Cet état de colère se trahit à la moindre occasion, s'exprime par des

invectives contre les nobles et contre les riches. Elles jaillissent de

toutes parts dans ses oeuvres, lancées avec une singulière violence de

mépris et d'insulte. Il faut dire que l'aristocratie du xviiie siècle,

surtout l'aristocratie moyenne, ne justifiait que trop souvent ces

attaques. Ignorante, grossière, livrée pesamment à l'ivrognerie et au

vice, elle imitait, en l'alourdissant encore, l'épaisse débauche dont

les deux premiers Georges avaient donné l'exemple. Elle y ajoutait une

sorte de brutalité et d'arrogance due au tempérament anglais. Les

romanciers ont laissé maints portraits de ces nobles, et les _Squire

Western_ n'étaient pas rares. Avec cela, les anciens droits seigneuriaux

restaient entiers, incontestés, exercés dans toute leur dureté. Pour

fournir de l'argent aux dépenses des maîtres, les intendants étaient

impitoyables, pressuraient, la menace à la bouche. Aussi, toutes les

fois que Burns parle des nobles, sa voix prend un ton de haine, et la

colère lui passe dans les yeux. Ses allusions à l'aristocratie sont une

satire et une injure continuelles. Sa pièce des _Deux Chiens_, une de

ses premières, où il fait causer un chien de berger avec un chien de

Terre-Neuve qui porte le collier de cuivre d'un propriétaire, n'est

qu'une diatribe où il oppose le sort des riches à celui des pauvres.

Quel contraste! Le seigneur terrien accumule ses lourdes rentes, ses

droits de charbonnages, ses dîmes, ses redevances; il se lève quand il

lui plaît; ses laquais répondent à son coup de cloche; il appelle sa

voiture, il appelle son cheval; il tire une bourse «aussi longue que ma

queue», dit le Terre-neuve, à travers les mailles de laquelle brillent

les georges d'or. Du matin au soir, on ne travaille qu'à cuire au four,

à rôtir, à frire, à bouillir; tout le monde, du maître au dernier valet,

se gorge de sauces et de ragoûts.

Son Honneur possède tout dans le pays:

Ce que les pauvres gens des cottages peuvent se mettre dans le ventre,

J'avoue que cela passe ma compréhension[505].

[Footnote 505: _The twa Dogs._]

Puis vient le tableau de la cruauté des intendants. On y sent le

souvenir de scènes pénibles dont il avait été témoin pendant son

enfance. Il est impossible de se méprendre sur le ton de ces paroles.

Et puis, voir comment vous êtes négligés,

Comment malmenés, bousculés, outragés!

Ciel, homme, notre gentry se soucie aussi peu

Des bêcheurs, terrassiers et autre bétail,

Ils passent aussi fiers près des pauvres gens

Que moi auprès d'un blaireau pourri.

J'ai vu le jour d'audience de notre maître,

Et maintes fois mon coeur en a été attristé;

Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent,

Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant!

Il frappe du pied et menace, maudit et jure

Qu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien;

Tandis qu'ils doivent se tenir debout avec un aspect humble,

Et tout entendre, et craindre et trembler!

Je vois bien comment vivent les gens qui ont la richesse,

Mais sûrement il faut que les pauvres gens soient misérables.

Mais ce sont peut-être des abus imputables à des subalternes trop zélés.

Le maître n'est pas là. Il est retenu à Londres, au parlement, occupé au

bien du pays. Il ne peut tout surveiller. Il n'est pas responsable des

duretés de ses subalternes. Le bien du pays! Il y songe vraiment. Et le

réquisitoire continue plus ardent.

Ah! gars, tu ne sais rien de tout cela;

Le bien de l'Angleterre! ma foi! j'en doute.

Dis plutôt qu'il marche comme le premier ministre le mène;

Qu'il dit oui ou non comme on lui commande;

Paradant aux opéras et aux théâtres.

Hypothéquant, jouant, mascaradant;

Ou peut-être, un jour de caprice,

Il part pour la Haye ou Calais,

Pour faire un tour et prendre l'air,

Apprendre le _bon ton_ et voir le monde.

