(En dire moins serait faire tort aux cartes,
Et je déteste la flatterie)
Cette vie a des joies pour vous et moi,
Et des joies que les richesses ne peuvent payer,
Et des joies qui sont les meilleures.
Il y a tous les plaisirs du coeur,
L'amante et l'ami;
Vous avez votre Meg plus chère que vous-même,
Et moi, ma Jane bien aimée!
Cela m'échauffe, cela me charme,
Rien que de dire son nom,
Cela m'embrase, cela m'allume,
Et me met tout en flammes[522].
[Footnote 522: _Epistle to Davie._]
On doit convenir, à la vérité, que cette façon de se consoler des
mauvais procédés du sort ne s'applique pas à la vie réelle et n'est pas
durable. C'est l'insouciance de la pierre qui roule. C'est un peu la
fanfaronnade d'un célibataire, et qui est jeune: il faut être seul pour
voyager de la sorte à l'aventure, pour repartir sans cesse de partout
sans souci d'arriver nulle part; il faut avoir un corps vaillant pour
coucher sur les revers des talus ou sur le foin des granges. Si on
rencontre quelques vieux vagabonds philosophes qui restent satisfaits de
cette vie buissonnière, ils sont rares.
En tout cas, dès que le sort nous a fixés à un endroit, et que des
enfants nous ont attachés au mur, comme les vrilles de la vigne; dès que
le corps se casse, ces rêves de gueux satisfait ne servent plus à rien.
Cette gaîté de bohémien ne saurait être un remède pour ceux qu'une
famille ou l'âge retiennent en un coin triste de la vie. Ce sont
ceux-là qu'il faut conforter, ceux qui, selon l'expression de Béranger,
ont un berceau, un toit et un cercueil et qui ne peuvent même pas
changer de misère[523]. Peut-on dégager de leur destinée assez de joie
pour l'opposer à celle des riches? Burns l'a essayé! Il a refait, à sa
façon, l'éloge des paysans; non pas à la façon des anciennes louanges de
la vie pastorale et en reconstituant l'âge d'or. Il avait trop souffert
pour que ses tableaux manquassent jamais de ces traits attristants qui
sont la marque de la réalité. Mais il a su montrer ce qu'il y a de joie,
de santé et de tranquillité, sous les plus pauvres toits de chaume et
autour des feux de tourbe.
[Footnote 523: Béranger. _Les Bohémiens._]
Ils ne sont pas si misérables qu'on le penserait,
Bien que constamment sur le bord de la pauvreté;
Ils sont si accoutumés à cet aspect
Que la vue leur en donne peu de crainte.
Et puis, la chance et la fortune sont guidées de telle sorte
Qu'ils sont toujours plus ou moins pourvus;
Si un travail fatiguant les presse,
Un instant de repos est une douce jouissance.
La plus chère joie de leur vie est
Leurs enfants bien venants, leurs femmes fidèles;
Les petits gazouillants sont leur orgueil
Qui adoucit leur foyer;
De temps en temps, quatre sous de bonne bière
Rendent leurs corps tout à fait heureux;
Ils mettent de côté leurs soucis privés,
Pour s'occuper des affaires de l'État et de l'Église
Ils parlent de patronage et de prêtres,
Avec une ardeur qui s'allume en leurs poitrines;
Ou disent quel nouvel impôt va venir,
Et s'émerveillent des gens qui sont à Londres.
Quand la Toussaint au visage triste revient,
Ils ont les bruyantes et joyeuses fêtes de la moisson,
Où les existences rurales de toute situation
S'unissent en une récréation commune;
OEillades d'amour, coups d'esprit; la Gaîté sociale
Oublie que le Souci existe sur la terre.
Le jour joyeux où l'année commence,
Ils barrent la porte contre les vents glacés;
La bière fume sous un manteau crémeux
Et répand une vapeur qui inspire le coeur,
La pipe fumante, la tabatière
Passent de main en main, avec bon vouloir;
Les vieux, tout joyeux, parlent dru;
Les jeunes jouent par toute la maison;
Mon coeur a été si joyeux de les voir
Que de joie j'en ai aboyé au milieu d'eux[524].
