autre qui est plus rare encore: la gaîté. La vie, pour lui, n'est pas
morose, ennuyée ou désolée. Il a aimé à vivre, et s'est vraiment réjoui
d'exister. Il a connu la joie d'être, la gaîté exubérante et folle, le
don magnifique du rire. Un rire sain, bruyant, communicatif, expansif,
court dans toute son oeuvre, éclate à chaque strophe, ajoute sa sonorité
à l'activité qui s'y agite partout. C'est un rire sans réticence, sans
arrière-pensée, qui part de bon coeur, s'épanouit à pleines lèvres,
s'anime dans des jeux de bouffonnerie et de drôlerie désopilantes, au
spectacle des choses. Ce n'est pas le sourire; c'est le gros, le vrai
rire, le rire bon enfant, de belle humeur, sans amertume, le rire des
grands rieurs, signe de santé et de force dans un esprit. Car si la
gaîté, la gaîté bruyante, n'est pas l'état définitif de l'âme; si
l'affaiblissement de la vitalité, le regret des affections perdues,
l'inévitable réflexion que ce qui semble si long aux jeunes, est bref
comme nous-mêmes, si toutes les méditations de l'expérience la tempèrent
et l'éteignent peu à peu, elle n'en est pas moins, comme l'amour, une
des phases qu'ait à traverser une existence bien constituée; elle est
nécessaire à une représentation complète des hommes. Elle est souvent la
récompense des gens qui ne se dérobent pas à la vie. Burns doit cette
grande qualité à ce qu'il a été un poète qui a connu l'action et non un
poète méditatif. Il a oublié, dans l'activité de la vie, sa brièveté.
Ceux qui ne se livrent pas à elle et la regardent ne peuvent se défendre
de mélancolie. Celui qui rame et jette ses filets sur la rivière a moins
le sentiment qu'elle fuit, que ceux qui la contemplent assis à
l'extrémité d'un promontoire.
* * * * *
Ces qualités d'observation exacte et étendue ne suffiraient pas à faire
un véritable artiste. Elles ne sont que les conditions premières, les
dessous de la production. Elles la supportent, mais il faut leur ajouter
quelque chose. Par elles-mêmes, elles peuvent procurer la connaissance
abstraite et générale du coeur humain, à la façon des moralistes, ou la
pénétration froide et limitée des diplomates, des gens de police et de
quelques magistrats. Il y a une distance entre elles et la façon
colorée, vivante, infiniment plus complète et plus réelle dont un
artiste saisit, ramasse d'un coup d'oeil tout un personnage, et le rend
d'un trait ou d'un mot. Pour celle-ci, il faut un don de l'ensemble, une
intuition qui saisit l'individu dans sa complexité, et le résume à
chaque instant. Et il faut au service de celui-là un don supérieur et
tout personnel de rendre. C'est une puissance singulière de langage, un
tour de main d'ouvrier qui le plie, le tord, le violente, s'il le faut,
et le modèle. Ce sont des inventions de style, des touches inattendues
et parlantes qui éclairent tout un caractère. C'est ainsi que, chez
certains peintres, on peut noter les coups de pinceau décisifs qui font
le portrait et le marquent vraiment comme une oeuvre de génie.
L'importance de ce maniement tout personnel de la langue est très
grande. Il est aisé de s'en assurer. Quand Villon représente de pauvres
orphelins «tous despourveus et _dénuez_ comme le ver[253]», des pendus,
«plus _becquetez_ d'oiseaux que dez à coudre[254]», ou son ami Jehan
Cotard qui, lorsqu'il avait bu du plus cher, marchait s'allant coucher
«comme un vieillard qui chancelle et _trépigne_[255]»; quand Rabelais
dit: «Nous fûmes attentifs et à pleines oreilles, _humions_ l'air, comme
belles huîtres en écailles[256]», ou «à ces mots, les filles commencent
à _ricasser_ entre elles, Frère Jean, _hannissoit du bout du nez_ comme
prêt à roussiner[257]»; quand Régnier, qui est plein de ces trouvailles,
parle de son habit «partout _cicatricé_[258]», de dames qui «se _fondent
en délices_ à lire de beaux écrits[259]», quand il montre un jeune fat
en train de:
Se _tasser_ sur un pied, faire arser son épée,
Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupée[260].
