Ce qui frappe tout d'abord dans l'humour de Burns, c'est la gaîté, et ce

n'est pas de la gaîté à fausses enseignes, comme il arrive souvent chez

les humoristes. L'enseigne, chez eux, ne fait pas la marchandise. À la

porte des uns, s'agite une affiche burlesque, et on entre dans une

maison où sont assises des songeries mélancoliques. À celle des autres,

pend décemment une affiche de mine grave; entrez, les bouffonneries et

les arlequinades vous assaillent, vous gouaillent et vous houspillent.

Ici, le signe et l'auberge vont de pair; l'enseigne du rire annonce bien

la gaîté. Et quelle gaîté! saine, bruyante, contagieuse, turbulente,

pleine d'entrain. Le plaisir produit par la plupart des humoristes est

intellectuel et une pure jouissance du cerveau. Ici c'est une gaîté

presque physique qui s'empare de tout le corps et le grise de rire.

C'est le rire matériel de Falstaff et de Rabelais, mais réduit à des

proportions modérées et moyennes. Il n'est pas démesuré et épique; il

est de taille ordinaire, mais il est bien du même sang, et, comme eux,

heureux de vivre.

Aussi, la raillerie de Burns, sauf dans quelques cas personnels de

colère, est-elle sans méchanceté et sans fiel. C'est une gausserie

pleine d'une jovialité et d'une bonhomie presque amicales. Ceux mêmes

qui en sont l'objet ne sauraient s'en fâcher. Tam Samson ne put en

vouloir à Burns d'avoir écrit son élégie; ni Tam de Shanter d'avoir

raconté son aventure. Si le Dr Hornbook eut plus de mal à digérer les

confidences de la Mort, c'est que les médecins supportent peu qu'on

parle mal de leur art; Fagon trépignait quand de Brissac se moquait de

la médecine devant Louis XIV[314]. L'humour de Burns ne laisse pas

d'arrière-goût, comme ces rires âcres qui font qu'on s'arrête

brusquement, étonné de rire. Ce n'est pas un fruit plein de cendres,

ramassé sur des grèves amères. C'est un fruit sain tombé de l'arbre

bienfaisant de l'Insouciance. S'il n'en tombait de temps en temps de

cette espèce, l'homme mourrait de mélancolie.

[Footnote 314: Saint-Simon. _Mémoires._]

Naturellement, cet humour ne porte ni sur des vices, ni sur des travers

ou des ridicules. Il n'a aucune prétention morale, aucune visée

critique, comme ceux de Swift, d'Addison ou de Thackeray, si divers à

d'autres égards. Il ne songe ni à donner des leçons, ni à infliger des

réprimandes. Il est aussi désintéressé que celui de Sterne. Il recherche

bonnement des situations comiques et des aventures drôlatiques. Burns

n'est ni un pamphlétaire, ni «le prédicateur de tous les jours» dont

parle Thackeray; c'est un artiste qui s'amuse de ce qu'il voit. Il

saisit au passage une anecdote réjouissante, un incident saugrenu; et

les rend tout vifs. Il a presque l'humour d'un peintre, non pas d'un

peintre moraliste comme Hogarth, mais d'un peintre purement pittoresque

comme Téniers ou Van Ostadt. C'est l'homme qui, ayant aperçu quelque

chose de divertissant et en riant encore, arrive le raconter. Et, en

effet, la plupart de ses pièces humoristiques sont le récit d'une

rencontre, d'une aventure, une de ces histoires comme il s'en débite aux

foires et aux marchés, au milieu d'un cercle de figures cramoisies,

boursouflées et prêtes à craquer de rire. L'observation, qui a sa

netteté accoutumée, porte sur les gestes et les paroles des personnages,

comme il convient dans des récits. Tout est en faits et en actions.

Aucun humour n'est plus nourri de ces détails particuliers et

pittoresques que Jean-Paul considère justement comme indispensables.

À ces qualités s'ajoute le mouvement, si puissant chez Burns. Il

s'empare d'elles, les entraîne, les pousse, les émeut, les anime, les

fouette. Cette gaîté, si allante d'elle-même, se presse, s'échauffe et

se hâte encore. Les détails sont serrés, se bousculent, se heurtent,

montent les uns sur les autres, comme des moutons sortant d'étable. Cela

marche, court, se précipite; le récit en prend une musique qui le

complète; le rire en sort de tous côtés, s'accroît d'une sorte de

vitesse acquise, éclate dans une turbulence de gaîté et devient

irrésistible[315].