[Footnote 524: _The twa Dogs._]
En combien d'autres choses encore, les pauvres n'ont-ils pas l'avantage
sur les riches? Ce ne sont pas non plus les arpents de terre, les fermes
bien garnies, et les têtes de bétail, qui donnent de l'esprit aux
hommes, de la gentillesse aux filles. C'est le travail régulier, l'air
des champs, la vie simple, qui produisent les familles qui sont
l'ornement et la force d'une race. Ici encore, les chaumières pauvres
contiennent plus de vraies richesses que les maisons somptueuses.
Quand ils rencontrent de durs désastres,
Comme la perte de la santé ou le manque de maîtres,
Vous penseriez presque qu'une petite poussée en plus
Et il faut qu'ils meurent de froid et de faim.
Comment cela se fait, je ne le sais pas encore,
Mais ils sont la plupart merveilleusement satisfaits;
Et les gars robustes, et les fines fillettes,
Sont engendrés de cette façon-là[525].
[Footnote 525: _The Twa Dogs._]
On se rappelle qu'il disait à Dugald-Stewart, pendant une des promenades
matinales qu'ils firent ensemble dans les environs d'Édimbourg, que «la
vue de tant de chaumières d'où monte la fumée, donnait à son esprit un
plaisir que personne ne pouvait comprendre qui n'avait pas, comme lui,
été témoin du bonheur et de la vertu qu'elles abritaient[526]».
[Footnote 526: Dugald Stewart. _Reminiscences._]
Ce relèvement de la vie des pauvres a trouvé son expression la plus
grande et la plus émouvante dans le célèbre morceau du _Samedi soir du
Villageois_. Elle y est ennoblie, touchée de beauté, car elle prend une
telle élévation que, tout en gardant ses traits fatigués, elle
s'embellit d'une lumière supérieure. Jamais on n'avait répandu tant de
dignité sur l'existence des indigents. C'est une consécration de ce
qu'il y a de piété naturelle, d'amour familial, de résignation, et
d'honnêteté, sous des toits misérables; un hommage solennel aux vertus
humbles. Et ce qu'il y a d'admirable dans ce tableau, c'est que cette
noblesse sort peu à peu de la réalité, la surmonte, la conquiert et
finit par la vaincre, par l'entraîner dans son triomphe. La pièce, qui
s'ouvre par une peinture presque sombre de travail exténué, aboutit à
une idée glorieuse. Les misères, le labeur, les sueurs, la rudesse des
détails disparaissent. Elle atteint les sommets de la dignité humaine,
là où toutes les distinctions sociales sont tombées, où l'âme seule
paraît, où ce qu'il y a d'absolu dans la vertu éclate et rayonne, en
faisant fondre autour de soi, comme de vaines cires, le rang, la
richesse et la naissance. C'est un morceau qu'il faut connaître, car il
marque, dans une direction, un des points extrêmes du génie de Burns.
On est au samedi soir, la veille du jour de repos si rigoureusement
observé par tout le pays. Le paysage est désolé: le vent de novembre
siffle aigre et irrité; le jour hivernal se clôt; les bêtes toutes
boueuses viennent de la charrue; le noir cortège des corbeaux passe dans
le ciel. Le laboureur, rapportant sur son épaule sa bêche, sa pioche et
sa houe, regagne sa demeure, traversant d'un pas alourdi les moors qui
s'obscurcissent. C'est une impression de lassitude et de tristesse.
Enfin, la chaumière isolée se montre sous le vieil arbre qui l'abrite.
Les enfants accourent. Le feu qui brille au foyer clair, le sourire de
sa femme, le gazouillement du dernier-né sur ses genoux, trompent les
soucis qui le rongent, lui font oublier son labeur, et ses endurances.
C'est le tableau si souvent décrit du laboureur qui revient le soir,
mais avec une teinte plus réelle et plus attristée.
Les uns après les autres, les enfants qui sont au service dans les
fermes voisines, arrivent. Puis leur aînée, Jenny, qui devient une femme
toute fleurie de sa jeunesse. Les frères et les soeurs réunis se mettent
à causer, pendant que la mère, avec son aiguille et ses ciseaux, force
les vieux habits à avoir presque aussi bon air que les habits neufs. Il
y a dans toute cette scène un sentiment d'affection réciproque, un bruit
de bonnes paroles aimantes et fraternelles qui fait plaisir. Le père
donne ses conseils et fait ses recommandations.
