Mais, croyez-moi, Davie, as de coeurs

(En dire moins serait faire tort aux cartes,

Et je déteste la flatterie)

Cette vie a des joies pour vous et moi,

Et des joies que les richesses ne peuvent payer,

Et des joies qui sont les meilleures.

Il y a tous les plaisirs du coeur,

L'amante et l'ami;

Vous avez votre Meg plus chère que vous-même,

Et moi, ma Jane bien aimée!

Cela m'échauffe, cela me charme,

Rien que de dire son nom,

Cela m'embrase, cela m'allume,

Et me met tout en flammes[522].

[Footnote 522: _Epistle to Davie._]

On doit convenir, à la vérité, que cette façon de se consoler des

mauvais procédés du sort ne s'applique pas à la vie réelle et n'est pas

durable. C'est l'insouciance de la pierre qui roule. C'est un peu la

fanfaronnade d'un célibataire, et qui est jeune: il faut être seul pour

voyager de la sorte à l'aventure, pour repartir sans cesse de partout

sans souci d'arriver nulle part; il faut avoir un corps vaillant pour

coucher sur les revers des talus ou sur le foin des granges. Si on

rencontre quelques vieux vagabonds philosophes qui restent satisfaits de

cette vie buissonnière, ils sont rares.

En tout cas, dès que le sort nous a fixés à un endroit, et que des

enfants nous ont attachés au mur, comme les vrilles de la vigne; dès que

le corps se casse, ces rêves de gueux satisfait ne servent plus à rien.

Cette gaîté de bohémien ne saurait être un remède pour ceux qu'une

famille ou l'âge retiennent en un coin triste de la vie. Ce sont

ceux-là qu'il faut conforter, ceux qui, selon l'expression de Béranger,

ont un berceau, un toit et un cercueil et qui ne peuvent même pas

changer de misère[523]. Peut-on dégager de leur destinée assez de joie

pour l'opposer à celle des riches? Burns l'a essayé! Il a refait, à sa

façon, l'éloge des paysans; non pas à la façon des anciennes louanges de

la vie pastorale et en reconstituant l'âge d'or. Il avait trop souffert

pour que ses tableaux manquassent jamais de ces traits attristants qui

sont la marque de la réalité. Mais il a su montrer ce qu'il y a de joie,

de santé et de tranquillité, sous les plus pauvres toits de chaume et

autour des feux de tourbe.

[Footnote 523: Béranger. _Les Bohémiens._]

Ils ne sont pas si misérables qu'on le penserait,

Bien que constamment sur le bord de la pauvreté;

Ils sont si accoutumés à cet aspect

Que la vue leur en donne peu de crainte.

Et puis, la chance et la fortune sont guidées de telle sorte

Qu'ils sont toujours plus ou moins pourvus;

Si un travail fatiguant les presse,

Un instant de repos est une douce jouissance.

La plus chère joie de leur vie est

Leurs enfants bien venants, leurs femmes fidèles;

Les petits gazouillants sont leur orgueil

Qui adoucit leur foyer;

De temps en temps, quatre sous de bonne bière

Rendent leurs corps tout à fait heureux;

Ils mettent de côté leurs soucis privés,

Pour s'occuper des affaires de l'État et de l'Église

Ils parlent de patronage et de prêtres,

Avec une ardeur qui s'allume en leurs poitrines;

Ou disent quel nouvel impôt va venir,

Et s'émerveillent des gens qui sont à Londres.

Quand la Toussaint au visage triste revient,

Ils ont les bruyantes et joyeuses fêtes de la moisson,

Où les existences rurales de toute situation

S'unissent en une récréation commune;

OEillades d'amour, coups d'esprit; la Gaîté sociale

Oublie que le Souci existe sur la terre.

Le jour joyeux où l'année commence,

Ils barrent la porte contre les vents glacés;

La bière fume sous un manteau crémeux

Et répand une vapeur qui inspire le coeur,

La pipe fumante, la tabatière

Passent de main en main, avec bon vouloir;

Les vieux, tout joyeux, parlent dru;

Les jeunes jouent par toute la maison;

Mon coeur a été si joyeux de les voir

Que de joie j'en ai aboyé au milieu d'eux[524].

