vis de cette portion de son oeuvre, nous devons songer au travail que
nous faisons pour lire Villon ou Rabelais. Nous prenons la peine de
défricher le terrain autour d'eux, et nous y trouvons plaisir.
N'oublions pas qu'il faut à chaque pas élucider quelque point de coutume
ou de costume dans Shakspeare ou dans Molière. Songeons aussi que les
détails de superstition ou de moeurs donneront à ses pièces l'intérêt
archéologique qu'ont aujourd'hui certaines des pièces de Herrick, si
pleines de la saveur et de la poésie de vieux usages disparus. En tout
cas, c'est peut-être par là que Burns est le plus cher aux Écossais,
surtout à ceux que l'esprit aventureux de la race et la pression d'une
population croissante sur un sol maigre, ont envoyés à travers le monde.
Aucun poète ne permet d'emporter autant de la patrie, dans son dialecte
familier, dans ses scènes domestiques, dans ces mille détails
insignifiants qui rendent chers les souvenirs d'enfance. Les émigrants
qui sortent de la Clyde emportent parfois dans un sachet un peu de la
terre natale. Ceux qui emportent Burns emportent une partie de la vie
nationale.
* * * * *
Même lorsqu'on a défalqué cette portion du génie de Burns enfermée dans
des usages dont il faut avoir la clef, il en reste assez pour le faire
comprendre et admirer. L'existence des paysans écossais a mille traits
communs avec celle des autres paysans. C'est la même vie, âpre,
besogneuse, durement acharnée au sol, calleuse, sans beauté extérieure,
mais humaine après tout, possédant ses joies, ses peines, même ses
heures de noblesse, et s'harmonisant avec la nature dans une certaine
poésie fruste. Comment Burns l'a-t-il représentée?
La première chose qui frappe, dans cette représentation, c'est
l'exactitude, la conformité au réel, la préoccupation exclusive du vrai.
C'est la vie telle qu'il l'a vue. On se trouve jeté parmi des fermiers,
des mendiants, des chaudronniers ambulants, des domestiques de ferme,
des maîtres d'école, des curés de campagne, des tailleurs, des meuniers,
un monde d'ouvriers ou de vagabonds. Les plus riches sont vêtus en gros
drap, et les plus pauvres ont des haillons. Et qu'on n'aille pas croire
que ce monde est embelli. Ce ne sont pas des paysans poétiques comme
dans les pastorales de George Sand, ou des vagabonds philosophiques
comme dans les chansons de Béranger. Ce sont des paysans peints par l'un
d'eux, rudes, grossiers, bornés aux intérêts immédiats. Tous ces gens
vivent dans une vie qui est bien la leur. Ils n'en dépassent pas le
niveau. Ils échangent leurs inquiétudes pour leurs moissons, ils
s'occupent du temps, des scandales de la paroisse. Leur grand bonheur
est de s'attabler pour boire du whiskey, et de se griser en compagnie en
se racontant des histoires de filles.
Aux courses de Mauchline, à la foire de Mauchline,
Je serai fier de vous y rencontrer;
Nous donnerons une nuit de congé au souci,
Si nous nous retrouvons,
Et nous ferons échange de rimes
L'un avec l'autre.
Le pot de quatre quarts, nous le ferons tinter;
Nous le baptiserons avec de l'eau bouillante.
Puis nous nous assiérons et boirons notre coup,
Pour nous réjouir le coeur;
Et ma foi nous serons de meilleures connaissances
Avant de nous quitter.
Il n'y a rien comme de la bonne ale forte!
Où verrez-vous jamais des hommes plus heureux,
Ou des femmes plus gaies, douces et savoureuses
D'un matin à l'autre,
Que ceux qui aiment à boire une goutte
Dans le verre ou la corne?[239]
[Footnote 239: _Epistle to John Lapraik._]
Braves gens, du reste, pour la plupart, pleins de jovialité, de grosse
bonhomie, comme John Rankine, le fermier, ou Tam Samson, le chasseur;
mais se remuant dans une vie matérielle et terre à terre. D'autres ont
leurs défauts marqués: leur vulgarité, l'ivrognerie, l'hypocrisie. Ils
sont bien là tels que Burns les a vus, sans qu'il ait songé à les
arranger.
L'exactitude des scènes s'accompagne de la précision dans les détails.