Les ordres de leur maître et de leur maîtresse,
Les enfants sont avertis qu'ils doivent y obéir,
Et s'occuper de leur travail d'une main diligente,
Et, bien que hors du regard, ne jamais jouer ni flâner;
«Ô! ayez bien soin de toujours craindre le Seigneur,
De bien penser à vos devoirs, le matin et le soir;
De peur que vous ne déviiez dans le sentier de la tentation,
Implorez son Conseil et l'appui de son Pouvoir;
Ceux-là n'ont jamais cherché en vain qui ont vraiment cherché Dieu».
Mais on frappe timidement à la porte. Jenny, qui sait ce que cela
signifie, se hâte de dire qu'un gars du voisinage est venu par les moors
pour faire des commissions et la reconduire jusqu'à la maison. Le père
s'y tromperait peut-être, mais la mère plus fine a vu la flamme secrète
étinceler dans les yeux de Jenny et rougir sa joue. Il y a, en deux ou
trois vers d'une fine observation, un de ces courts drames intérieurs
qui tiennent en quelques mots. La mère a un moment d'anxiété en
demandant le nom. Jenny hésite un peu à le dire. La mère est tout à coup
heureuse en entendant que ce n'est pas celui d'un mauvais sujet et d'un
débauché. On sent tout ce qui s'est passé entre la mère et la fille sous
ces quelques mots indifférents pour tous. On ouvre la porte; le gars
entre. Son air plaît à la mère. Jenny est heureuse de voir que la visite
n'est pas mal prise. Le père se met à causer de chevaux, de charrue et
de boeufs. Le gars, dont le coeur déborde de joie, reste tout gauche,
tout timide et tout interdit sachant à peine comment se tenir. La mère
sait bien, avec sa perspicacité de femme, ce qui le rend si grave. Après
le tableau des affections de famille, c'est celui de l'amour rustique,
innocent et sincère. Il est dans le dessein du poète que la vie des
paysans nous apparaisse sous tous ses aspects.
Ô heureux amour! Quand un amour comme celui-là se trouve!
Ô extases ressenties au coeur! bonheur au-delà des comparaisons!
J'ai parcouru beaucoup du triste cercle mortel,
Et la sage expérience m'ordonne de déclarer ceci:
Si le ciel répand une goutte de plaisir céleste,
Un cordial, dans cette vallée mélancolique,
C'est lorsqu'un couple jeune, aimant, modeste,
Dans les bras l'un de l'autre, soupire la tendre histoire
Sous l'épine blanche comme le lait où se parfume la brise du soir.
Maintenant, le souper «couronne» leur pauvre table. La mère apporte le
porridge, le lait que leur vache unique leur donne. La brave bête! On
l'entend derrière la porte mâcher sa paille. Cette touche délicate
l'associe au repas qu'elle a fourni en partie. Elle est presque de la
famille. C'est une affection qui complète les autres et met le dernier
trait à ce tableau de bonté.
Le souper terminé, la pièce grandit; la scène prend quelque chose de
biblique. Au milieu de la famille silencieuse, le père se lève. Il se
découvre. Il prend la vieille bible de famille, où sont inscrites les
dates des naissances et des morts, obscures archives de la race. Une
solennité remplit cette chaumière à peine éclairée, où les outils du
travail quotidien luisent dans un coin.
Le joyeux souper fini, avec des visages sérieux,
Autour du feu, ils forment un large cercle.
Le père feuillète avec une grâce patriarcale
La grosse Bible, jadis l'orgueil de son père:
Il retire avec respect son bonnet,
Ses tempes grises sont maigries et dégarnies.
Parmi ces chants qui autrefois glissaient doucement dans Sion,
Il choisit une portion avec un soin judicieux;
Et: «Adorons Dieu!» dit-il avec un air solennel.
C'est la prière du soir. C'est plus: c'est presque un office du soir. La
famille chante une hymne sur un des vieux airs écossais qui ont servi
aux Covenanters et où vivent encore les luttes, les persécutions, et la
ferveur anciennes. Les voix et les coeurs sont à l'unisson. L'hymne
achevée, «le père semblable à un prêtre» lit quelque passage de la
Bible. Il l'emprunte aux pages sévères de l'Ancien Testament; il parle
d'Abraham qui fut l'ami de Dieu; de Moïse, du barde royal gémissant sous
la colère du ciel; des gémissements de Job; du feu farouche et
séraphique d'Isaïe. Ou bien, il tourne les pages plus douces du Nouveau
Testament.