Là, à Vienne, ou à Versailles,

Il délabre la vieille succession de son père;

Ou bien il prend le chemin de Madrid,

Pour râcler des guitares et voir battre des taureaux;

Ou bien il s'enfonce sous des avenues italiennes,

Chassant la catin dans des bosquets de myrtes;

Et puis, il va boire des boueuses eaux allemandes,

Pour engraisser et s'éclaircir le teint,

Et se purger des conséquences fâcheuses,

Dons d'amour des signeras de Carnaval.

Le bien de l'Angleterre!--dis sa destruction

Par la dissipation, la discorde et les factions![506]

[Footnote 506: _The twa Dogs._]

Puis il s'en prend à l'oisiveté de ces inutiles. Il représente les

gentlemen et, pis encore, les Ladies, tourmentés du manque d'occupation.

Ils flânent, las de leur inertie. Encore que rien ne les trouble, ils

sont malheureux.

Leurs jours insipides, ternes et sans goût,

Leurs nuits inquiètes, longues et sans repos,

Même leurs sports, leurs bals, leurs courses de chevaux,

Leurs promenades à cheval dans les endroits publics,

Il y a tant de parade, de pompe et d'apprêt,

Que le plaisir peut à peine atteindre leurs coeurs.

D'une main de plus en plus brutale, il arrache les voiles, il montre les

débauches des hommes, les médisances des femmes, les nuits passées au

jeu, cette passion des dames du XVIIIe siècle dont Thackeray a laissé un

joli tableau dans ses _Virginians_; enfin, les tricheries. Rien n'y

manque. On dirait une des cruelles peintures de Hogarth. C'est la même

précision et la même vigueur de trait.

Les hommes, qui se sont querellés dans leurs exercices,

Se réconcilient dans une débauche profonde;

La nuit, ils sont ivres de boisson et de putasserie,

Le lendemain, la vie leur est intolérable.

Les dames, se tenant par le bras en groupes,

Grandes et gracieuses ont l'air de soeurs.

Mais écoutez ce qu'elles disent des absentes,

Elles sont toutes des démons et des folles.

Tantôt, au-dessus de leur petite tasse et de leur soucoupe,

Elles dégustent et goûtent un peu de médisance;

Ou bien, le long des nuits, avec des airs pincés,

Elles restent penchées sur les diaboliques cartes peintes,

Risquent les meules d'un fermier sur un coup,

Et trichent comme un gredin qui n'est pas encore pendu[507].

[Footnote 507: _Id._ Voir aussi sur la passion du jeu chez

les dames au XVIIIe siècle, dans les _Letters from a Citizen

of the World_, de Goldsmith, la lettre ci, _The passion of

Gaming among ladies ridiculed_.]

Et cette peinture qui ne sent pas l'amitié se termine par ces deux vers:

y a quelques exceptions, homme ou femme,

Mais ceci est la vie de la Gentry, en général[508].

[Footnote 508: _The Twa Dogs._]

Partout où il en trouve l'occasion, il place quelques mots contre les

nobles, quelque terme méprisant qui les rend odieux et ridicules. Dans

_Les Deux Ponts d'Ayr_, il représente:

Une gentry stupide, à tête de liége, sans grâce,

La dévastation et la ruine de la contrée,

Des hommes faits à trois quarts par leurs tailleurs et leurs

barbiers[509].

[Footnote 509: _The Brigs of Ayr._]

Ailleurs, c'est:

Le comte féodal, hautain,

Avec sa chemise à jabot et sa canne brillante,

Qui ne se croit pas fait d'os vulgaires,

Mais marche d'un pas seigneurial,

Tandis qu'on ôte chapeaux et bonnets

Quand il passe[510].

[Footnote 510: _Second Epistle to Lapraik._]

Ou bien c'est, quelque gros propriétaire, stupide et lourd, qui se tient

l'oreille, se passe la main sur la barbe, et arrache de sa gorge un

compliment rauque comme une toux. Dans ses chansons d'amour, le

prétendant riche et sot reparaît constamment, tourné en ridicule,

abandonné pour le jeune galant, pauvre et aimé[511]. Dans une ballade

écrite au moment d'une élection il chante:

Mais pourquoi plierions-nous devant les nobles?

