Telle est cette pièce, étonnante de couleur et de verve. C'est une chose

assez curieuse qu'un certain nombre de critiques écossais hésitent

devant elle. M. Shairp dit que «la matière en est si vile et le

sentiment si grossier que, en dépit de sa puissance dramatique, ils

rendent la pièce décidément répugnante[408]». Le jugement de Carlyle,

plus large, n'est pas sans quelques réticences. «Peut-être pouvons-nous

nous aventurer à dire que le plus poétique de tous ses poèmes est celui

qui a été imprimé sous l'humble titre des _Joyeux Mendiants_. À la

vérité, le sujet est parmi les plus bas que présente la nature, mais

cela montre d'autant plus le don du poète qui a su relever dans le

domaine de l'art. À notre esprit, cette pièce semble tout à fait

compacte, fondue ensemble, achevée et déversée en un flot de vraie

harmonie _liquide_. Elle est légère, aérienne, douce de mouvement,

cependant aiguë et précise dans ses détails; chaque visage est un

portrait... Outre la sympathie universelle pour l'homme, dont ceci est

une nouvelle preuve chez Burns, une inspiration sincère et une habileté

technique assez considérable s'y manifestent. Il serait étrange sans

doute d'appeler ceci le meilleur des écrits de Burns, nous voulons

seulement dire qu'il nous paraît le plus parfait de son genre, en tant

que morceau de composition poétique, à proprement parler[409]». Il nous

semble que Carlyle n'est pas assez frappé de la vigueur extraordinaire

de cette pièce. À nos yeux c'est le plus haut effort de Burns et le plus

surprenant témoignage des aptitudes et des énergies qu'il y avait en

lui. Il n'y a rien de cette vitalité, de ce mouvement, rien d'aussi dru

dans la littérature anglaise, depuis Shakspeare, rien qui approche de

cette vigueur ramassée. Tout à l'heure, nous comparions _Tam de Shanter_

à _John Gilpin_; il y a dans la poésie anglaise, deux oeuvres qui font

penser à celle-ci: le _Beggar's Bush_ de Beaumont, le collaborateur de

Fletcher[410], et le _Beggar's Opera_ de Gay[411]. Mais quelle

différence entre la poésie semi-pastorale et qui sent le masque et la

représentation de cour du premier, entre les habiles refrains

d'opéra-comique du second, et cette vie comprimée qui éclate et fume.

«Dans le _Beggar's Opera_, dans le _Beggar's Bush_, dit Carlyle, il n'y

a rien qui en réelle vigueur poétique égale cette cantate; rien qui, à

ce que nous pensons, en approche même de très loin». Nous parlions des

qualités dramatiques dont ce morceau est l'indice; nous ne voulons qu'en

indiquer une autre, qu'il nous semble aussi révéler. Il se passe pour

l'auteur dramatique un peu ce qui se passe chez l'homme de science qui a

fait une hypothèse et qui, la suivant, est étonné de ce qu'elle

contient, et conduit par elle vers la vérité. Quand un créateur de

théâtre a perçu, d'un coup d'oeil, en raccourci, parfois dans un geste,

un personnage vivant et qu'il le reprend, le développe, le continue, il

est surpris de ce qu'il a découvert et fait peu à peu connaissance avec

lui. Il semble que le personnage ait à son tour une existence propre qui

entraîne l'esprit du poète. Cette impression est ici très forte. Quand

on lit cette cantate, on sent que la vie a passé de l'auteur à ses

personnages, que ce sont eux qui l'ont pris par la main et l'emmènent.

Il ne lui a manqué que de les suivre. En vérité, au delà d'une pièce

pareille, il n'y a plus que le théâtre.

[Footnote 408: Shairp. _Burns_, page 201.]

[Footnote 409: Carlyle, _Essay on Burns_.]

[Footnote 410: _The Beggar's Bush_ est des quinze premières

années du XVIIe siècle (1600 à 1616).]

[Footnote 411: _The Beggar's Opera_ est de 1727.]