Peut-être le volume chrétien est son thème,
Comment le sang innocent fut versé pour l'homme coupable;
Comment celui qui portait le second nom dans le ciel
N'avait pas de quoi reposer sa tête;
Comment ses premiers disciples et serviteurs prospérèrent;
Les sages préceptes qu'ils écrivirent à mainte nation;
Comment celui qui fut banni, solitaire à Patmos,
Vit un ange puissant debout dans le soleil,
Et entendit le jugement de la Grande Babylone, prononcé par l'ordre
du ciel.
Quelle grandeur prennent les pauvres murs où passent ces visions sacrées
et majestueuses. Elles y apportent l'autorité de la Religion; elles y
répandent en même temps une poésie terrifiante ou adorablement tendre.
Ce groupe de paysans les comprend. Ç'a été la lecture presque unique de
leur jeunesse; ils les entendent commenter tous les dimanches. Il y a là
vraiment, dans toutes ces âmes simples, un instant moral de haute
vénération, tel que des âmes plus cultivées n'en connaissent jamais. La
scène continue par une prière qui plane sur tous les fronts courbés.
Alors, s'agenouillant devant le Roi éternel des cieux,
Le saint, le père, l'époux prie:
L'Espoir s'élance joyeux sur ses ailes triomphantes,
L'Espoir qu'ils seront ainsi réunis dans les jours futurs;
Qu'ils vivront à jamais à la chaleur des rayons incréés,
Sans connaître les soupirs, sans plus verser de pleurs amers,
Célébrant ensemble par des hymnes la louange du Créateur,
Plus douce encore en une telle société,
Tant que les cercles du Temps se mouvront dans une sphère éternelle.
Il est superflu de faire remarquer la simplicité et la fermeté de ces
vers. Le poète a raison d'ajouter que, à côté de ceci, la pompe et la
méthode que les hommes déploient dans les Congrégations semblent
pauvres.
Comparée à ceci, combien pauvre est l'orgueil de la Religion,
Dans toute la pompe de sa méthode et de son art;
Quand des hommes déploient devant une large congrégation
Toutes les grâces de la Dévotion, sauf le coeur!
Le Tout-Puissant, courroucé, abandonne ces cérémonies,
Le chant solennel, l'étole sacerdotale;
Mais peut-être, dans quelque chaumière perdue, éloignée,
Il se plaît à entendre le langage de l'âme,
Et inscrit les pauvres habitants dans son livre de Vie.
La pièce, tout en restant élevée, descend un peu de ces hauteurs et se
rapproche de la terre. La soirée est achevée. On se disperse. Le père et
la mère restent seuls avec une dernière pensée pour les leurs.
Alors tous, vers leur demeure, reprennent leurs chemins divers,
Les jeunes enfants se retirent au repos:
Les deux parents offrent leur secret hommage
Au ciel, et lui présentent l'ardente requête
Que celui qui calme les cris du nid des corbeaux
Et revêt les beaux lis de l'orgueil de leur fleur,
Veuille, de la façon que sa Sagesse jugera la meilleure,
Pourvoir pour eux et pour leurs petits,
Mais, avant tout, résider dans leurs coeurs avec sa grâce divine.
Cette strophe n'est-elle pas dans une autre lumière que le début du
poème? Nous sommes loin du paysage d'hiver où cheminait un homme
fatigué; loin du sentiment de tristesse, de lassitude, qui emplissait ce
crépuscule. Il y a ici une clarté de confiance, embellie par les
gracieuses images d'un nid d'oiseaux et d'une fleur somptueuse. À
travers les sentiments d'amour, dont aucune forme n'a été oubliée, à
travers l'adoration du maître suprême, ces âmes accablées d'abord se
sont élevées; elles se reposent maintenant dans une sérénité presque
radieuse et dans la confiance. Si la pensée vient que toutes les
chaumières perdues dans la nuit contiennent, au même moment, un
spectacle semblable; que sous chacune de ces humbles fumées éparses par
la campagne on s'aime, on prie et on espère ainsi, alors la noblesse de
cette scène s'étend sur toute la contrée. Ces habitations de paysans
deviennent tout d'un coup le soutien et l'ornement de la nation. On ne
s'étonne pas du mouvement presque lyrique qui termine le poème.
De scènes comme celles-ci naît la grandeur de la vieille Écosse,
Qui la fait aimer chez elle et respecter au dehors;
Les princes et les lords ne sont qu'un souffle des rois,
«Un honnête homme est le plus noble ouvrage de Dieu.»
