Sa véritable voie était ailleurs. Elle était du côté de l'observation

directe des manières de son temps et de son milieu, du côté de la

comédie familière et populaire. Il l'avait compris et avait songé à

faire un drame rustique, qui aurait admirablement convenu à son génie,

et aurait été une chose unique en littérature. Il écrivait à Lady

Glencairn, vers la fin de 1789: «J'ai tourné mes pensées vers le drame.

Je ne veux pas dire le cothurne majestueux de la muse tragique. Ne

pensez-vous pas, Madame, qu'un théâtre d'Édimbourg s'amuserait plus des

affectations, des folies et des caprices de production écossaise, que de

manières que la plus grande partie de l'auditoire ne peut connaître que

de seconde main![424]». Cette lettre prouve son indécision, car le

projet de drame sur Bruce durait encore dans le courant de 1790. Il

songeait à mettre à profit les opportunités que lui fournissait son

service dans l'Excise, pour étendre son observation et trouver des

caractères: «Si j'étais dans le service, écrivait-il à Graham de Fintry,

cela favoriserait mes desseins poétiques. Je pense à quelque chose dans

le genre d'un drame rustique. L'originalité des caractères est, je le

pense, la principale beauté dans ce genre de composition; mes voyages

pour mon métier m'aideraient beaucoup à recueillir des traits originaux

de la nature humaine[425].» Il était cette fois sur son vrai terrain et

il voyait juste. Il avait, à un haut degré, toutes les qualités pour une

création de ce genre. Il avait le sens du pittoresque plutôt que du

beau, du pittoresque trivial et grotesque qu'ont les peintres hollandais

et flamands. Il avait l'observation familière des manières, des gestes;

il avait un don extraordinaire de mouvement, non pas ample et

harmonieux, mais court, rapide, imprévu, leste, dégagé, comme il

convient à des façons populaires où la réserve est moindre et

l'impulsion du moment plus spontanée. Il avait, pour donner du sel à

tout cela, l'humour que nous avons vu. Il avait aussi ce qu'il faut de

pathétique et de tendre pour rendre, avec justesse, les souffrances des

coeurs les plus humbles. Son don de vie se serait exercé à franches

coudées et se serait animé encore par le plaisir du mouvement.

[Footnote 424: _To Lady Glencairn_, Dec. 1789.]

[Footnote 425: _To Robert Graham of Fintry_, Sep. 10th,

1788.]

