La Révolution française éclata. Jamais une aurore n'a transformé plus

soudainement des vapeurs indécises en étendards de pourpre, n'a changé

plus vite un crépuscule en triomphe. Toutes ces aspirations, ces désirs,

ces souhaits, qui flottaient dans ces jeunes vies, prirent une forme,

une couleur et une beauté. Cette jeunesse éprise d'un idéal indéterminé

sentit le jour se faire en elle, et les pressentiments qu'elle portait

s'éclairer, se former en éclatants espoirs. Les âmes s'emplissaient de

lumière et devenaient radieuses. Rien ne peut rendre l'impression

magnifique, le frisson grandiose qui passa dans les coeurs les plus

généreux du pays. Ce qu'ils avaient rêve était là! L'aurore était là!

L'aurore de la Justice et de la Paix! Ce fut un cri d'admiration et de

foi, un transport d'enthousiasme. Tous les poètes éclatèrent en un

choeur de triomphe:

L'Europe en ce moment frémissait de joie,

La France était debout sur la cime d'heures dorées,

Et la Nature humaine semblait naître à nouveau[474].

[Footnote 474: Wordsworth. _The Prelude_, Book VI.]

Ce fut un moment unique et superbe. Ceux qui y vécurent n'en purent

jamais parler sans émotion, sans un retour de l'ancienne ivresse.

Wordsworth s'écriait plus tard:

Ô plaisant exercice d'espérance et de joie!

C'était un bonheur de vivre dans cette aurore,

Et être jeune alors, c'était le ciel même!...

Ce n'étaient pas seulement les lieux favorisés, mais la Terre entière

Qui portait la beauté de la promesse, la beauté qui met

La rose entre-éclose au-dessus de la rose pleine-éclose.

Quel tempérament à cette vue ne s'éveilla pas

À un bonheur inattendu? Les inertes

Furent excités; les natures vives, transportées[475].

[Footnote 475: Wordsworth. _The Prelude_, Book XI.]

C'est dans Wordsworth, le suprême poète de cette époque, qu'il faut

retrouver les mouvements dont les coeurs furent remués. Je ne connais

pas de plus admirable poésie, de plus élevée, de plus virile, de plus

humaine, que toute la partie du _Prélude_ où Wordsworth raconte ses

sentiments pour la Révolution Française. Ce sont de superbes pages

d'histoire, palpitantes du souffle de ces temps, d'une ampleur épique,

les plus belles, les seules qu'on ait écrites à la taille de cette

puissante tragédie. Quelques pages du Roman de _Quatre-Vingt-Treize_

donnent l'idée de ces âmes haussées au-dessus d'elles-mêmes et

grandissant avec l'orage; mais c'est avec quelque chose de théâtral. Il

y a plus de simplicité, de vérité dans Wordsworth. C'est une lecture

inoubliable.

Il était naturellement républicain et lui-même en a donné les raisons.

Il avait été élevé dans une région pauvre, où tout le monde vivait dans

une simplicité et dans une égalité antiques. Son séjour à l'Université,

où les distinctions sont ouvertes à tous, où les règles académiques ont

quelque chose de républicain, avait laissé grandir ces premières

impressions. L'influence puissante de la Nature, sa vaste égalité, la

liberté de ses montagnes, les avaient encore fortifiées[476]. À son

premier voyage en France, il débarqua à Calais, la veille du grand jour

de la Fédération[477]. Avec un ami, le bâton à la main, il poursuivit sa

route à travers des hameaux et des villes, ornés des restes de cette

fête, de fleurs qu'on laissait se faner aux arcs triomphaux ou aux

guirlandes des fenêtres. Partout il trouva la bienveillance et la joie

se répandant, comme un parfum quand «le printemps n'a pas laissé un coin

du pays sans le toucher». Il vit, sous l'étoile du soir, les danses de

la liberté. Il but avec les délégués qui revenaient de «ces grandes

fiançailles nouvellement célébrées, dans leur capitale, à la face du

ciel» et son coeur s'écria:

Honneur au zèle du patriote!

Gloire et Espoir à la Liberté qui vient de naître!

Salut aux puissants projets du siècle!

Glaive infaillible que la Justice manie,

Va et prospère, et vous, feux vengeurs,

Élevez-vous jusqu'aux plus hautes tours de l'Orgueil,

Animés par le souffle de la Providence irritée![478]

[Footnote 476: Voir _The Prelude_, Book IX.]