ou qu'il écrit:
Trois vieilles _rechignées_
Vinrent à pas contez comme des airignées[261].
quand St-Simon, dans son puissant crayon de Pierre-le-Grand, après avoir
peint le visage, parle «d'un tic qui ne revenait pas souvent, mais qui
lui _démontait_ le visage et toute la physionomie et qui donnait de la
frayeur. Cela durait un instant, avec un regard égaré et terrible, et se
_remettait_ aussitôt[262]»; quand Molière représente Tartuffe attirant
les regards
Par l'ardeur dont au ciel il _poussoit_ sa prière,
Il faisait des soupirs, de grands _élancements_,[263]
quand Beaumarchais s'écrie: «La charmante jeune fille! toujours riante,
_verdissante_, pleine de gaîté, d'esprit, d'amour et de délices[264]»;
est-ce que, dans chacun de ces cas, l'effet n'est pas produit par un
mot. Nous ne disons pas par le sens qu'il contient, mais par sa
physionomie particulière, par son allure, quelque chose d'expressif et
de pittoresque qui lui est propre. Qu'on remplace n'importe lequel de
ces termes par un autre, aussi proche synonyme qu'il soit, tout est
perdu, la touche victorieuse se ternit, le tableau s'éteint, la vie
s'efface. Cette facture de génie est le propre des grands écrivains. On
peut être un grand connaisseur et un grand descripteur d'hommes, dans
une langue ordinaire, comme Ben Jonson, Thackeray ou George Eliot, qui
sont plutôt des génies d'analyse. Il faut, pour rendre les éclairs
d'expression, les brusques attitudes et les raccourcis de la vie, la
langue plus riche et plus inventée de peintres comme Shakspeare, ou
Dickens, ou Rabelais, ou Molière.
[Footnote 253: Villon. _Petit Testament_, strophe XXV.]
[Footnote 254: Villon. _L'Épitaphe en forme de Ballade._]
[Footnote 255: Villon. _Grand Testament. Ballade et
Oraison._]
[Footnote 256: Rabelais. _Livre IV_, chap. 55.]
[Footnote 257: Rabelais. _Livre IV_, chap. 52.]
[Footnote 258: Régnier. _Satire II_, v. 49.]
[Footnote 259: Régnier. _Satire II_, v. 168.]
[Footnote 260: Régnier. _Satire VIII_, v. 10.]
[Footnote 261: Régnier. _Satire XI_, v. 33.]
[Footnote 262: St-Simon. _Mémoires._ Le czar Pierre à Paris.]
[Footnote 263: Molière. _Tartuffe_, Acte I, scène VI.]
[Footnote 264: _Le Mariage de Figaro_, Acte I, scène II.]
Burns était de cette dernière lignée. Il avait reçu, à un niveau moins
élevé sans doute, le don supérieur de la vie. Non seulement il avait la
pénétration qui discerne les ressorts cachés, les motifs sous les actes,
non seulement il avait la faculté de le rendre d'un coup et de
rassembler dans le regard la personnalité complète d'un individu, mais
il avait aussi, cette invention de langage nécessaire pour donner le
trait essentiel, dominant, qui groupe tous les autres et en est comme la
clef de la voûte. Tout essai pour transporter cette marque de maîtrise
est inutile. Dès qu'on y touche, elle échappe. Il est aussi impossible à
une traduction de rendre ces vigueurs qu'à une gravure de rendre les
touches de couleur. Il faut, dans les deux cas, avoir recours à
l'original.