Autour de lui s'offrait un riche champ d'observation. Les Écossais sont

très originaux; la race a une personnalité très âpre, très dure à

entamer. Les circonstances l'avaient conservée intacte. La perte de la

cour, à la suite du départ de Jacques I pour le trône d'Angleterre, les

préserva de l'uniformité de la mode. Ils n'eurent pas l'occasion d'obéir

à un goût unique, qui part d'en haut et gagne tout le pays. Ils avaient

gardé, dans la façon de penser comme de se vêtir, une sorte

d'indépendance. Même à Édimbourg, où la convention régnait davantage par

suite de l'abondance de professeurs, d'hommes de loi et d'église, la

société était encore, vers la fin du dernier siècle, d'une étonnante

originalité. Les individualités les plus bizarres de costume ou

d'habitudes s'y rencontraient de toutes parts. Il faut en voir l'amusant

tableau dans les pages de Lord Cockburn et de Robert Chambers, ou dans

la série des portraits de Kay. Lord Cockburn a bien marqué cette

singularité de manières, lorsqu'il parlait des vieilles ladies

écossaises: «Elles étaient indifférentes aux modes et aux habitudes du

monde moderne, et attachées à leurs propres habitudes, de façon à

saillir comme des rocs primitifs, au-dessus de la société

ordinaire[426].» Et il ajoute: «Leurs remarquables qualités de bon sens,

d'humour, d'affection et d'énergie, se manifestaient dans de curieux

dehors, car elles s'habillaient, parlaient et agissaient toutes,

exactement comme il leur semblait bon; leur langage, comme leurs

habitudes, était entièrement écossais, mais sans autre vulgarité que ce

qu'un naturel parfait fait parfois prendre à tort pour de la

vulgarité[426]». Ces vieilles dames avaient été les jeunes femmes

d'Édimbourg, au temps de Burns. Lord Cockburn voyait disparaître en

elles les derniers représentants de l'originalité écossaise. Si les

caractères avaient ce relief dans la société polie et jusque dans les

salons d'Édimbourg, ils étaient plus accentués dans les classes moyennes

et dans le peuple. Les personnalités étaient intéressantes jusqu'au fond

de la nation. Par suite de leur éducation, de leur habitude de lire et

de discuter, les paysans écossais n'étaient nullement ces animaux

farouches et stupides, qui, dans d'autres pays, cultivaient le sol. Ils

étaient plus instruits que la plupart des bourgeois ne l'étaient

ailleurs. Les moindres villages contenaient ainsi des hommes qui

avaient poussé dans toute leur originalité native, et qui étaient assez

cultivés pour qu'elle se manifestât par l'esprit. Il n'y a peut-être pas

de littérature où les gens du peuple, paysans, bergers, artisans aient

fourni autant de types aux romans que la littérature écossaise, depuis

les mendiants de Walter Scott jusqu'aux rudes interlocuteurs des _Noctes

Ambrosianæ_ de John Wilson, et au tailleur de _Mansie Wauch_. Dans

Burns, combien n'aperçoit-on pas de ces caractères qui ne demandent qu'à

venir au premier plan, à agir et à parler? le fermier Rankine, le maître

d'école Davie, le vieux Lapraik, William Simpson, autre maître d'école,

le marchand Goudie, James Smith, et tant d'autres. En même temps, tout

le pittoresque des grand'routes subsistait encore. Mendiants, joueurs de

cornemuses, colporteurs, gypsies, chanteurs de ballades, toutes ces

hordes vagabondes couvraient encore les chemins. Des scènes comme celle

des _Joyeux Mendiants_ étaient encore possibles. C'était un moment

précieux. Cette originalité du pays n'allait pas tarder à s'affaiblir.

[Footnote 426: Lord Cockburn. _Memorial of His Time_, pages

50 et suivantes.]

On imagine ce que le génie de Burns pouvait faire avec une semblable

matière. On aurait eu une suite de comédies rustiques, avec des scènes

comme la _Veillée de la Toussaint_, comme la _Foire-Sainte_. Sur la

foule bigarrée et grouillante, sur des fonds de foires, de marchés,

d'assemblées, de funérailles, de mariages, rendus avec tous les détails

précis et exacts, des scènes vivantes, agiles, pressées, pleines

d'entrain, de rire; des personnages hardis, pittoresques, goguenards,

campés de main de maître. Les amoureux n'y auraient pas manqué. Des

chansons auraient ajouté, comme chez les Dramaturges du règne

d'Élisabeth, un élément lyrique; et on peut affirmer que, depuis

Shakspeare, jamais la poésie, la moquerie ou la joie populaires

n'auraient été si bien exprimées. Elles auraient été la grâce légère et

le charme de ces pièces. C'était un drame vulgaire d'une sincérité et

d'une vie étonnantes, quelque chose comme les suites villageoises de

Téniers, quelque chose d'unique, non-seulement dans la littérature

anglaise, mais dans la littérature de tous les pays.