[Footnote 524: _The twa Dogs._]

En combien d'autres choses encore, les pauvres n'ont-ils pas l'avantage

sur les riches? Ce ne sont pas non plus les arpents de terre, les fermes

bien garnies, et les têtes de bétail, qui donnent de l'esprit aux

hommes, de la gentillesse aux filles. C'est le travail régulier, l'air

des champs, la vie simple, qui produisent les familles qui sont

l'ornement et la force d'une race. Ici encore, les chaumières pauvres

contiennent plus de vraies richesses que les maisons somptueuses.

Quand ils rencontrent de durs désastres,

Comme la perte de la santé ou le manque de maîtres,

Vous penseriez presque qu'une petite poussée en plus

Et il faut qu'ils meurent de froid et de faim.

Comment cela se fait, je ne le sais pas encore,

Mais ils sont la plupart merveilleusement satisfaits;

Et les gars robustes, et les fines fillettes,

Sont engendrés de cette façon-là[525].

[Footnote 525: _The Twa Dogs._]

On se rappelle qu'il disait à Dugald-Stewart, pendant une des promenades

matinales qu'ils firent ensemble dans les environs d'Édimbourg, que «la

vue de tant de chaumières d'où monte la fumée, donnait à son esprit un

plaisir que personne ne pouvait comprendre qui n'avait pas, comme lui,

été témoin du bonheur et de la vertu qu'elles abritaient[526]».

[Footnote 526: Dugald Stewart. _Reminiscences._]

Ce relèvement de la vie des pauvres a trouvé son expression la plus

grande et la plus émouvante dans le célèbre morceau du _Samedi soir du

Villageois_. Elle y est ennoblie, touchée de beauté, car elle prend une

telle élévation que, tout en gardant ses traits fatigués, elle

s'embellit d'une lumière supérieure. Jamais on n'avait répandu tant de

dignité sur l'existence des indigents. C'est une consécration de ce

qu'il y a de piété naturelle, d'amour familial, de résignation, et

d'honnêteté, sous des toits misérables; un hommage solennel aux vertus

humbles. Et ce qu'il y a d'admirable dans ce tableau, c'est que cette

noblesse sort peu à peu de la réalité, la surmonte, la conquiert et

finit par la vaincre, par l'entraîner dans son triomphe. La pièce, qui

s'ouvre par une peinture presque sombre de travail exténué, aboutit à

une idée glorieuse. Les misères, le labeur, les sueurs, la rudesse des

détails disparaissent. Elle atteint les sommets de la dignité humaine,

là où toutes les distinctions sociales sont tombées, où l'âme seule

paraît, où ce qu'il y a d'absolu dans la vertu éclate et rayonne, en

faisant fondre autour de soi, comme de vaines cires, le rang, la

richesse et la naissance. C'est un morceau qu'il faut connaître, car il

marque, dans une direction, un des points extrêmes du génie de Burns.

On est au samedi soir, la veille du jour de repos si rigoureusement

observé par tout le pays. Le paysage est désolé: le vent de novembre

siffle aigre et irrité; le jour hivernal se clôt; les bêtes toutes

boueuses viennent de la charrue; le noir cortège des corbeaux passe dans

le ciel. Le laboureur, rapportant sur son épaule sa bêche, sa pioche et

sa houe, regagne sa demeure, traversant d'un pas alourdi les moors qui

s'obscurcissent. C'est une impression de lassitude et de tristesse.

Enfin, la chaumière isolée se montre sous le vieil arbre qui l'abrite.

Les enfants accourent. Le feu qui brille au foyer clair, le sourire de

sa femme, le gazouillement du dernier-né sur ses genoux, trompent les

soucis qui le rongent, lui font oublier son labeur, et ses endurances.

C'est le tableau si souvent décrit du laboureur qui revient le soir,

mais avec une teinte plus réelle et plus attristée.

Les uns après les autres, les enfants qui sont au service dans les

fermes voisines, arrivent. Puis leur aînée, Jenny, qui devient une femme

toute fleurie de sa jeunesse. Les frères et les soeurs réunis se mettent

à causer, pendant que la mère, avec son aiguille et ses ciseaux, force

les vieux habits à avoir presque aussi bon air que les habits neufs. Il

y a dans toute cette scène un sentiment d'affection réciproque, un bruit

de bonnes paroles aimantes et fraternelles qui fait plaisir. Le père

donne ses conseils et fait ses recommandations.

