Si donc, comme l'a bien marqué M. Scherer, une définition de l'humour

consiste à dégager ce qu'il y a de commun chez tous les écrivains qu'on

désigne sous le nom d'humoristes[297], elle devra être assez large pour

accueillir tous ces noms. C'est une vaste auberge où pourront se

rencontrer les joyeux et les tristes, les misanthropes et les

indulgents, les logiciens et les fantaisistes, les sages et les fous,

Swift avec Goldsmith, Rabelais avec Charles Lamb, Aristophane avec

Sterne, Chaucer et La Fontaine et Dickens, Falstaff, Mercutio, Hamlet,

Sancho Pansa, une foule disparate de gens de tous pays, de toute

condition, de tout âge, et de toute humeur.

[Footnote 297: Scherer. _Études sur la Littérature

contemporaine_, tom VI. Article sur _Laurence Sterne_.]

Qu'ont-ils donc de commun? Un trait qu'il est impossible de ne pas

saisir au premier coup d'oeil: la moquerie. Quels qu'ils soient,

paysans, curés, prosateurs, poètes, ignorants, lettrés, ils sont tous en

ceci pareils, c'est qu'ils raillent. C'est la caractéristique de leur

esprit et de leur physionomie. Regardez-les, même ceux qui affectent le

plus austère sérieux; n'ont-ils pas tous au coin de la lèvre ou du

regard quelque chose de narquois? Sur toutes ces figures, depuis la face

joyeusement épanouie de Rabelais jusqu'à la face amèrement contractée de

Swift, la moquerie s'étale ou se trahit; elle parcourt tous ces visages,

du rire plantureux de Falstaff, au sourire mince et sec de Voltaire, et

à celui imperceptible et attendri de Charles Lamb. Allez dans cette

foule, vous y trouverez toutes les variétés de la raillerie: le sarcasme

amer de Swift, la gausserie gigantesque de Rabelais, le persiflage aigu

de Voltaire, l'ironie sournoise de La Fontaine, celle souriante de

Goldsmith, le badinage charmant de Charles Lamb, la causticité coupante

de Thackeray, la plaisanterie émue de Dickens, la gouaillerie bouffonne

de Falstaff, la satire désespérée d'Hamlet, la goguenarderie niaise de

Sancho, le ricanement diabolique de Méphistophélès, la chanson moqueuse

de Mercutio, le rire aérien d'Ariel. Qu'ils se moquent des autres ou

d'eux-mêmes; qu'ils se moquent par méchant coeur ou colère, ou, ce qui

est souvent le cas, par pudeur et pour cacher leur émotion; qu'ils se

moquent en parlant gravement de choses folles, ou follement de choses

graves, qu'importe? Ils diffèrent en tout; ils n'ont qu'un seul point

commun: la raillerie.

Est-ce là tout? Faut-il se borner à dire que les humoristes sont des

railleurs et que l'humour est la raillerie? Ce ne serait pas la peine

d'aller chercher un mot étranger pour rendre une idée dont on avait

l'expression sous la main. En y regardant de plus près, quelque chose

vient s'ajouter à ce premier trait. Il y a un autre élément nécessaire à

l'humour, ou, en d'autres termes, un second point commun à tous ceux

qu'on appelle des humoristes. C'est le sens de la vie réelle, le contact

direct avec elle. L'éloquence, la poésie, l'esprit, peuvent être

parfaitement abstraits, exister à une grande distance des choses.

L'humour a besoin de s'appuyer sur elles. Il ne naît qu'au milieu du

concret; il trouve ses matériaux et sa nourriture dans le tangible; il

lui faut des faits particuliers; il vit de l'observation immédiate de ce

qui l'entoure. Prenez de nouveau tous les grands humoristes,

Aristophane, Cervantès, Rabelais, Shakspeare, Swift, et voyez comme ils

ont été de minutieux connaisseurs même des petits faits et des petits

objets de la vie. Les humoristes un peu inférieurs à ceux-là, parce

qu'ils sont plus littéraires et que leur humour est plus dans la forme,

Sterne, Addison, Thackeray, remplacent la largeur d'observation par la

finesse, et nourrissent leur raillerie des miettes de la réalité. Sans

connaissance de la vie, sans remarques particulières, individuelles, il

n'y a pas d'humoristes. Il peut y avoir des écrivains caustiques et

spirituels qui darderont dans l'abstrait des mots affilés, mais qui ne

mériteront jamais le mot substantiel et plein d'humoristes. Pour

l'obtenir, il faut avoir dans la main ne fût-ce qu'une poignée de faits

réels. Autrement, on n'est qu'un homme d'esprit. C'est grâce à cette

solidité d'observation, que la foule est pleine d'humour[298]. Qui n'a

rencontré de ces hommes du peuple, surtout de ceux que leur métier mêle

à beaucoup de monde, comme les aubergistes, les conducteurs de voitures

publiques, qui ont un intarissable fonds d'observation et de drôlerie?