Cela est-il contre la loi?

Car quoi? un lord peut être un idiot,

Avec son ruban, sa croix et tout cela.

Malgré tout cela, malgré tout cela,

À la santé de Héron, malgré tout!

Un lord peut être un chenapan,

Avec son ruban, sa croix et tout cela[512].

[Footnote 511: _Willie Chalmers._]

[Footnote 512: _Ballad on Mr Héron's Election._]

Quand il trouve à frapper sur un lord, il n'y manque pas, témoins ses

vers sur le duke de Queensberry «ce reptile qui porte une couronne

ducale[513]»; et sa pièce véritablement féroce contre le comte de

Breadalbane, pièce injuste, d'une violence incroyable, et qui semble

une véritable excitation à l'assassinat. Elle commence par des vers

comme ceux-ci:

Longue vie et santé, milord, soient vôtres,

À l'abri des paysans affamés des Hautes Terres!

Fasse le Seigneur qu'aucun mendiant désespéré, déguenillé,

Avec un dirk, une claymore, ou un fusil rouillé,

Ne prive la vieille Écosse d'une vie

Qu'elle aime--comme les agneaux aiment un coutelas[514].

[Footnote 513: _Verses on the destruction of the woods near

Drumlanrig._]

[Footnote 514: _Address of Beelzebub._]

On croirait entendre un refrain fait pour des paysans Irlandais, aux

plus sombres moments de haine. Et la pièce continue avec une sauvagerie

et une âpreté d'ironie qui fait, par moments, penser à Swift. Elle

éclate avec le ricanement farouche et infernal du plus amer des

écrivains.

Lorsque, par hasard, il rencontre un noble, exempt des défauts de sa

classe, il ne peut cacher sa surprise. On sent qu'il l'aborde avec un

sentiment de défiance et presque d'hostilité. Il a besoin d'être

désarmé. Dans ses vers sur sa rencontre avec lord Daer il dit:

Je guettais les symptômes des grands,

L'orgueil d'être noble, la solennité seigneuriale,

La hauteur arrogante;

Du diable, s'il avait de l'orgueil! ni orgueil,

Ni insolence, ni pompe, à ce que je pus voir,

Pas plus qu'un honnête laboureur[515].

[Footnote 515: _Lines on meeting with lord Daer._]

Ainsi perce, à chaque instant, son mauvais vouloir envers les classes

élevées, son irritation de voir au-dessus de lui, par la richesse ou les

honneurs, des hommes sans mérite et sans utilité. On sent derrière

chacune de ces strophes un pamphlétaire tout prêt, qui n'attend que

l'occasion pour s'élancer à l'attaque des distinctions sociales. Ces

vers sont en partie de 1786. Dans un autre pays, le persiflage de Figaro

venait de donner à l'aristocratie de légers et brillants coups de

stylet; il y a ici une main plus lourde et comme des coups de hache.

* * * * *

Il n'a pas été satisfait de ces invectives qui, après tout, ne dépassent

pas beaucoup la satire. Il est allé tout droit jusqu'au bout de la

question. Il s'est demandé pourquoi le labeur de la plupart tourne au

profit de quelques-uns; pourquoi des milliers de créatures humaines

peinent désespérément et stérilement, pour en entretenir quelques autres

dans le luxe et la paresse. Il s'est courroucé contre ce qu'on

appellerait aujourd'hui l'exploitation de l'homme. Si le terme n'y est

pas, la pensée ressort nettement. Elle avait pris possession de son

esprit et y éveillait souvent de sombres réflexions. Il écrivait:

«Après tout ce qui a été dit pour l'autre côté de la question,

l'homme n'est aucunement une créature heureuse. Je ne parle pas

des quelques privilégiés, favorisés par la partialité du ciel,

dont les âmes ont été créées pour être heureuses parmi la

richesse, les honneurs, et la prudence et la sagesse. Je parle de

la multitude des négligés, dont les nerfs, dont les muscles, dont

les jours sont vendus aux favoris de la fortune[516].»

[Footnote 516: _To Mrs Dunlop_, 16th Aug. 1788.]

