consiste à dégager ce qu'il y a de commun chez tous les écrivains qu'on
désigne sous le nom d'humoristes[297], elle devra être assez large pour
accueillir tous ces noms. C'est une vaste auberge où pourront se
rencontrer les joyeux et les tristes, les misanthropes et les
indulgents, les logiciens et les fantaisistes, les sages et les fous,
Swift avec Goldsmith, Rabelais avec Charles Lamb, Aristophane avec
Sterne, Chaucer et La Fontaine et Dickens, Falstaff, Mercutio, Hamlet,
Sancho Pansa, une foule disparate de gens de tous pays, de toute
condition, de tout âge, et de toute humeur.
[Footnote 297: Scherer. _Études sur la Littérature
contemporaine_, tom VI. Article sur _Laurence Sterne_.]
Qu'ont-ils donc de commun? Un trait qu'il est impossible de ne pas
saisir au premier coup d'oeil: la moquerie. Quels qu'ils soient,
paysans, curés, prosateurs, poètes, ignorants, lettrés, ils sont tous en
ceci pareils, c'est qu'ils raillent. C'est la caractéristique de leur
esprit et de leur physionomie. Regardez-les, même ceux qui affectent le
plus austère sérieux; n'ont-ils pas tous au coin de la lèvre ou du
regard quelque chose de narquois? Sur toutes ces figures, depuis la face
joyeusement épanouie de Rabelais jusqu'à la face amèrement contractée de
Swift, la moquerie s'étale ou se trahit; elle parcourt tous ces visages,
du rire plantureux de Falstaff, au sourire mince et sec de Voltaire, et
à celui imperceptible et attendri de Charles Lamb. Allez dans cette
foule, vous y trouverez toutes les variétés de la raillerie: le sarcasme
amer de Swift, la gausserie gigantesque de Rabelais, le persiflage aigu
de Voltaire, l'ironie sournoise de La Fontaine, celle souriante de
Goldsmith, le badinage charmant de Charles Lamb, la causticité coupante
de Thackeray, la plaisanterie émue de Dickens, la gouaillerie bouffonne
de Falstaff, la satire désespérée d'Hamlet, la goguenarderie niaise de
Sancho, le ricanement diabolique de Méphistophélès, la chanson moqueuse
de Mercutio, le rire aérien d'Ariel. Qu'ils se moquent des autres ou
d'eux-mêmes; qu'ils se moquent par méchant coeur ou colère, ou, ce qui
est souvent le cas, par pudeur et pour cacher leur émotion; qu'ils se
moquent en parlant gravement de choses folles, ou follement de choses
graves, qu'importe? Ils diffèrent en tout; ils n'ont qu'un seul point
commun: la raillerie.
Est-ce là tout? Faut-il se borner à dire que les humoristes sont des
railleurs et que l'humour est la raillerie? Ce ne serait pas la peine
d'aller chercher un mot étranger pour rendre une idée dont on avait
l'expression sous la main. En y regardant de plus près, quelque chose
vient s'ajouter à ce premier trait. Il y a un autre élément nécessaire à
l'humour, ou, en d'autres termes, un second point commun à tous ceux
qu'on appelle des humoristes. C'est le sens de la vie réelle, le contact
direct avec elle. L'éloquence, la poésie, l'esprit, peuvent être
parfaitement abstraits, exister à une grande distance des choses.
L'humour a besoin de s'appuyer sur elles. Il ne naît qu'au milieu du
concret; il trouve ses matériaux et sa nourriture dans le tangible; il
lui faut des faits particuliers; il vit de l'observation immédiate de ce
qui l'entoure. Prenez de nouveau tous les grands humoristes,
Aristophane, Cervantès, Rabelais, Shakspeare, Swift, et voyez comme ils
ont été de minutieux connaisseurs même des petits faits et des petits
objets de la vie. Les humoristes un peu inférieurs à ceux-là, parce
qu'ils sont plus littéraires et que leur humour est plus dans la forme,
Sterne, Addison, Thackeray, remplacent la largeur d'observation par la
finesse, et nourrissent leur raillerie des miettes de la réalité. Sans
connaissance de la vie, sans remarques particulières, individuelles, il
n'y a pas d'humoristes. Il peut y avoir des écrivains caustiques et
spirituels qui darderont dans l'abstrait des mots affilés, mais qui ne
mériteront jamais le mot substantiel et plein d'humoristes. Pour
l'obtenir, il faut avoir dans la main ne fût-ce qu'une poignée de faits
réels. Autrement, on n'est qu'un homme d'esprit. C'est grâce à cette
solidité d'observation, que la foule est pleine d'humour[298]. Qui n'a
rencontré de ces hommes du peuple, surtout de ceux que leur métier mêle
à beaucoup de monde, comme les aubergistes, les conducteurs de voitures
publiques, qui ont un intarissable fonds d'observation et de drôlerie?
