Quiconque a eu le privilège d'apercevoir un troupeau de moutons sous

cette perspective se rendra compte de ce qu'il y avait d'exact et

d'amusant dans cette comparaison. Une femme tend la bouche comme «une

écuelle à aumône[222]». Un baiser claque «comme le fouet d'un marchand

ambulant[222]». En enfer, dans cette caverne noire «dont les écoutilles

sont fermées», le diable «éclabousse les damnés avec son baquet à

soufre[223]». Son cheval vieilli s'avance lourdement, «comme une barque

à pêcherie saumon[224].» Enfin, les intervalles de plus en plus

resserrés sont remplis de mots qui évoquent des idées de mouvement, de

foule, de bruit: foires, marchés, mariages, veillées; de vocables encore

tout chargés de la vie à laquelle ils viennent de servir; d'adjectifs

familiers, expressifs, et d'usage journalier; de noms d'objets,

d'outils, de jeux; c'est comme une poussière animée.

[Footnote 222: _The Jolly Beggars._]

[Footnote 223: _Address to the Deil._]

[Footnote 224: _The Auld Farmer's Salutation to his Auld

Mare._]

De sorte que, jusque dans les profondeurs, il y a un remuement et, pour

ainsi parler, un grouillement de vie; car toutes ces impressions se

mêlent, s'accumulent, se traversent. On ne peut mieux rendre cette

impression qu'en la comparant à celle qu'on a au-dessus des eaux

courantes et poissonneuses. Dans le mouvement du flot, on voit se

mouvoir les plus beaux poissons, puis, entre ceux-ci, de moindres, et,

au-dessous, de plus petits encore que l'oeil discerne à peine et qui

montrent seulement que la vie va jusqu'au fond.

* * * * *

Il faut dire que la destinée, si rigoureuse pour lui à tant d'égards,

parut, sur ce point, attentive à favoriser son génie. Elle le plaça dans

des conditions telles qu'il n'est pas aisé d'en imaginer de meilleures,

et son inclémence lui fut, en cela, tout d'abord propice. Comme une dure

maîtresse, elle lui fit de la vie une leçon continuelle, qu'elle

l'obligea à apprendre. Il fut forcé de vivre; son existence si diverse

et qui exigeait, étant toujours précaire, une attention constante, lui

enseigna beaucoup. Il s'est instruit directement sur les choses. Il a

connu, par l'usage, les objets et leurs leçons; le travail lui a fourni

plus de métaphores que la lecture. Pour l'agriculture, cela n'est guère

étonnant. Mais on se souvient de son séjour à Irvine; ce court

apprentissage lui aussi, ne fut pas perdu et le métier de broyeur de lin

a laissé ses traces dans son oeuvre. Un jour, il souhaite que le dos des

enfants qui se moquent de lui «soit ratissé avec le seran»,

c'est-à-dire, le peigne à nombreuses dents aiguës sur lequel on étire le

lin[225]. À Ellisland, il se trouve dans un pays inconnu à la prose et

aux vers, «où jamais mots ne furent passés sur le seran de la

muse[226]». Plus tard, il appelle la Résolution «tige de lin mâle chez

l'homme[227]». De toutes parts, il retirait, pour récompense de son

labeur manuel, quelque image ou quelque idée. Il est hors de doute qu'il

doit beaucoup de ses comparaisons familières, si heureuses et si neuves,

à ce qu'il a mis la main à tant d'outils; et que son vocabulaire, si

expressif, si étendu et si concret, est en grande partie sorti de ce

contact avec les choses. Où d'ailleurs l'aurait-il trouvé? Aucun auteur

ne le lui aurait fourni. Il l'a retiré lui-même des objets et, en

gagnant son pain, il a appris sa langue.

[Footnote 225: _Address to the Toothache._]

[Footnote 226: _Epistle to Hugh Parker._]

[Footnote 227: _Epistle to Dr Blacklock._]