C'est en somme la même qualité. Pas de développements, pas d'ornements,
une succession de faits très précis et très clairement énoncés. Chacun
de ses mots porte sur un détail réel, le donne tel qu'il est. Il ne
s'occupe que de la substance, de la quantité de matière, de réalité,
qu'il met dans ses vers. C'est une suite de renseignements nets, portant
sur la structure même de la chose décrite. On dirait qu'il n'y a pas
d'imagination, et que cette poésie n'est qu'une observation dense,
accumulée et comprimée en un tout petit espace. Il y a des tableaux de
quatre ou cinq lignes qui sont le résumé de tout un métier et de tout un
jeu. Son poème d'_Halloween_ tout entier est un tour de force en ce
genre; il consiste, presque exclusivement en une description technique
de superstitions locales, avec toutes les cérémonies. Il y a dans
l'_Élégie de Tam Samson_ deux strophes, qui sont une description
complète du curling, ce fameux jeu écossais qui consiste à lancer, vers
un but tracé sur la glace, de lourdes pierres polies et garnies d'une
poignée en fer. Les termes, les mouvements, les péripéties du jeu s'y
trouvent. Il faut expliquer le jeu entier pour commenter ces deux
strophes[240]. Il en est ainsi dans toute son oeuvre. Presque jamais un
terme abstrait; sans cesse, des images réelles, des noms d'objets, des
comparaisons prises à tous les métiers; tout est en termes concrets. Tam
Samson est jeté «dans la manne à poissons» de la mort[241]. Un petit
homme se vante d'être vif et de se trémousser çà et là «comme la navette
de n'importe quel tisserand», mais, il est obligé d'avouer qu'il n'est
pas beaucoup plus haut «qu'un bon couteau à choux»[242]. Ici le Pégase
du poète a «les éparvins»[243]; ailleurs, son maître lui met de «belles
brides neuves et un beau collier neuf», pour chanter son ami Willie
Chalmers[244]. Il s'adresse aux gens rigides, sévères pour les autres et
qui oublient que la vie leur a rendu la vertu facile; l'idée se place
aussitôt en une image d'une précision toute technique:
Dont la vie est comme un moulin bien allant,
Fourni d'une eau abondante,
La trémie pleine tourne toujours,
Et toujours le clapet fait son bruit[245].
[Footnote 240: Voir les strophes 4 et 5 de _Tam Samson's
Elegy_, et les comparer aux règles du _Curling_, dans le
livre des Chambers: _Gymnastics, Golf, Curling._]
[Footnote 241: _Tam Samson's Elegy._]
[Footnote 242: _Adam A-'s Prayer._]
[Footnote 243: _Epistle to Davie._]
[Footnote 244: _Willie Chalmers._]
[Footnote 245: _To the Unco' Good._]
C'est une image de meunier. Ailleurs, il conseille à un de ses amis de
garder un coeur ferme et de se raidir contre l'adversité. Cela devient
une image précise empruntée au violon et exacte jusque dans ses détails.
On croirait entendre un musicien.
Vienne la richesse, vienne la pauvreté, tard ou tôt,
Le ciel fasse que les cordes de votre coeur soient toujours d'accord,
Et tournez les chevilles de l'âme plus haut,
D'une quinte ou davantage,
Au-dessus de la basse mélancolique et lente
Du souci morose[246].
[Footnote 246: _Epistle to Major Logan._]
Et partout ainsi, de tous côtés, des faits. Cela donne à sa poésie une
étonnante solidité, et en même temps un pittoresque continuel. C'est une
grande marque d'observation que cette connaissance des objets et des
métiers; c'est un des traits des grands observateurs. Les expressions
empruntées aux jeux, aux outils, aux instruments, indiquent que
l'écrivain a un oeil pour tout. Les deux hommes qui ont poussé cette
science minutieuse des choses le plus loin sont peut-être Shakspeare et
Rabelais. Cervantès en est plein. Ils ont tout vu. Et ce n'est pas chez
eux étalage de termes techniques empruntés à des manuels, de pures
énumérations verbales d'objets démontés et presque classifiés. Ce sont
les choses saisies dans leur jeu, dans leur travail, et leur aspect
vivant. C'est une qualité par laquelle Burns se rapproche des grands
esprits à qui rien n'échappe.