C'est à cela que tendait tout le génie du pauvre Burns. C'est bien

l'opinion de ceux qui l'ont étudié de près. Walter Scott a dit très

justement: «L'occupation d'écrire une série de chansons pour de grands

recueils musicaux a dégénéré en un travail servile qu'aucun talent ne

pouvait soutenir, a produit de la négligence et, surtout, a détourné le

poète de son grand dessein de composition dramatique. Produire une

oeuvre de ce genre, qui n'eût été peut-être ni une tragédie régulière ni

une comédie régulière, mais quelque chose qui eût partagé de la nature

des deux, semble avoir été le voeu longtemps chéri de Burns... Aucun

poète, depuis Shakspeare, n'a jamais possédé le pouvoir d'exciter les

émotions les plus variées et les plus opposées par de si rapides

transitions... Nous devons donc regretter profondément ces occupations

qui ont détourné une imagination si diverse et si vigoureuse, unie à un

langage et à une force d'expression capables de suivre tous ses

changements, de laisser un monument plus substantiel, pour sa gloire et

pour l'honneur de son pays[427]». Et Lockhart écrit avec non moins de

conviction: «La cantate des _Joyeux Mendiants_ ne peut être prisée à sa

valeur sans augmenter notre regret que Burns n'ait pas vécu pour

exécuter le drame qu'il méditait. Cette extraordinaire esquisse,

rapprochée des pièces lyriques d'un ton plus élevé, fruit de ses

dernières années, suffit à montrer que nous avions en lui un maître

capable de placer le drame musical à la hauteur de nos formes classiques

les plus élevées... Sans manquer de respect au nom de Shakspeare, on

peut dire que son génie même aurait à peine pu, avec de tels matériaux,

construire une pièce dans laquelle l'imagination aurait plus

splendidement recouvert l'aspect extérieur des choses, dans laquelle la

puissance de la poésie à éveiller la sympathie se serait plus

triomphalement déployée au milieu de circonstances de la plus grande

difficulté[428]». Telle est aussi la pensée de Shairp[429]. Les duretés

de la destinée et ses propres fautes ont empêché le poète d'aller aussi

loin, de recueillir tout ce qu'il y avait de semé pour lui. Cette fête

rustique que les paysans écossais célébraient quand la dernière gerbe de

la moisson était entrée dans la grange et qu'ils appelaient _Kirn_, ne

devait pas avoir lieu pour lui. Son génie est un champ à moitié récolté.

C'est en perdant ces comédies populaires qu'il a perdu la meilleure

partie de sa gloire.

[Footnote 427: Walter Scott _Quarterly Review_, nº I, p. 33.

On trouvera d'ailleurs cet essai sur Burns, dans le recueil

des oeuvres critiques de Walter Scott.]

[Footnote 428: Lockhart. _Life of Burns_, p. 318.]

[Footnote 429: Shairp. _Burns_, p. 125-26.]

* * * * *

L'Écosse, de son côté, y a peut-être perdu l'unique occasion qu'elle ait

eue d'avoir un théâtre national. C'est un genre littéraire où elle est

d'un dénûment absolu. Ce n'est pas que le génie écossais manque de

qualités dramatiques; il y en a assurément dans Walter Scott, dans

Wilson, et aussi dans Carlyle. Ce sont les événements politiques qui ont

empêché le drame de prendre racine. L'Écosse était tombée, dès la

Réformation, entre les dures mains du puritanisme. En 1563, quand le

règne d'Élisabeth ne comptait encore que cinq ans et commençait à peine

sa carrière de luxe et de prodigalités, d'élégance éblouissante et de

poésie, le lugubre John Knox était le maître d'Édimbourg et grognait

contre la danse. Il admonestait les filles d'honneur de la reine, «les

Maries» de la reine, comme on les appelait, en leur disant que les vers

hideux travailleraient sur cette chair si belle et si tendre. La

tristesse puritaine pesait déjà sur cette contrée. Il s'en fallait d'un

quart de siècle que la première pièce de Shakspeare fût représentée.

C'était un an avant la naissance de Shakspeare, et dix ans avant celle

de Ben Johnson. Si l'Angleterre avait été arrêtée au même moment, elle

en serait restée à Gordobuc en fait de drame, et à Ralph Roister Doister

en fait de comédie. La passion ni la poésie ne pouvaient naître dans cet

air morose. En 1599, l'année où furent probablement composées _les

Joyeuses Commères de Windsor_, une troupe anglaise étant venue à

Édimbourg, la Kirk Session de la cité passa un acte qui menaçait de

censure tous ceux qui encourageraient la Comédie, et le fit lire dans

toutes les églises. Les chaires retentirent de déclamations contre la

«vie déréglée et immodeste des joueurs de pièces[430]». En fait de haine

contre les choses de l'esprit, les presbytériens écossais avaient un

demi siècle d'avance sur les sombres et stupides fanatiques qui tuèrent

le théâtre anglais, en 1642. La réaction de la Restauration ne pénétra

pas en Écosse. Les tentatives dramatiques de Dryden, les comédies de

Congreve, de Vanbrugh et de Farquhar n'osèrent pas s'y montrer. L'auteur

d'une pièce publiée à Édimbourg en 1668 comparait, dans sa préface, le

drame en Écosse à «un rodomont entrant dans une église de

campagne[431]». La première apparition, toute timide, d'une troupe de

comédiens date de 1715. Le presbytère d'Édimbourg s'en émut: «Étant

informé, dit-il, que quelques comédiens sont récemment arrivés dans les

limites de ce presbytère et jouent dans l'enceinte de l'Abbaye, au grand

scandale de beaucoup, en empiétant sur la morale et sur ces règles de

modestie et de chasteté que notre sainte religion oblige tous ses

fidèles à observer strictement, le presbytère recommande à tous ses

membres d'employer toutes les méthodes convenables et prudentes pour

décourager les comédiens[432]». La première troupe théâtrale qui

s'établit à Édimbourg vint en 1725, sous la direction d'un nommé Anthony

Aston, pour lequel Allan Ramsay eut le courage d'écrire un prologue. On

y trouve une image amusante parce qu'elle prouve que l'Écosse était,

pour l'art dramatique, une terre inconnue et lointaine.