Il eut encore l'avantage d'être placé dans un milieu excellent pour

l'étude de l'homme. Il ne faut pas croire que les grandes cités

populeuses soient si favorables à la formation des caractères et à leur

observation. Les individus, plus secoués, plus mélangés ensemble, s'y

frottent davantage, sont moins originaux. Ceux qui le sont disparaissent

dans la foule, et il est assez difficile de les découvrir. Si on les

saisit, ce n'est que par intervalles, à bâtons rompus, selon que le

hasard les ramène pour un moment sous le regard. Enfin, et c'est un

grand désavantage, les originalités qui tiennent bon se raidissent dans

l'effort, s'exagèrent, tournent à l'excentricité, et fournissent plutôt

des exceptions que des types. Dans les villages et dans les petites

villes, les gens gardent bien mieux leur empreinte naturelle et leurs

rugosités. Surtout, on les connaît, on les revoit, on les accompagne

dans leur vie, dans leurs moindres actes; leurs particularités, leurs

bizarreries forment une suite, et de cette suite, se dégage un

caractère. Les visages deviennent familiers, en sorte qu'on y lit les

émotions qui en altèrent l'expression habituelle. On prend là mieux

qu'ailleurs le goût et l'habitude de l'observation. C'est dans les

foires, dans les marchés, dans les boutiques des bourgades, que la

plupart des vrais observateurs ont fait leur éducation. C'est là que

Bunyan a étudié la nature; là peut-être que Molière a recueilli le

meilleur de sa connaissance de l'esprit humain. Si Shakspeare ne s'est

pas formé entièrement à Stratford, il devait l'être en partie, quand il

l'a quitté. Dans les grandes villes un flot d'inconnus se précipite

autour de vous et se renouvelle trop vite. Elles sont plus propres à

l'étude des aspects généraux de la nature humaine et à la formation de

moralistes qu'à l'examen des individus et à la création d'artistes.

Burns, à Mauchline, avec les deux petites villes d'Ayr d'un côté, et de

Kilmarnock de l'autre, était bien placé pour étudier les hommes.

Enfin, il a eu le bonheur de ne pas recevoir d'éducation littéraire, et,

par conséquent, de ne pas avoir d'idéal littéraire. C'est que cet idéal,

s'il peut donner des oeuvres exquises et éloquentes, n'est guère

favorable à la production d'une image exacte et complète de la vie

humaine. En effet, l'anoblissement en littérature ne s'obtient, comme en

sculpture, que par le sacrifice des traits individuels et vulgaires, au

moyen d'une sorte de généralisation. La recherche de la beauté et de

l'élévation soutenues, dans l'art d'écrire, conduit donc à une forme

générale et abstraite. Elle substitue des idées à des faits, des

considérations à des observations. Elle est ainsi amenée à mettre le

développement _ab intra_ et l'enchaînement logique, qui est le

développement naturel des conceptions abstraites, à la place du défilé

irrégulier et imprévu des faits. Elle substitue la belle ordonnance

oratoire aux soubresauts et aux hasards de la réalité. Elle aboutit

ainsi à une opération intérieure et, en dernière analyse, toute

personnelle; et l'oeuvre qui en résulte reste toujours une oeuvre

subjective. C'est pourquoi il est plus facile de connaître la

personnalité d'un écrivain oratoire que d'un écrivain dramatique. Après

avoir lu Milton, on le connaît; après avoir lu Shakspeare, on ne sait

rien de lui. Ne sent-on pas qu'il serait plus facile de donner la

formule de l'esprit de Corneille que de Molière? Cette façon de traiter

les choses peut fournir un art très fier et très noble, comme celui de

notre XVIIe siècle. Elle est élevée; mais elle est limitée. Elle n'est

pas en contact direct avec la vie; elle enlève aux oeuvres de la

précision et de la variété. Elle ne connaît que les sommets qui sont

toujours étroits. Avec cet idéal, on peut être un grand orateur, un

grand poète tragique, admirable dans les situations nobles, les

plaidoyers moraux, et les analyses psychologiques générales; on ne

saurait être un peintre très complet et très fidèle de la vie réelle.

L'éducation qui le développe dans les esprits y diminue, en tant qu'elle

agit sur eux, la faculté de saisir la vie sur le fait.

La discipline littéraire est encore nuisible et restrictive en ce

qu'elle empêche l'écrivain de se livrer sans arrière-pensée à la joie de

reproduire simplement ce qu'il voit. La pensée d'un idéal à atteindre,

d'une perfection irréalisable, le trouble, l'inquiète, le tourmente et

le contraint. Cette gêne nuit au naturel, à l'aisance, et à la

familiarité de la forme. Celle-ci prend une perfection et une beauté par

elle-même, indépendante des choses qu'elle représente, et, par là

encore, achète sa hauteur au prix d'un peu de vérité. Aussi, c'est un

fait remarquable que les plus grands peintres de réalité que

l'Angleterre ait eus: Chaucer, Shakspeare, Bunyan, Dickens, sont tous

des hommes sans éducation littéraire. Fielding fait seul exception. Mais

il s'en était affranchi, en vivant beaucoup et en roulant le monde. Il

se rapproche par là de Cervantès et de Molière, deux autres grands

montreurs d'hommes, qui n'ont jamais cherché à faire acte de perfection

littéraire, mais de vérité.