Cette parfaite exactitude, unie à son absence de parti pris dans la
copie de la vie, a donné à son observation une grande variété. Il
accepte les sujets tels que la réalité les lui fournit et tous ceux
qu'elle lui fournit à peu près indistinctement. Les plus vulgaires lui
sont aussi bons que les plus élevés. Il chante le recueillement
religieux et austère du samedi soir, la prière commune et la lecture de
la Bible. Mais si, à l'église, il aperçoit un pou sur le chapeau d'une
demoiselle toute fière de sa toilette, il s'empare du sujet et chante
l'insecte «gros et gris comme une groseille à maquereau[247]». Presque
toutes ces pièces sont écrites sur des incidents réels; presque aucune
n'est un pur effort d'imagination né du désir de produire quelque chose
de littéraire. Avec cette disposition, le champ ouvert devant lui était
immense. Ne se dérobant à rien de ce que lui présentait la vie, son
étude s'est étendue autant qu'elle.
[Footnote 247: _To a Louse._]
Il a donc représenté dans son entier le monde qui l'entourait. Non
seulement les faits principaux, les amours, les morts, les travaux, les
angoisses, les fatigues, mais tous les incidents qui se groupent autour
d'eux, les superstitions, les joyeusetés de table, les souvenirs
patriotiques, les aspirations égalitaires, mille scènes de comédie ou de
colère. Ici, c'est la prière d'un Ancien hypocrite et vicieux; là, la
querelle de deux curés de la _Vieille-Lumière_; plus loin, le portrait
d'un médecin de village; plus loin l'énumération des ustensiles d'une
ferme; plus loin un petit domestique qu'on engage, une brebis qu'on
perd, un enfant illégitime qu'on salue, une assemblée religieuse, une
comparution devant la _Kirk-Session_, rien ne manque, pas même les
aspects plus dignes et plus sérieux de la vie. Emerson a dit avec
justesse: «Les riches poètes comme Homère, Chaucer, Shakspeare et
Raphaël n'ont évidemment aucune limite à leur oeuvre que les limites de
leur vie, et ressemblent à un miroir porté par la rue et prêt à rendre
l'image de toute chose créée[248].» Burns était un miroir, plus petit à
coup sûr, un fragment de miroir, si l'on veut, mais, dans sa mesure,
également capable de tout réfléchir.
[Footnote 248: Emerson. _Essays, The Poet._]
* * * * *
À côté de ce don d'exactitude, Burns en avait un autre qui caractérise
sa représentation de la vie à un degré plus haut encore: le mouvement,
l'agitation, la faculté de représenter la vie elle-même, agissante,
prise sur le fait. C'est une conséquence des mêmes qualités de fidélité,
car la vie est remuante, jamais en repos. Mais il faut, pour la prendre
au vol et dans l'action qui passe, un merveilleux coup d'oeil et un don
spécial. Il y a des hommes, qui, à des degrés différents, comme Ben
Jonson et Crabbe, ont abordé l'étude de la vie, avec un désir de
conscience et d'exactitude complètes. Ils l'ont observée minutieusement,
fidèlement, jusque dans ses manifestations les plus vulgaires. Mais le
don du mouvement, du geste, leur a manqué. Ils ont été dépourvus de
cette qualité supérieure qu'ont les hommes comme Shakspeare, Molière ou
Cervantès, qu'a un homme comme Dickens, et que n'a pas un homme comme
Thackeray: le don de la représentation instantanée et complète, et non
de la représentation réfléchie et partielle; le coup d'oeil qui ramasse
tout un être d'un trait, et non l'attention qui l'étudie par fragments.
Il faut remarquer encore que Ben Jonson, Crabbe et Thackeray étaient des
gens cultivés, et qu'il leur était plus difficile de s'oublier dans le
fait de saisir la réalité. Cette allure, cette agitation, Burns l'a eue
à un très haut point. Tout chez lui est continuellement en action, tout
bouge, remue, va, vient, court, gesticule; un acte est à peine indiqué
qu'un autre le remplace. On comprend ce que cette rapidité de mouvement,
ajoutée à l'exactitude des traits, peut donner d'intensité à ses
tableaux. Dans ses pièces, presque chaque mot est un mot d'action. Ses
écrits, déjà si nerveux par le fait de leur précision et de leur
sobriété, le paraissent encore davantage, comme des gens en marche.
