Prenons-y garde cependant. Pour nous mettre au point de vue juste vis à

vis de cette portion de son oeuvre, nous devons songer au travail que

nous faisons pour lire Villon ou Rabelais. Nous prenons la peine de

défricher le terrain autour d'eux, et nous y trouvons plaisir.

N'oublions pas qu'il faut à chaque pas élucider quelque point de coutume

ou de costume dans Shakspeare ou dans Molière. Songeons aussi que les

détails de superstition ou de moeurs donneront à ses pièces l'intérêt

archéologique qu'ont aujourd'hui certaines des pièces de Herrick, si

pleines de la saveur et de la poésie de vieux usages disparus. En tout

cas, c'est peut-être par là que Burns est le plus cher aux Écossais,

surtout à ceux que l'esprit aventureux de la race et la pression d'une

population croissante sur un sol maigre, ont envoyés à travers le monde.

Aucun poète ne permet d'emporter autant de la patrie, dans son dialecte

familier, dans ses scènes domestiques, dans ces mille détails

insignifiants qui rendent chers les souvenirs d'enfance. Les émigrants

qui sortent de la Clyde emportent parfois dans un sachet un peu de la

terre natale. Ceux qui emportent Burns emportent une partie de la vie

nationale.

* * * * *

Même lorsqu'on a défalqué cette portion du génie de Burns enfermée dans

des usages dont il faut avoir la clef, il en reste assez pour le faire

comprendre et admirer. L'existence des paysans écossais a mille traits

communs avec celle des autres paysans. C'est la même vie, âpre,

besogneuse, durement acharnée au sol, calleuse, sans beauté extérieure,

mais humaine après tout, possédant ses joies, ses peines, même ses

heures de noblesse, et s'harmonisant avec la nature dans une certaine

poésie fruste. Comment Burns l'a-t-il représentée?

La première chose qui frappe, dans cette représentation, c'est

l'exactitude, la conformité au réel, la préoccupation exclusive du vrai.

C'est la vie telle qu'il l'a vue. On se trouve jeté parmi des fermiers,

des mendiants, des chaudronniers ambulants, des domestiques de ferme,

des maîtres d'école, des curés de campagne, des tailleurs, des meuniers,

un monde d'ouvriers ou de vagabonds. Les plus riches sont vêtus en gros

drap, et les plus pauvres ont des haillons. Et qu'on n'aille pas croire

que ce monde est embelli. Ce ne sont pas des paysans poétiques comme

dans les pastorales de George Sand, ou des vagabonds philosophiques

comme dans les chansons de Béranger. Ce sont des paysans peints par l'un

d'eux, rudes, grossiers, bornés aux intérêts immédiats. Tous ces gens

vivent dans une vie qui est bien la leur. Ils n'en dépassent pas le

niveau. Ils échangent leurs inquiétudes pour leurs moissons, ils

s'occupent du temps, des scandales de la paroisse. Leur grand bonheur

est de s'attabler pour boire du whiskey, et de se griser en compagnie en

se racontant des histoires de filles.

Aux courses de Mauchline, à la foire de Mauchline,

Je serai fier de vous y rencontrer;

Nous donnerons une nuit de congé au souci,

Si nous nous retrouvons,

Et nous ferons échange de rimes

L'un avec l'autre.

Le pot de quatre quarts, nous le ferons tinter;

Nous le baptiserons avec de l'eau bouillante.

Puis nous nous assiérons et boirons notre coup,

Pour nous réjouir le coeur;

Et ma foi nous serons de meilleures connaissances

Avant de nous quitter.

Il n'y a rien comme de la bonne ale forte!

Où verrez-vous jamais des hommes plus heureux,

Ou des femmes plus gaies, douces et savoureuses

D'un matin à l'autre,

Que ceux qui aiment à boire une goutte

Dans le verre ou la corne?[239]

[Footnote 239: _Epistle to John Lapraik._]

Braves gens, du reste, pour la plupart, pleins de jovialité, de grosse

bonhomie, comme John Rankine, le fermier, ou Tam Samson, le chasseur;

mais se remuant dans une vie matérielle et terre à terre. D'autres ont

leurs défauts marqués: leur vulgarité, l'ivrognerie, l'hypocrisie. Ils

sont bien là tels que Burns les a vus, sans qu'il ait songé à les

arranger.