Et certes, sur la route céleste et belle de la vertu,
La chaumière laisse le palais loin derrière elle.
Qu'est la pompe mondaine? Un poids pesant
Qui déguise souvent un misérable
Versé dans les arts de l'enfer, raffiné dans la méchanceté.
Ô Écosse, cher sol, mon sol natal,
Pour qui mon plus ardent voeu monte au ciel,
Puissent longtemps tes fils endurcis parle travail rustique
Posséder la santé et la paix et le doux contentement!
Et, oh! puisse le Ciel protéger leurs vies simples
De la contagion du luxe, faible et vil!
Alors, couronnes de rois et de noblesse peuvent être brisées,
Une populace vertueuse saura se lever,
Et dressera un mur de feu autour de son île bien-aimée!
Quelle leçon d'égalité! Où trouvera-t-on du respect pour le faste et le
cérémonial, quand on l'a donné tout entier à ce pauvre paysan, plus
noble que les marquis et les lords? Quand on a éprouvé cette vénération
pour la vertu en soi, et goûté le vin du vrai respect, toutes les
déférences extérieures semblent creuses et insipides.
On voit quelle dignité la vie des pauvres a pris entre les mains de
Burns. Elle est rehaussée, ennoblie. Elle est montrée dans sa grande
importance pour le pays. Elle est même parfois, malgré la réalité
qu'elle conserve, revêtue d'une sorte de beauté. En regard, la vie des
riches est dépouillée de ses entourages fallacieux, révélée dans son
vide et ses laideurs, dans son inutilité pour tous. De quel côté est
l'avantage, la vraie supériorité, le droit à l'estime? Ces familles sont
le froment d'un pays. Comme l'humble blé, elles le font vivre et,
quelles que soient les plantes fastueuses et rares qui fleurissent dans
les jardins, ce sont elles qui sont la parure des plaines.
* * * * *
C'est par ce côté, et dans ces limites, que Burns a touché aux portions
nobles de la vie. Il est, grâce à cela, plus qu'un poète de la réalité
familière et grotesque. Il faut avouer cependant que ces deux parties de
son génie ne sont pas égales entre elles. Celle-ci est inférieure à la
première, en originalité, en variété, et surtout en vie. Ne semble-t-il
pas que la différence capitale que nous avons signalée ressort
visiblement? C'est que le don d'objectiver, de créer des scènes ou des
êtres en dehors de soi-même, abandonne Burns lorsqu'il pénètre dans le
domaine du Beau. Il n'y porte que ses propres émotions; il n'y parle
qu'en son propre nom; il y exprime des principes au lieu de peindre des
personnages. Il est créateur dans le comique, et non dans le relevé. Il
a donné la vie à beaucoup de personnages risibles, pas à une figure
poétique. Tandis que les peintres complets, comme Shakspeare, en face de
Falstaff et de Caliban, produisent Ophélie et Ariel, Burns n'a pas donné
en beau de pendant à ses _Joyeux Mendiants_ et à _Tam de Shanter_. Même
cette verve d'expression, cette perpétuelle trouvaille, cette bonne
fortune et cette bonne humeur de langage le délaissent. La langue reste
vigoureuse et simple, mais elle est plus monotone, plus abstraite. Elle
se tient à quelque distance des objets, et par un artifice de
construction littéraire. En même temps, au lieu d'être souple, prompte
de mouvement, agile aux moindres détours de la réalité, elle est plus
raide et plus tendue. Ce n'est plus une suite de touches qui tombent
pressées sur le point qu'elles doivent rendre, c'est le développement
oratoire. La pièce du _Samedi soir_ peut servir d'exemple. L'inspiration
en est haute et en fait en grande partie la beauté. Mais où sont la vie,
l'individualité? Le laboureur n'est qu'un type général, à la façon du
maître d'école ou du curé de village de Goldsmith. Le sujet demandait
sans doute de la gravité, mais elle est ici un peu lente; le style, qui
est large, a quelque chose de froid et de compassé! Le morceau manque de
la saveur des véritables créations de Burns.