* * * * *
Les personnages qui s'agitent dans ces tableaux remuants sont, grâce à
ces qualités, merveilleusement vivants, brossés en quelques coups de
pinceau mais qui portent tous. Quelques-uns ne font que passer dans un
vers, on les croise une seule fois comme dans la rue, mais on ne les
oublie plus. Et qui pourrait oublier ce brave ivrogne Tam de Shanter, et
le savetier Johnny, son vieux, fidèle et toujours altéré compagnon? et
l'hôtesse qui fait la gracieuse avec Tam et la femme de Tam qui avait
ses raisons pour être d'humeur mauvaise?[265] Et Tam Samson, le roi des
chasseurs et des pêcheurs, des joueurs de curling, une bonne physionomie
de vieux chasseur enragé? En vain la vieillesse délabrait son corps, en
vain la goutte mettait des entraves à ses chevilles, rien ne le
retenait. «Il avait deux défauts ou peut-être trois», mais on perdit un
gai et honnête compagnon quand Tam Samson mourut[266]. Et tous ces
braves fermiers? Qui peut oublier ce jovial, rugueux, rude et plaisant
Rankine, «le premier des pour rire et boire», plein de réparties et de
farces, qui s'amuse à griser les dévots, et dont le maudit esprit leur
arrache du dos leur robe d'hypocrisie?[267] Et le vieux et franc
Lapraik, au coeur honnête, qui écrit si amicalement, «le roi de coeur si
le genre humain était un paquet de cartes»?[268] Et William Simpson, le
maître d'école, cet insinuant Willie «flatteur et caressant»?[269] Et
James Smith, le petit marchand de Mauchline, rabougri et disgracié, mais
fin et avec quelque chose d'attirant qui le rendait irrésistible? On
pense à ces hommes un peu contrefaits chez qui la physionomie sauve
tout.
[Footnote 265: _Tam o' Shanter._]
[Footnote 266: _Tam Samson's Elegy._]
[Footnote 267: _Epistle to John Rankine._]
[Footnote 268: _Epistle to John Lapraik._]
[Footnote 269: _Epistle to William Simpson._]
Cher Smith, le plus malin, le plus sournois voleur
Qui ait jamais tenté larcin ou rapine,
Sûrement vous avez quelque charme de sorcier
Sur les coeurs humains,
Car jamais une poitrine n'a pu se défendre
Contre vos artifices.
Pour moi, je jure par le soleil et la terre,
Et chacune des étoiles qui clignotent au delà,
Vous m'avez coûté vingt paires de souliers
Rien qu'à vous aller voir,
Et à chaque paire qui est usée,
Je suis plus épris de vous.
Cette vieille coquine capricieuse, la Nature,
Comme dédommagement pour une courte stature,
Vous a lancé dans le monde comme une créature
De premier choix;
Et s'est amusée sur chacun des traits de votre figure
À écrire: «Un homme!»[270]
[Footnote 270: _Epistle to James Smith._]
Aussi ne sommes-nous pas surpris de trouver ailleurs une épitaphe
préparée à l'avance pour ce petit homme spirituel, si dangereux de
laideur et de séduction, sorte de Roquelaure rustique.
Pleurez-le, vous tous époux de Mauchline,
Il vous a souvent aidés;
Car, fussiez-vous restés des années absents,
Vous n'auriez pas manqué à vos femmes;
Vous, gamins de Mauchline quand vous allez
À l'école par bandes, tous ensemble,
Oh! marchez légèrement sur son gazon,
Peut-être il était votre père[271].
