Assez naturellement, ce goût pour la Beauté se portait vers la Beauté

féminine. Bien que ses poésies d'amour forment un chapitre spécial, nous

pouvons cependant y choisir quelques passages où apparaît surtout le

sens de la grâce extérieure. C'est certainement un artiste d'un talent

très coloré, très net et très sobre, que celui qui a tracé ces jolies

miniatures féminines. La première est toute en touches noires et roses:

Ses cheveux ruisselants, noirs comme l'aile du corbeau,

Pendent sur son cou et sa gorge.

Quelle douceur de se presser sur cette poitrine,

De mettre ses bras autour de ce cou.

Ses lèvres sont des roses humides de rosée,

Oh! quel festin est sa jolie bouche!

Ses joues ont une teinte plus céleste,

Un cramoisi encore plus divin[450].

[Footnote 450: _Her Flowing Locks._]

La seconde est dans des tons plus clairs, rien que de l'or et des

blancheurs auxquelles se mêle un peu de rose:

Ses cheveux étaient comme des anneaux d'or,

Ses dents étaient comme l'ivoire,

Ses joues comme des lis trempés dans le vin,

À la fillette qui a fait mon lit.

Sa gorge était de la neige chassée,

Deux tas de neige si beaux à voir,

Ses membres étaient de marbre poli,

À la fillette qui a fait mon lit[451].

[Footnote 451: _The Lass that made the Bed to me._]

On sent aussi et on a vu de reste dans sa biographie qu'il percevait la

perfection de la stature et, plus encore peut-être, la grâce de la

démarche et l'harmonie des mouvements. On se rappelle ces vers:

Ses boucles étaient comme le lin,

Ses sourcils, d'une teinte plus sombre,

Malicieusement surmontaient

Deux yeux rieurs d'un joli bleu.

Sa démarche est une harmonie,

Sa jolie cheville est un traître

Qui dénonce de belles proportions

Qui feraient qu'un saint oublierait le ciel[452].

[Footnote 452: _She says she lo'es me best of a'._]

Il trouve, pour rendre cet aspect de la beauté, des comparaisons

charmantes où il marie inconsciemment le rythme et les ondulations de

l'allure à la musique, donnant ainsi la formule de la danse:

Aussi doucement se meuvent ses jolis membres

Que les notes de musique dans des hymnes d'amoureux;

Les diamants de la rosée sont dans ses yeux si bleus,

Où l'amour rieur nage folâtrement[453].

[Footnote 453: _My Lady's Gown, there's Gairs upon it._]

Et ailleurs:

Mon amour est comme une rouge, rouge rose,

Qui est nouvellement éclose en juin;

Mon amour est comme la mélodie

Qui est doucement jouée en mesure[454].

[Footnote 454: _A red, red rose._]

Peut-être le tableau le plus purement artistique qu'il ait donné est-il

le suivant? On y trouve comme un reflet de l'élégance presque classique

d'Allan Ramsay, dont nous avons vu des exemples. Cela est toujours sobre

et bref; on n'a, pour saisir le contraste, qu'à comparer cette rapide

vision de beauté aux luxuriantes descriptions de Keats quand il

rencontre un sujet analogue[455].

[Footnote 455: Voir les riches tableaux d'_Endymion_.]

Sur un talus en fleurs, par un jour d'été,

Et pour l'été légèrement vêtue,

La jeune Nelly, dans sa fleur, était couchée,

Accablée par l'amour et le sommeil.

Ses yeux clos, comme des armes remises au fourreau,

Étaient enfermés dans un doux repos;

Ses lèvres, tandis qu'elle respirait son haleine embaumée,

Coloraient d'un reflet plus riche les roses;

Les lis jaillissants, doucement pressés,

Follement, gaiement, baisaient sa gorge, leur rivale....

Sa robe, ondulant un peu dans la brise,

Embrassait ses membres délicats,

Sa forme adorable, son aisance native,

Toute harmonie et grâce[456].

[Footnote 456: _Blooming Nelly._]

Le plus souvent, ces indices sont perdus dans ses pièces ordinaires.

Dans la seconde période de sa vie, il lui est toutefois arrivé de

détacher complètement une scène et de s'y complaire.

Celle-ci n'a-t-elle pas l'air d'un fin tableau hollandais, familier de

dessin, mais baigné d'une demi-teinte de pourpre riche, et harmonisé par

la lumière?

