Si nous avons exposé dans le détail la tendance humanitaire de la poésie

anglaise et les échos que la Révolution française éveilla en elle, c'est

qu'il nous aurait été impossible autrement de comprendre en quoi Burns a

partagé les aspirations et les émotions de ses contemporains, sur quels

points il s'est distingué ou séparé d'eux. N'oublions pas que Burns,

selon la remarque du professeur Masson, est un des maîtres esprits de la

seconde moitié du XVIIIe siècle, peut-être supérieur à Wordsworth et

même à Coleridge, égal à Burke; un de ceux qui dominent leur temps[493].

C'est sur ces hautes intelligences qu'on voit passer le souffle d'une

époque. Ce sont les cimes de la forêt humaine; elles frémissent plus tôt

et plus fort que les autres; elles pressentent l'orage ou l'aurore, et

elles en restent plus longtemps agitées. Il ne saurait être indifférent

de savoir quels effets les grandes idées qui ont passé par les âmes que

nous venons d'étudier ont produit dans celle de Burns.

[Footnote 493: David Masson. _Essays chiefly on English

Poets_ dans l'Essai sur Wordsworth, p. 384.]

Comme les autres poètes, Burns a marché du côté de la Liberté. Sa nature

irrégulière, impatiente de toute discipline; la forme démocratique de

l'Église écossaise; les vagues traditions d'indépendance nationale; les

souvenirs récents des derniers efforts tentés pour la reconquérir; une

habitude précocement prise de ne juger les hommes qu'en les dépouillant

de leurs titres et de leur rang, tout cela faisait un mélange un peu

confus qui le disposait à saluer la Liberté sous quelque forme qu'elle

s'offrît à lui. Ce sentiment très réel resta assez longtemps en suspens.

Il s'exprimait d'une façon assez vigoureuse, mais sans prendre pied dans

la réalité, un peu à la façon des déclamations classiques sur la

Liberté. C'était comme une aspiration qui ne savait où se fixer,

incapable de saisir des faits et s'exerçant sur des prétextes. Tantôt,

c'était le discours de Robert Bruce à ses soldats, une ode vigoureuse et

martiale; tantôt, une ode en l'honneur de Washington. Mais, quelque

admiration qu'il eût pour l'ancienne indépendance nationale ou la

révolte américaine, c'étaient des choses du passé. Il était plus près de

la réalité quand il s'engageait dans le mouvement libéral qui

s'étendait en Angleterre comme un remous de la Révolution française.

Nous avons vu qu'il y entra assez hardiment pour s'y compromettre.

Toutefois cette agitation ne pouvait pas donner un corps aux voeux de

liberté épars dans les esprits. Aucune question ne se posait autour de

laquelle on pût lutter, celles qu'on apercevait étaient trop lointaines.

Les révolutionnaires anglais auraient été embarrassés de formuler leurs

revendications. Aussi cet aspect de la liberté ne produisit-il rien de

bien solide dans l'oeuvre de Burns. Qu'on relise le poème qu'il lui a

inspiré et qu'on a vu dans sa biographie:

Comme j'étais debout, près de cette tour sans toiture,

Où la giroflée parfume l'air plein de rosée,

Où la hulotte gémit dans sa chambre de lierre,

Et dit à la lune de minuit son souci.

Les vents étaient tombés et l'air était paisible,

Des étoiles filantes traversaient le ciel;

Le renard glapissait sur la colline,

Et les échos des gorges lointaines répondaient.

Le ruisseau, dans son sentier de noisetiers,

Courait au pied des murs en ruines,

Pour rejoindre là-bas la rivière

Dont le bruit distant monte et retombe.

Du Nord froid et bleuâtre, ruisselaient

Des lueurs avec un bruit sifflant, étrange;

À travers le firmament elles jaillissaient et passaient,

Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitôt que gagnées.

Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux,

Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant

Se lever un spectre austère et puissant,

Vêtu comme jadis l'étaient les ménestrels.

Eussé-je été une statue de pierre,

Son aspect m'aurait fait frissonner;

Et sur son bonnet était gravée clairement

La devise sacrée: «Liberté!»