[Footnote 477: Voir tout ce beau voyage de Wordsworth, si

plein d'enthousiasme et du frémissement de tous, _The

Prelude_, Book VI.]

[Footnote 478: Wordsworth. _The Prelude_, Book VI.]

Quand il revint, il entendit le fifre de la guerre qui remuait

joyeusement toutes les âmes, «comme le sifflet du merle, dans un bois

qui éclate en bourgeons», et il vit les armées du Brabant, en route vers

la bataille, pour la cause de la Liberté[479]. Ces premières émotions si

pures et si radieuses couronnèrent ses dispositions républicaines. Il

fut gagné à la Révolution Française.

[Footnote 479: Wordsworth. _The Prelude_, Book VI, les

derniers vers.]

«Il n'y a pas de coeur anglais qui ne bondisse de joie, en apprenant que

vous êtes tombées», avait dit Cowper aux murailles de la Bastille. La

Bastille s'écroula. Voici comment Wordsworth salua ce que son

prédécesseur avait prédit. C'est une magnifique explosion de lyrisme

contenu. La traduction ne saurait rendre le mouvement croissant, la

ferveur profonde de ce morceau, et cependant, il est, à travers tout,

vivant; il palpite d'une allégresse que rien ne peut entièrement

effacer. L'élan d'espérance qui sortit de cette chute est admirable, et

éclate en un des hymnes les plus puissants que la poésie ait jamais

chantés.

Tout à coup, la terrible Bastille,

Avec toutes les chambres de ses tours horribles,

Tomba à terre, renversée par la violence

De l'indignation; et avec des cris qui étouffèrent

Le fracas qu'elle fit en tombant! De ses débris

S'éleva ou sembla s'élever un palais d'or,

Le siège assigné de la loi équitable,

D'une autorité douce et paternelle. Ce choc puissant

Je le ressentis; cette transformation je la perçus

Et la saisis, aussi merveilleusement que, au moment

Où sortant d'un brouillard aveuglant, j'ai vu,

Comme une gloire au-dessus de toutes les gloires jamais vues,

Le ciel et la terre se mélanger jusqu'à l'infini,

Éblouissant mon âme. Cependant des harpes prophétiques

Résonnaient de toutes parts: «La Guerre cessera,

N'avez-vous pas entendu que la conquête est abjurée?

Apportez des guirlandes, apportez, apportez des fleurs choisies, pour

orner

L'arbre de la Liberté!» Mon âme bondissait,

Ma voix mélancolique se mêlait au choeur:

«Soyez joyeuses, toutes les nations; dans toutes les terres,

Vous qui êtes capables de joie, soyez joyeux!

Désormais tout ce qui nous manque à nous-mêmes

Nous le trouverons chez les autres; et tous,

Enrichis d'une richesse mutuelle et partagée,

Honoreront d'un seul coeur leur parenté commune[480].»

[Footnote 480: Wordsworth. _The Excursion_, Book III.]

Et Coleridge rappelait des souvenirs semblables, presque dans des termes

semblables:

Bientôt, disais-je, la Sagesse enseignera son savoir,

Dans les humbles huttes de ceux qui peinent et gémissent!

Et, par son seul bonheur victorieux,

La France contraindra les nations à être libres

Jusqu'à ce que l'Amour et la Joie, regardant autour d'eux, réclament la

Terre comme leur bien[481].

[Footnote 481: Coleridge. _France, an Ode._]

Toute la jeunesse anglaise acclamait la Révolution.

Il fallait que cette admiration de la Révolution française fût

profondément ancrée dans les coeurs, pour qu'elle y fût plus forte que

l'amour même de la Patrie. C'étaient pourtant des coeurs bien anglais

que ceux de Wordsworth et de Coleridge. L'homme qui a écrit le sonnet à

Milton a donné une des plus hautes expressions du patriotisme. Et

celui-là a produit une des plus belles invocations à la terre natale qui

lui a parlé ainsi:

Ô Bretagne natale, ô Île maternelle!

Comment peux-tu m'être autre chose que chère et sacrée,

À moi qui, de tes lacs, de tes collines,

De tes nuages, tes vallées paisibles, tes rocs et tes mers,

Ai puisé partout ma vie intellectuelle,

Toutes les douces sensations, les pensées anoblissantes,

Toute l'adoration du Dieu qui est dans la nature,

Toutes les choses aimables et honorables,

Tout ce qui fait ressentir à notre esprit mortel

La joie et la grandeur de son être futur.