Ce ne sont pas des gens d'esprit; ce sont des humoristes. Il n'y a pas
d'autre terme pour les désigner, et l'impossibilité où nous serions de
les définir autrement explique pourquoi nous avons emprunté ce mot
d'humour dont nous n'avons pas l'équivalent.
[Footnote 298: Voir, à ce sujet, de justes remarques dans un
article du _Guardian_, nº 144, Wednesday, August
26th.--Swift, qui s'y connaissait, dit: «De même qu'un goût
pour l'humour est purement naturel, ainsi l'est l'humour
lui-même. Ce n'est pas un talent confiné aux hommes d'esprit
et de savoir; car nous l'observons quelquefois chez des
domestiques communs et chez les plus bas du peuple, tandis
que ceux qui le possèdent ignorent souvent le don qui leur
est échu.» Nous avons trouvé cette phrase de Swift dans un
recueil de pensées, intitulé: _Laconics_, vol. I, nº 842.]
Cette condition que l'observation doit rester particulière et concrète
pour constituer l'humour nous paraît indispensable. Dès qu'elle se fait
abstraite, dès qu'elle se dépouille de son enveloppe d'incidents, de
faits, de gestes précis, la raillerie reste, la connaissance de la vie
reste; l'humour disparaît. Qu'on prenne une pensée comme celle-ci: «Nous
avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui[299].» Il y a
de l'ironie, et c'est le résumé d'une grande connaissance des hommes; il
n'y a pas d'humour. Chamfort raconte qu'un plaisant, ayant vu exécuter
un ballet à l'opéra, le fameux: «Qu'il mourût» de Corneille, proposa de
faire danser les maximes de La Rochefoucauld[300]. On pourrait, pour
connaître si une pensée a de l'humour, proposer de la faire jouer.
Celles de Chamfort, qui sont presque toutes en anecdotes, en contiennent
beaucoup. Il y a souvent de l'esprit dans la morale des fables de La
Fontaine, qui est une maxime abstraite, tandis qu'il y a de l'humour
dans la fable elle-même qui est une scène. Les critiques montrent
quelque indécision à savoir si Voltaire doit être classé parmi les
humoristes, et si _Candide_ est une oeuvre d'humour. Carlyle ne le cite
pas parmi les humoristes; Macaulay le compare à Swift et à Addison[301];
George Eliot trouve que dans _Candide_ on sent le manque d'humour, mais
que _Micromégas_ «serait humoristique, s'il n'était pas si étincelant,
si antithétique, si plein de suggestion et de satire qu'on est obligé de
l'appeler spirituel[302]». M. Stapfer, par une suite de son système du
néant, estime que Voltaire est un polémiste trop passionné, prend trop
au sérieux les choses du monde, pour mériter le nom d'humoriste[303].
Toutefois, lorsqu'il lui arrive, selon l'expression bizarre de
Jean-Paul, «de se séparer des Français et de lui-même, par l'idée
anéantissante», ses romans, _Micromégas_ et surtout _Candide_, s'élèvent
fort au-dessus du simple persiflage et appartiennent à l'humour[303].
Nous supposons que Jean-Paul veut dire que Voltaire n'a pas assez
souvent le sentiment du néant universel, qu'il prend trop à coeur les
choses de son temps et de son pays. Or, ce qui, à nos yeux, fait que
Voltaire ne compte pas parmi les premiers humoristes, ce n'est pas qu'il
est trop engagé dans la vie, c'est qu'il ne l'est pas assez. Ce qui lui
manque, c'est tout justement le contraire de ce que dit Jean-Paul, c'est
d'avoir eu plus de sympathie pour les formes tangibles de la vie. Son
humour est pauvre en substance vitale, en observations concrètes, en
détails, en faits précis, comme ceux qui nourrissent l'humour de
Rabelais, Swift et Cervantès. Il s'occupe plutôt des idées que des
hommes. Ses romans sont trop abstraits, trop universels, pas assez
particuliers; ce sont plutôt des affabulations de systèmes, des sortes
d'allégories philosophiques, que des peintures sincères de la réalité.