[Footnote 315: Jean-Paul Richter a finement remarqué: «Le

mouvement et surtout le mouvement rapide, ou le repos à côté

de ce dernier, peuvent contribuer à rendre un objet plus

comique, comme moyen de rendre l'humour saisissable par le

sens». _Poétique_ § 35.]

C'est un des effets de la force de l'observation dans Burns que son

humour n'a pas de sensibilité, du moins en ce qui concerne les hommes.

Disons plutôt qu'il contient plus de sympathie que de sensibilité.

Celle-ci est encore une intervention de l'auteur. Les personnages de

Sterne, par exemple, sont vrais, mais ils sont toujours vus à travers

son émotion. Quelque chose, fût-ce quelque chose d'aussi précieux qu'une

larme, s'interpose entre eux et nous. L'humoriste sent pour eux, plutôt

qu'il ne sent avec eux, et, en quelque manière, il se substitue à eux.

L'observation de Burns est plus détachée de lui et l'abandonne tout à

fait. Ce reste de personnalité est rompu. Ses personnages vivent hors de

lui, dans une pleine indépendance. Ils n'ont rien de plus que leur

propre sympathie pour eux-mêmes, comme cela se trouve chez les grands

producteurs, et comme cela est, après tout, la vraie réalité. C'est un

signe décisif de force et la marque d'une observation qui se jette au

coeur des choses. La sensibilité est forcément moindre, et remplacée par

cette sorte de cordialité amicale que les grands créateurs ont pour

leurs personnages.

Cependant, à l'égard des animaux, l'humour de Burns est tout différent,

et devient au contraire d'une sensibilité exquise. Quand il a devant lui

une de ces pauvres créatures muettes qui souffrent et s'étonnent

obscurément de souffrir, il s'adoucit, perd son rire bruyant, devient

pensif, presque mélancolique, et s'emplit de pitié jusqu'au bord des

larmes. Ses pièces à sa brebis mourante, _Mailie_, ou _à une Souris_

dont la charrue a détruit le nid, sont des modèles de ce genre délicat

d'humour qui se sert de la raillerie pour oser montrer son émotion.

C'est ce trait qui a surtout frappé Carlyle, pour qui la sensibilité est

nécessaire à l'humour. «Nous ne parlons pas, dit-il, de son audacieuse

et souvent irrésistible faculté de caricature, car cela est de la

drôlerie plutôt que de l'humour; mais une gaîté beaucoup plus tendre

réside en lui et paraît çà et là en touches passagères et admirables,

comme dans son adresse _à la Souris, à sa Jument_, ou son élégie sur la

pauvre _Mailie_. Cette dernière pièce peut être regardée comme son plus

heureux effort dans ce genre. Dans ces pièces, il y a des traits d'un

humour aussi délicat que celui de Sterne, cependant tout à fait

différent, original, singulier, l'humour de Burns.[316]» Peut-être

préférerions-nous la pièce _à la Souris_? Quoi qu'il en soit, ces

pièces, aussi délicieuses que les plus touchants passages de Sterne,

leur sont, à nos yeux, supérieures, par quelque chose de plus réel et de

plus simple. Peut-être peut-on expliquer cette différence entre l'humour

de Burns envers les hommes et envers les bêtes par le fait que

l'observation à l'égard des animaux est toujours beaucoup plus une

oeuvre d'invention. Leurs modes d'être nous étant fermés, il nous est

impossible de sentir avec eux, il faut sentir pour eux, et la

sensibilité entre par là. Quoi qu'il en soit, nous rencontrerons plus

loin cette portion tout à fait singulière de son humour. Nous ne

considérons ici que celle qui a trait à l'homme et à la vie humaine.

[Footnote 316: Carlyle. _Essay on Burns._]

Pour des raisons analogues, son humour n'est pas riche en fantaisie. Ce

désordre que quelques humoristes ont affecté et que quelques critiques

ont proclamé un des attributs de l'humour, ne se rencontre pas chez lui.