Ô mon cher, mon cher rouet,

Ma chère quenouille et mon dévidoir;

De la tête aux pieds, il m'habille

Et m'enveloppe doucement et chaudement le soir.

Je m'assieds et je chante et je file,

Tandis que, bien bas, le soleil d'été descend,

Heureuse de mon contentement, de mon lait et de ma farine,

Ô! mon cher, mon cher rouet!

De chaque côté, les ruisseaux trottinent,

Et se rencontrent au-dessous de ma chaumière;

Le bouleau odorant et l'aubépine blanche

Unissent leurs bras par-dessus le bassin,

Pour abriter le nid des petits oiseaux,

Et le refuge plus frais des petits poissons;

Le soleil jette un bon regard dans la chambre

Où, joyeuse, je tourne mon rouet.

Sur les hauts chênes, les ramiers gémissent,

L'écho apprend par coeur leur triste histoire;

Les linots, dans les noisetiers des berges,

Heureux, rivalisent dans leurs chants.

Le râle de genêt dans la luzerne,

La perdrix bruyante dans la jachère,

L'hirondelle voletant autour de mon abri,

M'amusent, assise à mon rouet.

Avec peu à vendre et moins à acheter,

Au-dessus du besoin, au-dessous de l'envie,

Oh! qui voudrait quitter cet humble état

Pour tout l'orgueil de tous les grands?

Parmi leurs brillants et vains jouets,

Parmi leurs joies bruyantes et gênantes,

Peuvent-ils ressentir la paix et le plaisir

De Bessy à son rouet?[457]

[Footnote 457: _Bess and her spinning wheel._]

Cette petite fileuse, joyeuse de son sort, qui chante en tournant son

rouet, tandis que les oiseaux s'aiment, les ruisseaux s'unissent, les

branches se marient, au dehors, et que le soleil regarde avec bonté dans

la chambre, n'est-elle pas charmante? La moelleuse caresse de la lumière

enveloppe toutes ces caresses. N'est-ce pas, surtout avec cette riche

demi-teinte de pourpre, un intérieur d'un Peter de Hooch villageois?

Lorsque la réalité, généralement assez laide, le laissait échapper,

Burns se trouvait plus à l'aise pour laisser jouer sa faculté d'embellir

les choses et de les rendre plus légères. Quelques-unes de ses plus

délicates peintures ont pour sujet des êtres fantastiques, des fées, des

elfes, des esprits. Nous ne reviendrons pas sur l'apparition de la Muse,

dans la _Vision_. Tout le commencement est plein de grâce; et la fin est

d'une vraie beauté simple. Voici une jolie et lumineuse cavalcade de

fées et de lutins, qui bondissent follement dans des rayons de lune, et

qui font penser au cortège de Titania. C'eût été un sujet de tableau

pour Sir Noël Paton[458].

[Footnote 458: Les deux curieux tableaux de Sir Noël Paton, à

la _National Gallery_ d'Édimbourg, représentant _Le Songe

d'une nuit d'été_, d'une invention si ingénieuse et si

touffue.]

Pendant la nuit dans laquelle les fées légères

Dansent sur les dunes de Cassilis,

Ou, par les champs, dans une lumière splendide,

Caracolent sur de vifs coursiers,

Ou bien prennent le chemin de Colean,

Sous les pâles rayons de la lune,

Pour y errer et courir dans la caverne,

Parmi les rocs et les ruisselets

Et y folâtrer cette nuit-là[459].

[Footnote 459: _Halloween._]

De même, dans les Deux Ponts d'Ayr, on voit arriver sur la rivière toute

couverte de glace une troupe d'esprits.

Une troupe féerique apparut en ordre brillant,

Sur la rivière scintillante; ils dansaient dextrement,

Leur pied touchait si légèrement le cristal de l'eau

Que la jeune glace pliait à peine sous leurs pas[460].

[Footnote 460: _The Brigs of Ayr._]

Ce cortège qui avance ainsi ne manque pas de beauté. Il fait penser à

quelques-unes des processions de Spenser, bien qu'il y ait ici, cela est

entendu, beaucoup moins de la pompe, de la splendeur de robes et

d'armures, du déploiement d'étoffes, de la richesse d'attributs, de la

majesté de défilé, de la magnificence, qui font ressembler les

allégories de _la Reine des Fées_ à des tapisseries peintes par Rubens.

Le Génie de la Rivière apparaît le premier,

Chef vénérable avancé en années;

Sa tête chenue est couronnée de nénuphars,

Sa jambe virile porte la jarretière nouée.