L'exactitude des scènes s'accompagne de la précision dans les détails.

C'est en somme la même qualité. Pas de développements, pas d'ornements,

une succession de faits très précis et très clairement énoncés. Chacun

de ses mots porte sur un détail réel, le donne tel qu'il est. Il ne

s'occupe que de la substance, de la quantité de matière, de réalité,

qu'il met dans ses vers. C'est une suite de renseignements nets, portant

sur la structure même de la chose décrite. On dirait qu'il n'y a pas

d'imagination, et que cette poésie n'est qu'une observation dense,

accumulée et comprimée en un tout petit espace. Il y a des tableaux de

quatre ou cinq lignes qui sont le résumé de tout un métier et de tout un

jeu. Son poème d'_Halloween_ tout entier est un tour de force en ce

genre; il consiste, presque exclusivement en une description technique

de superstitions locales, avec toutes les cérémonies. Il y a dans

l'_Élégie de Tam Samson_ deux strophes, qui sont une description

complète du curling, ce fameux jeu écossais qui consiste à lancer, vers

un but tracé sur la glace, de lourdes pierres polies et garnies d'une

poignée en fer. Les termes, les mouvements, les péripéties du jeu s'y

trouvent. Il faut expliquer le jeu entier pour commenter ces deux

strophes[240]. Il en est ainsi dans toute son oeuvre. Presque jamais un

terme abstrait; sans cesse, des images réelles, des noms d'objets, des

comparaisons prises à tous les métiers; tout est en termes concrets. Tam

Samson est jeté «dans la manne à poissons» de la mort[241]. Un petit

homme se vante d'être vif et de se trémousser çà et là «comme la navette

de n'importe quel tisserand», mais, il est obligé d'avouer qu'il n'est

pas beaucoup plus haut «qu'un bon couteau à choux»[242]. Ici le Pégase

du poète a «les éparvins»[243]; ailleurs, son maître lui met de «belles

brides neuves et un beau collier neuf», pour chanter son ami Willie

Chalmers[244]. Il s'adresse aux gens rigides, sévères pour les autres et

qui oublient que la vie leur a rendu la vertu facile; l'idée se place

aussitôt en une image d'une précision toute technique:

Dont la vie est comme un moulin bien allant,

Fourni d'une eau abondante,

La trémie pleine tourne toujours,

Et toujours le clapet fait son bruit[245].

[Footnote 240: Voir les strophes 4 et 5 de _Tam Samson's

Elegy_, et les comparer aux règles du _Curling_, dans le

livre des Chambers: _Gymnastics, Golf, Curling._]

[Footnote 241: _Tam Samson's Elegy._]

[Footnote 242: _Adam A-'s Prayer._]

[Footnote 243: _Epistle to Davie._]

[Footnote 244: _Willie Chalmers._]

[Footnote 245: _To the Unco' Good._]

C'est une image de meunier. Ailleurs, il conseille à un de ses amis de

garder un coeur ferme et de se raidir contre l'adversité. Cela devient

une image précise empruntée au violon et exacte jusque dans ses détails.

On croirait entendre un musicien.

Vienne la richesse, vienne la pauvreté, tard ou tôt,

Le ciel fasse que les cordes de votre coeur soient toujours d'accord,

Et tournez les chevilles de l'âme plus haut,

D'une quinte ou davantage,

Au-dessus de la basse mélancolique et lente

Du souci morose[246].

[Footnote 246: _Epistle to Major Logan._]

Et partout ainsi, de tous côtés, des faits. Cela donne à sa poésie une

étonnante solidité, et en même temps un pittoresque continuel. C'est une

grande marque d'observation que cette connaissance des objets et des

métiers; c'est un des traits des grands observateurs. Les expressions

empruntées aux jeux, aux outils, aux instruments, indiquent que

l'écrivain a un oeil pour tout. Les deux hommes qui ont poussé cette

science minutieuse des choses le plus loin sont peut-être Shakspeare et

Rabelais. Cervantès en est plein. Ils ont tout vu. Et ce n'est pas chez

eux étalage de termes techniques empruntés à des manuels, de pures

énumérations verbales d'objets démontés et presque classifiés. Ce sont

les choses saisies dans leur jeu, dans leur travail, et leur aspect

vivant. C'est une qualité par laquelle Burns se rapproche des grands

esprits à qui rien n'échappe.