* * * * *

Burns y fut entraîné toute sa vie; c'eût été l'aboutissement naturel de

sa carrière poétique, si elle avait été complète. Étant tout jeune, il

avait commencé une tragédie:

«Dans mes jeunes années, je ne me contentais de rien moins que de

courtiser la Muse tragique. J'avais, je crois, dix-huit ou

dix-neuf ans, quand je traçai l'esquisse d'une Tragédie, rien de

moins. Mais un nuage d'infortunes de famille, qui nous menaçait

depuis quelque temps, étant venu à crever, m'empêcha d'aller plus

loin. À cette époque, je n'écrivais jamais rien, aussi, sauf un

discours ou deux, le reste s'est échappé de ma mémoire. Le

suivant, que je me rappelle très distinctement, était une

exclamation d'un haut personnage, grand, par instants, dans des

exemples de générosité, et par moments, audacieux dans le

crime[412].

[Footnote 412: _Cromek's Reliques_, p. 405.]

C'était évidemment une conception romantique, et il est curieux de voir

germer, dans la tête de ce jeune paysan, un type de héros byronien, qui

fait penser, par ce mélange de magnanimité et d'audace dans le vice, aux

Brigands de Schiller. Il y a, dans les quelques vers qui en ont été

conservés, un souffle de révolte sociale, de haine contre les

oppresseurs, de pitié pour les malheureux, et, en même temps, je ne sais

quel aveu orgueilleux de forfaits, qui semble rattacher ce héros inconnu

à la race maudite et indomptable des Manfred. Le morceau d'ailleurs ne

manque pas de grandeur.

Tout criminel que je sois, misérable et maudit,

Pécheur entêté, endurci et inflexible,

Cependant mon coeur se fond devant la misère humaine,

Et, avec des soupirs sincères, mais inutiles,

Je contemple les tristes fils de la détresse;

Avec des larmes indignées, je vois l'oppresseur

Se réjouir de la destruction de l'honnête homme,

Dont le coeur fier est le seul crime.

Même vous, ô troupe infortunée, je vous plains,

Vous, que les faux vertueux regardent comme un péché de plaindre,

Vous, pauvres vagabonds, méprisés, abandonnés,

Que le vice, comme toujours, a livrés à la Ruine.

Oh! sans mes amis et l'aide du Ciel,

J'aurais été chassé comme vous, délaissé,

Le plus détesté, le plus indigne misérable parmi vous!

Ô Dieu, envers qui je fus injuste! Ta bonté m'a doué

De talents qui surpassent ceux de presque tous mes frères,

Et j'en ai abusé en proportion,

Surpassant d'autant les criminels vulgaires,

Que je les surpasse par les facultés que tu m'as données[413].

[Footnote 413: _Tragic Fragment._]

Après cette tentative, toute d'imagination comme on le voit, était venu

le contact de la vie, et, avec lui, l'observation, la riche production

de Mossgiel, dans laquelle la pièce des _Joyeux Mendiants_. Lorsqu'il

eut quitté Édimbourg et qu'il voulut se remettre à produire, Burns

songea de nouveau au théâtre. Il avait, nous pensons l'avoir assez

prouvé, tout ce qu'il faut pour cette entreprise. Il lui manquait

seulement la pratique, le maniement des scènes, l'habitude de la

composition théâtrale. Il est probable que sa puissante intelligence

aurait maîtrisé cette difficulté. Elle y aurait été aidée par son don de

mouvement, et le besoin de clarté rapide qui était dans son esprit. Il

pensa à étudier les maîtres du théâtre, avec qui il pourrait apprendre

ce qui lui manquait encore. Au commencement de 1790, il écrivait à Peter

Hill, son libraire à Édimbourg, pour lui demander de lui expédier tous

les auteurs dramatiques sur lesquels il pourrait mettre la main à bon

compte. Il ne faut pas oublier que, pour les finances de Burns, c'était

là une lourde dépense, et qui se justifiait seulement par un besoin

sérieux et pressant d'avoir ces ouvrages. La liste en est curieuse:

«Je désire également pour moi-même, selon que vous pourrez les

trouver d'occasion ou à bon marché, des exemplaires des oeuvres

dramatiques d'Otway, de Ben Jonson, de Dryden, de Congreve, de

Wycherley, de Vanbrugh, de Cibber, ou n'importe quelles oeuvres

dramatiques des plus modernes, Macklin, Garrick, Foote, Colman ou

Sheridan. J'ai aussi grand besoin d'une bonne copie de Molière,

en français. N'importe quels autres bons auteurs dramatiques

français dans leur langage natif, j'en ai besoin: je veux dire

les auteurs comiques principalement, bien que je désire Racine,

Corneille, et aussi Voltaire[414].»

[Footnote 414: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.]

On voit que c'était une bibliothèque dramatique tout entière qu'il

demandait et d'un seul coup. En même temps, ses amis l'encourageaient à

entreprendre quelque chose pour le théâtre. Ils sentaient qu'il y avait

de ce côté une issue pour sa puissance de création. Déjà, pendant le

voyage des Hautes-Terres, Ramsay d'Ochtertyre, connu comme grand amateur

de classiques, lui avait conseillé «d'écrire une pièce semblable au

_Noble Berger, qualem decet esse sororem_[415]». On trouve dans une des

lettres de Thomson un passage intéressant, parce qu'il fournit plus

clairement encore la preuve de la conviction que la voie de Burns se

trouvait dans cette direction. «En vérité, je suis parfaitement étonné

et charmé par l'infinie variété de votre imagination. Laissez-moi ici

vous demander si vous n'avez jamais sérieusement tourné vos pensées vers

la production dramatique? C'est là un champ digne de votre génie, dans

lequel il pourrait se montrer et briller dans toute sa splendeur. Une ou

deux pièces, réussissant sur la scène de Londres, feraient votre

fortune. Je crois que les recommandations et les intrigues sont souvent

nécessaires pour faire jouer un drame. Cela peut être pour la tribu

ridicule des écrivailleurs fleuris. Mais si vous vous adressiez à M.

Sheridan lui-même, par lettre, en lui envoyant une pièce, je suis

persuadé que, pour l'honneur du génie, il l'essayerait franchement et

loyalement[416]». C'était un bon conseil et Thomson avait vu juste.

[Footnote 415: Lettre de Ramsay d'Ochtertyre au Dr Currie.

_Currie's Life of Burns_, p. 44.]

[Footnote 416: _Thomson to Robert Burns_, Oct. 1794.]

Burns avait, cela est clair, le désir secret de créer, en Écosse, un

théâtre national. Il sentait, avec sa justesse d'esprit, qu'il est

inutile d'aller chercher bien loin des sujets de drame ou de comédie, et

que l'histoire ou les moeurs d'un pays en fournissent assez, pour l'une

ou pour l'autre. Sauf la tragédie de _Douglas_, de Home, qui était toute

récente puisqu'elle datait de 1756, et la pastorale du _Noble Berger_,

d'Allan Ramsay, qui n'est pas très faite pour la scène, l'Écosse n'avait

pas produit d'oeuvres dramatiques. Burns voyait qu'il y avait pourtant,

et dans l'histoire écossaise si pleine d'événements, et dans les

manières si pittoresques et si marquées de son pays, les éléments d'un

théâtre auquel n'auraient manqué ni la grandeur des péripéties, ni la

variété des situations comiques. Avec une grande sagacité, il avait

discerné ces deux sources d'inspiration. Une de ses pièces de vers est

bien significative sur ce sujet. C'est un prologue, composé pour la

représentation à bénéfice d'un acteur nommé Sutherland, directeur du

théâtre de Dumfries que Burns fréquentait assidûment. Ces vers sont du

commencement de 1790, vers la même époque que la lettre à Peter Hill.

Ils montrent qu'il avait réfléchi à cette question, et ils laissent

sentir l'ambition d'être le poète dont ils parlent.

À quoi bon tout ce bruit sur la ville de Londres,

Comment cette nouvelle pièce et cette nouvelle chanson vont nous arriver?

Pourquoi courtiser tellement ce qui vient du dehors?