Pas de ces bizarreries, de ces incohérences, de ces heurts, de ces

brusques arrêts, de ces départs débridés, de ces mille extravagances et

bouffonneries qui se tordent, grimacent, serpentent, et s'enchevêtrent,

autour des pages de certains écrivains, comme un encadrement de

grotesques. Rabelais s'attarde à des tours de force d'énumération, ouvre

tout à coup des cages d'où s'échappent des volées d'adjectifs qu'il

regarde s'allonger en riant, s'amuse à imbriquer d'interminables

généalogies en clouant des «engendra» les uns sur les autres, et cherche

mille manières, dans une bagarre de bouffonnerie, de désorienter

l'esprit. Sterne, qui l'imite, fait jouer ses chapitres à saute-mouton,

en compose avec des points, met les uns en blanc, les autres en noir,

commence, s'interrompt, n'achève rien, et se rit de mettre l'attention

du lecteur aux prises avec des écheveaux embrouillés. On dirait qu'ils

aient fait gageure d'incohérence et pris plaisir à disloquer leurs

livres. Sans aller aussi loin, d'autres ont des échappées de poésie, des

accès de lyrisme, comme Dickens et Carlyle. Le plan prémédité et voulu,

la proportion des parties, leur concordance vers un effet calculé,

l'harmonie, l'ordre en un mot, semblent n'exister pas pour eux. C'est le

domaine de l'inattendu et du fantastique; les jeux de la fantaisie et du

caprice y prennent leurs ébats; tout va au hasard de l'impression du

moment. C'est à ce point que quelques critiques ont voulu faire de cette

étrangeté un des caractères de l'humour[317]. Burns se charge de les

réfuter, car il n'y a rien de pareil en lui. Outre que ces débauches

d'excentricités cadrent mal avec les qualités de sobriété dont son

esprit était si solidement charpenté, les éléments mêmes de son humour

le protégeaient de ces écarts. Son observation serre trop la réalité,

elle s'y ajuste trop étroitement pour la perdre un seul instant, et,

comme le réel n'est pas décousu, qu'il est fait de continuité et de

logique, son humour, fait d'observation, reste compact et suivi. De même

son mouvement l'empêche de s'arrêter ou de s'écarter, le pousse droit au

but. Il n'y a ni place, ni loisir, pour ces hors-d'oeuvre; ils ne

peuvent trouver ni un intervalle, ni une minute, pour s'y glisser. Les

pièces les plus humoristiques de Burns vont sans une digression, sans

une excentricité. Elles sont aussi bien proportionnées, aussi

parfaitement composées que celles d'autres humoristes affectent d'être

détraquées et étranges. Ce n'est pas trop de dire qu'elles sont aussi

courtement menées qu'une fable ou qu'un conte de La Fontaine. Elles

justifient la filiation d'Addison qui faisait l'humour fils de la vérité

et du bon sens [318].

[Footnote 317: Voir l'importance que M. Taine donne à ce

caractère, dans son chapitre sur Carlyle. _Histoire de la

Littérature Anglaise_, tom V, p. 239.]

[Footnote 318: Voir l'article d'Addison sur l'Humour, dans le

_Spectator_, nº 35.--Les critiques qui veulent faire de

l'humour quelque chose de décousu et de bizarre feront bien

de relire cette définition de l'humour par un des maîtres de

l'humour.]

Il nous semble que l'humour de Burns se dégage maintenant et que nous

apercevons ce qu'il a d'original. Il ne possède pas beaucoup de

sensibilité, du moins envers les hommes, ni grande fantaisie; mais une

gaîté franche, de la belle humeur, une raillerie mise dans les

personnages eux-mêmes, le comique ne sortant pas de réflexions à leur

sujet, mais de leurs propres gestes et paroles, une action et un

mouvement infatigables, quelque chose de nourri, de plein, de si naturel

que le rire semble être dans ces choses elles-mêmes, et de si juste

qu'elle ne déforme pas la réalité et ne sent jamais la caricature. Avec

cela, leste, preste, de proportions moyennes, d'une allure dégagée et

bien prise. Malgré nous, il nous fait songer à la gaîté française, tant

il est net et pétillant. L'humour a été comparé à l'ale, boisson forte

et sérieuse[319]; elle a quelquefois l'âpreté du whiskey; celui de Burns

rappelle la jovialité qui vit dans l'âme allègre de nos vins. Il fait

encore penser à celui de nos conteurs par je ne sais quoi de moyen et de

pondéré; par un fonds solide de raison qu'il a beaucoup plus que les

éclats de la fantaisie. Il n'y a pas, dans la littérature anglaise,

d'humour plus sobre et en même temps plus dru, plus alerte, et plus

dramatique. Il n'y en a pas qui soit moins ce qu'il est convenu

d'appeler anglais. On voit souvent, sur les chemins du pays d'Ayr, de

jolies filles légères et rieuses. Elles marchent court vêtues, avec des

gestes animés. Elles sont plus petites, moins poétiques que les

Anglaises, mais mieux prises et plus vives. Elles ont des extrémités

plus fines, un pas plus léger, quelque chose de plus dispos. Si un lourd

fermier passe gauchement sur son cheval, elles le plaisantent et en

rient follement. Mais si elles voient un oiselet blessé, les larmes leur

viennent aux yeux, sans que la fleur rose de la gaîté ait le temps de

faner sur leur bouche. L'humour de Burns leur ressemble.