Et de sa harpe coulaient des chants

Qui auraient réveillé les morts endormis;

Et, oh! c'était une histoire de détresse

Comme jamais une oreille anglaise n'en connut de plus grande.

Il chantait avec joie ses jours d'autrefois,

Avec des pleurs, il gémissait sur les temps présents,

Mais ce qu'il disait, ce n'était pas un jeu,

Je ne le risquerai pas dans mes rimes[494].

[Footnote 494: _A Vision._]

Bien que les derniers vers aient un accent de brusquerie, la pièce,

jolie poétiquement, est vague et faible comme expression de sentiments

publics. Elle consiste presque entièrement en une description de nature

qui servirait aussi bien à une pièce d'amour. On sent qu'elle ne porte

sur rien. Ce n'était pas en Angleterre, mais en France, que le combat

décisif était engagé. C'était sous la figure de la Révolution que la

Liberté s'offrait alors aux hommes. C'était la Révolution française qui

était l'expression de l'attente générale et le fait réel de l'époque.

C'était à la condition de se passionner pour ou contre elle qu'on était

de son temps, à quelque pays qu'on appartînt.

Cependant la vague met quelque temps à arriver jusqu'à lui. Il ne semble

pas s'être inquiété d'abord de la commotion qui se préparait en France.

Il était trop accaparé par ses passions et les nécessités de chaque jour

pour sortir beaucoup de sa propre vie. Il était trop peu instruit pour

s'intéresser au développement historique d'une époque; ses lectures ne

lui permettant pas de coordonner les événements, ils restaient pour lui

particuliers, et ne le touchaient que s'ils se mêlaient à sa vie. La vue

de nobles perspectives historiques ne le transportait pas, comme

Wordsworth ou Coleridge. Enfin son esprit était, par constitution, trop

précis, trop personnel, pour s'éprendre d'un rêve humanitaire. Il ne

vivait pas parmi les abstractions. La Justice et la Bonté l'attiraient,

mais dans des faits particuliers, et non sous une forme générale. Il

était donc moins disposé que des hommes instruits et méditatifs à

s'enthousiasmer pour une Réforme lointaine et abstraite. Il est assez

curieux de remarquer que, tant que la Révolution resta générale et

conserva un aspect philosophique et doctrinaire, tant qu'elle demeura

telle que la rêvaient Wordsworth et Coleridge, elle paraît lui avoir été

indifférente. Il n'y a pas un vers de lui qui s'y rapporte.

C'est seulement quand elle devint violente, tragique, et vraiment

populaire, quand elle perdit son aspect de Réforme humanitaire, pour

prendre celui d'un drame, et qu'elle fut, non plus un exposé de

principes, mais un conflit de passions; en un mot, quand elle devint

quelque chose de concret, qu'elle commença à l'attirer. Il s'éprit

d'elle au moment où les esprits généraux et à principes commençaient à

s'en détacher. Aussi de quel ton différent il en parle! Les autres sont

des philosophes historiques et des rêveurs, qui contemplent les choses

de hauteurs sereines. Lui, a l'air d'un révolutionnaire engagé dans la

lutte. L'idée générale disparaît, la passion du moment éclate, avec

quelque chose de la colère et des fureurs de la rue. Et aussitôt la

forme change. Ce n'est plus celle de la méditation, les belles et larges

narrations de Wordsworth; ce n'est plus celle de l'enthousiasme

intellectuel, l'ode philosophique de Coleridge. C'est la forme courte,

pressée, ardente, la chanson populaire faite pour être chantée par la

foule, et rythmer une marche de révolte. Il est impossible de lire, même

dans une traduction, sa pièce sur l'_Arbre de la Liberté_, sans sentir

ce qu'elle contient d'âpreté.

Avez-vous entendu parler de l'arbre de France?

Je ne sais pas quel en est le nom;

Autour de lui, tous les patriotes dansent,

L'Europe connaît sa renommée.

Il se dresse où jadis se dressait la Bastille,

Une prison bâtie pour les rois, homme,

Quand la lignée infernale de la Superstition

Tenait la France en lisières, homme!