La sottise s'améliore-t-elle, comme le cognac, quand elle est importée?

N'y a-t-il pas de poète qui, brûlant pour la renommée,

Essayera de nous donner des chansons et des pièces de chez nous?

Nous n'avons pas besoin de chercher la comédie au loin,

Un sot et un coquin sont des plantes de tous les sols;

Nous n'avons pas besoin d'explorer Rome et la Grèce,

Pour trouver la matière d'une pièce sérieuse;

Il y a assez de thèmes, dans l'histoire Calédonienne,

Qui montreraient la Muse tragique dans toute sa gloire.

N'y a-t-il pas de barde audacieux qui se lève et dise

Comment le glorieux Wallace résista, puis tomba malheureux?

Où sont réfugiées les Muses qui produiraient

Un drame digne du nom de Bruce?

Comment ici, ici même, il tira d'abord l'épée,

Contre la puissante Angleterre et son monarque coupable;

Et, après maint exploit sanglant, immortel,

Retira son cher pays de la mâchoire de la Ruine?

Oh! la scène d'un Shakspeare ou d'un Otway

Qui montrerait l'aimable, la malheureuse reine d'Écosse!

Vaine fut la toute puissance des charmes féminins

Contre les armes d'une Rébellion furieuse, impitoyable, insensée.

Elle tomba, mais tomba avec une âme vraiment romaine,

Pour satisfaire le plus cruel des ennemis, une femme irritée,

Une femme, (bien que la phrase puisse paraître rude)

Aussi profonde et aussi méchante que le démon!

Un des Douglas vit dans la page immortelle de Home[417],

Mais les Douglas ont été des héros à toutes les époques....

Si, comme vous l'avez fait généreusement, si toute la contrée

Prenait les serviteurs des Muses par la main,

Non-seulement les écoutait, mais les patronnait, les accueillait....

Si tout le pays faisait cela, je m'en porte caution,

Vous auriez bientôt des poètes de la patrie écossaise,

Qui feraient sonner à la Renommée sa trompette jusqu'à la craquer,

Et lutteraient contre le Temps et le mettraient sur le dos[418].

[Footnote 417: Allusion à la tragédie de _Douglas_.]

[Footnote 418: _Scots Prologue for Mr Sutherland, on his

benefit-night, at the theater, Dumfries._]

Entre les deux directions, l'une tragique, l'autre comique, qu'il

indique dans ce prologue, Burns paraît avoir hésité. Il fut quelque

temps attiré vers le drame national et historique. Il avait, du premier

coup, choisi quelques-uns des plus beaux sujets que l'histoire puisse

fournir. Il y a un drame héroïque dans la vie de William Wallace, depuis

le moment où sa femme est mise à mort par les Anglais pour l'avoir fait

évader, depuis ses premières tentatives de vengeance et de lutte,

jusqu'à sa fameuse victoire du pont de Stirling; sa défaite, sa

disparition mystérieuse, son retour, sa capture, son voyage à Londres à

travers un grand concours de peuple, son jugement, et la sentence

horrible portant qu'il aurait les entrailles arrachées et que sa tête

serait fichée sur le pont de Londres et ses membres dispersés entre

quatre villes[419]. Quel drame historique plus riche en événements et en

scènes de tous genres que la vie de Robert Bruce?[420] De sang royal,

retenu à la cour d'Édouard Ier qui le craint, il reçoit un jour une

bourse d'argent et une paire d'éperons. Il comprend l'avertissement; il

s'éloigne le même soir, après avoir ferré ses chevaux à l'envers pour

dépister ses ennemis. Arrivé en Écosse, il a une entrevue dans un

cloître avec son compétiteur Comyns, lui offre de défendre ensemble la

liberté du pays, et, sur son refus, le tue d'un coup de dague. Il est

couronné roi d'Écosse. Mais c'est un roi sans royaume. Alors commence

une vie de périls, de fuites, de combats, d'embûches, où sa force

prodigieuse et son sang-froid le sauvent à chaque instant. Déguisé en

montagnard, traqué par des dogues, errant dans les montagnes et sur les

bords des lacs, couchant dans les rochers, vivant de pêches et de

chasses, il accomplit des exploits qui tiennent de la légende.