[Footnote 319: Taine. _Notes sur l'Angleterre_, p. 344, voir

aussi _Histoire de la Littérature Anglaise,_ tom V, chap. IV,

2.]

* * * * *

Cet humour circule partout, se retrouve sur toutes les routes, dans les

petits sentiers de son oeuvre. Presque toutes ses grandes pièces en

foisonnent: _Halloween_, la _Sainte-Foire_, l'_Adresse au Diable_,

l'_Adresse au Haggis_, l'_Élégie de Tam Samson_, tous les poèmes

satiriques contre le clergé: l'_Ordination_, les _Deux Pasteurs_,

l'_Adresse aux rigidement Vertueux_, la fameuse _Prière de Saint

Willie_. Toutes ses _Épîtres_ en sont presque exclusivement composées.

Il y en a dans tous les coins de ses chansons, dans ses épigrammes, ses

épitaphes, ses impromptus, sans parler de l'humour attendri et tout

spécial qu'il a dans les pièces où il s'agit des bêtes. De sa raillerie

de la vie humaine, on a déjà des exemples, dans les citations que nous

avons faites à propos de sa gaîté et de son observation. Le génie d'un

poète ne se décompose pas. C'est un vin qui a les mêmes qualités dans

tous les verres où il est versé. Cependant, selon l'année qui l'a mûri

et les flacons qui l'ont conservé, il arrive qu'une de ces qualités

paraît plus que les autres et prend le dessus. Il y a ainsi des pièces

où l'humour de Burns se dégage mieux et se fait goûter plus librement.

Nous en pouvons citer, comme exemples, deux morceaux, écrits, l'un tout

à fait au commencement, l'autre presque à la fin de sa vie. Ils montrent

combien cette faculté était naturelle et a été constante chez lui.

Le premier: _La Mort et le Docteur Hornbook_ est de 1785, alors que

Burns venait de s'établir à Mauchline. Comme presque toujours, le sujet

est emprunté à un incident réel. Le maître d'école de Tarbolton, nommé

John Wilson, avait, pour augmenter un peu ses maigres gains, ouvert une

boutique d'épicerie. Étant tombé par hasard sur quelques livres de

médecine, il les avait lus, et avait joint à son commerce la vente de

quelques médicaments. Il avait même mis une affiche où il annonçait des

consultations «gratis», dans la boutique. Ce n'était là qu'un pauvre

diable, un peu pédant et ridicule. Mais, dans une réunion de

francs-maçons de Tarbolton, il eut le malheur de se prendre de

discussion avec le poète, et de faire, avec une lourde vanité, parade de

ses connaissances médicales. Il ne devait pas tarder à s'en repentir.

Comme Burns s'en retournait chez lui le soir, à l'endroit exact où la

Mort rencontre le passant, il lui passa par l'esprit une idée qu'il se

mit à développer en continuant son chemin[320]. C'était le poème dont il

s'agit ici, une de ses premières compositions importantes et un des

meilleurs spécimens de son humour.

[Footnote 320: R. Chambers. _Life of Burns_, tom I. p. 108.]

Dès les premiers vers, la raillerie apparaît. Le début est, en effet,

pour assurer la véracité de ce qui suit, et mettre les gens en garde

contre certaines idées de défiance qui pourraient leur venir. On ne

trouverait personne qui, l'ayant entendu, ait encore envie de douter de

l'aventure.

Certains livres sont des mensonges d'un bout à l'autre,

Et certains grands mensonges n'ont jamais été écrits;

Même les ministres, on en a connu

Qui, dans un saint emportement,

Lâchaient quelque forte imposture,

Et la clouaient avec l'Écriture.

Mais ce que je vais vous raconter,

Ce qui arriva une de ces nuits dernières,

Est juste aussi vrai que le diable est en enfer,

Ou dans la cité de Dublin;

Qu'il vienne parfois plus près de nous,

C'est grand'pitié.