Sur cet arbre pousse un tel fruit

Que chacun peut en dire les vertus, homme;

Il élève l'homme au-dessus de la brute,

Et fait qu'il se connaît lui-même, homme.

Si jamais le paysan en goûte une bouchée,

Il devient plus grand qu'un lord, homme,

Et avec le mendiant il partage un morceau

De tout ce qu'il possède, homme!

Ce fruit vaut toute la richesse d'Afrique,

Il fut envoyé pour nous consoler, homme;

Pour donner la douce rougeur de la santé,

Et nous rendre tous heureux, homme.

Il éclaircit le regard, il égaie le coeur,

Il rend les grands et les pauvres bons amis, homme;

Et celui qui joue le rôle de traître,

Il l'envoie à la perdition, homme!

Ma bénédiction suit toujours le gars

Qui eut pitié des esclaves de la Gaule, homme,

Et, en dépit du diable, rapporta un rameau,

D'au delà des vagues de l'Ouest, homme.

La noble Vertu l'arrosa avec soin,

Et maintenant elle voit avec orgueil, homme,

Combien il bourgeonne et fleurit,

Ses branches s'étendent au loin, homme![495]

[Footnote 495: _The tree of Liberty._]

On sent déjà dans ces strophes quelque chose d'autrement âpre que chez

les autres poètes. Celle qui suit est plus farouche encore. Elle est

brutale, à la fois narquoise et cruelle, comme un refrain de

sans-culotte. Elle a comme un écho du «ça ira». Elle aurait pu être

chantée par la foule qui s'en retournait de voir l'exécution de Louis

XVI.

Mais les gens vicieux haïssent de voir

Les ouvrages de la vertu prospérer, homme;

La vermine de la cour maudit l'arbre,

Et pleura de le voir fleurir, homme.

Le roi Louis pensa le couper,

Quand il était encore un arbuste, homme,

Pour cela le guetteur lui fracassa sa couronne,

Lui coupa la tête et tout, homme![496]

[Footnote 496: _The tree of Liberty._]

Puis viennent des strophes qui rappellent la lutte de la Révolution

contre les rois coalisés et qui font penser au beau passage de Coleridge

sur le même sujet. C'est toujours le cri d'enthousiasme arraché par les

victoires républicaines. Il y a ici quelque chose de plus martial.

Puis, un jour, une bande mauvaise

Fit un serment solennel, homme,

Qu'il ne grandirait pas, qu'il ne fleurirait pas,

Et ils y engagèrent leur foi, homme.

Les voilà partis, avec une parade dérisoire,

Comme des chiens chassant le gibier, homme,

Mais ils en eurent bientôt assez du métier,

Et ne demandèrent qu'à être chez eux, homme!

Car la Liberté, debout près de l'arbre,

Appela ses fils à haute voix, homme;

Elle chanta un chant d'indépendance

Qui les enchanta tous, homme!

Par elle inspirée, la race nouvellement née

Tira bientôt l'acier vengeur, homme!

Les mercenaires s'enfuirent--elle chassa ses ennemis

Et rossa bien les despotes, homme[496].

La pièce se continue par un retour sur l'Angleterre, où se trouve une de

ces allusions qui auraient rendu dangereuse pour Burns la publication de

ces vers.

Que l'Angleterre se vante de son chêne robuste,

De son peuplier, de son sapin, homme;

La vieille Angleterre jadis pouvait rire,

Et briller plus que ses voisins, homme.

Mais cherchez et cherchez dans la forêt,

Et vous conviendrez bientôt, homme

Qu'un pareil arbre ne se trouve pas

Entre Londres et la Tweed, homme![496]

La fin est un aperçu humanitaire. C'est le tableau de ce que pourrait

devenir la vie humaine, si les arbres de la Liberté croissaient partout.

On y voit paraître l'idée, rare et fugitive chez Burns, de la concorde

et du bonheur universels. Nous avons vu qu'il goûtait peu ces idées

générales. Au lieu des belles rêveries philanthropiques, où se plaisait

Wordsworth et qui étaient le véritable domaine de son âme, il y a ici

quelque chose de plus près de terre. C'est plutôt l'expression d'un

sentiment personnel, et il s'y glisse en même temps de la colère et de

la rancune.