D'ailleurs, toujours de belle humeur, plein de plaisanteries dans le

péril, courtois envers les femmes, et, dans les cavernes sauvages,

distrayant ses compagnons par des récits de romans chevaleresques. Enfin

le succès cède à cette indomptable énergie. C'est le siège de Stirling.

C'est la bataille de Bannockburn, dont le nom fait encore tressaillir

les coeurs écossais. Le pays est délivré, la guerre transportée chez

l'ennemi. C'est une existence de grand roi qui se termine dans la

gloire. Quel contraste avec le sort de Wallace dont Bruce est pourtant

le continuateur! Et quels épisodes à grouper autour de cette histoire!

D'admirables héroïsmes de femmes: c'était l'office du clan Macduff de

placer la couronne sur la tête du roi; le chef de la maison ne put venir

au sacre de Bruce; sa soeur, qui avait épousé le comte de Buchan, un des

partisans du roi Édouard, part à cheval, traverse le pays et arrive à

temps pour accomplir ce rite mystique. Édouard l'ayant saisie fit

construire une cage qui fut suspendue à une des tours de Berwick, et y

fit enfermer la vaillante femme, de façon à ce que les passants pussent

la voir. Plus tard, c'est la femme de Bruce qui le suit dans sa vie

d'outlaw et en partage tous les périls. Et quelle figure grandiose que

celle du roi Édouard, le vieux et terrible conquérant! Il fait jurer à

son fils que, s'il meurt, son corps continuera à accompagner l'armée et

ne sera pas enseveli avant la soumission de l'Écosse. Il meurt, en

effet, au moment d'y pénétrer; il ordonne que la chair soit détachée de

ses os, et que son squelette soit porté en tête de l'armée, comme un

étendard. Les siens n'osèrent pas exécuter ce dernier voeu[421]. Mais

cette farouche puissance de haine est presque sublime. On comprend que

ce sujet ait attiré Burns, et la preuve existe qu'il y avait

particulièrement songé. «Nous nous mîmes à causer, écrivait Ramsay

d'Ochtertyre, et nous fûmes bientôt lancés sur la _mare magnum_ de la

poésie. Il me dit qu'il avait trouvé une histoire pour un drame qu'il

appellerait _L'alène de Rab Macquechan_, et qui était emprunté à une

histoire populaire de Robert Bruce. Ayant été défait près du lac de

Caern, et sentant que le talon de sa botte s'était détaché dans sa

fuite, il demanda à Robert Macquechan de le fixer. Celui-ci, pour être

plus sûr, enfonça son alène de neuf pouces dans le talon du roi[422]».

C'était évidemment une aventure empruntée à la vie pourchassée de Robert

Bruce qui aurait fait le fond de ce drame. Quant à Marie Stuart, quelle

plus touchante légende de beauté, d'aventures, d'infortunes et de fautes

peut-on rencontrer? Elle semble faite à souhait pour éveiller toutes les

émotions et, depuis tant d'années, elle n'a lassé l'intérêt ni du roman,

ni du drame, ni de l'histoire. De nos jours encore, deux des plus

grands poètes de l'Angleterre, Tennyson et Swinburne, ont repris le

sujet qui avait tenté Burns. Peut-être peut-on rapporter la romance

qu'il a composée sur les plaintes de Marie Stuart au drame qu'il

entrevoyait.

[Footnote 419: Sur la vie légendaire de Wallace, voir le

poème de Henry l'Aveugle ou Henry le Ménestrel.--Pour

l'histoire, lire le chapitre vii, _the Story of Sir William

Wallace_, dans les _Tales of a Grand Father_, de Walter

Scott,--le chapitre II du tom I de _the History of Scotland_

de Tytler, p. 48-82,--les chapitres XX, XXI, XXII, de Hill

Burton.--Voir aussi une vie populaire, _Wallace, the hero of

Scotland_, par James Paterson. C'est une lecture intéressante

et assez nourrie de citations.]