Il est à peine besoin d'insister sur ce fait que l'idéal littéraire du

XVIIIe siècle était particulièrement contraire, particulièrement funeste

à une représentation sincère et complète de la vie. En Angleterre, comme

en France, c'était un idéal d'élégance classique. Le goût des choses

distinguées, une préférence pour les déclamations générales et le poli

du style, dominaient. L'esprit académique y était même plus souverain

que chez nous; il y avait pris plus récemment le pouvoir et ne donnait

pas encore les signes de fatigue d'un long règne. La vie de Burns

coïncide, précisément, avec son moment le plus brillant. Pope était mort

en 1744, quinze ans à peine avant la naissance de Burns. Quand celui-ci

naquit, le Dr Johnson, la personnification du style classique, arrivait

à la royauté littéraire qu'il devait exercer sur la dernière moitié du

siècle. Quand Burns mourut, il y avait seize ans que le vieux docteur

était mort, mais presque tous ses amis existaient encore et son prestige

lui survivait. C'était une période dangereuse. Et Johnson lui-même

n'était-il pas un exemple frappant de la façon dont un idéal littéraire

peut guinder et rétrécir un esprit? Il y avait en lui un riche fonds

d'observation variée, concrète, d'humour, de sensibilité, de rire, et

il a donné des écrits qui, avec leurs grands mérites, sont raides,

froids et vagues. L'oeuvre est loin de valoir l'âme, et Johnson ne

serait qu'un pédant ennuyeux si nous ne l'entendions causer dans les

pages de Boswell. Sa conversation valait mieux que son style. Les deux

récits du même fait, rapprochés par Macaulay[228], sont un exemple de la

façon dont une préoccupation littéraire peut gâter les impressions. Le

premier est une excellente scène de comédie précise et vivante; l'autre

est une page de style artificiel. Les quelques hommes du xviiie siècle

qui ont vraiment touché à la vie, Swift, Fielding, Smollett, Richardson,

Goldsmith, sont des irréguliers ou des bohèmes. Rien ne pouvait être

plus opposé à la façon dont Burns a peint la vie que les moeurs

littéraires de son temps.

[Footnote 228: Macaulay. _Essay on Boswell's Life of

Johnson._]

Qu'il ait pu y avoir péril pour lui à un commerce trop prolongé avec le

goût de cette époque, cela n'est pas douteux. Il suffit de voir combien

l'homme de lettres s'est montré en lui, après son séjour à Édimbourg. À

partir de cette époque, ses oeuvres contiennent des imitations de Pope

et de Gray, des morceaux sans saveur, abstraits et de tout point

inférieurs à ses productions originales. Heureusement, le contact fut

trop court, et il eut le bonheur de puiser aussitôt à la source des

chansons populaires. Mais on sent très clairement le danger[229]. On

peut voir encore par ailleurs combien la mode littéraire aurait agi sur

lui. Il avait formé son style épistolaire sur les recueils de lettres du

XVIIIe siècle. Sa correspondance, très remarquable comme effort

littéraire et souvent très belle, est cependant bien loin de ses vers.

On y trouve des dissertations éloquentes et des révélations personnelles

parfois touchantes, mais dans un style abstrait, oratoire et souvent

déclamatoire. Ses vraies qualités natives d'observation, de gaieté, de

naturel n'y apparaissent pas. Elle n'est qu'une oeuvre de pur effet

littéraire.

[Footnote 229: Voir dans la partie biographique, pages

456-57.]