Cette parfaite exactitude, unie à son absence de parti pris dans la

copie de la vie, a donné à son observation une grande variété. Il

accepte les sujets tels que la réalité les lui fournit et tous ceux

qu'elle lui fournit à peu près indistinctement. Les plus vulgaires lui

sont aussi bons que les plus élevés. Il chante le recueillement

religieux et austère du samedi soir, la prière commune et la lecture de

la Bible. Mais si, à l'église, il aperçoit un pou sur le chapeau d'une

demoiselle toute fière de sa toilette, il s'empare du sujet et chante

l'insecte «gros et gris comme une groseille à maquereau[247]». Presque

toutes ces pièces sont écrites sur des incidents réels; presque aucune

n'est un pur effort d'imagination né du désir de produire quelque chose

de littéraire. Avec cette disposition, le champ ouvert devant lui était

immense. Ne se dérobant à rien de ce que lui présentait la vie, son

étude s'est étendue autant qu'elle.

[Footnote 247: _To a Louse._]

Il a donc représenté dans son entier le monde qui l'entourait. Non

seulement les faits principaux, les amours, les morts, les travaux, les

angoisses, les fatigues, mais tous les incidents qui se groupent autour

d'eux, les superstitions, les joyeusetés de table, les souvenirs

patriotiques, les aspirations égalitaires, mille scènes de comédie ou de

colère. Ici, c'est la prière d'un Ancien hypocrite et vicieux; là, la

querelle de deux curés de la _Vieille-Lumière_; plus loin, le portrait

d'un médecin de village; plus loin l'énumération des ustensiles d'une

ferme; plus loin un petit domestique qu'on engage, une brebis qu'on

perd, un enfant illégitime qu'on salue, une assemblée religieuse, une

comparution devant la _Kirk-Session_, rien ne manque, pas même les

aspects plus dignes et plus sérieux de la vie. Emerson a dit avec

justesse: «Les riches poètes comme Homère, Chaucer, Shakspeare et

Raphaël n'ont évidemment aucune limite à leur oeuvre que les limites de

leur vie, et ressemblent à un miroir porté par la rue et prêt à rendre

l'image de toute chose créée[248].» Burns était un miroir, plus petit à

coup sûr, un fragment de miroir, si l'on veut, mais, dans sa mesure,

également capable de tout réfléchir.

[Footnote 248: Emerson. _Essays, The Poet._]

* * * * *

À côté de ce don d'exactitude, Burns en avait un autre qui caractérise

sa représentation de la vie à un degré plus haut encore: le mouvement,

l'agitation, la faculté de représenter la vie elle-même, agissante,

prise sur le fait. C'est une conséquence des mêmes qualités de fidélité,

car la vie est remuante, jamais en repos. Mais il faut, pour la prendre

au vol et dans l'action qui passe, un merveilleux coup d'oeil et un don

spécial. Il y a des hommes, qui, à des degrés différents, comme Ben

Jonson et Crabbe, ont abordé l'étude de la vie, avec un désir de

conscience et d'exactitude complètes. Ils l'ont observée minutieusement,

fidèlement, jusque dans ses manifestations les plus vulgaires. Mais le

don du mouvement, du geste, leur a manqué. Ils ont été dépourvus de

cette qualité supérieure qu'ont les hommes comme Shakspeare, Molière ou

Cervantès, qu'a un homme comme Dickens, et que n'a pas un homme comme

Thackeray: le don de la représentation instantanée et complète, et non

de la représentation réfléchie et partielle; le coup d'oeil qui ramasse

tout un être d'un trait, et non l'attention qui l'étudie par fragments.

Il faut remarquer encore que Ben Jonson, Crabbe et Thackeray étaient des

gens cultivés, et qu'il leur était plus difficile de s'oublier dans le

fait de saisir la réalité. Cette allure, cette agitation, Burns l'a eue

à un très haut point. Tout chez lui est continuellement en action, tout

bouge, remue, va, vient, court, gesticule; un acte est à peine indiqué

qu'un autre le remplace. On comprend ce que cette rapidité de mouvement,

ajoutée à l'exactitude des traits, peut donner d'intensité à ses

tableaux. Dans ses pièces, presque chaque mot est un mot d'action. Ses

écrits, déjà si nerveux par le fait de leur précision et de leur

sobriété, le paraissent encore davantage, comme des gens en marche.