Ce ne sont pas des gens d'esprit; ce sont des humoristes. Il n'y a pas

d'autre terme pour les désigner, et l'impossibilité où nous serions de

les définir autrement explique pourquoi nous avons emprunté ce mot

d'humour dont nous n'avons pas l'équivalent.

[Footnote 298: Voir, à ce sujet, de justes remarques dans un

article du _Guardian_, nº 144, Wednesday, August

26th.--Swift, qui s'y connaissait, dit: «De même qu'un goût

pour l'humour est purement naturel, ainsi l'est l'humour

lui-même. Ce n'est pas un talent confiné aux hommes d'esprit

et de savoir; car nous l'observons quelquefois chez des

domestiques communs et chez les plus bas du peuple, tandis

que ceux qui le possèdent ignorent souvent le don qui leur

est échu.» Nous avons trouvé cette phrase de Swift dans un

recueil de pensées, intitulé: _Laconics_, vol. I, nº 842.]

Cette condition que l'observation doit rester particulière et concrète

pour constituer l'humour nous paraît indispensable. Dès qu'elle se fait

abstraite, dès qu'elle se dépouille de son enveloppe d'incidents, de

faits, de gestes précis, la raillerie reste, la connaissance de la vie

reste; l'humour disparaît. Qu'on prenne une pensée comme celle-ci: «Nous

avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui[299].» Il y a

de l'ironie, et c'est le résumé d'une grande connaissance des hommes; il

n'y a pas d'humour. Chamfort raconte qu'un plaisant, ayant vu exécuter

un ballet à l'opéra, le fameux: «Qu'il mourût» de Corneille, proposa de

faire danser les maximes de La Rochefoucauld[300]. On pourrait, pour

connaître si une pensée a de l'humour, proposer de la faire jouer.

Celles de Chamfort, qui sont presque toutes en anecdotes, en contiennent

beaucoup. Il y a souvent de l'esprit dans la morale des fables de La

Fontaine, qui est une maxime abstraite, tandis qu'il y a de l'humour

dans la fable elle-même qui est une scène. Les critiques montrent

quelque indécision à savoir si Voltaire doit être classé parmi les

humoristes, et si _Candide_ est une oeuvre d'humour. Carlyle ne le cite

pas parmi les humoristes; Macaulay le compare à Swift et à Addison[301];

George Eliot trouve que dans _Candide_ on sent le manque d'humour, mais

que _Micromégas_ «serait humoristique, s'il n'était pas si étincelant,

si antithétique, si plein de suggestion et de satire qu'on est obligé de

l'appeler spirituel[302]». M. Stapfer, par une suite de son système du

néant, estime que Voltaire est un polémiste trop passionné, prend trop

au sérieux les choses du monde, pour mériter le nom d'humoriste[303].

Toutefois, lorsqu'il lui arrive, selon l'expression bizarre de

Jean-Paul, «de se séparer des Français et de lui-même, par l'idée

anéantissante», ses romans, _Micromégas_ et surtout _Candide_, s'élèvent

fort au-dessus du simple persiflage et appartiennent à l'humour[303].

Nous supposons que Jean-Paul veut dire que Voltaire n'a pas assez

souvent le sentiment du néant universel, qu'il prend trop à coeur les

choses de son temps et de son pays. Or, ce qui, à nos yeux, fait que

Voltaire ne compte pas parmi les premiers humoristes, ce n'est pas qu'il

est trop engagé dans la vie, c'est qu'il ne l'est pas assez. Ce qui lui

manque, c'est tout justement le contraire de ce que dit Jean-Paul, c'est

d'avoir eu plus de sympathie pour les formes tangibles de la vie. Son

humour est pauvre en substance vitale, en observations concrètes, en

détails, en faits précis, comme ceux qui nourrissent l'humour de

Rabelais, Swift et Cervantès. Il s'occupe plutôt des idées que des

hommes. Ses romans sont trop abstraits, trop universels, pas assez

particuliers; ce sont plutôt des affabulations de systèmes, des sortes

d'allégories philosophiques, que des peintures sincères de la réalité.