Puis, venait le couple le plus beau du cortège,

La douce Beauté Féminine, la main dans la main du Printemps;

Puis, couronnée de foin fleuri, venait la Joie Rurale,

Et l'Été, avec ses yeux ardents et rayonnants;

L'Abondance réjouissante, tenant sa corne débordante,

Menait le jaune Automne, coiffé d'épis mouvants;

Puis, les cheveux gris et blancs de l'Hiver se montraient,

Près de l'Hospitalité au front serein.

Ensuite, suivait le Courage d'un pas martial...

Enfin, la Paix, en robe blanche, couronnée d'une guirlande de noisetier,

Passait à la rustique Agriculture,

Tout brisés, les instruments de fer de la mort[461].

[Footnote 461: _The Brigs of Ayr._]

Mais ce ne sont là que des indices d'une faculté qui n'a jamais trouvé

sa large issue et ne s'est pas déployée dans son jeu complet. Elle ne

s'est manifestée librement que dans les pièces d'amour où nous la

retrouverons. Il nous suffit de montrer maintenant qu'elle existait,

qu'il ne lui manquait que des occasions pour prendre tout à fait

conscience d'elle-même. Ce que nous en rencontrerons encore mélangé à

d'autres sujets, en venant se réunir à l'indication que nous en donnons

ici, complétera l'idée qu'il est juste que nous en ayions.

* * * * *

C'est d'un tout autre côté qu'il faut chercher la partie noble de la

poésie de Burns. C'est dans une région pour ainsi dire plus abstraite,

où sont les idées morales, les sentiments généreux, les hautes

aspirations. Ce poète d'une si grande puissance graphique dans la

réalité ordinaire, ce peintre si pittoresque dans le comique, perd en

partie ces qualités quand il s'élève. Il les remplace par une poésie

fière, par des traits énergiques et une ardeur condensée de passion.

L'éloquence se substitue à la représentation artistique des choses, les

idées générales, les plaidoyers aux tableaux particuliers; les

considérations sur la vie à la vie elle-même. C'est surtout aux idées

sociales, aux sentiments humanitaires que s'attache l'esprit de Burns.

Il a célébré ou réclamé la liberté, l'égalité parmi les peuples, et le

secours fraternel que les hommes se doivent entre eux. Il a pris sa

place dans le choeur puissant des poètes anglais qui, à la fin du

dernier siècle, ont salué d'accents immortels la Révolution et ses

promesses. C'est un mouvement commun qu'il faut reconstituer dans son

ensemble pour comprendre la place qu'y occupe Burns et la note

particulière que sa voix a donnée dans cette admirable acclamation.

C'est un des plus beaux chapitres de la poésie anglaise qu'il nous faut

entreprendre de retracer[462].

[Footnote 462: On peut lire sur ce mouvement le beau livre de

M. Stopford Brooke, _Theology in the English Poets_.]

Cette tendance humanitaire et libérale s'était manifestée d'abord dans

Cowper. Cette âme timide, que la tendresse pour les malheureux rendait

audacieuse, avait attaqué tous les maux que les hommes imposent aux

hommes. Il avait réprouvé l'injustice sous toutes ses formes; maudit

l'esclavage, l'oppression et la guerre. Son indignation lui a donné des

paroles éloquentes et fortes, qui dépassent le charme familier et moyen

de ses pages ordinaires. On se rappelle le passage dans lequel il

souhaite une retraite dans quelque vaste solitude, sous quelque immense

suite d'ombrages, où les rumeurs de l'oppression et de la fraude ne

puissent l'atteindre[463]. Son coeur souffre du récit des outrages dont

la terre est remplie. Avec douleur il se lamente de ce que le lien de la

fraternité humaine est détruit, comme le lin qui se coupe touché par le

feu. Hélas! l'homme enchaîne l'homme, l'écrase de travail, exige sa

sueur, avec des coups que la Pitié pleure de voir infliger à une bête.

Et il s'écrie, avec la simplicité sincère et l'accent personnel dont

son éloquence est faite:

Je ne voudrais pas avoir un esclave pour bêcher ma terre,

Pour me porter, pour m'éventer quand je dors,

Et trembler quand je me réveille, pour toute la richesse

Que les muscles achetés et vendus ont jamais gagnée!

Non, toute chère que m'est la liberté, et bien que mon coeur,

En une juste estimation, la prise au-dessus de tout prix,

J'aimerais beaucoup mieux être moi-même l'esclave

Et porter les chaînes, que de les attacher sur lui[464].