Cette qualité est si répandue chez lui qu'on pourrait en trouver des

exemples dans chacune de ses pièces. Cependant, sa _Veillée de la

Toussaint_ et sa _Foire-Sainte_ peuvent servir, peut-être mieux que

certaines autres, à en donner une idée.

Halloween est la veille du jour de la Toussaint, le jour où il semble

que l'hiver commence, et qu'avec l'accroissement des nuits l'empire des

choses mystérieuses s'élargit. Dans les croyances des paysans écossais,

c'est le jour où l'on peut, au moyen de certaines pratiques, voir dans

l'avenir. On se réunit, ce soir-là, pour accomplir les rites et les

opérations qui doivent ouvrir les secrets de l'année qui va venir. Le

sujet de la pièce est une de ces soirées. C'est une pièce toute chargée

de superstitions locales, et à laquelle Burns lui-même a mis de

nombreuses notes explicatives, dans sa première édition destinée

uniquement aux gens du pays. Mais une fois qu'on a pris connaissance de

ces superstitions, il est impossible de désirer une description plus

gaie, plus vivante, plus remuante. Tout est en agitation. Si on

soulignait les substantifs et les adjectifs qui désignent un mouvement,

on soulignerait la moitié des mots. En même temps aucun morceau ne peut

mieux faire juger à quel point cette poésie est faite d'exactitude.

La pièce s'ouvre par une charmante strophe, féerique et légère, toute

brillante de clair de lune et qui fait penser aux passages de Shakspeare

où passent des elfes et des gnomes. Elle donne aussitôt le caractère,

l'atmosphère de superstition de tout le morceau. Elle est tout aérienne.

Cette nuit où les fées légères

Sur les dunes de Cassilis dansent;

Ou bien par les champs, dans une lumière splendide,

Caracolent sur de vifs coursiers;

Ou bien prennent la route de Colean

Sous les pâles rayons de la lune,

Pour y errer et se perdre dans la caverne,

Parmi les rocs et les ruisseaux,

Et jouer cette nuit-là[249].

[Footnote 249: _Halloween._]

Ce regard rapide vers les hauteurs sauvages et sombres de Cassilis donne

à la réunion autour du feu une sensation de sécurité et de bien-être, en

répandant autour de la maison un peu de terreur. On entend courir, dans

la nuit, le Doon, sinueux et clair sous la lune. Les voisins arrivent;

les fillettes propres et plus jolies que lorsqu'elles ont leurs atours.

Les gars viennent bientôt après, avec un double noeud à leurs

jarretières pour indiquer qu'ils font leur cour; les uns, taciturnes,

les autres, bavards; bien des coeurs déjà se mettent à battre.

Les cérémonies commencent et, avec elles, les rires, les cris, les

exclamations et les bousculades, qui vont aller en grandissant. On se

rend d'abord au jardin cueillir, les yeux fermés, une tige de chou. Si

elle est grosse ou mince, droite ou tordue, ce sont autant

d'indications. Ce sont des cris. Puis, les fillettes vont à la grange

arracher un épi, et ce sont d'autres farces et d'autres jeux. Voici

qu'on range devant le feu les noix qui doivent décider du destin des

filles et des gars: quelques-unes restent tranquilles l'une à côté de

l'autre et se consument de compagnie; c'est signe du mariage; d'autres

s'agitent, craquent, sautent, éclatent dans la cheminée. Alors ce sont

des exclamations, des éclats de rire. Le bruit augmente; les noix font

une fusillade; les clameurs se croisent, parmi les jurons de dépit et

les confidences. Merran qui pense à Andrew Bill et qui est assise

derrière les autres, en profite pour sortir et aller dévider un écheveau

de laine dans un pot. Si, en le repelotonnant, quelque chose l'arrête,

on peut demander au pot: «qui tient?» Et le pot répond le nom de la

personne qu'on doit épouser. Merran raccourt, toute tremblante. Quelque

chose a retenu le fil, mais elle n'a pas osé demander qui. Puis, c'est

la petite Jenny qui veut aller manger une pomme devant le miroir que lui

a donné son oncle Johnnie, car alors le visage de celui qu'on épousera

apparaît, comme s'il regardait par dessus votre épaule. La grand'mère la

gronde et commence un charmant discours de vieille femme, plein de

bavardages du temps passé. C'est Jamie Feck qui a juré d'aller semer un

boisseau de lin. Il sort; mais quand il est seul parmi les meules, il

siffle la marche de Lord Lennox, pour se donner du courage. Tout à coup,

ses cheveux se dressent, il entend un cri perçant, un grognement et un

ronflement. Il s'allonge à terre et se met à crier au meurtre. Tout le

monde accourt. On cherche l'ennemi. C'est la truie qui trotte parmi eux.