[Footnote 271: _Epitaph for James Smith._]
Quand on voyage en Écosse, il est impossible de ne pas être frappé d'un
type très fréquent. Ce sont certains hommes grisonnants mais vigoureux
et nerveux. Ce qu'on remarque tout d'abord c'est la chevelure drue,
épaisse, raide, emmêlée, revêche, que l'âge n'a pas pu éclaircir, qu'il
ne peut même pas dompter, et qu'il semble avoir peine à blanchir. C'est
la chevelure caractéristique des portraits de Carlyle et de Hugh Miller,
et, s'il est permis de placer une observation personnelle, de la tête de
David Masson. Si John Brown, ce grand connaisseur en rapports de
physionomies, qui comparait les yeux d'un chien à ceux de la Grisi[272],
voulait nous prendre sous sa protection, nous dirions que cette
chevelure fait penser au poil touffu, bourru et rageur des terriers
écossais. C'est comme l'indice d'un grand fonds de résistance, de
natures rugueuses et robustes. Sous «ce chaume»; il y a souvent des yeux
gris d'acier, petits, enfoncés, très actifs et très pénétrants. Cette
physionomie va généralement avec quelque chose d'inculte et de négligé
dans la mise. L'ensemble est brusque, vigoureux, très sagace et très
bon. On y sent une grande puissance de travail et de ténacité. Souvent,
il y a sous cet extérieur, beaucoup de science et beaucoup d'humour; ils
ont le coup de dent, et la comparaison du terrier revient pour le moral.
C'est un type bien écossais. Burns en a tracé le portrait dans quelques
vers sur son ami William Smellie, moitié imprimeur, moitié savant. Il
est définitif.
[Footnote 272: John Brown. _Rab and his friends._]
Le pénétrant Willie vint au Crochallan,
Le vieux chapeau à cornes, le surtout gris, toujours les mêmes;
Sa barbe raide commençait à croître dans sa force,
Il s'en fallait de quatre longs jours et nuits jusqu'au soir du rasoir;
Ses cheveux grisonnants, non peignés, farouchement hérissés, couvraient
de leur chaume,
Une tête sans rivale pour les pensées profondes et claires.
Cependant, bien que son esprit caustique fût mordant et âpre,
Son coeur était chaud, bienveillant et bon[273].
[Footnote 273: _Extempore on William Smellie._]
Nous parlions du pouvoir de certains mots dans une peinture et de
l'effet qui est uniquement dû à ce qu'ils ont de particulier. Nous n'en
pourrions pas citer beaucoup d'exemples plus convaincants que celui qui
est contenu dans deux vers de ce fragment:
His uncomb'd grizzly locks, wild staring, thatch'd
A head for thought profound and clear unmatch' d
Il est impossible de rendre la force et le pittoresque qui s'ajoutent à
l'idée, par suite de l'enchevêtrement du premier vers suspendu au-dessus
de l'aisance et de la clarté du second. Ce sont ces touches-là qui
décèlent l'écrivain et qui, en même temps, sont intraduisibles.
À ces portraits, il faudrait ajouter la cohue des prêtres. Il y en a
toute une bande noire et forcenée qui vocifère, menace, maudit, et, dans
des clameurs de damnation, secoue des gestes d'anathème. Ils
apparaissent tous marqués d'un trait: le vieil Auld qui ne peut plus
mordre mais peut encore aboyer, Andro Gouk, le Docteur Mac, Davie
Bluster, le bruyant[274]; il y a surtout le Révérend Moodie et le
Révérend Russell, le verbeux Russell[275] «le noir Russell», deux types
accomplis de clergymen terrifiants. Voici Russell:
«John Grognant, John Grognant,
Montez les marches avec un grognement,
Criez que le livre est bourré d'hérésies,
Puis, tirez votre cuiller à pot,
Pour nous servir du soufre comme de l'eau sale,
Et hurlez toutes les notes des damnés[276].»
[Footnote 274: _The Kirk's Alarm._]
[Footnote 275: _The Twa Herds or the Holy Tulzie._]
[Footnote 276: _The Kirk's Alarm._]
Et voici Moodie:
Maintenant toute la congrégation
Est silence et attente;
Car Moodie gravit le pupitre sacré,
Avec des nouvelles de damnation.
Si le Cornu, comme aux jours anciens,
Parmi les fils de Dieu se présentait,
La seule vue de la face de Moodie
Le renverrait dans sa chaude maison
Tout peureux, ce jour-là.
Écoutez comme il éclaircit les points de foi,
Avec du fracas et des coups de poing!
Tantôt doucement calme, tantôt farouche et furibond,
Il trépigne et il bondit!