Cette qualité est si répandue chez lui qu'on pourrait en trouver des
exemples dans chacune de ses pièces. Cependant, sa _Veillée de la
Toussaint_ et sa _Foire-Sainte_ peuvent servir, peut-être mieux que
certaines autres, à en donner une idée.
Halloween est la veille du jour de la Toussaint, le jour où il semble
que l'hiver commence, et qu'avec l'accroissement des nuits l'empire des
choses mystérieuses s'élargit. Dans les croyances des paysans écossais,
c'est le jour où l'on peut, au moyen de certaines pratiques, voir dans
l'avenir. On se réunit, ce soir-là, pour accomplir les rites et les
opérations qui doivent ouvrir les secrets de l'année qui va venir. Le
sujet de la pièce est une de ces soirées. C'est une pièce toute chargée
de superstitions locales, et à laquelle Burns lui-même a mis de
nombreuses notes explicatives, dans sa première édition destinée
uniquement aux gens du pays. Mais une fois qu'on a pris connaissance de
ces superstitions, il est impossible de désirer une description plus
gaie, plus vivante, plus remuante. Tout est en agitation. Si on
soulignait les substantifs et les adjectifs qui désignent un mouvement,
on soulignerait la moitié des mots. En même temps aucun morceau ne peut
mieux faire juger à quel point cette poésie est faite d'exactitude.
La pièce s'ouvre par une charmante strophe, féerique et légère, toute
brillante de clair de lune et qui fait penser aux passages de Shakspeare
où passent des elfes et des gnomes. Elle donne aussitôt le caractère,
l'atmosphère de superstition de tout le morceau. Elle est tout aérienne.
Cette nuit où les fées légères
Sur les dunes de Cassilis dansent;
Ou bien par les champs, dans une lumière splendide,
Caracolent sur de vifs coursiers;
Ou bien prennent la route de Colean
Sous les pâles rayons de la lune,
Pour y errer et se perdre dans la caverne,
Parmi les rocs et les ruisseaux,
Et jouer cette nuit-là[249].
[Footnote 249: _Halloween._]
Ce regard rapide vers les hauteurs sauvages et sombres de Cassilis donne
à la réunion autour du feu une sensation de sécurité et de bien-être, en
répandant autour de la maison un peu de terreur. On entend courir, dans
la nuit, le Doon, sinueux et clair sous la lune. Les voisins arrivent;
les fillettes propres et plus jolies que lorsqu'elles ont leurs atours.
Les gars viennent bientôt après, avec un double noeud à leurs
jarretières pour indiquer qu'ils font leur cour; les uns, taciturnes,
les autres, bavards; bien des coeurs déjà se mettent à battre.
Les cérémonies commencent et, avec elles, les rires, les cris, les
exclamations et les bousculades, qui vont aller en grandissant. On se
rend d'abord au jardin cueillir, les yeux fermés, une tige de chou. Si
elle est grosse ou mince, droite ou tordue, ce sont autant
d'indications. Ce sont des cris. Puis, les fillettes vont à la grange
arracher un épi, et ce sont d'autres farces et d'autres jeux. Voici
qu'on range devant le feu les noix qui doivent décider du destin des
filles et des gars: quelques-unes restent tranquilles l'une à côté de
l'autre et se consument de compagnie; c'est signe du mariage; d'autres
s'agitent, craquent, sautent, éclatent dans la cheminée. Alors ce sont
des exclamations, des éclats de rire. Le bruit augmente; les noix font
une fusillade; les clameurs se croisent, parmi les jurons de dépit et
les confidences. Merran qui pense à Andrew Bill et qui est assise
derrière les autres, en profite pour sortir et aller dévider un écheveau
de laine dans un pot. Si, en le repelotonnant, quelque chose l'arrête,
on peut demander au pot: «qui tient?» Et le pot répond le nom de la
personne qu'on doit épouser. Merran raccourt, toute tremblante. Quelque
chose a retenu le fil, mais elle n'a pas osé demander qui. Puis, c'est
la petite Jenny qui veut aller manger une pomme devant le miroir que lui
a donné son oncle Johnnie, car alors le visage de celui qu'on épousera
apparaît, comme s'il regardait par dessus votre épaule. La grand'mère la
gronde et commence un charmant discours de vieille femme, plein de
bavardages du temps passé. C'est Jamie Feck qui a juré d'aller semer un
boisseau de lin. Il sort; mais quand il est seul parmi les meules, il
siffle la marche de Lord Lennox, pour se donner du courage. Tout à coup,
ses cheveux se dressent, il entend un cri perçant, un grognement et un
ronflement. Il s'allonge à terre et se met à crier au meurtre. Tout le
monde accourt. On cherche l'ennemi. C'est la truie qui trotte parmi eux.