Meg voudrait bien aller à la grange vanner trois vans d'air, pour voir

passer à la troisième fois Tam Kipples. Elle a donné au berger une

poignée de noix et deux pommes aux joues rouges pour qu'il fasse la

garde. Mais, à peine entrée, elle entend un rat qui court, et se sauve

en criant: «Le Seigneur me préserve!» On a dit à Willie que, s'il tourne

trois fois autour d'une meule et y plonge trois fois le bras, il saisira

à la troisième fois l'objet aimé.

Il arriva que la meule qu'il sonda trois fois

Était étayée de bois, parce qu'elle penchait.

Il prend un vieux chêne moussu et noueux

Pour quelque vieille noire et hideuse,

Lance un juron et lui allonge un coup de poing

Tel que la peau en fut arrachée

De ses mains, cette nuit-là[250].

[Footnote 250: _Halloween._]

Puis, voici l'aventure de Lizzie, une veuve folâtre et joyeuse comme un

jeune chat. Par les genêts, près du cairn, de l'autre côté de la

colline, elle va chercher le long d'un ruisseau, la place où les terres

de trois fermiers se réunissent. C'est pour y tremper la manche de sa

chemise. Elle la suspendra ensuite devant le feu, et la figure désirée

viendra la retourner pour la faire sécher. La peinture du ruisseau est

un modèle de précision. Tous les mouvements et les jeux de l'eau se

pressent en quelques lignes. On peut dire qu'elles contiennent toute la

jolie pièce de Tennyson _Le Ruisseau_.

Tantôt, en une cascade, le ruisseau se joue,

Tandis qu'il fait ses détours dans la glen;

Tantôt il contourne lentement une falaise rocheuse;

Tantôt en petits remous, il se ride;

Tantôt il étincelle sous les rayons nocturnes,

Trottant, dansant, éclatant;

Tantôt il disparaît aux pieds des rives,

Sous les noisetiers épandus,

Invisible cette nuit-là[250].

Lizzie se prépare à accomplir le charme. Tout à coup, parmi les

fougères, sur la rive, entre elle et la lune, le diable ou, peut-être

une génisse égarée, apparaît et pousse un cri.

Le coeur de la pauvre Lizzie bondit presque hors de son enveloppe,

Elle sauta presque à hauteur d'alouette,

Mais le pied lui manqua et, dans le ruisseau,

Par dessus les oreilles, elle fit paff,

Avec un plongeon, cette nuit-là[251].

[Footnote 251: _Halloween._]

La scène se termine par de joyeuses chansons, des causeries amicales,

des histoires amusantes, des farces risibles, on sert de grossiers

gâteaux, qui mettent toutes les mâchoires en mouvement; on prend un

verre de whiskey; puis on se sépare et on entend les rires se disperser

dans la nuit. Ce qu'il est impossible de rendre, c'est l'animation et

l'agilité de cette pièce. Pas un vers n'est tranquille. Les strophes

bondissent, elles touchent à peine terre qu'elles prennent un nouvel

élan; les traits de mouvement y foisonnent et s'y heurtent; ils y sont

tous. On en pourrait faire une pantomime anglaise, pleine de gestes,

d'ébats, de bousculades et de gambades. C'est d'une étonnante gaîté

animale. Quelques passages de lyrisme grotesque dans Dickens ont seuls

une pareille vitesse.

La pièce célèbre sous le nom de la _Foire Sainte_ est un modèle des

mêmes qualités, avec autant de mouvement, et plus de variété dans les

scènes. C'est une satire contre ces communions et ces prédications en

plein vent, qui étaient alors fréquentes en Écosse. On dressait sous un

auvent une chaire; les prédicateurs s'y succédaient toute la journée.