[Footnote 420: On trouvera les aventures de Robert Bruce dans

le poème de John Barbour,--dans les chapitres VIII, IX, X, XI

des _Tales of a Grand Father_ de Walter Scott,--dans les

chapitres III et IV du tom I de l'histoire de Tytler,--dans

les chapitres XXII, XXIII et XXIV de Hill Burton.]

[Footnote 421: Son fils Édouard II le fit ensevelir à

Westminster et fit écrire sur sa tombe: «Edwardus longus

Scotorom Malleus hic est». (Walter Scott, _Tales of a Grand

Father_, chap. IX).]

[Footnote 422: Extrait d'une lettre de Ramsay of Ochtertyre

au Dr Currie.]

C'étaient là de beaux sujets et une grande ambition. C'était en même

temps une tentative qui aurait probablement été au-dessus de ses forces.

C'est qu'il n'y a pas pour le génie humain de plus haute entreprise

qu'un drame historique, nous voulons dire un drame véritablement

historique. Un auteur peut mettre dans la bouche de personnages

illustres ses propres sentiments, et les leur faire déclamer avec

éloquence. C'est faire un drame politique ou social, c'est faire oeuvre

d'apôtre ou de réformateur, comme Alfieri ou Schiller; cela est loin du

drame historique. Ou bien il peut rencontrer dans les faits de

l'histoire une situation dramatique, s'en emparer, et y faire mouvoir,

sous des figures célèbres, des passions humaines. C'est faire un drame

psychologique, où il n'y a d'historique que les décors et les costumes.

Le drame historique est autre chose. Il est plus complexe et plus

profond. Il faut que les personnages, outre leurs sentiments

particuliers, dont le choc constitue le drame, y agissent réellement en

personnages historiques, et que leurs actions soient liées à des

mouvements plus vastes, sans quoi on n'aura qu'une pièce découpée dans

l'histoire, et non pas une pièce historique. Il faut qu'ils soient

emportés par des événements politiques, ou qu'ils les déterminent;

qu'ils en soient, les uns les jouets, les autres les instruments; et

qu'on perçoive le rapport entre cette mêlée de passions humaines, sans

lesquelles il n'y a pas de théâtre, et des faits plus vastes. Le drame

humain, qui reste au premier plan, sert d'expression à un second drame

plus grandiose qui gronde au loin. Celui-ci est comme un écho puissant,

dont le bruit rapetisse la voix qui l'a éveillé, et, du même coup, en

élargit la portée. Comme cela augmente les proportions du drame, qu'il

faut ainsi hausser à la dignité d'un fait historique! Et quelle

difficulté pour créer des personnages réels! S'il s'agit des grands, il

faut comprendre des êtres que leur condition rend inaccessibles aux

observateurs ordinaires, formés par une éducation spéciale, et gouvernés

par des intérêts sans analogues. S'il s'agit d'hommes d'État, il faut

atteindre des âmes qui, par leur hauteur, ont dominé les autres, et

vis-à-vis desquelles il faut, en plus que la sympathie des passions, une

intelligence capable de comprendre et de reconstituer la leur. Si ce

sont des héros, il faut ressentir ce que des âmes choisies ont éprouvé

dans des moments sublimes où elles-mêmes n'ont peut-être séjourné que

quelques instants. Il faut qu'au-dessus de l'intérêt inspiré par ces

caractères, le poète place un intérêt général, supérieur, qui est comme

l'intérêt de l'histoire, et la part qu'elle ajoute au drame. Il faut,

selon la phrase d'un historien de Shakspeare, que «derrière les

personnages dont il trace le portrait, grands seigneurs ou rois, il

nous montre au fond du tableau, le peuple qui attend son bonheur ou son

malheur des actions de ceux qui le gouvernent[423]». Il faut, avec les

passions, les calculs, les actions de ces figures historiques, qui

doivent constituer un drame par elles-mêmes, former un ensemble et comme

un choeur, qui exprime quelque chose de plus grand encore. Il faut que

la pièce tout entière, qui d'ordinaire est sa propre fin, devienne un

symbole. Il faut hausser le drame d'un degré, et avoir des bras assez

puissants pour le prendre d'un bloc et le placer comme sur un autel,

afin qu'il soit un exemple, une offrande ou un avertissement mémorables.