Il ne vit ni une forme, ni un sentiment dans mon âme

Qui ne soit emprunté à ma patrie. Ô divine

Et admirable Île! tu as été mon seul

Et très magnifique temple, dans lequel

Je marche avec respect et chante mes chants austères,

Aimant le Dieu qui m'a fait![482]

[Footnote 482: Coleridge. _Fears in Solitude._]

L'Angleterre n'avait pas reçu un tel hommage de ses fils depuis le salut

que Shakspeare lui avait adressé dans _Richard II_[483]. Et cependant,

ces deux hommes, quand l'Angleterre prit les armes contre le peuple qui

était à leurs yeux le champion de la liberté, eurent le courage de se

séparer d'elle. «Si je savais quelque chose qui fût utile à ma patrie et

qui fût préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je le regarderais

comme un crime», avait dit Montesquieu. Mais ces choix déchirent le

coeur, et c'est cette souffrance qui les rend magnanimes. Elle fut

cruelle chez ces poètes qui tenaient si profondément au sol natal que

leur poésie tout entière est puisée en lui.

[Footnote 483: _Richard II_, act. II, scène 1.]

Il n'existe rien de plus émouvant que les pages dans lesquelles

Wordsworth a retracé ces heures de doute et de douleur où il se crut

obligé de prendre parti contre sa patrie.

«Quelles furent mes émotions, quand, en armes,

L'Angleterre alla mettre sa force, née de la liberté, en ligne,

Oh! pitié et honte! avec ces Puissances confédérées[484].

[Footnote 484: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]

Il faut l'entendre quand, avec sa façon grave et profonde d'analyser ses

sentiments, il explique que jusque-là sa nature morale n'avait pas

encore reçu de choc. Il ne connaissait encore ni chute, ni rupture de

sentiment, rien qui pût être appelé une révolution en lui-même. Il

croyait pouvoir accorder son amour de la Justice avec celui de son Pays,

et il dit gracieusement:

Comme une légère

Et pliante campanule, qui se balance dans la brise,

Sur un rocher gris, son lieu natal, ainsi avais-je

Joué, enraciné sûrement sur la tour antique

De ma contrée bien-aimée, ne souhaitant pas

Une plus heureuse fortune que de me faner là[484].

Et maintenant, il était arraché de cette place d'affection et emporté

dans le tourbillon. Il se réjouissait, oui! il exultait, quand des

Anglais par milliers étaient vaincus, laissés sans gloire sur le champ

de bataille, ou chassés dans une fuite honteuse. C'est alors qu'il

raconte comment il entrait parfois dans une église de village, où toute

la congrégation offrait des prières ou des louanges pour les victoires

du pays, et, semblable à un hôte qu'on n'a pas invité et que personne ne

reconnaît, il restait assis, silencieux. À peine ose-t-il avouer qu'il

se nourrissait du jour de la vengeance à venir. Et c'est là qu'il

raconte aussi comment il regardait la flotte qui porte le pavillon à la

croix rouge se préparer pour cet indigne service, et comment, chaque

soir, quand l'orbe du soleil descendait dans la tranquillité de la

nature et que le canon se faisait entendre, son esprit était assombri de

noires imaginations, du sens de malheurs à venir et de souffrances pour

le genre humain[485]. Et dans ces souvenirs, aperçus pourtant de la

hauteur sereine où plus tard il avait atteint, passent les angoisses et

les enthousiasmes de cette époque.

[Footnote 485: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]

Coleridge, avec moins de précision et sans cette émotion concentrée,

rendait exactement les mêmes idées. Ses sentiments, au lieu de prendre

la forme d'un récit, qui parfois devient épique dans Wordsworth,

s'échappaient en strophes d'un lyrisme tumultueux, auxquelles

l'éloquence ne manque pas non plus. Écoutons retentir, dans une âme

d'une sonorité différente, les mêmes impressions.

Quand la France en courroux souleva ses membres géants,

Et, avec un serment qui émut l'air, la terre et la mer,

Frappa de son pied puissant et jura qu'elle voulait être libre,

Soyez témoins combien j'ai espéré et craint!