Il ne pouvait voir, sans un mouvement pénible, les rapports entre les

riches et ceux qui les enrichissent. On peut saisir, dans cet autre

passage de sa correspondance, la sourde irritation qu'il apportait

souvent dans les maisons des heureux, et quelle peine il devait prendre

pour la cacher. À lire le récit de l'entrevue dont il parle, on entend

le ton sarcastique avec lequel il a dû surenchérir sur les opinions

qu'on exprimait devant lui.

«Il y a peu de circonstances, se rattachant à la distribution

inégale des bonnes choses de cette vie, qui me causent plus

d'irritation, (je veux dire dans ce que je vois autour de moi)

que l'importance donnée par les opulents à leurs petites affaires

de famille, en comparaison des mêmes intérêts placés sur la scène

étroite d'une chaumière. Hier après midi, j'ai eu l'honneur de

passer une heure ou deux au foyer d'une bonne dame, chez qui le

bois qui forme le plancher était décoré d'un tapis splendide, et

la table brillante étincelait d'argenterie et de porcelaine. Nous

sommes aux environs du terme; et il y avait eu un bouleversement

parmi ces créatures qui, bien qu'elles semblent avoir leur part

et une part aussi noble de la même nature que Madame, sont, de

temps à autre, leurs nerfs, leurs muscles, leur santé, leur

sagesse, leur expérience, leur esprit, leur temps, que dis-je?

une bonne partie de leurs pensées mêmes, vendus, pour des mois ou

des années, non-seulement aux besoins, aux convenances, mais aux

caprices d'une poignée d'importants. Nous avons causé de ces

insignifiantes créatures. Bien mieux, malgré leur stupidité et

leur gredinerie générales, nous avons fait à quelques-uns de ces

pauvres diables l'honneur de les approuver. Ah! léger soit le

gazon sur la poitrine de celui qui a le premier enseigné:

«Respecte-toi toi-même.» Nous avons regardé ces grossiers

malheureux, leurs sottes de femmes et leurs malotrus d'enfants,

de très haut, comme le boeuf majestueux voit la fourmilière

petite et sale, dont les chétifs habitants sont écrasés sous sa

marche insouciante, ou lancés en l'air dans les jeux de son

orgueil[517].

[Footnote 517: _To Mrs Dunlop_, 27th May 1788.]

Ces lettres sont de 1788. Mais cette protestation contre le travail

injustement réparti n'avait pas tardé si longtemps pour se trahir dans

ses vers. Étant encore à Mauchline, il avait eu la vision saisissante de

tant de vies humaines écrasées, courbées vers le sol comme sous un joug,

impitoyablement usées, au profit d'une seule. Il avait éprouvé le

sentiment d'immense tristesse qui sort de tout, lorsqu'on contemple les

labeurs humains avec cette arrière-pensée. Il l'avait exprimé dans une

image vraiment belle. On voit s'étendre la vaste plaine sur laquelle

pèse cette malédiction; un soleil morne et qui ne ramène que des

douleurs l'éclaire. La terre a une teinte funèbre; un gémissement

universel sort des choses. Cela fait penser à certaines images de

Lamennais, grandioses et d'un coloris tragique.

Le soleil, suspendu au-dessus de ces moors

Qui s'étendent profonds et larges,

Où des centaines d'hommes peinent pour soutenir

L'orgueil d'un maître hautain,

Je l'ai vu ce las soleil d'hiver,

Deux fois quarante ans, revenir;

Et chaque fois m'a donné des preuves

Que l'homme fut créé pour gémir[518].

[Footnote 518: _Man was made to Mourn._]

Et un peu plus loin, la même idée est reprise, mais accompagnée cette

fois d'un commentaire, d'une interrogation impatiente et presque

menaçante.

Vois ce malheureux surmené de labeur,

Si abject, bas et vil,

Qui demande à son frère, fait de terre comme lui,

De lui permettre de peiner.

Et vois ce ver de terre altier, son compagnon,

Dédaigner la pauvre prière,

Insoucieux qu'une femme en pleurs

Et des enfants sans soutien gémissent.

Si j'ai été marqué comme l'esclave de ce seigneur,

Marqué par la loi de la nature,

Pourquoi un souhait d'indépendance

Fut-il planté dans mon âme?