Il en faut conclure que Burns n'a pas rendu avec la même netteté la
beauté des choses que leurs aspects familiers et comiques. Il a été plus
créateur dans le grotesque que dans le sérieux. De la beauté répandue
dans la vie, il a eu surtout le goût de la beauté morale. Lui qui est si
peintre dans les faits de tous les jours, n'est plus, à une certaine
hauteur, qu'un orateur. Il a l'ardeur, l'âpreté, l'éloquence; il cesse
d'avoir la véritable création. Il a été un prédicateur de choses nobles
et un peintre de choses vulgaires. Mais la vie est au-dessus de tout. Le
côté des oeuvres de Burns où sont les _Joyeux Mendiants_, _La Veillée de
la Toussaint_, _La Mort et le Dr Hornbook_, _Tam de Shanter_, est plus
de génie que celui où se trouve le _Samedi soir_, l'_Ode de Bruce_ et
les _Conseils à un Jeune Homme_.
Malgré cette préférence, il aurait été injuste de négliger cet aspect de
Burns. Cela ajoute quelque chose à un homme d'avoir énergiquement aimé
la liberté, la justice et la bonté mutuelle entre les hommes. Cela
ajoute quelque chose à un poète de les avoir chantées avec des accents
vibrants. Cela ajoutera beaucoup à la gloire de Burns de les avoir
chantées en des chants si simples et si forts qu'ils ont fourni au
peuple la poésie de ses droits, de ses colères, et de sa dignité.
V.
LE JUGEMENT DE LA VIE.
Au delà de ces nobles passions qui sont les ailes de la vie, il y a des
pensées qui se placent en dehors d'elle, pour la mesurer et la juger. Il
y a l'intelligence du peu qu'elle est, de sa brièveté, de sa vanité, de
ses tristesses, de ses défaillances. Dans quelque joie ou quelque
activité que l'homme existe, il n'a qu'une idée imparfaite de sa
situation tant qu'il ne l'a pas envisagée par ce dehors et connue pour
ce qu'elle est. C'est un contrôle qui nous empêche d'accorder trop
d'importance à nos pauvres nous-mêmes, d'exagérer la petite place que
nous tenons. Il est bon de savoir que les bonheurs sont de courts rêves
que beaucoup, autour de nous, ne peuvent pas même rêver. Cela nous
ramène au sentiment de la fuite et de la fragilité de la vie. Et cette
conviction nous empêche d'être les dupes de nos propres espoirs, de nous
enfermer dans l'égoïsme de notre propre satisfaction. En sachant le peu
que tout cela vaut et dure, nous sommes plus préparés à le perdre ou à
le partager; nous devenons plus sages et meilleurs. En vérité, il n'y a
pas de tableau achevé de la vie, sans cet arrière-plan de mélancolie.
Burns a eu fortement cette sensation du rapide passage de la vie. Au
milieu du rire et des plaisirs, il n'oublie jamais complètement que tout
cela est l'éclat d'un flot qui passe, moins brillant s'il était moins
rapide. Dans ses moments les plus joyeux, il semble brusquement avoir
conscience de leur fuite et s'abandonne, sur cette pente de tristesse, à
des réflexions sur la fuite de la vie elle-même.
Cette vie, autant que je le comprends,
Est une terre enchantée et féerique,
Où le plaisir est la baguette magique,
Qui, maniée adroitement,
Fait que les heures, comme des minutes, la main dans la main,
Passent, en dansant, très légères.
Sachons donc manier cette baguette magique;
Car, lorsqu'on a gravi quarante-cinq ans,
Vois, la vieillesse caduque, lasse, sans joie,
Avec une face ridée,
Arrive, toussant, boitant par la plaine,
D'un pas traînant.
Quand le jour de la vie approche du crépuscule,
Alors, adieu les promenades insouciantes et oisives,
Et adieu les joyeux gobelets écumants,
Et les sociétés bruyantes,
Et adieu, chères et décevantes femmes,
La joie des joies!
Ô vie! combien est charmant ton matin,
Les rayons de la jeune Fantaisie ornent les collines!
Méprisant les leçons de la froide et lente Prudence,
Nous nous échappons,
Comme des écoliers, au signal attendu
De s'éjouir et de jouer!
Nous errons ici, nous errons là,
Nous regardons la rose sur l'églantier,
Sans songer que l'épine est proche
Parmi les feuilles;
Et bien que la petite blessure menace,
Sa souffrance est si courte!
Quelques-uns, les heureux, trouvent un coin fleuri,
Pour lequel ils n'ont ni peiné, ni sué;
Ils boivent le doux et mangent le meilleur,
Sans souci, ni peine,
Et, peut-être, regardent la pauvre hutte
Avec un haut dédain.