Les ordres de leur maître et de leur maîtresse,

Les enfants sont avertis qu'ils doivent y obéir,

Et s'occuper de leur travail d'une main diligente,

Et, bien que hors du regard, ne jamais jouer ni flâner;

«Ô! ayez bien soin de toujours craindre le Seigneur,

De bien penser à vos devoirs, le matin et le soir;

De peur que vous ne déviiez dans le sentier de la tentation,

Implorez son Conseil et l'appui de son Pouvoir;

Ceux-là n'ont jamais cherché en vain qui ont vraiment cherché Dieu».

Mais on frappe timidement à la porte. Jenny, qui sait ce que cela

signifie, se hâte de dire qu'un gars du voisinage est venu par les moors

pour faire des commissions et la reconduire jusqu'à la maison. Le père

s'y tromperait peut-être, mais la mère plus fine a vu la flamme secrète

étinceler dans les yeux de Jenny et rougir sa joue. Il y a, en deux ou

trois vers d'une fine observation, un de ces courts drames intérieurs

qui tiennent en quelques mots. La mère a un moment d'anxiété en

demandant le nom. Jenny hésite un peu à le dire. La mère est tout à coup

heureuse en entendant que ce n'est pas celui d'un mauvais sujet et d'un

débauché. On sent tout ce qui s'est passé entre la mère et la fille sous

ces quelques mots indifférents pour tous. On ouvre la porte; le gars

entre. Son air plaît à la mère. Jenny est heureuse de voir que la visite

n'est pas mal prise. Le père se met à causer de chevaux, de charrue et

de boeufs. Le gars, dont le coeur déborde de joie, reste tout gauche,

tout timide et tout interdit sachant à peine comment se tenir. La mère

sait bien, avec sa perspicacité de femme, ce qui le rend si grave. Après

le tableau des affections de famille, c'est celui de l'amour rustique,

innocent et sincère. Il est dans le dessein du poète que la vie des

paysans nous apparaisse sous tous ses aspects.

Ô heureux amour! Quand un amour comme celui-là se trouve!

Ô extases ressenties au coeur! bonheur au-delà des comparaisons!

J'ai parcouru beaucoup du triste cercle mortel,

Et la sage expérience m'ordonne de déclarer ceci:

Si le ciel répand une goutte de plaisir céleste,

Un cordial, dans cette vallée mélancolique,

C'est lorsqu'un couple jeune, aimant, modeste,

Dans les bras l'un de l'autre, soupire la tendre histoire

Sous l'épine blanche comme le lait où se parfume la brise du soir.

Maintenant, le souper «couronne» leur pauvre table. La mère apporte le

porridge, le lait que leur vache unique leur donne. La brave bête! On

l'entend derrière la porte mâcher sa paille. Cette touche délicate

l'associe au repas qu'elle a fourni en partie. Elle est presque de la

famille. C'est une affection qui complète les autres et met le dernier

trait à ce tableau de bonté.

Le souper terminé, la pièce grandit; la scène prend quelque chose de

biblique. Au milieu de la famille silencieuse, le père se lève. Il se

découvre. Il prend la vieille bible de famille, où sont inscrites les

dates des naissances et des morts, obscures archives de la race. Une

solennité remplit cette chaumière à peine éclairée, où les outils du

travail quotidien luisent dans un coin.

Le joyeux souper fini, avec des visages sérieux,

Autour du feu, ils forment un large cercle.

Le père feuillète avec une grâce patriarcale

La grosse Bible, jadis l'orgueil de son père:

Il retire avec respect son bonnet,

Ses tempes grises sont maigries et dégarnies.

Parmi ces chants qui autrefois glissaient doucement dans Sion,

Il choisit une portion avec un soin judicieux;

Et: «Adorons Dieu!» dit-il avec un air solennel.

C'est la prière du soir. C'est plus: c'est presque un office du soir. La

famille chante une hymne sur un des vieux airs écossais qui ont servi

aux Covenanters et où vivent encore les luttes, les persécutions, et la

ferveur anciennes. Les voix et les coeurs sont à l'unisson. L'hymne

achevée, «le père semblable à un prêtre» lit quelque passage de la

Bible. Il l'emprunte aux pages sévères de l'Ancien Testament; il parle

d'Abraham qui fut l'ami de Dieu; de Moïse, du barde royal gémissant sous

la colère du ciel; des gémissements de Job; du feu farouche et

séraphique d'Isaïe. Ou bien, il tourne les pages plus douces du Nouveau

Testament.