Nous sommes prévenus; écoutons maintenant la véridique histoire. Voici

donc ce qui lui est arrivé. Il sortait du village, pour retourner à

Lochlea; après les dernières maisons, la route fait coude à droite et

passe près d'un moulin; les lieux n'ont guère changé depuis lors. La

bière du village s'était trouvée particulièrement excellente ce soir-là,

et lui avait troublé la tête. Il y a une description qui est bien jolie;

les strophes sont toutes trébuchantes de verbes qui indiquent des

mouvements vacillants, et le tableau de l'ivrogne qui s'applique à

compter les cornes de la lune, sans y réussir, est charmant. Il hésite

avec bonhomie entre trois et quatre.

L'ale du village m'avait mis de belle humeur,

Je n'étais pas gris, mais j'en avais juste assez;

Je chancelais par instants, mais j'avais encore soin

De passer au large des fossés;

Et les monts, les pierres et les buissons, je les distinguais encore

Des spectres et des sorciers.

La lune montante commença à regarder,

Par-dessus les distantes collines de Cumnock;

À compter ses cornes, de toutes mes forces,

Je m'appliquai;

Mais, si elle en avait trois ou quatre,

Je ne pourrais pas le dire.

J'avais tourné près de la colline,

Et je descendais vers le moulin de Willie,

Plaçant mon bâton très habilement

Pour me tenir ferme;

Mais, parfois, au large, malgré mon vouloir

Je tirais une bordée.

Tout à coup voici qu'il tombe sur quelque chose qui l'étonné, et, avec

la lenteur de perception que lui donne son état, il met quelque temps à

comprendre.

«Là, je me trouvai en face d'une espèce d'être,

Qui me mit en un étrange émoi;

Une terrible faux, par dessus une de ses épaules,

Luisante et bougeante pendait;

Un trident à trois orteils, sur l'autre épaule,

Large et long posait.

Sa stature paraissait de deux longues aunes écossaises,

La plus bizarre forme que j'aie jamais vue,

Car, du diable s'il avait un ventre;

Et puis, ses jambes

Étaient aussi minces, étroites et grêles

Que deux bouts de bride.

Avec la jovialité d'un ivrogne, il lui adresse la parole; rien n'est

plus comique que la demi-clarté qui pénètre dans ses idées embrouillées:

pourquoi cet étranger a-t-il une faux? Ce n'est pourtant pas le moment

de la moisson.

«Bonsoir, dis-je, ami.--Venez-vous de faucher,

Quand les autres sont occupés à semer?»

Il sembla faire une sorte de pause,

Mais ne dit rien;

À la fin, je dis: «Ami, où allez-vous?

Retournez-vous avec moi?»

Tout cela est charmant de vérité, jusqu'à cette dernière proposition

d'homme ivre, prêt toujours à accompagner le premier venu. Un petit

détail pour marquer la sincérité des traits de Burns: la pièce fut en

effet composée à l'époque où la vue d'une faux surprend, au moment des

semailles de 1785. La petite scène qui suit est encore fort jolie. Le

mouvement du soûlard qui ne craint rien et se trouve d'un coup prêt à

l'escarmouche est finement indiqué.

Il parla d'un ton creux et dit: «Mon nom est la Mort,

Mais ne crains pas.»--Je dis: «Ma foi,

Tu es peut-être venu pour couper mon souffle;

Mais prends garde, mon garçon,

Je t'en préviens, ne te fais pas blesser,

Vois-tu, voilà un couteau.»

La Mort n'a pas mis dans son crâne de faire blêmir une aussi bonne

trogne et de la faire passer, selon le mot de Montaigne, de sueur chaude

en froide. Elle lui dit de se rassurer et de remettre son couteau dans

sa poche. Si elle voulait lui jouer un mauvais tour, elle s'en

soucierait comme d'un crachat. Il n'est pas fâché de ce qu'il entend;

pourtant sa dignité l'empêche d'accepter cela comme un don. Les ivrognes

sont remplis de considération et d'égards envers eux-mêmes; il veut que

ce soit un marché, donnant, donnant.

«Bon, bon, dis-je, soit; c'est un marché;

Allons! une poignée de main! C'est convenu;

Nous allons nous reposer et nous asseoir.

Eh bien! donne-moi de tes nouvelles,

Ces temps-ci, tu as été à plus d'une porte

Et dans plus d'une maison!»

Voilà l'ivrogne qui témoigne de l'intérêt à la Mort et la met à son

aise. Pour un peu, il lui frapperait familièrement sur le fémur, comme

sur la cuisse d'un ami. Assis l'un près de l'autre, ils se mettent à

causer, et c'est un bon tableau: lui, cordial, bienveillant; elle, un

peu pensive, appuyée sur sa faux dans l'attitude d'un moissonneur

fatigué! Elle lui fait ses confidences.