Ses personnages n'existent pas par eux-mêmes; ce sont des types
représentant des hypothèses et engendrés en vue d'une discussion. La
raillerie de Voltaire porte moins sur la vie elle-même que sur les
conceptions de la vie. Elle contient plus de réflexion abstraite que
d'observation; ses romans contiennent plus de pensée que de vie. Ce qui
n'empêche pas qu'il y ait dans _Candide_, et peut-être plus encore dans
l'_Ingénu_, assez de contact avec la réalité pour qu'ils soient de
véritables oeuvres d'humour.
[Footnote 299: La Rochefoucauld. _Maximes._]
[Footnote 300: Chamfort. _Caractères et Anecdotes._]
[Footnote 301: Macaulay. _Essay on Addison._]
[Footnote 302: G. Eliot. _Essay on Heinrich Heine._]
[Footnote 303: Stapfer. _Étude sur l'Humour._]
La plupart des écrivains qui ont traité de l'humour ont vaguement perçu
la nécessité de cette observation concrète de la vie; ils ne l'ont pas
dégagée de l'amas des traits secondaires ou accessoires qu'ils ont
souvent placés au premier rang. Ils ont été semblables à ces médecins
qui constatent les symptômes décisifs d'une maladie, sans comprendre
leur importance, et les laissent disséminés parmi des faits indifférents
et accidentels. C'est ainsi que Campbell dit: «Le sujet de l'humour est
toujours le caractère, ses faibles, généralement, tels que les caprices,
les petites extravagances, les inquiétudes faibles, les jalousies, les
faiblesses enfantines, la pétulance, la vanité, l'amour-propre. On
trouve carrière à exercer ce talent surtout en racontant des histoires
familières, ou en assumant et en jouant un caractère qui a de la
drôlerie[304]». Plus loin, il laisse encore mieux voir combien cette
condition le préoccupait, quand il dit que l'homme d'humour descend
souvent jusqu'à la minutie, qu'il tombe quelquefois dans l'imitation des
singularités de la voix, des gestes, ou de la prononciation, et qu'il
doit «exposer l'individuel[304]». Macaulay parle de l'humour comme du
«pouvoir de tirer de la gaîté des incidents qui se présentent chaque
jour et des petites singularités de caractère et de manières qui peuvent
se trouver dans tous les hommes[305]». Carlyle est plus précis encore.
«L'humour, dit-il, est, à proprement parler, le révélateur des choses
humbles, ce qui le premier les rend poétiques à l'esprit. L'homme
d'humour voit la vie commune, même la vie vulgaire, sous une lumière
nouvelle de gaîté et d'amour; tout ce qui existe a un charme pour
lui[306]». N'est-ce pas encore la même idée du réel qui reparaît,
mélangée à l'idée de sensibilité chère à Carlyle, lequel a été lui-même
un humoriste dénué de sensibilité? Écoutons maintenant Thackeray:
«L'humoriste, selon ses moyens et son talent, commente presque toutes
les actions et les passions de la vie. Il prend sur lui d'être, pour
ainsi parler, le prédicateur de tous les jours[307]». George Eliot a
quelques expressions qui rendent bien ce qu'il faut à l'humour de
particulier, de solide, cet élément pittoresque et tangible qui lui est
nécessaire. «L'humour tire ses matériaux des situations et des traits
de caractères[308]», et plus loin: «L'humour a surtout pour fonction de
représenter et de décrire[308]». N'est-ce pas encore, dans la même
direction, une remarque d'une grande importance que celle de Jean-Paul,
qui signale qu'un caractère spécial de l'humour est d'éviter
soigneusement les termes généraux, de rechercher la familiarité
pittoresque, et de subdiviser l'expression et la pensée jusqu'aux
limites les plus extrêmes de la particularisation?[309] Sir William
Temple avait déjà dit longtemps auparavant avec une grande justesse:
«L'humour n'est qu'une peinture de la vie particulière, comme la comédie
l'est de la vie générale, et bien qu'il représente des dispositions et
des habitudes moins communes, elles ne sont cependant pas moins
naturelles que celles qui sont plus fréquentes parmi les hommes; car si
l'humour lui-même est forcé, il perd toute grâce; ce qui, à la vérité, a
été le défaut de quelques-uns de nos poètes les plus célèbres en ce
genre[310]». Sans insister sur la première phrase, si expressément
claire, qui ne sent que ce naturel nécessaire à l'humour vient de ce que
toute représentation de vie qui manque de cette qualité est radicalement
factice. Enfin, L'Estrange remarque que «l'observation est nécessaire
pour toute critique, spécialement pour celle du genre qu'on trouve dans
l'humour[311].» Tous ces écrivains, qui varient sur tous les autres
points, sont d'accord pour celui-ci. Il se glisse en dépit d'eux dans
leur analyse de l'humour et, bien que négligé, mis à un rang qui n'est
pas le sien, il est partout[312].