Avec quelle joie, ma haute acclamation

je la chantai, sans peur, parmi une troupe d'esclaves;

Et quand, pour accabler la nation libérée,

Comme des démons réunis par le bâton d'un sorcier,

Les monarques marchèrent en un jour maudit,

Et que l'Angleterre se joignit à leur troupe cruelle,

Bien que ses rivages et l'Océan qui l'entoure me fussent chers,

Bien que maintes amitiés et maints jeunes amours

Aient gonflé en moi l'émotion patriotique,

Et jeté une lumière magique sur nos collines et sur nos bois,

Cependant, ma voix, sans trembler, chanta, prédit la défaite

À tout ce qui bravait la lance dompteuse-des-tyrans,

Prédit un déshonneur trop longtemps différé et une retraite inutile.

Car jamais, ô Liberté! dans un but partiel

N'ai-je obscurci ta lumière, ni affaibli ta sainte flamme;

Mais j'ai béni les poeans de la France délivrée,

Et j'ai penché la tête et j'ai pleuré sur le nom de l'Angleterre[486].

[Footnote 486: Coleridge. _France, an Ode._]

Ces déclamations oratoires sont loin de la réalité poignante du récit de

Wordsworth. À côté des vers du _Prélude_, ceux-ci sont une écume

emportée par le vent. Mais ce vent était puissant. Si la conviction fut

moins arrêtée et moins stable dans Coleridge que dans Wordsworth, ce qui

dépendait de la nature de leurs esprits, on sent qu'elle était aussi

ardente. Et il serait vain de penser qu'ils fussent les seuls à

ressentir ces émotions, car Wordsworth a écrit:

«Je trouvai, non pas en moi-même seulement,

Mais dans les esprits de toute la jeunesse désintéressée,

Le changement et la subversion à partir de cette heure[487].»

[Footnote 487: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]

Telle était leur foi que la Terreur elle-même ne l'ébranla pas. La

colonne de lumière s'était changée en une colonne de feu et de fumée

d'un rouge sinistre et sombre. C'est qu'elle dévorait les obstacles sur

lesquels elle passait! La faute n'en était pas à elle, mais à toutes les

choses mauvaises qu'elle rencontrait. C'était un incendie où se

consumaient toutes les hontes, les fautes, les infamies, accumulées

pendant des siècles. Elle dévastait pour frayer la route: elle

continuait son chemin, elle n'en conduisait pas moins vers la Terre

Promise où fleurissaient la Vigne de l'Amour Humain et l'Olivier de la

Paix éternelle. Oui, c'étaient les derniers débris du passé qui

brûlaient, d'un passé encore coupable et odieux d'obscurcir le présent!

Coleridge s'écriait avec ses images oratoires:

Qu'importait si le cri aigre du blasphème

Luttait avec cette douce musique de la délivrance!

Si les passions sauvages et ivres tissaient

Une danse plus furibonde que les rêves d'un fou!

Ô orages assemblés autour de l'est où gémissait l'aurore,

Le soleil se levait, quoique vous cachiez son éclat[488].

[Footnote 488: Coleridge. _France, an Ode._]

Et Wordsworth se disait, avec sa manière plus profonde et plus précise

où chaque mot va si bien trouver la réalité des choses, que la cause de

ces malheurs n'étaient ni le gouvernement populaire, ni l'égalité, ni

les folles croyances greffées sur ces noms par une fausse philosophie.

«Mais un terrible réservoir de crime

Et d'ignominie, rempli de siècle en siècle,

Qui ne pouvait plus garder son hideux contenu,

Mais avait crevé et avait épandu son déluge à travers la contrée[489].»

[Footnote 489: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]

Cependant ils souffrirent. Leurs âmes étaient trop purement idéalistes

pour n'être pas navrées de ces accidents affreux, où des esprits

scientifiques peuvent ne voir que des écrasements inséparables des

transformations sociales. Ce fut comme un cauchemar. Pour Wordsworth,

cela est vrai, à la lettre. Ses nuits en étaient troublées; son sommeil,

pendant des mois et des années, longtemps après les derniers battements

de ces atrocités, en demeura rempli de visions funèbres, d'instruments

de mort, et de plaidoyers qu'il prononçait devant des tribunaux

sanglants.

Ô aussi.

