «la goutte de plaisir céleste», «le seul cordial dans

cette vallée mélancolique[544]», «l'étincelle de feu céleste qui éclaire

la hutte hivernale de la misère»; «sans lui, la vie pour les pauvres

habitants des chaumières serait un don de malédiction[545]». Il l'a

chanté, non pas comme le désir universel dont sont travaillés les

profondeurs des mers et les entrailles de la terre; son esprit ne

généralisait pas ses passions; mais comme ce qui faisait le charme de sa

vie, et le plaisir qui effaçait tous les autres. Et, dans le concert des

pièces à l'Amour, son léger air de flûte a cependant sa place, est

original par quelque chose de preste et de délibéré.

[Footnote 543: _To Alex. Cunningham_, 24th Jan. 1789.]

[Footnote 544: _Cotter's Saturday night._]

[Footnote 545: _To Alex. Cunningham_, 24th Jan. 1789.]

Les roseaux verdissent Ô!

Les roseaux verdissent Ô!

Les plus douces heures que je passe,

Je les passe avec les fillettes, Ô!

Il n'y a rien que soucis de tous côtés,

Et dans chaque heure qui passe Ô;

Que signifierait la vie de l'homme,

S'il n'était point de fillettes Ô!

Les gens mondains peuvent suivre la richesse,

Et la richesse leur échapper toujours Ô;

Lors même qu'ils l'atteindraient enfin,

Leur coeur n'en saurait jouir Ô!

Mais donnez-moi une douce heure vers le soir,

Mes bras autour de ma chérie Ô,

Et les soins mondains et les gens mondains

Peuvent aller sens dessus dessous Ô!

Pour vous, les graves, qui vous moquez de cela,

Vous n'êtes que des stupides ânes Ô;

L'homme le plus sage que le monde ait vu

A chèrement aimé les fillettes Ô!

La vieille nature déclare que ces charmantes chéries

Sont à ses yeux son plus noble ouvrage Ô;

Sa main novice s'est essayée sur l'homme,

Et puis, elle a fait les fillettes Ô!

Les roseaux verdissent Ô

Les roseaux verdissent Ô!

Les plus douces heures que je passe

Je les passe avec les fillettes Ô![546]

[Footnote 546: _Green grow the Rashes, O!_]

À côté de cette pièce et comme suspendue à elle, se trouve l'apologie de

l'inconstance que tant de poètes ont faite. Presque tous l'ont faite

avec les mêmes images, avec celles qui expriment le mieux la mobilité et

la fuite: les flots, les nuages, les couleurs, tout ce qui échappe sans

cesse, est insaisissable.

Que la femme ne se plaigne pas

D'inconstance en amour,

Que la femme ne se plaigne pas,

Que l'homme infidèle aime à changer.

Voyez par toute la nature,

Sa loi puissante veut qu'on change.

Dames, serait-il pas étrange

Si l'homme alors était un monstre?

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 27 / 47 段