[Footnote 463: Cowper. _The Task; The Time-Piece_, vers

1-2-5.]

[Footnote 464: Cowper. _The Task; The Time-Piece_, v. 29-36.]

Bien que ces vers aient précédé de cinq ans les premiers efforts de

Wilberforce[465], l'infâmie de l'esclavage était trop flagrante pour

qu'on s'étonne qu'un coeur chrétien en ait été révolté. Mais Cowper alla

plus loin. Il avait un sens plus précis des injustices, qui déshonorent

la terre sous des formes plus acceptées. Dès 1783, il avait écrit le

passage célèbre où il souhaitait et prévoyait la chute de la Bastille.

Ce sont des vers importants dans l'histoire de la littérature anglaise.

Ils marquent le commencement de cette poésie politique qui s'est

développée, en devenant de plus en plus républicaine, à travers les

oeuvres de Wordsworth, de Coleridge et de Shelley, et se continue

aujourd'hui, avec un caractère démocratique et socialiste, dans les

oeuvres de Swinburne.

[Footnote 465: C'est en 1788 que Wilberforce commença sa

grande lutte pour l'abolition de l'esclavage, en 1789, qu'il

proposa cette mesure à la Chambre des Communes où il

rencontra une opposition formidable. L'émotion fut grande à

Londres; Wordsworth l'avait partagée. Il dit au livre x de

son _Prélude_:

Il me plut davantage

De demeurer dans la grande Cité, où je trouvai

L'air général encore troublé de l'agitation

De ce premier assaut mémorable tenté

Par une puissante levée de l'humanité

Contre les trafiquants de sang nègre;

Effort qui, bien que vaincu, avait rappelé

Aux esprits de vieux principes oubliés,

Et, à travers la nation, répandu une chaleur nouvelle.

De sentiments vertueux.]

Une honte pour l'humanité, et un opprobre plus grand

Pour la France que toutes ses pertes et ses défaites,

Anciennes ou de date récente, sur terre ou sur mer,

Est sa maison d'esclavage, pire que celle pour laquelle jadis

Dieu châtia Pharaon,--la Bastille!

Horribles tours, demeure de coeurs brisés,

Donjons, et vous, cages de désespoir,

Que les rois ont remplis, de siècle en siècle,

D'une musique qui plaît à leurs oreilles royales,

Des soupirs et des gémissements d'hommes malheureux,

Il n'y a pas un coeur anglais qui ne bondisse de joie

D'apprendre que vous êtes enfin tombés; de savoir

Que même nos ennemis, si souvent occupés

À nous forger des chaînes, sont eux-mêmes libres.

Car celui qui aime la liberté ne restreint pas

Son zèle pour son triomphe, en deçà

De limites étroites; il soutient sa cause

Partout où on la plaide. C'est la cause de l'Homme[466].

[Footnote 466: Cowper. _The Task; The Winter Morning Walk_,

vers 379 et suivants.]

Nobles accents et prophétiques! Curieux aussi pour nous, parce qu'ils

nous révèlent combien, même à l'étranger, la sombre forteresse était

considérée comme le symbole du despotisme. Lorsqu'on entend le doux

poète s'écrier: «Il n'y a pas un coeur anglais qui ne bondisse de joie

d'apprendre que vous êtes enfin tombés», et mettre dans ces mots un ton

de haine, lui qui était si incapable de haïr, on se rend mieux compte du

mouvement d'enthousiasme qui a salué chez nous l'écroulement de ces murs

exécrés.

Cowper a été plus loin encore. Il a compris l'unité de la race humaine,

la fraternité des hommes, le sentiment qu'un même sang coule dans nos

veines et nous fait de la même famille. C'était là un thème nouveau en

poésie. Il devait grandir et fournir à des poètes, dont les âmes se

formaient alors, et que peut-être ces accents nouveaux formèrent pour

leur part, d'amples et splendides motifs de poésie. Mais ni dans

Wordsworth, ni dans Shelley, cette idée ne devait prendre une forme plus

pressante, plus anxieuse de convaincre. Ce sont parmi les plus tendres

vers de Cowper. Il y passe un reflet de sa tendresse pour sa mère; et

son amour pour les hommes en prend un air de fraternité émue. Il faut

lire les vers qu'il adressait au portrait de cette mère, cinquante-trois

ans après qu'elle fut morte, et savoir combien son souvenir était resté

profond dans son coeur[467], pour comprendre quelle chose sainte et

sacrée pour lui c'était de dire qu'il avait puisé la charité dans le

lait dont il avait été nourri.