Sans cet arbre, hélas, cette vie

N'est qu'une vallée de chagrin, homme,

Une scène de douleur mêlée de labeur;

Les vraies joies nous sont inconnues, homme,

Nous peinons tôt, nous peinons tard,

Pour nourrir un gredin libre, homme,

Et tout le bonheur que nous aurons jamais

Est celui au-delà de la tombe, homme!

Avec beaucoup de ces arbres, je crois,

Le monde vivrait en paix, homme;

L'épée servirait à faire une charrue,

Le bruit de la guerre cesserait, homme;

Comme des frères en une cause commune,

Nous serions souriants l'un pour l'autre, homme,

Et des droits égaux et des lois égales

Réjouiraient toutes les îles, homme!

Malheur au vaurien qui ne voudrait pas manger

Cette nourriture délicate et saine, homme;

Je donnerais mes souliers de mes pieds

Pour goûter ce fruit, je le jure, homme.

Prions donc que la vieille Angleterre puisse

Planter ferme cet arbre fameux, homme,

Et joyeusement nous chanterons et saluerons le jour

Qui nous donne la liberté, homme![497]

[Footnote 497: _The tree of Liberty._]

Il est inutile de faire remarquer que tous les sentiments que nous avons

tracés dans Wordsworth et dans Coleridge sont représentés ici. C'était

encore un coeur anglais qui tressaillait à la chute de la Bastille et la

prédiction de Cowper se réalisait une fois de plus. Mais de quelle joie

différente! Ceci est vraiment une chanson révolutionnaire. Par pure

sympathie populaire, Burns rendait de bien plus près l'accent de la

populace, lancée effrénement dans le soupçon, la cruauté et l'audace.

Une sorte d'instinct lui avait fourni, du premier coup, ce ton fait de

vulgarité énergique, de défi héroïque, et de cynisme goguenard. Cette

pièce a effrayé plusieurs des éditeurs de Burns. Quelques-uns ont essayé

de nier qu'il en fût l'auteur, malgré l'existence du manuscrit. Ils ont

invoqué je ne sais quelle évidence intérieure qui suffirait, au

contraire, à faire attribuer ces vers à Burns. Lui seul était capable de

l'écrire. On y reconnaît la façon qui lui était familière de dresser une

idée abstraite dans une image, et de la développer en suivant tous les

détails de l'image. C'est le procédé qu'il emploie dans presque toutes

ses satires. C'est bien aussi son tour de main robuste et simple, sa

manière de bousculer l'idée et de la faire marcher vivement. D'autres

éditeurs forcés de reconnaître son authenticité ne la donnent pas sans

quelques mots de regret[498].

[Footnote 498: Scott Douglas ne donne pas cette pièce, sans

expliquer ses motifs.]

Il y a lieu de croire que bon nombre de pièces politiques de Burns ont

disparu. De son vivant, un de ses ennemis seul aurait pu les révéler;

ses amis devaient les cacher et peut-être le blâmer de les avoir

écrites. Même après sa mort, l'intérêt de ses enfants réclamait qu'on ne

froissât aucune jalousie politique[499]. Mais on connaît assez de sa vie

pour savoir qu'il a toujours, comme les autres poètes, mis ses voeux du

côté de la France. Il suffit de rappeler le fait des canons envoyés au

gouvernement français. Il existe de lui une courte chanson, improvisée à

la nouvelle de la défection de Dumourier, et qui, sans avoir de valeur

littéraire, sert à indiquer où étaient ses sympathies.

[Footnote 499: Voir à ce sujet les très justes réflexions de

R. Chambers. _Life of Burns_, tom IV, p. 78.]

Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier,

Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier,

Comment va Dompierre?

Oui, et Burnonville aussi?

Pourquoi ne sont-ils pas venus avec vous, Dumourier?