Peut-être le volume chrétien est son thème,

Comment le sang innocent fut versé pour l'homme coupable;

Comment celui qui portait le second nom dans le ciel

N'avait pas de quoi reposer sa tête;

Comment ses premiers disciples et serviteurs prospérèrent;

Les sages préceptes qu'ils écrivirent à mainte nation;

Comment celui qui fut banni, solitaire à Patmos,

Vit un ange puissant debout dans le soleil,

Et entendit le jugement de la Grande Babylone, prononcé par l'ordre

du ciel.

Quelle grandeur prennent les pauvres murs où passent ces visions sacrées

et majestueuses. Elles y apportent l'autorité de la Religion; elles y

répandent en même temps une poésie terrifiante ou adorablement tendre.

Ce groupe de paysans les comprend. Ç'a été la lecture presque unique de

leur jeunesse; ils les entendent commenter tous les dimanches. Il y a là

vraiment, dans toutes ces âmes simples, un instant moral de haute

vénération, tel que des âmes plus cultivées n'en connaissent jamais. La

scène continue par une prière qui plane sur tous les fronts courbés.

Alors, s'agenouillant devant le Roi éternel des cieux,

Le saint, le père, l'époux prie:

L'Espoir s'élance joyeux sur ses ailes triomphantes,

L'Espoir qu'ils seront ainsi réunis dans les jours futurs;

Qu'ils vivront à jamais à la chaleur des rayons incréés,

Sans connaître les soupirs, sans plus verser de pleurs amers,

Célébrant ensemble par des hymnes la louange du Créateur,

Plus douce encore en une telle société,

Tant que les cercles du Temps se mouvront dans une sphère éternelle.

Il est superflu de faire remarquer la simplicité et la fermeté de ces

vers. Le poète a raison d'ajouter que, à côté de ceci, la pompe et la

méthode que les hommes déploient dans les Congrégations semblent

pauvres.

Comparée à ceci, combien pauvre est l'orgueil de la Religion,

Dans toute la pompe de sa méthode et de son art;

Quand des hommes déploient devant une large congrégation

Toutes les grâces de la Dévotion, sauf le coeur!

Le Tout-Puissant, courroucé, abandonne ces cérémonies,

Le chant solennel, l'étole sacerdotale;

Mais peut-être, dans quelque chaumière perdue, éloignée,

Il se plaît à entendre le langage de l'âme,

Et inscrit les pauvres habitants dans son livre de Vie.

La pièce, tout en restant élevée, descend un peu de ces hauteurs et se

rapproche de la terre. La soirée est achevée. On se disperse. Le père et

la mère restent seuls avec une dernière pensée pour les leurs.

Alors tous, vers leur demeure, reprennent leurs chemins divers,

Les jeunes enfants se retirent au repos:

Les deux parents offrent leur secret hommage

Au ciel, et lui présentent l'ardente requête

Que celui qui calme les cris du nid des corbeaux

Et revêt les beaux lis de l'orgueil de leur fleur,

Veuille, de la façon que sa Sagesse jugera la meilleure,

Pourvoir pour eux et pour leurs petits,

Mais, avant tout, résider dans leurs coeurs avec sa grâce divine.

Cette strophe n'est-elle pas dans une autre lumière que le début du

poème? Nous sommes loin du paysage d'hiver où cheminait un homme

fatigué; loin du sentiment de tristesse, de lassitude, qui emplissait ce

crépuscule. Il y a ici une clarté de confiance, embellie par les

gracieuses images d'un nid d'oiseaux et d'une fleur somptueuse. À

travers les sentiments d'amour, dont aucune forme n'a été oubliée, à

travers l'adoration du maître suprême, ces âmes accablées d'abord se

sont élevées; elles se reposent maintenant dans une sérénité presque

radieuse et dans la confiance. Si la pensée vient que toutes les

chaumières perdues dans la nuit contiennent, au même moment, un

spectacle semblable; que sous chacune de ces humbles fumées éparses par

la campagne on s'aime, on prie et on espère ainsi, alors la noblesse de

cette scène s'étend sur toute la contrée. Ces habitations de paysans

deviennent tout d'un coup le soutien et l'ornement de la nation. On ne

s'étonne pas du mouvement presque lyrique qui termine le poème.

De scènes comme celles-ci naît la grandeur de la vieille Écosse,

Qui la fait aimer chez elle et respecter au dehors;

Les princes et les lords ne sont qu'un souffle des rois,

«Un honnête homme est le plus noble ouvrage de Dieu.»