Meg voudrait bien aller à la grange vanner trois vans d'air, pour voir
passer à la troisième fois Tam Kipples. Elle a donné au berger une
poignée de noix et deux pommes aux joues rouges pour qu'il fasse la
garde. Mais, à peine entrée, elle entend un rat qui court, et se sauve
en criant: «Le Seigneur me préserve!» On a dit à Willie que, s'il tourne
trois fois autour d'une meule et y plonge trois fois le bras, il saisira
à la troisième fois l'objet aimé.
Il arriva que la meule qu'il sonda trois fois
Était étayée de bois, parce qu'elle penchait.
Il prend un vieux chêne moussu et noueux
Pour quelque vieille noire et hideuse,
Lance un juron et lui allonge un coup de poing
Tel que la peau en fut arrachée
De ses mains, cette nuit-là[250].
[Footnote 250: _Halloween._]
Puis, voici l'aventure de Lizzie, une veuve folâtre et joyeuse comme un
jeune chat. Par les genêts, près du cairn, de l'autre côté de la
colline, elle va chercher le long d'un ruisseau, la place où les terres
de trois fermiers se réunissent. C'est pour y tremper la manche de sa
chemise. Elle la suspendra ensuite devant le feu, et la figure désirée
viendra la retourner pour la faire sécher. La peinture du ruisseau est
un modèle de précision. Tous les mouvements et les jeux de l'eau se
pressent en quelques lignes. On peut dire qu'elles contiennent toute la
jolie pièce de Tennyson _Le Ruisseau_.
Tantôt, en une cascade, le ruisseau se joue,
Tandis qu'il fait ses détours dans la glen;
Tantôt il contourne lentement une falaise rocheuse;
Tantôt en petits remous, il se ride;
Tantôt il étincelle sous les rayons nocturnes,
Trottant, dansant, éclatant;
Tantôt il disparaît aux pieds des rives,
Sous les noisetiers épandus,
Invisible cette nuit-là[250].
Lizzie se prépare à accomplir le charme. Tout à coup, parmi les
fougères, sur la rive, entre elle et la lune, le diable ou, peut-être
une génisse égarée, apparaît et pousse un cri.
Le coeur de la pauvre Lizzie bondit presque hors de son enveloppe,
Elle sauta presque à hauteur d'alouette,
Mais le pied lui manqua et, dans le ruisseau,
Par dessus les oreilles, elle fit paff,
Avec un plongeon, cette nuit-là[251].
[Footnote 251: _Halloween._]
La scène se termine par de joyeuses chansons, des causeries amicales,
des histoires amusantes, des farces risibles, on sert de grossiers
gâteaux, qui mettent toutes les mâchoires en mouvement; on prend un
verre de whiskey; puis on se sépare et on entend les rires se disperser
dans la nuit. Ce qu'il est impossible de rendre, c'est l'animation et
l'agilité de cette pièce. Pas un vers n'est tranquille. Les strophes
bondissent, elles touchent à peine terre qu'elles prennent un nouvel
élan; les traits de mouvement y foisonnent et s'y heurtent; ils y sont
tous. On en pourrait faire une pantomime anglaise, pleine de gestes,
d'ébats, de bousculades et de gambades. C'est d'une étonnante gaîté
animale. Quelques passages de lyrisme grotesque dans Dickens ont seuls
une pareille vitesse.
La pièce célèbre sous le nom de la _Foire Sainte_ est un modèle des
mêmes qualités, avec autant de mouvement, et plus de variété dans les
scènes. C'est une satire contre ces communions et ces prédications en
plein vent, qui étaient alors fréquentes en Écosse. On dressait sous un
auvent une chaire; les prédicateurs s'y succédaient toute la journée.