Je combattrai la France avec vous, Dumourier,

Je combattrai la France avec vous, Dumourier,

Je combattrai la France avec vous,

Je courrai ma chance avec vous,

Sur mon âme, je danserai une danse avec vous, Dumourier.

Allons donc combattre, Dumourier,

Allons donc combattre, Dumourier,

Allons donc combattre,

Jusqu'à ce que l'étincelle de la Liberté soit éteinte,

Alors, nous serons maudits, sans doute, Dumourier![500]

[Footnote 500: _Impromptu on General Dumourier's desertion

from the French Republican Army._]

Il suffit de se rappeler le duel qu'il faillit avoir avec un officier à

la suite du toast dont il a été parlé dans la biographie[501], pour voir

que, lui aussi, il avait préféré la cause de la Révolution française à

celle de son pays.

[Footnote 501: Voir la Biographie, p. 508.]

Mais son esprit mêlé à la vie et toujours mené par l'impulsion du moment

n'était pas fait pour se retirer dans un principe et laisser tout autour

rugir les événements. L'isolement prolongé de Wordsworth ne lui était

pas possible. Il ressentit aussi la réaction que nous avons vue dans

Wordsworth et Coleridge. Il redevint anglais, plus subitement qu'eux.

Peut-être était-il poussé par la nécessité de se débarrasser des

soupçons dont il avait souffert et le désir d'affirmer officiellement

son loyalisme. Quand, au commencement de 1795, on forma des compagnies

de volontaires, il en fit partie et composa une chanson patriotique

contre la France.

La Gaule hautaine nous menace d'une invasion?

Que ces gredins prennent garde, Monsieur;

Il y a des murs de bois sur nos mers,

Et des volontaires sur la rive, Monsieur.

La Nith remontera vers le mont Corsincon,

Et le mont Criffel tombera dans la Solway,

Avant que nous laissions un ennemi étranger

Se rallier sur le sol britannique!

Nous ne laisserons jamais un ennemi étranger

Se rallier sur le sol britannique!

Le chaudron de l'Église et de l'État

Peut-être a besoin d'être rétamé;

Mais, du diable, si un chaudronnier étranger

Lui mettra jamais un clou!

Le sang de nos pères a payé le chaudron,

Et qui ose mettre la main dessus,

Par le ciel, ce chien sacrilège

Servira à le faire bouillir!

Par le ciel, ce chien sacrilège

Servira à le faire bouillir!

Le gredin qui reconnaît un tyran,

Et le gredin, son vrai frère,

Qui voudrait mettre la foule au-dessus du trône,

Puissent-ils être damnés ensemble!

Qui refuse de chanter: «Dieu sauve le roi!»

Sera pendu haut comme le clocher!

Mais, tout en chantant: «Dieu sauve le roi!»

Nous n'oublierons jamais le peuple;

Mais, tout en chantant: «Dieu sauve le roi!»

Nous n'oublierons jamais le peuple![502]

[Footnote 502: _Does haughty Gaul invasion threat._]

Il est assurément curieux de suivre, dans cet homme soustrait aux

influences politiques et perdu au fond du nord, les phases de la

Révolution. Il a vibré, avec des tons différents, aux mêmes souffles que

les autres poètes anglais de son temps. À une certaine hauteur, toutes

les âmes étaient touchées par le vent qui venait de France. Il est

cependant juste de remarquer combien Burns est loin de Wordsworth comme

poète politique, et combien il était moins au courant de son époque. De

la Révolution française, il n'a compris que la manifestation

passionnelle et populaire; il n'a saisi que ce qui s'adressait à ses

instincts d'homme du peuple. Toute la partie philosophique, abstraite et

élevée, de la Révolution, lui a échappé. Il n'a ni attendu, ni compris

le rêve de Fraternité universelle, dont la beauté avait inondé le coeur

de Wordsworth. Il n'a pas même saisi la grandeur des événements qui

bondissaient et se tordaient dans la tourmente révolutionnaire. Il ne

s'y est intéressé que de loin. Il les a vus sans précision, sans

éprouver la sensation de terreur historique dont on retrouve la trace

chez tous ceux qui les ont contemplés. Il a continué à écrire des

chansons d'amour. Son âme, trop personnelle, n'était pas faite pour

s'éprendre d'une grande cause, autrement que par accès. L'admirable

dévotion de Wordsworth lui était inaccessible.