Et certes, sur la route céleste et belle de la vertu,

La chaumière laisse le palais loin derrière elle.

Qu'est la pompe mondaine? Un poids pesant

Qui déguise souvent un misérable

Versé dans les arts de l'enfer, raffiné dans la méchanceté.

Ô Écosse, cher sol, mon sol natal,

Pour qui mon plus ardent voeu monte au ciel,

Puissent longtemps tes fils endurcis parle travail rustique

Posséder la santé et la paix et le doux contentement!

Et, oh! puisse le Ciel protéger leurs vies simples

De la contagion du luxe, faible et vil!

Alors, couronnes de rois et de noblesse peuvent être brisées,

Une populace vertueuse saura se lever,

Et dressera un mur de feu autour de son île bien-aimée!

Quelle leçon d'égalité! Où trouvera-t-on du respect pour le faste et le

cérémonial, quand on l'a donné tout entier à ce pauvre paysan, plus

noble que les marquis et les lords? Quand on a éprouvé cette vénération

pour la vertu en soi, et goûté le vin du vrai respect, toutes les

déférences extérieures semblent creuses et insipides.

On voit quelle dignité la vie des pauvres a pris entre les mains de

Burns. Elle est rehaussée, ennoblie. Elle est montrée dans sa grande

importance pour le pays. Elle est même parfois, malgré la réalité

qu'elle conserve, revêtue d'une sorte de beauté. En regard, la vie des

riches est dépouillée de ses entourages fallacieux, révélée dans son

vide et ses laideurs, dans son inutilité pour tous. De quel côté est

l'avantage, la vraie supériorité, le droit à l'estime? Ces familles sont

le froment d'un pays. Comme l'humble blé, elles le font vivre et,

quelles que soient les plantes fastueuses et rares qui fleurissent dans

les jardins, ce sont elles qui sont la parure des plaines.

* * * * *

C'est par ce côté, et dans ces limites, que Burns a touché aux portions

nobles de la vie. Il est, grâce à cela, plus qu'un poète de la réalité

familière et grotesque. Il faut avouer cependant que ces deux parties de

son génie ne sont pas égales entre elles. Celle-ci est inférieure à la

première, en originalité, en variété, et surtout en vie. Ne semble-t-il

pas que la différence capitale que nous avons signalée ressort

visiblement? C'est que le don d'objectiver, de créer des scènes ou des

êtres en dehors de soi-même, abandonne Burns lorsqu'il pénètre dans le

domaine du Beau. Il n'y porte que ses propres émotions; il n'y parle

qu'en son propre nom; il y exprime des principes au lieu de peindre des

personnages. Il est créateur dans le comique, et non dans le relevé. Il

a donné la vie à beaucoup de personnages risibles, pas à une figure

poétique. Tandis que les peintres complets, comme Shakspeare, en face de

Falstaff et de Caliban, produisent Ophélie et Ariel, Burns n'a pas donné

en beau de pendant à ses _Joyeux Mendiants_ et à _Tam de Shanter_. Même

cette verve d'expression, cette perpétuelle trouvaille, cette bonne

fortune et cette bonne humeur de langage le délaissent. La langue reste

vigoureuse et simple, mais elle est plus monotone, plus abstraite. Elle

se tient à quelque distance des objets, et par un artifice de

construction littéraire. En même temps, au lieu d'être souple, prompte

de mouvement, agile aux moindres détours de la réalité, elle est plus

raide et plus tendue. Ce n'est plus une suite de touches qui tombent

pressées sur le point qu'elles doivent rendre, c'est le développement

oratoire. La pièce du _Samedi soir_ peut servir d'exemple. L'inspiration

en est haute et en fait en grande partie la beauté. Mais où sont la vie,

l'individualité? Le laboureur n'est qu'un type général, à la façon du

maître d'école ou du curé de village de Goldsmith. Le sujet demandait

sans doute de la gravité, mais elle est ici un peu lente; le style, qui

est large, a quelque chose de froid et de compassé! Le morceau manque de

la saveur des véritables créations de Burns.