[Footnote 304: Campbell. _Philosophy of Rhetoric_, chapter
II, section 2.]
[Footnote 305: Macaulay. _Essay on Addison._]
[Footnote 306: Carlyle. _Essay on Schiller._]
[Footnote 307: Thackeray. _English Humourists. Swift._]
[Footnote 308: George Eliot. _Essay on Heinrich Heine._]
[Footnote 309: Le passage de Jean-Paul Richter est si
instructif et probant qu'il est utile de le citer presque en
entier. Il met tout à fait en relief la nécessité de ce
quelque chose de concret sur lequel nous insistons: «Comme,
_sans les sens_, il ne peut y avoir de comique, _les
attributs perceptibles_, en tant qu'expression du fini
appliqué, ne peuvent jamais, dans l'objet humoriste, devenir
_trop colorés_. Il faut que les _images_ et les contrastes de
l'esprit et de l'imagination, c'est-à-dire les groupes et les
couleurs, abondent dans l'objet pour remplir l'âme de ce
caractère sensible....
Nous allons étudier en détail le style de l'humour qui a la
double propriété de métamorphoser son objet et de parler aux
sens. D'abord il _individualise_ jusqu'aux plus petites
choses, et même jusqu'aux parties de ce qu'il a subdivisé.
Shakspeare n'est jamais _plus individuel_, c'est-à-dire ne
s'adresse jamais plus aux sens que lorsqu'il est comique.
Aristophane, pour les mêmes raisons, offre plus qu'aucun
autre poète de l'antiquité, les mêmes caractères.
Le sérieux, comme on l'a vu plus haut, met partout en avant
le général, et nous spiritualise tellement le coeur qu'il
nous fait voir de la poésie dans l'anatomie, plutôt que de
l'anatomie dans la poésie. Le comique, au contraire, nous
attache étroitement à ce qui est déterminé par les sens; il
ne tombe pas à genoux, mais il se met sur ses rotules, et
peut même se servir du jarret. Quand il a, par exemple, à
exprimer cette pensée: «L'homme de notre temps n'est pas
bête, mais pense avec lumière: seulement il aime mal», il
doit d'abord introduire cet homme dans la _vie sensible_, en
faire, par conséquent, un Européen, et plus précisément un
Européen du XIXe siècle; _il doit le placer dans tel pays et
dans telle ville_, à Paris ou à Berlin; il faut encore qu'il
_cherche une rue_ pour y loger son homme.
On pourrait poursuivre cette _individualisation comique
jusque dans les moindres choses_... Voici encore d'autres
minuties à l'adresse des sens: on choisit partout des _verbes
actifs_ dans la représentation propre ou figurée des objets;
on fait, comme Sterne et d'autres, précéder ou suivre chaque
action intérieure d'_une courte action corporelle_; on
indique partout les quantités exactes d'argent, de nombre et
de chaque grandeur, là où l'on ne s'attendait qu'à une
expression vague; par exemple: «un chapitre long d'une
coudée» ou «cela ne vaut pas un liard rogné...»
À cette catégorie des éléments du comique se rattachent
encore les noms propres et techniques... On peut rapporter
encore aux caractères sensibles de l'humour la paraphrase,
c'est-à-dire la séparation du sujet et du prédicat, qui
souvent peut n'avoir pas de fin et qu'on peut imiter surtout
d'après Sterne, qui lui-même a eu Rabelais pour guide. Quand,
par exemple, Rabelais voulait dire que Gargantua jouait, il
commençait (I. 22). Là jouait: au flux, à la prime, à la
vole, à la pille, etc., il nomme deux cent seize jeux.