Son menton allongé et son groin en l'air,
Ses glapissements lugubres et ses gestes,
Oh! comme ils mettent en feu les coeurs dévots,
Comme des emplâtres de cantharides,
En ce jour-là[277].
[Footnote 277: _The Holy Fair._]
Ailleurs, c'est le gros capitaine Grose[278], le bon Matthew
Henderson[279], le major Logan qui joue du violon, dont «le coude
marche et se trémousse[280],» «la face latine de Gregory[281]», «Creech
le libraire», «un petit homme, droit, vif, aigre trottinant[282]»,
Qui regarde avec amour sa petite ombre leste dans les rues
Plutôt que la plus jolie femme qu'il rencontre[282].
[Footnote 278: _Verses on Captain Grose's
Peregrinations.--Lines Written in a Wrapper enclosing a
letter to Captain Grose._]
[Footnote 279: _Elegy on Captain Matthew Henderson._]
[Footnote 280: _Epistle to Major Logan._]
[Footnote 281: _Epistle to William Creech._]
[Footnote 282: _Sketch of a Character._]
Que d'autres portraits encore tracés d'un trait, des noms accompagnés
d'une seule épithète parfois, mais si expressive et si juste qu'une
personnalité s'en dégage et ne s'oublie plus. Cela fait penser aux
personnages si joliment évoqués par Chaucer, d'un seul mot, dans le
prologue de ses contes de Canterbury.
II.
L'HUMOUR DE BURNS.
Avec ces qualités, Burns a été un humoriste. Tous les critiques qui
l'ont étudié le reconnaissent; l'un d'eux a même déclaré que c'était le
meilleur des poètes humoristes[283]. Essayons de bien marquer le genre
d'humour qu'il a possédé.
[Footnote 283: Robert-Louis Stevenson. _Familiar studies of
Men and Books_, l'essai intitulé: _Some aspects of Robert
Burns_, p. 88.]
Il est téméraire, sans doute, de tenter une fois de plus de préciser
l'humour[284], et de reprendre un mot fatigué vainement par tant de
définitions. Chacune des formules dont on l'a marqué ne s'applique qu'à
un point, et l'idée, couverte d'empreintes, dépasse chacune d'elles et
n'est pas même comprise par elles toutes. Elle ressemble à ces troncs
d'arbre que des acheteurs successifs ont frappé de leur fer, et qui
néanmoins ne portent que çà et là une lettre. Si l'on dit, avec M.
Taine, que l'humour est quelque chose d'âcre, d'amer, de sombre, «la
plaisanterie d'un homme qui en plaisantant garde une mine grave», d'un
homme «qui est rarement bienveillant et n'est jamais heureux[285]», on
définit l'humour de Swift, de Carlyle ou de Thackeray, bien que ce
dernier, pour son compte, ait décrit l'humoriste comme un homme plein de
pitié et de tendresse[286]. Mais que fait-on alors de l'humour
bienveillant et enjoué d'Addison, le meilleur des hommes et un
optimiste, de celui du joyeux Steel, de celui du bon Goldsmith, du
sensible Sterne, de Charles Lamb, cette âme délicate et candide, de
toute une lignée d'écrivains que les Anglais regardent comme les types
les plus achevés de l'humour?[287] Si, avec M. Scherer, on définit, par
une conception diamétralement opposée, l'humour comme une plaisanterie
sans amertume, «une satire sans fiel», et l'humoriste comme une sorte
d'optimiste qui, «au fond, ne trouve pas que tout aille si mal, ni que
l'humanité soit si à plaindre, ni qu'il y ait ici-bas que des coquins ou
des scélérats[288]», on explique les humoristes bienveillants, mais que
deviennent Swift, Thackeray, Carlyle, les seuls qui soient acceptés par
M. Taine? Si, avec M. Stapfer, dont l'étude sur ce sujet est cependant
si remarquable[289], on considère l'humour comme un pessimisme profond
dont le principe est «l'idée du néant universel», le mépris de tout, et