Il en faut conclure que Burns n'a pas rendu avec la même netteté la

beauté des choses que leurs aspects familiers et comiques. Il a été plus

créateur dans le grotesque que dans le sérieux. De la beauté répandue

dans la vie, il a eu surtout le goût de la beauté morale. Lui qui est si

peintre dans les faits de tous les jours, n'est plus, à une certaine

hauteur, qu'un orateur. Il a l'ardeur, l'âpreté, l'éloquence; il cesse

d'avoir la véritable création. Il a été un prédicateur de choses nobles

et un peintre de choses vulgaires. Mais la vie est au-dessus de tout. Le

côté des oeuvres de Burns où sont les _Joyeux Mendiants_, _La Veillée de

la Toussaint_, _La Mort et le Dr Hornbook_, _Tam de Shanter_, est plus

de génie que celui où se trouve le _Samedi soir_, l'_Ode de Bruce_ et

les _Conseils à un Jeune Homme_.

Malgré cette préférence, il aurait été injuste de négliger cet aspect de

Burns. Cela ajoute quelque chose à un homme d'avoir énergiquement aimé

la liberté, la justice et la bonté mutuelle entre les hommes. Cela

ajoute quelque chose à un poète de les avoir chantées avec des accents

vibrants. Cela ajoutera beaucoup à la gloire de Burns de les avoir

chantées en des chants si simples et si forts qu'ils ont fourni au

peuple la poésie de ses droits, de ses colères, et de sa dignité.

V.

LE JUGEMENT DE LA VIE.

Au delà de ces nobles passions qui sont les ailes de la vie, il y a des

pensées qui se placent en dehors d'elle, pour la mesurer et la juger. Il

y a l'intelligence du peu qu'elle est, de sa brièveté, de sa vanité, de

ses tristesses, de ses défaillances. Dans quelque joie ou quelque

activité que l'homme existe, il n'a qu'une idée imparfaite de sa

situation tant qu'il ne l'a pas envisagée par ce dehors et connue pour

ce qu'elle est. C'est un contrôle qui nous empêche d'accorder trop

d'importance à nos pauvres nous-mêmes, d'exagérer la petite place que

nous tenons. Il est bon de savoir que les bonheurs sont de courts rêves

que beaucoup, autour de nous, ne peuvent pas même rêver. Cela nous

ramène au sentiment de la fuite et de la fragilité de la vie. Et cette

conviction nous empêche d'être les dupes de nos propres espoirs, de nous

enfermer dans l'égoïsme de notre propre satisfaction. En sachant le peu

que tout cela vaut et dure, nous sommes plus préparés à le perdre ou à

le partager; nous devenons plus sages et meilleurs. En vérité, il n'y a

pas de tableau achevé de la vie, sans cet arrière-plan de mélancolie.

Burns a eu fortement cette sensation du rapide passage de la vie. Au

milieu du rire et des plaisirs, il n'oublie jamais complètement que tout

cela est l'éclat d'un flot qui passe, moins brillant s'il était moins

rapide. Dans ses moments les plus joyeux, il semble brusquement avoir

conscience de leur fuite et s'abandonne, sur cette pente de tristesse, à

des réflexions sur la fuite de la vie elle-même.

Cette vie, autant que je le comprends,

Est une terre enchantée et féerique,

Où le plaisir est la baguette magique,

Qui, maniée adroitement,

Fait que les heures, comme des minutes, la main dans la main,

Passent, en dansant, très légères.

Sachons donc manier cette baguette magique;

Car, lorsqu'on a gravi quarante-cinq ans,

Vois, la vieillesse caduque, lasse, sans joie,

Avec une face ridée,

Arrive, toussant, boitant par la plaine,

D'un pas traînant.

Quand le jour de la vie approche du crépuscule,

Alors, adieu les promenades insouciantes et oisives,

Et adieu les joyeux gobelets écumants,

Et les sociétés bruyantes,

Et adieu, chères et décevantes femmes,

La joie des joies!

Ô vie! combien est charmant ton matin,

Les rayons de la jeune Fantaisie ornent les collines!

Méprisant les leçons de la froide et lente Prudence,

Nous nous échappons,

Comme des écoliers, au signal attendu

De s'éjouir et de jouer!

Nous errons ici, nous errons là,

Nous regardons la rose sur l'églantier,

Sans songer que l'épine est proche

Parmi les feuilles;

Et bien que la petite blessure menace,

Sa souffrance est si courte!

Quelques-uns, les heureux, trouvent un coin fleuri,

Pour lequel ils n'ont ni peiné, ni sué;

Ils boivent le doux et mangent le meilleur,

Sans souci, ni peine,

Et, peut-être, regardent la pauvre hutte

Avec un haut dédain.

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 26 / 47 段