Les auditeurs venaient en foule de tous les villages des alentours. Des
baraques de rafraîchissements se dressaient près de l'endroit choisi. La
matinée se passait d'ordinaire avec ordre et bienséance. Mais quand la
journée s'avançait, que les libations avaient échauffé les têtes, le
champ de prière prenait l'aspect d'un champ de foire. On sortait les
provisions, on s'asseyait à terre, on buvait, on riait, tandis que les
prédicateurs continuaient à gesticuler et à vociférer, si bien que le
retour du soir était terriblement pittoresque. On devine ce que cette
donnée a pu devenir entre les mains actives de Burns.
C'est d'abord un charmant paysage matinal, tout brillant de rosée. L'air
est frais; le soleil glorieux apparaît au-dessus des moors; dans la
lumière glissante les lièvres courent le long des sillons, et les
alouettes montent dans le ciel. Les routes sont couvertes de monde: ce
sont des fermiers en costume de cheval qui chevauchent tranquillement
près de leurs paysans; les jeunes gens, en beau drap neuf, sautent
par-dessus les ornières; les filles, pieds nus, toutes brillantes de
soie et d'écarlate, portent dans leurs mouchoirs des provisions pour la
journée. Toute cette foule arrive à l'enclos et se heurte au plateau
chargé d'un amas de sous. L'ancien, en calotte noire, surveille cette
recette «d'un oeil avide». On se presse autour de la chaire: les uns
avec des planches, d'autres, avec des chaises, des escabeaux. On cause.
Voici une troupe de filles caquetantes, le cou nu et la gorge agitée, et
une bande de jeunes tisserands venus de Kilmarnock pour s'amuser. Chacun
cherche à s'installer, non sans arrière préoccupation.
Ici, quelques-uns pensent à leurs péchés,
Et quelques-uns à leurs habits;
L'un maudit les pieds qui ont sali ses bas,
Un autre soupire et prie.
De ce côté-ci, est assis un paquet d'élus,
Avec des figures pincées et hautaines de posséder la grâce;
De ce côté-là, une bande de gars aux aguets,
Fait avec clins d'oeil signe aux fillettes,
De venir du côté des chaises, ce jour-là.
Oh! heureux est cet homme et béni,
Et rien d'étonnant qu'il soit fier,
Dont la chère fillette, celle qu'il préfère,
Arrive s'asseoir auprès de lui!
Le bras posé sur le dos de la chaise,
Doucement, il prend un air grave,
Mais, par degrés, son bras coule autour du cou,
Sa main est sur la gorge de la fillette,
Sans qu'on le voie, ce jour-là[252].
[Footnote 252: _The Holy Fair._]
Un grand silence se fait. Alors défilent les prédicateurs, chacun avec
sa manière et l'effet qu'il produit sur l'auditoire. L'un, hurlant et
agitant les poings, est admiré; un autre, calme et élégant, est
délaissé; car il y a des fluctuations dans la foule. On commence à aller
vers les barils d'ale. Les baraques s'emplissent. On demande des
biscuits, des verres; les pintes se choquent; on discute; c'est un
vacarme de logique et d'Écriture. En même temps commence une sorte de
kermesse, pleine de plaisanteries. Les gars et les fillettes se
réunissent. On se met à manger. Au fur et à mesure que la bière et le
whiskey circulent, la scène devient plus vive. On prend des rendez-vous;
on s'arrange pour repartir ensemble. Au-dessus de ce brouhaha, on entend
passer des bribes de sermon, des paroles d'enfer, des menaces de
damnation. Enfin, la cérémonie est achevée. Les uns s'en vont en
trébuchant, tant bien que mal; les gars s'arrêtent aux sautoirs, tandis
que les filles, qui ont mis leurs souliers pendant la cérémonie, les
retirent pour s'en retourner pieds nus. Les routes se couvrent de
groupes; mais la journée n'a pas été perdue:
Combien de coeurs ce jour convertit
De pécheurs et de fillettes,
Leurs coeurs de pierre avant la nuit sont changés,
Et aussi doux que n'importe quelle chair.
Il y en a qui sont pleins d'amour divin,
Il y en a qui sont pleins d'eau-de-vie,
Et plus d'une chose ce jour-là commence
Qui finira par un accouchement,
Quelque jour!
Cette foule bariolée qui s'agite, se rencontre, se remue, se mélange, se
disperse, toute cette journée, grouillante du petit jour à la nuit
close, donnent bien l'idée de la manière de Burns. Wilkie y aurait pu
trouver vingt motifs de tableaux; mais il n'aurait pu en rendre la
fougue.