_Poétique_, § 35. (Traduction Alex. Büchner et Léon Dumont).]
[Footnote 310: _Laconics_, tom III, p. 38.]
[Footnote 311: L'Estrange. _History of English Humour_, tom
II, p. 252.]
[Footnote 312: Nous trouvons, dans les _Remarques sur les
écrits d'Allan Ramsay_, de lord Woodhouselee, une
confirmation et, pour employer l'expression anglaise, une
illustration singulièrement curieuse de la théorie de
l'humour que nous essayons de dégager. C'est la comparaison
de deux descriptions du matin, empruntées l'une à
l'_Hudibras_ de Butler, l'autre au _Christ's Kirk on the
Green_ de Ramsay. On verra quelle importance l'auteur donnait
à l'observation réelle, concrète dans la composition de
l'humour.
«Qu'on nous permette ici, en passant, de noter la différence
entre la composition spirituelle et humoristique. Butler et
Ramsay possédaient tous deux de l'esprit et de l'humour, à un
degré peu ordinaire; mais la première de ces qualités
dominait dans le poète anglais, la seconde, dans le poète
écossais. Butler décrit ainsi le matin, comiquement, mais
avec esprit:
Depuis longtemps le soleil, dans le giron
De Thétis, avait fait son somme,
Et, comme un homard bouilli, le matin
Commençait à passer du noir au rouge.
Ceci plaît comme un passage ingénieux et spirituel. La
bizarrerie de la comparaison nous fait sourire, mais ce
_n'est pas une peinture exacte de la nature et par conséquent
ce n'est pas de l'humour_. Or, remarquez l'humour avec lequel
Ramsay décrit l'aurore qui se lève sur sa gaie compagnie à un
mariage; il faut excuser un peu de grossièreté, sans elle, le
tableau n'aurait pas été fidèle.
Maintenant, du coin est de Fife, l'aurore
Grimpa vers l'ouest dans le ciel,
Les fermiers, entendant que le coq avait chanté,
Commencèrent à s'étirer et à roter;
Les fermières avares, en bâillant de travers,
Crièrent: «Les filles à l'ouvrage!»
Les chiens aboyèrent, et les gars du coup
Sautèrent sur leurs culottes comme la grêle,
Au point du jour.
L'humour _doit être conforme à la nature_: c'est la _nature
vue dans ses aspects absurdes et comiques_. L'esprit donne
une ressemblance apparente et fantaisiste à la nature, son
essence même exige une opposition avec elle».
Il est inutile de faire remarquer que ce passage vient tout à
fait à l'appui du passage de Jean-Paul Richter.]
Ainsi, la raillerie d'une part, le contact avec la vie réelle de
l'autre, tels semblent être les éléments de l'humour ou, pour répondre à
l'expression de M. Scherer, tels sont les deux seuls caractères qui
soient communs à tous les écrivains désignés sous le nom d'humoristes.
Si nous avions à définir l'humour, nous dirions que c'est la raillerie
dans l'observation ou la représentation directe et concrète de la
vie,--ou au moyen d'elles.