[Footnote 467: Cowper. _On the Receipt of my Mother's Picture

out of Norfolk._]

Que nous est le monde?

Beaucoup. Je suis né d'une femme et j'ai tiré un lait

Doux comme la charité, à des mamelles humaines.

Je pense, j'articule, je ris et pleure,

Je remplis toutes les fonctions de l'homme.

Comment donc pourrions-nous, moi et n'importe quel homme vivant,

Être étrangers l'un à l'autre? Percez ma veine,

Prenez au flot cramoisi qui y suit ses méandres,

Et interrogez-le. Appliquez votre loupe,

Examinez-le, et montrez que ce n'est pas un sang

Semblable au vôtre, et s'il est tel,

Quelle lame de subtilité peux-tu supposer

Assez affilée, tout savant et habile que tu sois,

Pour couper le lien de fraternité par lequel

Un créateur commun m'a lié à l'espèce?[468]

[Footnote 468: Cowper. _The Task; the Garden_, v. 195-209.]

Toutes les grandes lignes de la poésie sociale moderne se trouvaient

donc indiquées dans Cowper. Il ne faut ménager ni le respect, ni

l'admiration pour celui qui, à force de sincérité et de tendresse, a

découvert des accents nouveaux, et préludé à la puissante poésie qui, en

Angleterre, a acclamé notre siècle.

Mais il est permis de remarquer que, pour l'inspiration humaine, Cowper

n'est pas encore un poète moderne. Son inspiration est toute religieuse;

il parle en croyant plutôt qu'en homme; c'est plutôt un fidèle d'une

Église qu'un citoyen du monde. C'est à travers Dieu et en Dieu qu'il

aime les hommes. On pourrait prendre, comme l'exposé fidèle de sa

doctrine de charité, le passage où la prose de Bourdaloue touche à la

poésie. «Je puis et je dois considérer ce vaste univers comme la maison

de Dieu, et tout ce qu'il y a d'hommes dans le monde comme une grande

famille dont Dieu est le père. Nous sommes tous ses enfants, tous ses

héritiers, tous frères et tous, pour ainsi parler, rassemblés sous ses

ailes et entre ses bras. D'où il est aisé de juger quelle union il doit

y avoir entre nous, et combien nous devenons coupables quand il nous

arrive de nous tourner les uns contre les autres jusque dans le sein de

notre Père céleste[469]». Il y a une grande différence entre cette façon

d'aimer les hommes à cause de Dieu, et les aimer pour eux-mêmes. Nous ne

touchons pas encore au sentiment de la solidarité humaine, qui est le

fondement le plus solide, et peut-être le seul, de la morale de notre

siècle. Les accents se ressemblent, car la bonté est un sommet, où l'on

se rencontre de quelque côté qu'on y parvienne. La route qui y a conduit

Cowper était sur un autre versant que celui qui donne sur notre société

actuelle.

[Footnote 469: Bourdaloue. _Pensées sur divers sujets de

Religion et de Morale; De la charité chrétienne et des

amitiés humaines._]

À un autre égard, la différence de point de vue est plus importante.

Cowper appartenait à une secte fervente, mais sombre et dure. Il avait

vécu sous la direction de John Newton dont le tempérament absolu et

violent en exagérait encore l'esprit. La menace puritaine obscurcit

toute sa vie, et le fit mourir, lui qui avait été la douceur et

l'innocence mêmes, dans l'angoisse, dans une inexprimable épouvante de

la damnation. À ses yeux, la nature humaine et ce monde étaient

irrémissiblement corrompus. Tout était flétri et écrasé par la colère

divine; l'univers entier roulait dans la malédiction. Les efforts de

l'homme pour altérer sa condition étaient inutiles et méprisables. Cette

vue décourageante devait fermer à Cowper certains aspects de la vie.

Elle l'empêchait en premier lieu de s'intéresser aux mouvements

politiques. Qu'est la vaine poussière des agitations humaines devant

l'inexorable problème de la mort éternelle? Bien qu'il ait vécu jusqu'en

1800, le tonnerre de la Révolution française n'a pas eu d'écho dans son

oeuvre. C'était un mouvement trop purement humain, trop rationaliste,

pour qu'il le comprît.