* * * * *

Sur un autre point, il prend sa revanche. Il a été, avec plus de fougue

et de résultats que les autres, le poète de l'Égalité. Il ne lui a pas

fallu attendre pour cela l'arrivée de la Révolution française. L'Égalité

a été une de ses inspirations les plus précoces, les plus durables, et

les plus violentes. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. La vie courageuse

et infortunée de son père, cette défaite du travail et de la probité par

la misère, avaient éveillé, dans le vif de son coeur, un sentiment de

révolte. Le contraste de tant de vies oisives, bestiales et gorgées

d'abondance, lui avait montré que les biens ne sont pas du côté de la

vertu. La comparaison de sa propre valeur avec la nullité de tant de

sots titrés et opulents lui avait montré que l'intelligence n'est pas

l'apanage de la fortune. Il s'était habitué, par ce qu'il avait vu, à

considérer la valeur morale et intellectuelle des hommes comme

indépendante du rang et de la richesse. Il s'était mis de bonne heure à

juger les hommes par ce qu'ils valent en réalité.

Il y avait, au-dessous de cette revendication de son rang, quelque chose

de plus douloureux. Une sorte de colère contre les inégalités, contre la

manière aveugle dont sont répartis les biens et les honneurs, une haine

des distinctions sociales. Certains coeurs frappés de ces différences,

mais en comprenant du même coup le néant, les regardent avec un

tranquille mépris. Il faut, pour toiser ainsi les injustices sociales,

un tempérament paisible, et aussi l'assurance de la vie matérielle.

Burns était trop emporté. Le contact continuel avec la misère, le souci

du lendemain l'exaspérait et l'affolait sans cesse. La médiocrité de la

vie peut se supporter avec patience, non l'incertitude. Celle-ci est une

torture qui finit par rendre farouche et ombrageux. À ces causes de

rancune s'en ajoutaient sans doute d'autres moins excusables: des

froissements d'orgueil, des besoins de plaisir, et, ce qui est plus

douloureux pour les hommes comme Burns que tout le reste, le sentiment

d'être séparé des femmes par son sang infime. Tout cela avait fermenté

dans son âme et y avait produit un levain. La vue des richesses le

courrouçait; il le disait parfois avec une singulière amertume.

«Quand il faut que je me blottisse dans un coin, de peur que

l'équipage bruyant de quelque lourd imbécile m'écrase dans la

boue, je suis tenté de m'écrier: «Quels mérites a-t-il eus, ou

quels démérites ai-je eus, dans une existence antérieure, pour

qu'il soit introduit dans cette existence-ci avec le sceptre du

pouvoir et les clefs de la richesse dans sa main chétive, tandis

que moi, j'ai été lancé d'un coup de pied dans le monde, pour

être le jouet de la folie ou la victime de l'orgueil.[503]»

[Footnote 503: _To Mrs Dunlop_, 4th March 1789.]

On reconnaît l'homme qui marche par les rues avec une sourde irritation

contre ce luxe qui l'éclabousse. Voici encore le même sentiment avec

plus d'âpreté. C'est le geste de colère et le mot brutal qu'on voit et

qu'on entend parfois, sur le bord d'un trottoir.

«Hélas! malheur à la femme sans appui! la prostituée besogneuse

qui a grelotté au coin de la rue, attendant pour gagner les gages

d'une prostitution de hasard; elle est abandonnée, méprisée,

insultée, écrasée sous les roues du carrosse de la catin titrée,

qui se précipite à un rendez-vous coupable, elle qui, sans

pouvoir plaider la même nécessité, se vautre toutes les nuits

dans le même commerce coupable.[504]»

[Footnote 504: _To Peter Hill_, Jan. 17th, 1791.]

Ne croirait-on pas entendre une de ces apostrophes haineuses de Jacques

Vingtras?

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 24 / 47 段