Sinon, pourquoi suis-je soumis

À sa cruauté ou son dédain?

Ou pourquoi l'homme a-t-il la volonté et le pouvoir

De faire gémir son semblable?[518]

Ce n'étaient là encore que des indices éparpillés dans ses oeuvres, des

fragments de roc perçant le sol çà et là et laissant deviner ce qu'il

recouvrait. Ces sorties arrivaient au gré de son humeur. Elles

contenaient de tout, du bon et du mauvais, une part de justice et de

vérité, parfois aussi de l'orgueil, de la jalousie, des préjugés, des

jugements irréfléchis.

Quand les événements de la Révolution française tournèrent davantage les

esprits de ce côté, ces éléments un peu mélangés se coordonnèrent dans

le sien. Ce qu'il y avait de trop personnel et de purement agressif

s'épura, au souffle de grands principes qui flottait dans l'air et y

formait une atmosphère de généralisation. Au lieu de s'échapper en

boutades et en invectives, cette idée de l'égalité des hommes devint

plus large et plus élevée. Elle prit la haute forme d'un principe. En

réclamant l'honnêteté comme la mesure unique des hommes, il mit sa

revendication sous une sauvegarde inattaquable. Il écrivit alors une de

ses plus belles chansons, admirable de fierté, d'énergie; et

irréfutable. C'est une de ses plus populaires. Elle est devenue une

sorte de _Marseillaise_ de l'Égalité. Son refrain d'une simplicité

éloquente, cette comparaison du rang avec l'empreinte de la pièce d'or,

et de l'homme avec le métal lui-même, sont entrés à jamais dans l'âme du

peuple.

Faut-il que l'honnête pauvreté

Courbe la tête, et tout ça?

Le lâche esclave, nous le méprisons,

Nous osons être pauvres, malgré tout ça!

Malgré tout ça, malgré tout ça,

Nos labeurs obscurs, et tout ça,

Le rang n'est que l'empreinte de la guinée,

C'est l'homme qui est l'or, malgré tout ça.

Qu'importe que nous dînions de mets grossiers,

Que nous portions de la bure grise, et tout ça;

Donnez aux sots leur soie, aux gredins leur vin,

Un homme est un homme, malgré tout ça!

Malgré tout ça, malgré tout ça,

Malgré leur clinquant, et tout ça,

L'honnête homme, si pauvre soit-il,

Est le roi des hommes, malgré tout ça!

Voyez ce bellâtre qu'on nomme un lord,

Qui se pavane, se rengorge, et tout ça?

Bien que des centaines d'êtres s'inclinent à sa voix,

Ce n'est qu'un bélître malgré tout ça;

Malgré tout ça, malgré tout ça,

Son cordon, sa croix et tout ça,

L'homme d'esprit indépendant

Regarde et se rit de tout ça!

Le roi peut faire un chevalier,

Un marquis, un duc et tout ça;

Mais un honnête homme est plus qu'il ne peut,

Par ma foi qu'il n'essaye pas ça!

Malgré tout ça, malgré tout ça,

Leur dignité et tout ça,

La sève du bon sens, la fierté de la vertu

Sont de plus hauts rangs que tout ça!

Prions donc qu'il puisse advenir,

Comme il adviendra malgré tout ça!

Que le bon sens et la vertu, sur toute la terre,

L'emportent un jour sur tout ça.

Malgré tout ça, malgré tout ça,

Il adviendra malgré tout ça

Que l'homme et l'homme, par tout le monde,

Seront frères, malgré tout ça![519]

[Footnote 519: _Is there for honest Poverty._]

La différence n'éclate-t-elle pas manifestement entre la poésie

politique de Burns et celle de ses contemporains? Wordsworth et

Coleridge appelaient l'égalité en philosophes historiques. Ils la

voyaient comme une des promesses de l'avenir. Ils la réclamaient dans de

nobles plaidoyers philosophiques. Ils avaient l'optimisme de l'idéal.