Ses personnages n'existent pas par eux-mêmes; ce sont des types

représentant des hypothèses et engendrés en vue d'une discussion. La

raillerie de Voltaire porte moins sur la vie elle-même que sur les

conceptions de la vie. Elle contient plus de réflexion abstraite que

d'observation; ses romans contiennent plus de pensée que de vie. Ce qui

n'empêche pas qu'il y ait dans _Candide_, et peut-être plus encore dans

l'_Ingénu_, assez de contact avec la réalité pour qu'ils soient de

véritables oeuvres d'humour.

[Footnote 299: La Rochefoucauld. _Maximes._]

[Footnote 300: Chamfort. _Caractères et Anecdotes._]

[Footnote 301: Macaulay. _Essay on Addison._]

[Footnote 302: G. Eliot. _Essay on Heinrich Heine._]

[Footnote 303: Stapfer. _Étude sur l'Humour._]

La plupart des écrivains qui ont traité de l'humour ont vaguement perçu

la nécessité de cette observation concrète de la vie; ils ne l'ont pas

dégagée de l'amas des traits secondaires ou accessoires qu'ils ont

souvent placés au premier rang. Ils ont été semblables à ces médecins

qui constatent les symptômes décisifs d'une maladie, sans comprendre

leur importance, et les laissent disséminés parmi des faits indifférents

et accidentels. C'est ainsi que Campbell dit: «Le sujet de l'humour est

toujours le caractère, ses faibles, généralement, tels que les caprices,

les petites extravagances, les inquiétudes faibles, les jalousies, les

faiblesses enfantines, la pétulance, la vanité, l'amour-propre. On

trouve carrière à exercer ce talent surtout en racontant des histoires

familières, ou en assumant et en jouant un caractère qui a de la

drôlerie[304]». Plus loin, il laisse encore mieux voir combien cette

condition le préoccupait, quand il dit que l'homme d'humour descend

souvent jusqu'à la minutie, qu'il tombe quelquefois dans l'imitation des

singularités de la voix, des gestes, ou de la prononciation, et qu'il

doit «exposer l'individuel[304]». Macaulay parle de l'humour comme du

«pouvoir de tirer de la gaîté des incidents qui se présentent chaque

jour et des petites singularités de caractère et de manières qui peuvent

se trouver dans tous les hommes[305]». Carlyle est plus précis encore.

«L'humour, dit-il, est, à proprement parler, le révélateur des choses

humbles, ce qui le premier les rend poétiques à l'esprit. L'homme

d'humour voit la vie commune, même la vie vulgaire, sous une lumière

nouvelle de gaîté et d'amour; tout ce qui existe a un charme pour

lui[306]». N'est-ce pas encore la même idée du réel qui reparaît,

mélangée à l'idée de sensibilité chère à Carlyle, lequel a été lui-même

un humoriste dénué de sensibilité? Écoutons maintenant Thackeray:

«L'humoriste, selon ses moyens et son talent, commente presque toutes

les actions et les passions de la vie. Il prend sur lui d'être, pour

ainsi parler, le prédicateur de tous les jours[307]». George Eliot a

quelques expressions qui rendent bien ce qu'il faut à l'humour de

particulier, de solide, cet élément pittoresque et tangible qui lui est

nécessaire. «L'humour tire ses matériaux des situations et des traits

de caractères[308]», et plus loin: «L'humour a surtout pour fonction de

représenter et de décrire[308]». N'est-ce pas encore, dans la même

direction, une remarque d'une grande importance que celle de Jean-Paul,

qui signale qu'un caractère spécial de l'humour est d'éviter

soigneusement les termes généraux, de rechercher la familiarité

pittoresque, et de subdiviser l'expression et la pensée jusqu'aux

limites les plus extrêmes de la particularisation?[309] Sir William

Temple avait déjà dit longtemps auparavant avec une grande justesse:

«L'humour n'est qu'une peinture de la vie particulière, comme la comédie

l'est de la vie générale, et bien qu'il représente des dispositions et

des habitudes moins communes, elles ne sont cependant pas moins

naturelles que celles qui sont plus fréquentes parmi les hommes; car si

l'humour lui-même est forcé, il perd toute grâce; ce qui, à la vérité, a

été le défaut de quelques-uns de nos poètes les plus célèbres en ce

genre[310]». Sans insister sur la première phrase, si expressément

claire, qui ne sent que ce naturel nécessaire à l'humour vient de ce que

toute représentation de vie qui manque de cette qualité est radicalement

factice. Enfin, L'Estrange remarque que «l'observation est nécessaire

pour toute critique, spécialement pour celle du genre qu'on trouve dans

l'humour[311].» Tous ces écrivains, qui varient sur tous les autres

points, sont d'accord pour celui-ci. Il se glisse en dépit d'eux dans

leur analyse de l'humour et, bien que négligé, mis à un rang qui n'est

pas le sien, il est partout[312].

[Footnote 304: Campbell. _Philosophy of Rhetoric_, chapter

II, section 2.]

[Footnote 305: Macaulay. _Essay on Addison._]

[Footnote 306: Carlyle. _Essay on Schiller._]

[Footnote 307: Thackeray. _English Humourists. Swift._]

[Footnote 308: George Eliot. _Essay on Heinrich Heine._]

[Footnote 309: Le passage de Jean-Paul Richter est si

instructif et probant qu'il est utile de le citer presque en

entier. Il met tout à fait en relief la nécessité de ce

quelque chose de concret sur lequel nous insistons: «Comme,

_sans les sens_, il ne peut y avoir de comique, _les

attributs perceptibles_, en tant qu'expression du fini

appliqué, ne peuvent jamais, dans l'objet humoriste, devenir

_trop colorés_. Il faut que les _images_ et les contrastes de

l'esprit et de l'imagination, c'est-à-dire les groupes et les

couleurs, abondent dans l'objet pour remplir l'âme de ce

caractère sensible....

Nous allons étudier en détail le style de l'humour qui a la

double propriété de métamorphoser son objet et de parler aux

sens. D'abord il _individualise_ jusqu'aux plus petites

choses, et même jusqu'aux parties de ce qu'il a subdivisé.

Shakspeare n'est jamais _plus individuel_, c'est-à-dire ne

s'adresse jamais plus aux sens que lorsqu'il est comique.

Aristophane, pour les mêmes raisons, offre plus qu'aucun

autre poète de l'antiquité, les mêmes caractères.

Le sérieux, comme on l'a vu plus haut, met partout en avant

le général, et nous spiritualise tellement le coeur qu'il

nous fait voir de la poésie dans l'anatomie, plutôt que de

l'anatomie dans la poésie. Le comique, au contraire, nous

attache étroitement à ce qui est déterminé par les sens; il

ne tombe pas à genoux, mais il se met sur ses rotules, et

peut même se servir du jarret. Quand il a, par exemple, à

exprimer cette pensée: «L'homme de notre temps n'est pas

bête, mais pense avec lumière: seulement il aime mal», il

doit d'abord introduire cet homme dans la _vie sensible_, en

faire, par conséquent, un Européen, et plus précisément un

Européen du XIXe siècle; _il doit le placer dans tel pays et

dans telle ville_, à Paris ou à Berlin; il faut encore qu'il

_cherche une rue_ pour y loger son homme.

On pourrait poursuivre cette _individualisation comique

jusque dans les moindres choses_... Voici encore d'autres

minuties à l'adresse des sens: on choisit partout des _verbes

actifs_ dans la représentation propre ou figurée des objets;

on fait, comme Sterne et d'autres, précéder ou suivre chaque

action intérieure d'_une courte action corporelle_; on

indique partout les quantités exactes d'argent, de nombre et

de chaque grandeur, là où l'on ne s'attendait qu'à une

expression vague; par exemple: «un chapitre long d'une

coudée» ou «cela ne vaut pas un liard rogné...»

À cette catégorie des éléments du comique se rattachent

encore les noms propres et techniques... On peut rapporter

encore aux caractères sensibles de l'humour la paraphrase,

c'est-à-dire la séparation du sujet et du prédicat, qui

souvent peut n'avoir pas de fin et qu'on peut imiter surtout

d'après Sterne, qui lui-même a eu Rabelais pour guide. Quand,

par exemple, Rabelais voulait dire que Gargantua jouait, il

commençait (I. 22). Là jouait: au flux, à la prime, à la

vole, à la pille, etc., il nomme deux cent seize jeux.