[Footnote 430: R. Chambers. _Domestic Annals of Scotland_,

tom I, p. 307.]

[Footnote 431: R. Chambers. _Domestic Annals of Scotland_,

tom III, p. 398.]

[Footnote 432: R. Chambers. _Domestic Annals of Scotland_,

tom III, p. 399.]

L'expérience me dit d'espérer, bien qu'au sud de la Tweed

Les peureux aient dit: «Il ne réussira pas.

Quoi! Quel bien allez-vous chercher dans ce pays

Qui n'aime ni le théâtre, ni le porc, ni le pudding».

Ainsi le grand Colomb par un équipage imbécile

Fut raillé tout d'abord, sur ses justes vues[433].

[Footnote 433: Allan Ramsay. _A Prologue spoken by Anthony

Aston, the first night of his Acting in Winter 1726._]

Ce comédien comparait son arrivée à un voyage de découverte. Encore, en

Écosse, cela ne se fit pas sans difficulté. Le conseil municipal

d'Édimbourg défendit à la troupe de jouer; le presbytère lui envoya une

députation pour le féliciter de sa fermeté[434]. Il fallut plaider pour

pouvoir passer outre[435]. «À partir de ce moment, Édimbourg, tous les

deux ou trois ans, était visité par des troupes itinérantes, qui

louaient occasionnellement le _Tailors Hall_ dans la Cowgate, ainsi

nommé parce qu'il appartenait à la corporation des Tailleurs.[436]»

Allan Ramsay continua à combattre courageusement pour l'établissement

d'un théâtre à Édimbourg[437]. En 1736, il fit même construire à ses

frais une salle de spectacle. Mais à peine était-elle ouverte qu'on

passa un acte qui, sous prétexte d'expliquer un acte de la reine Anne

sur les malfaiteurs et les vagabonds, interdisait à toute personne de

jouer des pièces de théâtre pour de l'argent, sans licence par

lettres-patentes du roi ou du Lord Chambellan. C'était tuer

l'entreprise. La salle fut fermée. Non seulement Allan Ramsay faillit

être ruiné, il fut poursuivi jusque dans sa réputation par la haine des

fanatiques. On publia contre lui des pamphlets, entre autres, un

intitulé: _La fuite de la Piété religieuse, hors d'Écosse, à cause des

livres licencieux d'Allan Ramsay et des comédiens venus d'Enfer, qui

débauchent toutes les facultés de l'âme de notre génération

grandissante_[438]. En 1746, seulement, un théâtre fut construit dans la

Canongate, et les représentations étaient irrégulières[439]. Il n'est

pas étonnant qu'avec ces entraves le théâtre ne se soit pas développé en

Écosse, et que le _Noble Berger_ soit resté pendant des années la seule

oeuvre dramatique due à une plume écossaise.

[Footnote 434: Voir sur ces points Hugo Arnot. _History of

Edinburgh._ Book III, chap. II, p. 280-81.]

[Footnote 435: R. Chambers. _Domestic Annals of Scotland_, p.

519-20.]

[Footnote 436: Hugo Arnot. _History of Edinburgh._ Book III,

chap. II, p. 281.]

[Footnote 437: R. Chambers. _Domestic Annals of Scotland_, p.

544.--Voir aussi p. 550 sur les résistances des

presbytériens.]

[Footnote 438: Voir les titres de ces pamphlets dans _The

Life of Allan Ramsay_, en tête de l'édition d'Alex. Gardner,

p. XXXII-XXXIII. On trouvera également dans cette biographie

des détails sur les difficultés des représentations

théâtrales.]

[Footnote 439: Hugo Arnot. _History of Edinburgh._ Book III,

chap. II, p. 282.]