Ce fut un temps lamentable pour l'homme,

Qu'il ait eu une espérance ou non;

Un temps douloureux pour ceux dont les espérances survivaient

Au choc; très douloureux pour les rares qui encore

Se flattaient et avaient confiance dans le genre humain;

Ceux-là eurent le plus profond sentiment de douleur[489].

Malgré tout, ils croyaient encore. Leur confiance s'attrista sans se

décourager. Leur espérance s'était voilée de deuil, mais elle attendait

sous ses voiles.

Bonaparte accomplit ce que n'avaient pu faire ni Marat, ni Robespierre.

Les nobles esprits qui avaient accompagné si loin la France

l'abandonnèrent, quand elle commença à obéir à son «cavalier corse».

«Maintenant, devenus oppresseurs à leur tour,

Les Français avaient changé une guerre de défense

Pour une de conquête, perdant de vue tout

Ce pour quoi ils avaient lutté[490].»

[Footnote 490: Wordsworth. _The Prelude_, Book XI.]

Et Coleridge, s'adressant à la France, dont il avait salué avec tant

d'enthousiasme les succès contre sa propre patrie, lui disait:

«Ô France qui te railles du Ciel, fausse, aveugle,

Patriotique seulement pour des labeurs pernicieux,

Est-ce là ton orgueil, champion du Genre humain?

Te rapprocher des rois dans le vil désir du pouvoir,

Hurler dans la chasse, partager la proie meurtrière,

Outrager l'autel de la Liberté avec des dépouilles

Arrachées à des hommes libres, tenter et trahir?[491]

[Footnote 491: Coleridge. _France, an Ode._ Voir, sur la

transformation des sentiments de Coleridge pour la France,

quelques pages du livre du professeur Alois Brandl de Prague:

_Samuel Taylor Coleridge and the English Romantic School_,

chap. III, p. 140-44. (English Edition by Lady Eastlake).--Il

est intéressant de voir comment les mêmes faits frappaient

des esprits différents. Ce qui semble avoir le plus contribué

à éloigner Coleridge de la Révolution Française est

l'invasion de la Suisse par les Français. Il s'écrie dans son

ode, _France_:

Pardonne-moi, Liberté! Ô pardonne ces rêves!

J'entends ta voix, j'entends tes perçantes lamentations

Sortir de la caverne de glace de la froide Helvétie,

J'entends tes gémissements sur ses ruisseaux teints de son

sang!

Héros, qui êtes morts pour votre paisible patrie,

Et vous qui, dans votre fuite, tachez la neige de vos montagnes

De vos blessures saignantes; pardonnez-moi d'avoir accueilli

Une seule pensée pour bénir vos ennemis cruels!

Répandre la rage, la trahison, le crime,

En des lieux où la Paix avait jalousement établi sa demeure;

Arracher à une race patriotique son héritage;

Tout ce qui lui avait rendu chers ces déserts orageux;

Et, avec une audace inexpiable,

Souiller la liberté inoffensive du montagnard.

Ô France, qui te railles du ciel; fausse, aveugle,

Patriote seulement pour des labeurs pernicieux,

Est-ce là ton orgueil, Champion du genre humain.

Il est curieux de rapprocher de ces vers un passage d'un

écrit de Carnot, qui a pour titre: _Réponse de L. N. M.

Carnot, citoyen français, l'un des fondateurs de la

République et membre constitutionnel du Directoire exécutif,

au Rapport fait sur la conjuration du 18 fructidor, au

Conseil des Cinq-Cents; par J.-Ch. Bailleul, au nom d'une

commission spéciale_ (_6 floréal an VI de la République_). Ce

passage porte également sur la violence faite à la Suisse, et

on peut dire que l'accent en est de tout point semblable à

celui de la strophe de Coleridge, et le développement presque

pareil: «Le système du Directoire n'est pas équivoque pour

quiconque a observé sa marche avec quelque attention. C'est

de fonder la puissance nationale, moins sur la grandeur

réelle de la République, que sur l'affaiblissement et la

destruction de ses voisins... On peut voir sa conduite envers

les petits cantons de la Suisse. Ce n'étoit plus l'olygarchie

bernoise, ce n'étoient plus ceux contre lesquels s'élevoient

un si grand nombre de griefs...; c'étaient les pauvres

enfants de Guillaume Tell, démocrates, pauvres, sans rapport

presque avec leurs voisins. N'importe, on veut révolutionner;

en conséquence, la liberté qui les rend heureux depuis cinq

cents ans, cette liberté qui faisoit autrefois l'envie des

Français, n'est pas celle qu'il leur faut. Cependant cette

poignée d'hommes simples, qui depuis trois cents ans ignore

les combats, ose résister; leur sang républicain est mêlé à

celui des républicains français, non pour défendre en commun

les droits sacrés des peuples, mais pour s'égorger les uns

les autres.