_Poétique_, § 35. (Traduction Alex. Büchner et Léon Dumont).]

[Footnote 310: _Laconics_, tom III, p. 38.]

[Footnote 311: L'Estrange. _History of English Humour_, tom

II, p. 252.]

[Footnote 312: Nous trouvons, dans les _Remarques sur les

écrits d'Allan Ramsay_, de lord Woodhouselee, une

confirmation et, pour employer l'expression anglaise, une

illustration singulièrement curieuse de la théorie de

l'humour que nous essayons de dégager. C'est la comparaison

de deux descriptions du matin, empruntées l'une à

l'_Hudibras_ de Butler, l'autre au _Christ's Kirk on the

Green_ de Ramsay. On verra quelle importance l'auteur donnait

à l'observation réelle, concrète dans la composition de

l'humour.

«Qu'on nous permette ici, en passant, de noter la différence

entre la composition spirituelle et humoristique. Butler et

Ramsay possédaient tous deux de l'esprit et de l'humour, à un

degré peu ordinaire; mais la première de ces qualités

dominait dans le poète anglais, la seconde, dans le poète

écossais. Butler décrit ainsi le matin, comiquement, mais

avec esprit:

Depuis longtemps le soleil, dans le giron

De Thétis, avait fait son somme,

Et, comme un homard bouilli, le matin

Commençait à passer du noir au rouge.

Ceci plaît comme un passage ingénieux et spirituel. La

bizarrerie de la comparaison nous fait sourire, mais ce

_n'est pas une peinture exacte de la nature et par conséquent

ce n'est pas de l'humour_. Or, remarquez l'humour avec lequel

Ramsay décrit l'aurore qui se lève sur sa gaie compagnie à un

mariage; il faut excuser un peu de grossièreté, sans elle, le

tableau n'aurait pas été fidèle.

Maintenant, du coin est de Fife, l'aurore

Grimpa vers l'ouest dans le ciel,

Les fermiers, entendant que le coq avait chanté,

Commencèrent à s'étirer et à roter;

Les fermières avares, en bâillant de travers,

Crièrent: «Les filles à l'ouvrage!»

Les chiens aboyèrent, et les gars du coup

Sautèrent sur leurs culottes comme la grêle,

Au point du jour.

L'humour _doit être conforme à la nature_: c'est la _nature

vue dans ses aspects absurdes et comiques_. L'esprit donne

une ressemblance apparente et fantaisiste à la nature, son

essence même exige une opposition avec elle».

Il est inutile de faire remarquer que ce passage vient tout à

fait à l'appui du passage de Jean-Paul Richter.]

Ainsi, la raillerie d'une part, le contact avec la vie réelle de

l'autre, tels semblent être les éléments de l'humour ou, pour répondre à

l'expression de M. Scherer, tels sont les deux seuls caractères qui

soient communs à tous les écrivains désignés sous le nom d'humoristes.

Si nous avions à définir l'humour, nous dirions que c'est la raillerie

dans l'observation ou la représentation directe et concrète de la

vie,--ou au moyen d'elles.