C'est une autre conséquence de la même préoccupation surnaturelle, qu'il

n'a pas compté parmi les croyants au progrès, parmi ceux qui voient des

lueurs dans l'avenir. Il était plutôt porté à considérer le monde comme

caduc et condamné. Le terme de ce globe ne lui semblait pas éloigné, et

les cataclysmes terrestres qui ont marqué la fin du dernier siècle

n'étaient que les avertissements de la destruction suprême[470].

[Footnote 470: Voir, avec des conclusions différentes, mais

inspiré par les mêmes catastrophes, le poème de Voltaire _Sur

le désastre de Lisbonne_.]

... Un monde qui semble

Tinter le glas de sa propre mort,

Et, par la voix de tous ses éléments,

Prêcher la destruction générale[471]. Quand les vents

Furent-ils lâchés avec une telle mission de détruire?

Quand les vagues ont-elles si hautainement franchi

Leurs anciennes barrières, pour inonder la terre ferme?

Des feux au-dessus de nous, des météores sur nos têtes,

Effrayants, sans exemple, inexpliqués,

Ont allumé des signes dans les cieux, et la vieille,

La caduque Terre a eu ses accès de tremblement

Plus fréquents, et a perdu son repos accoutumé.

Est-ce l'instant de lutter quand les supports

Et les piliers de notre planète semblent manquer;

Et la Nature, avec un oeil voilé et morne,

Attendre la fin de tout?[472]

[Footnote 471: Allusion aux calamités de la Jamaïque (note de

la _Globe Edition_).]

[Footnote 472: Cowper. _The Task; the Time Piece_, v. 53-65.

Ces derniers vers, dit la _Globe Edition_, font allusion au

brouillard qui a couvert l'Europe et l'Asie, pendant tout

l'été de 1783.]

Il était, on le voit, loin de l'idée moderne d'un progrès infini, sans

cesse réalisé par le constant effort de l'Humanité qui subjugue la

Nature et s'améliore elle-même.

Il avait bien prédit, il est vrai, qu'un repos viendrait pour ce globe

si longtemps travaillé par le mal, le sabbath promis à la Terre[473]. La

harpe des prophéties l'annonçait. Dieu descendrait dans son chariot, sur

un chemin d'amour. La malédiction du chardon serait rappelée. La terre,

de nouveau, serait riante de sa première abondance. Les animaux

vivraient dans la concorde du Paradis Terrestre. Le globe éclaterait

d'harmonie, et toutes choses remonteraient à leur perfection originelle.

Ce n'est là qu'une vision religieuse et un rêve de l'Apocalypse. Cela

n'a aucun rapport avec l'idée du progrès sortant de l'humanité. Les

critiques qui revendiquent pour Cowper l'honneur d'avoir le premier

exprimé cette idée n'ont pas assez remarqué qu'elle était incompatible

avec sa doctrine. Il y avait en lui lutte entre les aspirations de son

généreux esprit et sa théologie. Celle-ci l'a tenu à l'écart de la

conception moderne de la vie, et l'a empêché d'être un des interprètes

de la forme de vérité ou tout au moins d'espérance sur laquelle vit

l'humanité présente. Dans l'étude de l'homme comme dans celle de la

nature, il n'a été moderne que sur le terrain de l'observation

particulière et personnelle, parce que là son âme seule agissait. Dès

qu'il a tenté de généraliser, il a été retenu dans un système vieilli et

étroit.

[Footnote 473: Cowper. _The Task; the Winter Walk at Noon._

Lire les vers de 729 à 817.]

* * * * *

Mais, pendant que Cowper se débattait dans les entraves d'une théologie

dure, des âmes plus libres et plus ouvertes arrivaient. Au moment où la

_Task_ fut publiée, en 1785, Wordsworth avait quinze ans; Walter Scott,

quatorze; Coleridge, treize; Southey, onze; Walter Savage Landor en

avait dix. Cette génération reprit le mouvement de Cowper, là où

celui-ci l'avait abandonné. Ces jeunes âmes étaient hantées de visions

merveilleuses et confuses. Elles souhaitaient le Progrès infini, la

Liberté, la chute du Despotisme, l'abolition des souffrances dont la

source est humaine. Elles portaient en elles l'attente d'un âge

meilleur, d'un âge d'or. Ce n'était plus l'arrivée d'une apparition

divine, c'était l'oeuvre de l'humanité, le triomphe de la justice par la

Raison, du progrès accompli par l'effort de tous. Cette espérance était

comme un malaise, elle faisait souffrir comme un rêve dont les contours

flottants rendent la beauté douloureuse.

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 22 / 47 段