En 1756, John Home, qui était ministre de l'Église Établie, donna à

Édimbourg, sa célèbre tragédie de _Douglas_. Ce fut, dans la partie

libérale de la population, un étonnement et une joie. Toute la ville

était «dans un tumulte d'enthousiasme qu'un Écossais eût écrit une

tragédie de premier ordre»[440]. Mais le clergé et les gens rigides

estimèrent que c'était un péché pour un clergyman d'écrire une pièce de

théâtre, aussi morale qu'en fût la tendance. Il faut voir dans

l'_Autobiographie_ du Dr Carlyle, l'ami intime de John Home, quel

scandale cet événement produisit. Le Presbytère d'Édimbourg fit lire,

dans toutes les églises, une admonestation solennelle qui se lamentait

sur l'irréligion du siècle et prémunissait les fidèles contre le danger

de fréquenter les théâtres. John Home fut obligé de donner sa démission,

de se retirer de l'Église. Un clergyman qui avait assisté à une des

représentations de _Douglas_ fut suspendu pendant six semaines de ses

fonctions par le Presbytère de Glasgow. Carlyle lui-même fut traduit

devant l'Assemblée générale du clergé. Il fut habilement défendu par

Robertson, l'historien, et acquitté. Mais, le lendemain, l'assemblée

passa un acte interdisant au clergé d'encourager le théâtre[441]. Voilà

où en était l'art dramatique en Écosse, en 1756. C'était le dernier

effort de la sévérité puritaine. Les moeurs se corrompaient rapidement.

En 1769, on construisit dans la nouvelle ville un théâtre royal[442]. Il

avait l'air d'une grange avec un portique classique; il portait, sur la

pointe du toit, une statue de Shakspeare entre la Muse tragique et la

Muse comique[443]. La dépravation augmenta si rapidement qu'en 1784,

lorsque la grande actrice Mrs Siddons parut pour la première fois à

Édimbourg, pendant la session de l'Assemblée générale du clergé, toutes

les affaires importantes durent être fixées aux jours où il n'y avait

pas de représentation, parce que les membres les plus jeunes de

l'Assemblée, aussi bien ceux qui appartenaient au clergé que les

laïques, allaient prendre leur place au théâtre à trois heures

après-midi. Cependant les anciens comme Robertson, l'historien, et

Blair, le professeur de rhétorique, bien qu'ils fissent visite à Mrs

Siddons, n'osèrent pas aller au théâtre admirer son talent, tant le

préjugé persistait encore[444]. Mais la bataille était, après tout,

gagnée.

[Footnote 440: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, chap. VIII,

p. 312.]

[Footnote 441: Voir le récit détaillé de cet événement dans

l'_Autobiography_ du Dr Alex. Carlyle. Le chapitre VIII y est

consacré en entier.--Voir aussi Hugo Arnot, _History of

Edinburgh_. Book III, chap. II, p. 289-90.]

[Footnote 442: J. Grant. _Old and New Edinburgh_, tom I, p.

341.]

[Footnote 443: Voir la gravure représentant cet édifice dans

_A Graphic and Historical Description of the City of

Edinburgh_.]

[Footnote 444: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, chap. VIII,

p. 322-23.]

La fin du dernier siècle était donc un moment favorable et peut-être

unique pour doter l'Écosse d'un théâtre national. Plus tôt, une pareille

entreprise était impossible. Allan Ramsay ne l'avait même pas rêvée, et

tous ses efforts avaient seulement tendu à introduire des

représentations dramatiques. Le goût pour la scène était nouveau et

ardent; Édimbourg était encore une capitale intellectuelle; la vieille

Écosse conservait intactes ses moeurs et ses coutumes. Un peu plus tard

et peu après le commencement de ce siècle-ci, ces conditions

s'altérèrent. L'uniformité, qui a recouvert tant d'habitudes locales,

s'est étendue de Londres vers le Nord et a franchi la Tweed. Bien que la

vie populaire écossaise soit demeurée assez originale pour donner de la

saveur aux romans qui la représentent, cette originalité n'est plus

assez intense pour les peintures plus ramassées de la scène. Walter

Scott lui-même a plutôt recueilli l'écho d'usages qui venaient de

disparaître qu'il ne les a observés directement. Enfin, il faut tenir

compte de la position et du génie de Burns qui le destinaient également

à cette oeuvre. Il a été l'homme unique d'un moment unique. L'Écosse

peut encore produire un grand poète dramatique. Elle n'aura pas de

théâtre écossais.

IV.

LES ASPECTS NOBLES DE LA VIE.--L'ÉCHO DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

BURNS POÈTE DE LA LIBERTÉ ET DE L'ÉGALITÉ.--LA POÉSIE DES HUMBLES.