Cette formule a, tout au moins, l'avantage d'être assez large pour loger
cette grande foule bigarrée d'écrivains ou de personnages, entre
lesquels les autres formules font un choix arbitraire, laissant entrer
les uns et repoussant les autres. Si l'observation est sympathique,
c'est-à-dire, si elle est tout à fait objective, si elle se place
entièrement dans l'objet observé, sans traverser auparavant un jugement
moral contenu dans l'observateur, la sensibilité peut venir se joindre à
elle. On a alors les humoristes émus. Mais ce n'est là qu'une forme plus
complexe et plus riche, dites, si vous le désirez, plus élevée de
l'humour. Ce n'est pas l'essence même de l'humour qui est souvent âpre
et dur. C'est l'avis de Georges Eliot qui dit avec beaucoup de
pénétration: «Quelque confusion, relativement à la nature de l'humour, a
été créée par le fait que ceux qui en ont écrit avec le plus d'éloquence
ont insisté presque exclusivement sur ses formes les plus hautes, et ont
défini l'humour en général comme la représentation sympathique des
éléments incongrus de la nature et de la vie humaine, définition qui ne
s'applique qu'à ses derniers développements. Beaucoup d'humour peut
exister avec beaucoup de barbarie, comme nous le voyons dans le
moyen-âge[313]». De même, si l'observation s'exprime sous une forme
lyrique, si elle est rendue avec les mouvements de joie, de surprise,
d'enthousiasme qu'elle excite chez certaines âmes, si la raillerie, au
lieu d'être constante et de la contrôler sans merci comme dans Swift,
n'arrive que par bouffées, et laisse dans les intervalles les choses
éclater avec leur couleur et leur poésie, on a les humoristes
fantaisistes, moitié railleurs, moitié poètes, comme Dickens, ou Henri
Heine, ou Carlyle. Mais cette imagination n'est pas non plus
indispensable à l'humour, qui peut être sec et purement logique. Ce ne
sont là que des ornements. Quand on trempe cet alliage de moquerie et
d'observation dans certaines âmes où flottent d'autres qualités,
celles-ci se prennent et se cristallisent autour de lui. Il en sort paré
de feux changeants ou d'une lumière tendre. Mais, dans d'autres âmes, la
barre de métal reste nue; elle n'en est pas moins la rude verge de
l'humour.
[Footnote 313: George Eliot. _Essay on Heinrich Heine._]
Il se peut que la définition qui vient d'être proposée paraisse vague au
premier moment. On reviendra peut-être sur ce jugement et on reconnaîtra
qu'elle renferme bien les éléments constitutifs de l'humour, si l'on
prête attention à la remarque suivante. C'est qu'il suffit de préciser
chacun des deux termes dont elle est formée, de les particulariser au
moyen d'adjectifs, suivant la marche ordinaire des définitions, pour
serrer chacune des variétés de l'humour, et même pour tenir la formule
individuelle de chaque humoriste. Si nous mettons une raillerie amère,
sombre, presque haineuse, avec une observation impitoyable d'exactitude
nue, n'aurons-nous pas défini l'humour de Swift? Si nous joignons une
raillerie attendrie à une observation minutieuse, et, comme on l'a dit,
microscopique, n'aurons-nous pas celui de Sterne? Le rire joyeux,
débordant, torrentiel, ivre et heureux de son propre bruit, avec une
observation grossissante qui exagère les dimensions des objets et les
tord en mouvements forcenés, n'est-ce pas Rabelais? La gaîté et la
bouffonnerie dans le rire, avec la tristesse et les larmes dans
l'observation, n'est-ce pas l'étrange contraste de Dickens? La raillerie
pleine de bonhomie et l'observation souriante, n'est-ce pas Goldsmith?
Le rire niais et finaud, avec l'observation intéressée et grossière de
la vie, n'est-ce pas Sancho Pansa? Ne serait-il pas plus facile, en
resserrant les deux termes mieux que nous ne pouvons le faire en
quelques mots, de trouver la définition exacte de tant de talents ou de
génies d'humoristes? Qu'on ajoute que la précision croîtra, si on marque
sur quoi porte la raillerie, si c'est sur la vie elle-même, comme dans
les humoristes philosophiques tels que Carlyle; ou sur des détails
isolés de la vie, comme dans les humoristes de moeurs tels qu'Addison;
si l'on détermine enfin à quoi s'attache l'observation, si c'est à des
vices et à des méchancetés comme dans Swift; à des attitudes et à des
gestes, comme dans Sterne; à des misères et à d'humbles souffrances,
comme dans Dickens; à de délicates nuances de sentiment, comme dans
Charles Lamb; à des replis d'égoïsme et d'hypocrisie, comme dans
Thackeray; à de simples travers et ridicules, comme dans Addison. Ainsi,
on verra peu à peu que cette définition, si vague au début, se ramasse,
se resserre, jusqu'à saisir étroitement chaque individu de cette foule
disparate d'humoristes qu'elle contient cependant tout entière.
* * * * *
Si l'analyse qui précède est exacte, nous avons en main ce qu'il nous
faut pour apprécier et classer l'humour de Burns, puisque nous
connaissons la qualité de son rire, celle de son observation, et que
nous savons que, derrière celle-ci, il y a une large et vraie sympathie.