Les auditeurs venaient en foule de tous les villages des alentours. Des

baraques de rafraîchissements se dressaient près de l'endroit choisi. La

matinée se passait d'ordinaire avec ordre et bienséance. Mais quand la

journée s'avançait, que les libations avaient échauffé les têtes, le

champ de prière prenait l'aspect d'un champ de foire. On sortait les

provisions, on s'asseyait à terre, on buvait, on riait, tandis que les

prédicateurs continuaient à gesticuler et à vociférer, si bien que le

retour du soir était terriblement pittoresque. On devine ce que cette

donnée a pu devenir entre les mains actives de Burns.

C'est d'abord un charmant paysage matinal, tout brillant de rosée. L'air

est frais; le soleil glorieux apparaît au-dessus des moors; dans la

lumière glissante les lièvres courent le long des sillons, et les

alouettes montent dans le ciel. Les routes sont couvertes de monde: ce

sont des fermiers en costume de cheval qui chevauchent tranquillement

près de leurs paysans; les jeunes gens, en beau drap neuf, sautent

par-dessus les ornières; les filles, pieds nus, toutes brillantes de

soie et d'écarlate, portent dans leurs mouchoirs des provisions pour la

journée. Toute cette foule arrive à l'enclos et se heurte au plateau

chargé d'un amas de sous. L'ancien, en calotte noire, surveille cette

recette «d'un oeil avide». On se presse autour de la chaire: les uns

avec des planches, d'autres, avec des chaises, des escabeaux. On cause.

Voici une troupe de filles caquetantes, le cou nu et la gorge agitée, et

une bande de jeunes tisserands venus de Kilmarnock pour s'amuser. Chacun

cherche à s'installer, non sans arrière préoccupation.

Ici, quelques-uns pensent à leurs péchés,

Et quelques-uns à leurs habits;

L'un maudit les pieds qui ont sali ses bas,

Un autre soupire et prie.

De ce côté-ci, est assis un paquet d'élus,

Avec des figures pincées et hautaines de posséder la grâce;

De ce côté-là, une bande de gars aux aguets,

Fait avec clins d'oeil signe aux fillettes,

De venir du côté des chaises, ce jour-là.

Oh! heureux est cet homme et béni,

Et rien d'étonnant qu'il soit fier,

Dont la chère fillette, celle qu'il préfère,

Arrive s'asseoir auprès de lui!

Le bras posé sur le dos de la chaise,

Doucement, il prend un air grave,

Mais, par degrés, son bras coule autour du cou,

Sa main est sur la gorge de la fillette,

Sans qu'on le voie, ce jour-là[252].

[Footnote 252: _The Holy Fair._]

Un grand silence se fait. Alors défilent les prédicateurs, chacun avec

sa manière et l'effet qu'il produit sur l'auditoire. L'un, hurlant et

agitant les poings, est admiré; un autre, calme et élégant, est

délaissé; car il y a des fluctuations dans la foule. On commence à aller

vers les barils d'ale. Les baraques s'emplissent. On demande des

biscuits, des verres; les pintes se choquent; on discute; c'est un

vacarme de logique et d'Écriture. En même temps commence une sorte de

kermesse, pleine de plaisanteries. Les gars et les fillettes se

réunissent. On se met à manger. Au fur et à mesure que la bière et le

whiskey circulent, la scène devient plus vive. On prend des rendez-vous;

on s'arrange pour repartir ensemble. Au-dessus de ce brouhaha, on entend

passer des bribes de sermon, des paroles d'enfer, des menaces de

damnation. Enfin, la cérémonie est achevée. Les uns s'en vont en

trébuchant, tant bien que mal; les gars s'arrêtent aux sautoirs, tandis

que les filles, qui ont mis leurs souliers pendant la cérémonie, les

retirent pour s'en retourner pieds nus. Les routes se couvrent de

groupes; mais la journée n'a pas été perdue:

Combien de coeurs ce jour convertit

De pécheurs et de fillettes,

Leurs coeurs de pierre avant la nuit sont changés,

Et aussi doux que n'importe quelle chair.

Il y en a qui sont pleins d'amour divin,

Il y en a qui sont pleins d'eau-de-vie,

Et plus d'une chose ce jour-là commence

Qui finira par un accouchement,

Quelque jour!

Cette foule bariolée qui s'agite, se rencontre, se remue, se mélange, se

disperse, toute cette journée, grouillante du petit jour à la nuit

close, donnent bien l'idée de la manière de Burns. Wilkie y aurait pu

trouver vingt motifs de tableaux; mais il n'aurait pu en rendre la

fougue.

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 12 / 47 段