On pourrait croire que le côté comique et le don d'observation

familière, presque terre à terre, ont à peu près exclusivement constitué

le génie de Burns. Ce serait une erreur. Il avait également, quoique à

un degré moindre, le don de voir la noblesse des choses, les parties de

beauté qu'offre la vie. Il pouvait dégager les éléments délicats et les

moments plus purs, qui sont épars dans l'ordinaire et le laid. Il était

sensible à l'aspect artistique du monde, et, à côté du puissant

caricaturiste, il y avait un peintre charmant. Il importe, pour être

juste, d'en marquer le mérite, et, pour ne pas être excessif, d'en

marquer les limites.

C'est le don et l'application de certains poètes de dégager, de leur

mélange avec le vulgaire, les traits et les instants de beauté, de les

représenter comme si ces traits seuls composaient les êtres, et ces

instants toute la vie. C'est le privilège de certains esprits de vivre

ainsi dans une sorte de luxe et de somptuosité intérieurs. Ils

produisent un monde où tout est délicat et merveilleux, où rien n'habite

que la Beauté. Les oeuvres de poètes comme Spenser ou Keats, par

exemple, ne sont qu'un déroulement de fresques magnifiques; celle d'un

poète comme Tennyson n'est qu'une collection de visions délicates et

élevées. Le défaut de ces nobles artistes est qu'en épurant trop la vie,

ils lui enlèvent beaucoup de sa réalité et de son action. Il y en a

d'autres, moins exclusivement consacrés à ce culte et plus humains,

comme Shakspeare ou Browning, chez lesquels se trouvent cependant des

passages d'artistes, suspendus çà et là comme de riches tableaux. Burns

est loin des uns et des autres. Pour être semblable aux premiers, il

avait trop le sens de la réalité; sa gloire n'a pas à le regretter. Pour

prendre rang parmi les seconds, il lui manquait non-seulement le

commerce des oeuvres d'art, qui est devenu un élément si important dans

la composition des poètes, mais même la lecture de l'antiquité qui reste

la révélatrice et l'inspiratrice du beau. La Renaissance elle-même, avec

ses profusions d'éclat et son goût moins pur, lui était ignorée. Il

n'était guère familier qu'avec la littérature du XVIIIe siècle,

abstraite, terne, personne sage qui faisait de grandes économies de

couleur, que la littérature de ce siècle-ci, comme une fille prodigue, a

dépensées d'un coup. Ce n'est qu'à la fin de son séjour à Édimbourg

qu'il connut Spenser[445], le plus grand peintre des Anglais, et, en

Angleterre, le véritable représentant du mouvement artistique de la

Renaissance. C'est surtout à dater de ce moment que paraît en lui une

certaine recherche du brillant et du coloris, comme dans ses jolies

pièces à Miss Cruikshank. Le milieu protestant où il vécut, n'était pas

fait non plus pour développer sa faculté du pittoresque. Son sens

artistique est resté replié, ou tout au moins, n'a pas atteint son plein

épanouissement, par manque d'un milieu favorable.

[Footnote 445: _To William Dunbar_, April 30th 1786.]

Cependant il avait une nature trop heureusement douée pour que cette

aptitude à saisir dans les choses ce qu'elles contiennent de beau ne se

trahît pas, en dépit de tout. Il avait, peut-être à cause de ses

origines celtes, l'instinct de la couleur, du détail brillant, le goût,

bien celte aussi, de la grâce dans le mouvement et des sons harmonieux.

Cela passe rapidement, en simples traits, ou en courts tableaux, glisse

à travers un morceau, au moment où l'on s'y attend le moins, comme on

voit fuir dans l'eau «les truites tachetées d'une grêle cramoisie.[446]»

[Footnote 446: _Tam Samson's Elegy._]

«Vous légères, joyeuses, délicates demoiselles,

Qui, sur les bords des ruisselets de Castalie,

Sautez, chantez, et lavez vos jolis petits corps.[447]»

[Footnote 447: _Epistle to Dr Blacklock._]

Sa susceptibilité musicale se retrouve, brièvement aussi, dans des

strophes comme celle-ci:

Chèrement acheté est le trésor caché

Que des sentiments délicats nous donnent;

Les cordes qui vibrent le plus suavement au plaisir,

Frémissent des plus profondes notes d'angoisse[448].

ou encore:

Puisse dans ton coeur aucun sentiment grossier,

Discordant, ne troubler les cordes de ton sein;

Mais que la Paix accorde et calme ton âme suave,

Ou que l'Amour, extasié, y chante son chant séraphique.[449]

[Footnote 448: _Poem on sensibility._]

[Footnote 449: _To Miss Graham of Fintry._]

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 21 / 47 段