Cette formule a, tout au moins, l'avantage d'être assez large pour loger

cette grande foule bigarrée d'écrivains ou de personnages, entre

lesquels les autres formules font un choix arbitraire, laissant entrer

les uns et repoussant les autres. Si l'observation est sympathique,

c'est-à-dire, si elle est tout à fait objective, si elle se place

entièrement dans l'objet observé, sans traverser auparavant un jugement

moral contenu dans l'observateur, la sensibilité peut venir se joindre à

elle. On a alors les humoristes émus. Mais ce n'est là qu'une forme plus

complexe et plus riche, dites, si vous le désirez, plus élevée de

l'humour. Ce n'est pas l'essence même de l'humour qui est souvent âpre

et dur. C'est l'avis de Georges Eliot qui dit avec beaucoup de

pénétration: «Quelque confusion, relativement à la nature de l'humour, a

été créée par le fait que ceux qui en ont écrit avec le plus d'éloquence

ont insisté presque exclusivement sur ses formes les plus hautes, et ont

défini l'humour en général comme la représentation sympathique des

éléments incongrus de la nature et de la vie humaine, définition qui ne

s'applique qu'à ses derniers développements. Beaucoup d'humour peut

exister avec beaucoup de barbarie, comme nous le voyons dans le

moyen-âge[313]». De même, si l'observation s'exprime sous une forme

lyrique, si elle est rendue avec les mouvements de joie, de surprise,

d'enthousiasme qu'elle excite chez certaines âmes, si la raillerie, au

lieu d'être constante et de la contrôler sans merci comme dans Swift,

n'arrive que par bouffées, et laisse dans les intervalles les choses

éclater avec leur couleur et leur poésie, on a les humoristes

fantaisistes, moitié railleurs, moitié poètes, comme Dickens, ou Henri

Heine, ou Carlyle. Mais cette imagination n'est pas non plus

indispensable à l'humour, qui peut être sec et purement logique. Ce ne

sont là que des ornements. Quand on trempe cet alliage de moquerie et

d'observation dans certaines âmes où flottent d'autres qualités,

celles-ci se prennent et se cristallisent autour de lui. Il en sort paré

de feux changeants ou d'une lumière tendre. Mais, dans d'autres âmes, la

barre de métal reste nue; elle n'en est pas moins la rude verge de

l'humour.

[Footnote 313: George Eliot. _Essay on Heinrich Heine._]

Il se peut que la définition qui vient d'être proposée paraisse vague au

premier moment. On reviendra peut-être sur ce jugement et on reconnaîtra

qu'elle renferme bien les éléments constitutifs de l'humour, si l'on

prête attention à la remarque suivante. C'est qu'il suffit de préciser

chacun des deux termes dont elle est formée, de les particulariser au

moyen d'adjectifs, suivant la marche ordinaire des définitions, pour

serrer chacune des variétés de l'humour, et même pour tenir la formule

individuelle de chaque humoriste. Si nous mettons une raillerie amère,

sombre, presque haineuse, avec une observation impitoyable d'exactitude

nue, n'aurons-nous pas défini l'humour de Swift? Si nous joignons une

raillerie attendrie à une observation minutieuse, et, comme on l'a dit,

microscopique, n'aurons-nous pas celui de Sterne? Le rire joyeux,

débordant, torrentiel, ivre et heureux de son propre bruit, avec une

observation grossissante qui exagère les dimensions des objets et les

tord en mouvements forcenés, n'est-ce pas Rabelais? La gaîté et la

bouffonnerie dans le rire, avec la tristesse et les larmes dans

l'observation, n'est-ce pas l'étrange contraste de Dickens? La raillerie

pleine de bonhomie et l'observation souriante, n'est-ce pas Goldsmith?

Le rire niais et finaud, avec l'observation intéressée et grossière de

la vie, n'est-ce pas Sancho Pansa? Ne serait-il pas plus facile, en

resserrant les deux termes mieux que nous ne pouvons le faire en

quelques mots, de trouver la définition exacte de tant de talents ou de

génies d'humoristes? Qu'on ajoute que la précision croîtra, si on marque

sur quoi porte la raillerie, si c'est sur la vie elle-même, comme dans

les humoristes philosophiques tels que Carlyle; ou sur des détails

isolés de la vie, comme dans les humoristes de moeurs tels qu'Addison;

si l'on détermine enfin à quoi s'attache l'observation, si c'est à des

vices et à des méchancetés comme dans Swift; à des attitudes et à des

gestes, comme dans Sterne; à des misères et à d'humbles souffrances,

comme dans Dickens; à de délicates nuances de sentiment, comme dans

Charles Lamb; à des replis d'égoïsme et d'hypocrisie, comme dans

Thackeray; à de simples travers et ridicules, comme dans Addison. Ainsi,

on verra peu à peu que cette définition, si vague au début, se ramasse,

se resserre, jusqu'à saisir étroitement chaque individu de cette foule

disparate d'humoristes qu'elle contient cependant tout entière.

* * * * *

Si l'analyse qui précède est exacte, nous avons en main ce qu'il nous

faut pour apprécier et classer l'humour de Burns, puisque nous

connaissons la qualité de son rire, celle de son observation, et que

nous savons que, derrière celle-ci, il y a une large et vraie sympathie.

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 14 / 47 段