«Ô guerre impie! dans laquelle il semble que le Directoire

ait eu pour objet de savoir combien il pouvait immoler, à son

caprice, de victimes choisies parmi les hommes libres, les

plus pauvres et les plus vertueux; d'égorger la liberté dans

son propre berceau, de punir les rochers helvétiques pour lui

avoir donné le jour. Dignes émules de Guesler, les triumvirs

ont voulu aussi exterminer la race de Guillaume Tell; la mort

du tyran a été vengée par eux; les chefs des familles

démocratiques lui ont été offerts en expiation; ils sont

morts en défendant l'entrée de leur petit territoire et la

violation de leurs foyers; leurs troupeaux effrayés ont fui

dans le désert; les glaciers ont retenti du cri des orphelins

que la faim dévore; et les sources du Rhin, du Rhône et de

l'Adda, ont porté à toutes les mers les larmes des veuves

désolées.--Puissent les suites politiques de ces événements

n'être jamais fatales à la France.» (p. 75-77).

Nous avons cité longuement ce passage parce qu'il est

tellement semblable à celui de Coleridge qu'on croirait

presque que celui-ci l'avait lu, si l'ode _France_ n'était de

février 1797.]

Ce fut la rupture et un coup plus terrible que tous les autres.

Coleridge, avec sa versatilité d'esprit et ses enthousiasmes successifs,

se tourna vers d'autres sujets, et promena partout, un peu au hasard,

sa féconde intelligence et le flot merveilleux de son improvisation.

Pour Wordsworth, dont la nature était plus contenue et plus sérieuse, ce

fut une crise terrible. Tout s'effondra en lui. Le rêve lumineux qui

avait guidé son âme s'éteignit; elle fut saisie par les ténèbres. Ce fut

le doute, l'abandon désespéré de toute foi, des perplexités infinies et,

en dernier lieu, le découragement. C'est une angoisse pareille qui

tortura Jouffroy à la suite de cette soirée de décembre où le voile qui

lui dérobait à lui-même sa propre incrédulité fut déchiré et où il

s'aperçut qu'au fond de lui il n'y avait plus rien qui fût debout. L'âme

de Wordsworth fut meurtrie d'une semblable chute. Il ne fut tiré de cet

abattement que par la douce influence de sa soeur qui le ramena

doucement vers la nature dont il devait être le grand poète, où il

devait puiser une foi nouvelle et plus sereine dans le progrès, un amour

nouveau et plus large de la liberté et de la fraternité humaine. Mais sa

guérison demanda plusieurs années de convalescence, tant le dévouement à

la Révolution était enraciné en lui, et tant la déception avait été

douloureuse[492].

[Footnote 492: Voir, sur cette désespérance de Wordsworth,

toute la fin du livre XI du _Prélude_. M. Shairp a bien

marqué ce moment, dans son étude sur Wordsworth en son

volume: _Studies in Poetry and Philosophy_; mais rien ne vaut

les confessions du poète, d'une si profonde et si exacte

psychologie.]

L'abandon de leur rêve de liberté universelle ramena Wordsworth et

Coleridge vers l'idée nationale un instant sacrifiée à un idéal plus

vaste. Ils redevinrent Anglais. Les guerres contre Napoléon les

renfermèrent encore davantage dans leur patriotisme britannique. Pendant

quelque temps, la poésie humanitaire, commencée par Cowper, sembla

disparaître. Mais un peu plus tard, après Napoléon et la tragique

conclusion de Waterloo, Byron et Shelley reprirent les chants de leurs

aînés. Byron fut surtout frappé par le côté épique de la légende

napoléonienne; Shelley attiré par les aspirations républicaines et

socialistes. La poésie anglaise reprit avec eux son large courant

d'inspiration libérale qui se continue aujourd'hui, avec un flot plus

trouble et plus violent, dans les oeuvres de poètes contemporains.

* * * * *

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 23 / 47 段