si l'humoriste est un désabusé qui a jugé que tout n'est qu'une farce,
méprise tout, se rit de tout et enveloppe sa désespérance d'un sarcasme,
que deviennent les humoristes moraux et croyants, les hommes qui, comme
Addison, croient au bien, s'y consacrent et font de la raillerie un
moyen de conversion? les hommes tels que Thomas Fuller, Jeremy
Taylor[290], Bunyan lui-même, qui sont des chrétiens et souvent des
humoristes? N'est-ce pas aussi employer de bien gros mots pour un tour
d'esprit qui peut s'exercer sur des portions de la vie humaine aussi
bien que sur le problème de la destinée? Tous les humoristes n'ont pas
lu Schopenhauer, et tel meneur d'ânes ou colporteur est un humoriste
sans s'être fait une métaphysique. Si, d'autre part, on avance, avec
Carlyle et Thackeray, que la sensibilité est l'essence de l'humour[291],
on est obligé de soutenir que Swift n'a pas d'humour, ou de prétendre
qu'il a de la sensibilité, et on a le choix entre deux paradoxes. Si
l'humour aime l'excentricité et se réjouit de déconcerter la logique et
la raison[292], que devient celui de Swift qui est fait de logique, et
celui d'Addison qui est fait de raison? Si l'humour est fait de
fantaisie dévergondée, de bizarrerie, de heurts, de soubresauts, que
fait-on de celui du _Vicaire de Wakefield_, si uni et si charmant? Si
l'humour exige des contrastes violents, que devient l'humour de Charles
Lamb, tout en nuances délicates et fondues? D'ailleurs, qu'a de commun
le décousu, tout extérieur, des chapitres de Sterne, par exemple, avec
son humour? Qu'on découpe un exemplaire de _Tristram Shandy_, et qu'on
rétablisse, en histoires suivies, les chapitres jetés pêle-mêle,
l'humour ne subsistera-t-il pas tout entier? bien plus, qu'on prenne une
page, un passage de Sterne, isolé et formant un tout, l'humour ne s'y
trouve-t-il pas? Encore ne donnons-nous contre chacune de ces formules
que la grosse objection centrale. Elles en soulèveraient mainte autre de
détail. De toutes parts, ce sont des contradictions et des
insuffisances, un enchevêtrement de définitions souvent arbitraires et
toujours trop courtes; leur objet les dépasse de toutes parts.
Quelques-unes sont si étroites qu'elles font penser à celle de ce
vaurien qui, dans une pièce de Shadwell, faisait consister l'humour à
briser les vitres[293].
[Footnote 284: Shaftesbury dit finement: «Décrire la vraie
raillerie serait une chose aussi difficile, et peut-être
aussi inutile, que de définir la bonne éducation. Personne ne
peut comprendre les spéculations sur ces choses, en dehors de
ceux qui en ont la pratique. Cependant chacun se croit bien
élevé; et le pédant le plus roide s'imagine qu'il peut
railler avec bonne grâce et humour». _Characteristics of men,
manners, opinions, times_, l'essai intitulé: _an Essay on the
Freedom of Wit and Humor_.]
[Footnote 285: Taine. _Notes sur l'Angleterre_, p. 344.]
[Footnote 286: Thackeray. _English Humourists. Swift._]
[Footnote 287: Lorsque Voltaire introduisait en France le mot
humour, il est manifeste que ce mot ne désignait pour lui
rien de rude ni de triste: «Les Anglais ont un terme pour
signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette
_gaieté_, cette _urbanité_, ces saillies qui échappent à un
homme sans qu'il s'en doute, et ils rendent cette idée par le
mot humour qu'ils prononcent _Yumor_». _Lettre à l'abbé
d'Olivet._]
[Footnote 288: Scherer. _Études sur la Littérature
contemporaine_, tom VI. Article sur _Laurence Sterne_.]