Les yeux ravis dans un mirage, ils n'apercevaient pas, à leurs pieds,

les abus, les souffrances, les usurpations, les iniquités, les mauvaises

oeuvres, mais la magnifique espérance qui se levait à l'horizon. C'est

elle qu'ils attendaient, oubliant que l'aurore ne paraît toucher la

Terre que parce qu'elle est lointaine, et qu'elle s'en éloigne quand

nous nous rapprochons. Ce n'est pas cependant que de pareils rêves

soient inutiles. Ils sont bien au-dessus de l'humanité et des

événements, mais il en tombe une bonté et une charité qui fécondent la

vie.

La poésie de Burns est plus terrestre: elle est faite de haine contre

l'inégalité; elle est surtout une revendication. C'est la révolte d'un

prolétaire qui, souffrant des abus, se redresse contre eux. Il est las,

ses membres sont meurtris, sa patience est à bout, la colère naît dans

son coeur. Que lui importent les rêves éloignés! C'est le soulagement

immédiat qu'il réclame. Il lui échappe un cri fait de plainte et de

menace. C'est pourquoi, au lieu des nobles considérations de Wordsworth,

ce sont des chansons, mais toutes tremblantes de passion, d'une

éloquence emportée, brutale, parfois ironique, agressive. Elles sont

faites par un homme du peuple. Une fois que le peuple les aura apprises,

il ne les oubliera plus. Elles lui servent à rendre ce qu'il sent

confusément. Elles sont faites pour être redites sur les routes, pour

fournir des devises aux bannières populaires, et des citations aux

orateurs de meetings. Elles contiennent des mots d'ordre, et presque des

chants d'attaque. Car il est impossible de s'y méprendre, il y a dans

ces paroles quelque chose qui va au-delà de tout ce qu'exprimait alors

la poésie. Il y a un commencement de révolte contre les inégalités de la

fortune, et l'accent des revendications socialistes. Shelley et

Swinburne iront jusque-là, mais plus tard. Leurs poèmes, nourris de

philosophie et d'images, ne pénétreront pas dans la multitude, comme ces

couplets faits de passion et d'éloquence nue[520]. Ceux-ci seuls sont

capables de secouer une nation. Si jamais les foules anglaises se

soulèvent pour briser des formes sociales qu'on aura eu l'imprudence de

vouloir conserver trop longtemps, c'est dans l'ode _à l'Arbre de la

Liberté_, ou dans celle sur _L'honnête Pauvreté_, qu'elles trouveront

les refrains, au rythme desquels elles marcheront. C'est justement que

Robert Browning, dans une de ces courtes pièces où il condense un drame,

faisant pleurer à un homme du peuple la perte d'un chef, passé en

transfuge du côté des richesses et des honneurs, invoque le nom de Burns

et le met, à côté de Milton et de Shelley, parmi les poètes

révolutionnaires de l'Angleterre[521].

[Footnote 520: M. J.-A. Symonds a justement remarqué que les

tentatives de Shelley «pour composer de courtes chansons

populaires qui eussent réveillé le peuple d'Angleterre et lui

eussent fait sentir ce qu'il regardait comme sa dégradation»

n'avaient pas les qualités nécessaires. Voir sa biographie de

Shelley dans la collection des _English Men of Letters_, p.

120.]

[Footnote 521: Robert Browning. _The Lost Leader._]

* * * * *

Il convient d'ajouter que ce redressement contre les riches ne revêt pas

toujours ce caractère d'animosité. Il arrive souvent à Burns de

maintenir l'égalité, en rehaussant l'existence des pauvres plutôt qu'en

dénigrant celle des riches. Il y a, surtout clans les oeuvres de sa

jeunesse, maint passage de bonne humeur, où la Pauvreté nargue

l'Opulence et la défie gaiement d'être aussi heureuse qu'elle.

Qu'importent les sacs d'écus, les titres et le rang? Est-ce qu'on ne

porte pas son bonheur en soi-même? Dès qu'on est honnête homme, qu'on a

la conscience claire et libre, ne loge-t-on pas en soi la paix elle

contentement? La nature n'offre-t-elle pas ses charmes à tous également?