«Oui, oui, dit-elle, et elle secoua la tête,

Voilà longtemps, longtemps, en vérité,

Que j'ai commencé à couper des fils

Et à arrêter des souffles:

Il faut faire quelque chose pour gagner son pain,

La Mort, comme les autres.»

Tout n'est pas roses dans ce métier; elle a des chagrins. Voilà bientôt

six mille ans qu'elle exerce cette profession; on a fait bien des plans

et des essais pour l'arrêter ou l'effrayer, tout a été vain jusqu'à ce

qu'un certain Hornbook s'en soit mêlé. Il connaît bien Jock Hornbook du

village! Que le diable fasse de son estomac une blague à tabac! Celui-là

menace de venir à bout d'elle. Voici une faux et ici un dard, qui ont

percé maint vaillant coeur; quand Hornbook est là, ils ne servent plus à

rien. La veille encore, elle a essayé son dard: il a rebondi émoussé, à

peine en état de percer une tige de chou. C'est qu'Hornbook est partout

avec son arsenal: avec ses scies et ses couteaux de médecin de toutes

dimensions, formes, et métaux; avec toutes les espèces de boîtes, de

pots et de bouteilles, avec ses écorces, ses terres, et fossiles

calcinés, avec le vrai salmarinum des mers, la farine de fèves et de

pois, l'aquafontis, quoi encore? Des moyens nouveaux et rares, urinus

spiritus de chapons, des antennes de mites coupées, grattées et raclées,

l'alcali fait avec des coupures de queues de moucherons, que n'a-t-il

pas?

Au fil de l'énumération que la Mort presse rageusement, l'ivrogne fait

un bond. Quoi! si les choses vont de ce pas, si personne ne meurt plus,

le fossoyeur, ce pauvre Johnnie Ged est un homme ruiné! Autant faire du

cimetière un champ d'avoine.

«Quel malheur pour le trou de Johnnie Ged!

Dis-je, si ces nouvelles sont vraies!

Son beau cimetière où les pâquerettes poussaient

Si blanches et si jolies,

Nul doute, on va y pousser la charrue;

On va ruiner Johnnie!»

Il a la voix émue. Il s'apitoie. Cette réflexion d'homme gris qui ne

voit dans tout cela que l'intérêt du fossoyeur est excellemment comique.

Ce qui suit l'est encore davantage par le tour inattendu que prend la

pièce. C'est, jusqu'à la fin, une ironie macabre qui éclate par un

ricanement, et s'achève par une menace de la Mort.

La créature poussa un rire étrange,

Et dit: «Pas besoin d'atteler la charrue,

Les cimetières seront bientôt assez labourés,

N'aie pas peur;

Ils seront tous coupés de maintes tranchées,

Dans deux ou trois ans.

Pour un que j'ai tué d'un bon trépas bien droit,

Par perte de sang ou suspension de souffle,

Ce soir, j'oserais en prendre mon serment,

L'habileté de cet Hornbook

En a mis une vingtaine dans leur dernier drap,

Par gouttes ou pilules.

Un honnête tisserand de son métier,

Dont la femme avait deux poings assez mal élevés,

Achète pour deux sous de quoi lui remettre la tête

Qui lui faisait mal;

La femme s'est glissée tranquillement dans le lit,

Et n'a plus rien dit.

Un propriétaire avait la colique,

Qu'un gargouillement dans les boyaux,

Son fils unique envoie chercher Hornbook

Et le paie bien;

Le gars, pour deux belles brebis,

Fut propriétaire lui-même.

Ce n'est là qu'un échantillon des façons d'Hornbook;

Ainsi il continue au jour la journée,

Ainsi il empoisonne, tue et massacre;

Et il est bien payé;

Et il me frustre de ma proie légitime

Avec ses maudites sales poudres».

Et la Mort aigrie, exaspérée, jure qu'elle saura rendre ce sot infatué

aussi tranquille qu'un hareng; elle parie un groat que la prochaine fois

qu'elle le rencontre, elle lui donnera son dû.

Mais comme elle commençait à parler,

Le marteau de la vieille église frappa sur la cloche,

Une petite heure toute courte au delà des douze,

Cela nous fit lever tous deux;

Je pris le chemin qui me convint,

La Mort en fit autant[321].

[Footnote 321: _Death and Dr Hornbook._]

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 15 / 47 段