Il n'y a pas de plus gigantesque entreprise. De tous les nobles poètes

qui l'ont osée, peut-être n'en est-il que deux qui y aient réussi:

Eschyle et Shakspeare.

[Footnote 423: A. Mézières. _Shakspeare, ses oeuvres et ses

critiques_, Chap. III, § 1.]

Il est clair que Burns n'était pas désigné pour ces suprêmes créations.

On peut seulement se demander jusqu'où il serait allé vers elles, si la

vie lui avait permis de marcher plus longtemps. C'est peut-être une

question inutile. Mais où est celui qui peut lire les projets d'André

Chénier sans se demander ce qu'aurait été l'_Hermès_, sans se dire que,

pour être juste envers ces génies anéantis si jeunes, il faut aussi

tenir compte de leurs rêves? La destinée, en empêchant Burns de tenter

un drame, lui a-t-elle été très cruelle? À parler franchement, il ne

semble pas qu'il fût né, ni préparé, pour une semblable entreprise. Son

esprit, très exact et très fidèle à la réalité moyenne, n'avait pas ce

quelque chose d'épique et de grandiose que réclament ces puissants

sujets. Il n'avait ni l'envergure, ni l'élévation nécessaires pour

atteindre ces sommets. L'expérience des hommes et des choses lui

manquait de ce côté. Le voisinage de la cour et la fréquentation des

grands avaient fourni à Shakspeare les éléments de ses personnages. Il

vivait dans une époque de grand souffle historique, qui lui avait permis

de comprendre l'histoire, et il avait vu de grandes infortunes qui lui

avaient permis de la juger. Burns n'avait connu, en dehors de ses

paysans, que quelques professeurs et quelques avocats; il avait vécu

dans un temps prosaïque et bourgeois. Le seul événement historique dont

il fût assez proche pour en saisir la réalité et l'émotion était

l'aventure romanesque de Charles Édouard. Mais c'était un sujet

impossible à traiter alors. D'un autre côté, les lectures historiques,

qui peuvent peut-être remplacer la vue des événements, lui faisaient

aussi défaut. L'histoire, qui commençait avec Hume et Robertson, était

abstraite et froide. Les correspondances, les mémoires, les confidences

des gens de jadis n'étaient pas publiés. Il ne faut pas oublier que

Walter Scott a découvert lui-même les matériaux de ses fictions et que,

chez lui, l'archéologue a dû préparer le romancier. Le passé dormait

profondément. Enfin, Burns était trop captif de la vie, elle le

possédait trop; il ne pouvait s'en isoler sur une de ces hauteurs d'où

l'on embrasse les perspectives des événements, et d'où l'on voit se

ramasser et s'ordonner le mélange confus des affaires humaines. Pour

s'emparer de ces spectacles imposants et les soumettre à un contrôle et

à une sanction, il faut avoir la vision de la Némésis qui plane

au-dessus des destinées royales, et connaître que toutes ces grandeurs

ne sont que des tourbillons de poussière qui s'élèvent et parcourent

seulement un peu de chemin. C'est à ce prix qu'on peut juger ces

pourpres, devant lesquelles les hommes sont interdits, et maîtriser ces

vastes apparences assez pour les construire en drames et en tirer des

leçons. Qu'il provienne d'un sentiment que la vie humaine est vaine, ou

de la pensée qu'on la contemple d'une éminence inaccessible, ce

détachement, qui n'est pas sans dédain, est nécessaire. Lui seul fait

qu'on apprécie ces grandeurs dans un langage qui les dépasse. C'est lui

qui, caché chez le poète et éclatant chez l'orateur, a fait que

Shakspeare et Bossuet ont parlé des majestés et des puissances, avec une

autorité et d'une façon dignes d'elles.

* * * * *

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 20 / 47 段