Les pauvres n'ont-ils pas leurs amitiés et leurs amours, plus fidèles et

plus purs souvent que ceux des riches? Et le coeur où brillent ces

flammes n'est-il pas plus riche que des coeurs éteints au milieu de la

plus éclatante fortune? Les pauvres n'ont rien à envier à personne.

_L'Épître à Davie_ a exprimé cette insouciance, ce vaillant défi à la

misère, cette joyeuse résignation à son sort.

Il est à peine au pouvoir d'un homme

De s'empêcher parfois de devenir aigre,

En voyant comment les choses sont partagées,

Comment les meilleurs sont par moments dans le besoin,

Tandis que des sots font fracas avec des millions,

Et ne savent comment les dépenser.

Mais, Davie, mon gars, ne vous troublez pas la tête,

Bien que nous ayons peu de bien;

Nous sommes bons à gagner notre pain quotidien,

Aussi longtemps que nous serons sains et forts.

N'en demandez pas plus, ne craignez rien,

Souciez-vous de l'âge comme d'une figue,

La fin de tout, le pire de tout,

N'est après tout que de mendier.

Coucher, le soir, dans les fours à chaux et les granges,

Quand les os sont caducs et que le sang est mince,

Est sans doute grande détresse!

Même alors le contentement pourrait nous rendre heureux;

Même alors, parfois, nous attraperions une lampée

De vrai bonheur!

Le coeur honnête qui est libre de tout

Dessein de fraude ou de crime,

N'importe comment la Fortune lance la balle,

À toujours quelque motif de sourire;

Et pensez-y, vous trouverez toujours

Que c'est là un grand réconfort;

Cessons donc là nos soucis,

Nous ne pouvons tomber plus bas.

Qu'importe si, comme le peuple des airs,

Nous errons dehors, sans savoir où,

Sans maison et sans salle?

Les charmes de la nature, les collines et les bois,

Les longues vallées, les ruisseaux écumants

Sont ouverts à tous également.

Aux jours où les pâquerettes ornent le sol,

Où les merles sifflent clair,

D'une joie honnête nos coeurs bondiront

De voir l'année arriver.

Sur les talus, alors, quand il nous plaira,

Nous nous asseoirons, nous fredonnerons un air,

Puis, nous y mettrons des rimes et de la mesure,

Et nous chanterons le tout quand nous aurons fini.

Il n'appartient pas aux titres, ni au rang,

Il n'appartient pas à des trésors comme la banque de Londres,

D'acheter la paix et le repos:

Ce n'est pas de changer beaucoup en davantage,

Ce n'est pas les livres, ce n'est pas la science,

Qui peuvent nous rendre vraiment heureux;

Si le bonheur n'a pas son siége

Et son centre dans la poitrine,

Nous pouvons être savants, ou riches, ou grands,

Nous ne pouvons pas être heureux:

Aucuns trésors, aucuns plaisirs

Ne peuvent nous rendre longtemps satisfaits;

Le coeur est, toujours, l'endroit qui, toujours,

Nous met d'aplomb ou de travers.

Pensez-vous que de tels que vous et moi,

Qui peinons et tirons par froid et chaud,

Avec un labeur incessant,

Pensez-vous que nous sommes moins heureux que ceux

Qui ne nous remarquent pas sur leur chemin,

Comme n'en valant pas la peine?

Hélas! comme souvent, dans leur humeur altière,

Ils oppriment les créatures de Dieu!

Ou bien, oubliant tout ce qui est bien,

Ils se roulent dans les excès!

N'ayant ni souci, ni crainte

Ni du ciel, ni de l'enfer!

Estimant et jugeant

Que ce n'est qu'une histoire vaine!

Résignons-nous donc joyeusement;

Ne rendons pas nos minces plaisirs plus petits,

En gémissant sur notre sort;

Quand bien même les malheurs viendraient,

Moi, qui suis assis ici, j'en ai rencontré,

Et je leur sais gré après tout,

Ils donnent l'esprit de l'âge à la jeunesse,

Ils nous forcent à nous connaître,

Ils nous font voir la vérité nue,

Le vrai bien et le vrai mal.

Bien que les pertes et les traverses

Soient des leçons bien sévères,

On y trouve une expérience,

Qu'on ne trouverait nulle part ailleurs

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 25 / 47 段