[Footnote 289: On trouvera toute la théorie de M. Stapfer sur
l'humour, dans le volume _Molière et Shakspeare_, aux
chapitres VI, VII et VIII, intitulés: _Définitions partielles
de l'Humour_; _Philosophie de l'Humour_; _l'Humour dans
Shakspeare, Aristophane et Molière_. Lire aussi son étude sur
Sterne.]
[Footnote 290: Voir sur l'humour épars dans les grands
ouvrages ecclésiastiques de Fuller: Reed. _Introduction to
English Literature_, le chapitre: _Literature of Wit and
Humour,_ p. 210-11. Le même auteur parle aussi, au même
endroit, de «l'humour qui est mélangé au raisonnement de
Barrow et à l'éloquence poétique de Jeremy Taylor». Dans son
_History of English Humour_, le Rev. A. G. L'Estrange,
constatant que «quelques-uns de nos premiers humoristes ont
été des ecclésiastiques», consacre un chapitre à trois
d'entre eux: Donne, Hall et Fuller, tom. I, chap. V.]
[Footnote 291: Thackeray. _English Humourists.
Swift._--Carlyle. _Essay on Jean-Paul Richter._--Voir aussi
dans cette direction, Emerson. _Letters and social Aims. The
comic_--et Bain, _English Composition and Rhetoric_, le
chapitre intitulé: _The ludicrous, Humour, Wit_, p. 74-79.]
[Footnote 292: Jean-Paul Richter dit de l'humour: «Il
ressemble à l'oiseau Merops qui monte vers le ciel en tenant
sa queue tournée vers lui; c'est un jongleur qui boit et
aspire le nectar en dansant sur la tête». _Poétique_ ou
_Introduction à l'Esthétique_, § 33.]
[Footnote 293: Addison. _Spectator_, nº 35.]
Ajoutez, pour achever le contraste entre la petitesse des définitions et
l'étendue de l'idée, que l'humour n'est pas, pour les Anglais, une chose
purement anglaise. C'est un don qui appartient à l'esprit humain et se
manifeste partout où le génie parait, comme la poésie ou l'éloquence. Il
faut faire entrer dans la définition de ce mot, tel que les Anglais
l'entendent, des hommes comme Rabelais, Montaigne, Aristophane, Henri
Heine, Jean-Paul Richter, Molière, La Fontaine, Voltaire, Cervantès.
Hallam, qui a quelque autorité pour parler de littérature, dit que _les
Plaideurs_ contiennent plus d'humour que d'esprit[294]. Quant à
Cervantès, il est le roi et le modèle des humoristes, le représentant le
plus complet de l'humour. Tous les critiques anglais sont d'accord sur
ce point. «Il n'y a peut-être pas un livre, dans aucune langue, où
l'humour soit porté à un plus haut degré de perfection que dans les
aventures du célèbre Chevalier de la Manche[295].» C'est Campbell qui
parle ainsi, dans sa _Philosophie de la Rhétorique_. Et il est important
de ne pas oublier que ces paroles datent de 1750, qu'on ne peut invoquer
contre elles l'extension récente que le mot d'humour aurait reçu. Près
d'un siècle plus tard, Carlyle écrit: «Sterne vient ensuite, notre
dernier spécimen de l'humour et, avec tous ses défauts, notre plus
délicat, sinon notre plus robuste, car Yorick et le caporal Trim, et
l'oncle Toby, n'ont pas encore de frère sinon en Don Quichotte, bien
qu'il soit bien au-dessus d'eux. Cervantès est à la vérité le plus pur
de tous les humoristes, tant son humour est doux, génial, plein et
cependant éthéré, tant il est d'accord avec l'auteur et avec toute sa
noble nature[296].» On voit jusqu'où s'étend la région de l'humour, et
quel petit espace les définitions y occupent çà et là.
[Footnote 294: Hallam. _Introduction to the Literature of
Europe._]
[Footnote 295: Campbell. _Philosophy of Rhetoric_, chap. II,
section 2.]
[Footnote 296: Carlyle. _Essay on Jean-Paul Richter._]