Par les mêmes raisons, sa gaîté a été sauvegardée. Rien ne nuit plus au

rire simple, franc et large, que la préoccupation de créer un art

toujours noble. La noblesse ne va pas sans gravité. Le rire n'est pas

esthétique. Les joyeux bonshommes de Téniers n'ont-ils pas été traités

de magots? Les époques dominées par un idéal de dignité et de beauté

restent sérieuses. Qu'est devenu le rire du _Menteur_, qu'est devenu le

rire charmant des _Plaideurs_, lorsque Corneille et Racine se sont

consacrés uniquement à la tragédie? Il s'est éteint en eux comme une

faculté inactive. N'y avons-nous rien perdu? N'existait-il pas dans ces

deux hommes une force comique qui a été atrophiée par la tendance vers

un art toujours imposant? Ce quelque chose de solennel, cette tenue,

cette bienséance, qui excluent le laisser-aller du rire, est un

résultat presque aussi inévitable de la culture littéraire que la

tendance à l'abstrait, dont nous parlions plus haut. La grâce,

l'urbanité, la plaisanterie modérée, le sourire fin, peuvent se plaire

dans cette atmosphère distinguée; le rire fougueux, bruyant, et

populaire s'y sent gêné.

D'autre part, aucun jugement moral n'intervenait pour restreindre sa

sympathie envers les caractères des hommes. On peut dire que cette

absence de préoccupation morale n'est pas moins nécessaire à une

représentation étendue de la vie que l'absence de préoccupation

esthétique; elle en est le complément intérieur; elle est indispensable

à un peintre d'hommes, s'il veut être autre chose qu'un satiriste. Pour

qui les examine avec rigueur, les actions humaines perdent toute saveur

dans le goût amer du blâme. Elles se flétrissent entre ses mains,

honteuses d'elles-mêmes, et ligotées par les reproches. De plus, un tel

homme restera toujours en dehors d'elles, étant un juge. Or, pour faire

vraiment exister une âme ou un acte, il faut être en sympathie

momentanée avec eux, vivre en eux, fussent-ils mauvais, quitte à se

prononcer quand leur oeuvre est achevée, ou plutôt à laisser parler les

résultats. Cela est si vrai que, dans Molière, la figure de Don Juan est

une création dramatiquement supérieure à celle de Tartuffe, parce

qu'elle contient moins de réprobation. Le poète a abordé ce dernier avec

une indignation devant laquelle le personnage s'est refermé. C'est un

caractère clos. Nous ne savons de lui que ses actes, nous n'entrons pas

en lui, il nous reste inconnu, comme à ceux qui ont déjoué ses trames

sans pénétrer son âme. C'est un caractère traité par le dehors, comme

dans une satire. Dans Shakspeare, cette installation au coeur du

personnage est constante. Pendant que Iago lui-même parle et agit, nous

sommes en lui, et ce scélérat énigmatique, s'il ne nous livre ni les

origines de son mépris pour les hommes, ni ses dernières réflexions sur

la vie, nous donne au moins des moments de son âme, la formule de sa

misanthropie, et l'aspect d'excuse que ses forfaits prennent à ses yeux.

Burns avait ce genre de sympathie, ce qu'on pourrait appeler cet égoïsme

objectif. Sa nature impétueuse, et, pour l'instant, oublieuse

d'elle-même, le jetait d'emblée dans les choses. Rien ne le retenait en

lui. Il leur appartenait tout entier, pour peu de temps, il est vrai. Il

s'intéressait à la vie pour elle-même, pour les énergies qu'elle

manifeste. Sentir fortement et sincèrement était à ses yeux ce qui

passait avant tout. Cette idée revient dans ses vers, sans cesse.

Mais si, comme on me le dit,

Vous haïssez autant que le diable lui-même

Le coeur de pierre incapable de ressentir,

Allons, Monsieur, voici à votre santé[230].

[Footnote 230: _Invitation to Kennedy._]

La marque d'un homme n'était pas de suivre droit le chemin, mais d'être

poussé par la passion.

Bénédiction sur la troupe des joyeux,

Qui aiment si chèrement une danse ou une chanson,

Et ne pensent jamais au bien ou au mal,

Par règle et compas;

Mais, selon que les taons du sentiment les piquent,

Sont sages ou fous[231].

[Footnote 231: _Epistle to Major Logan._]

Aussi n'était-il pas exigeant envers les hommes. Il ne les imaginait pas

foncièrement pervers, ni non plus excellents. Il pensait qu'il entrait

dans leur composition du bien et du mal. Dès sa jeunesse, il avait dit:

«J'ai souvent observé que chaque homme, même le plus mauvais, a en lui

quelque chose de bon»; et après avoir montré que la qualité d'une vie

dépend souvent des circonstances, il ajoutait: «Celui qui réfléchirait à

tout cela regarderait les faiblesses, que dis-je? les fautes et les

crimes de tous les hommes qui l'entourent, avec l'oeil d'un frère»[232].

Vers le terme de ses jours, il pensait encore «que chaque homme a ses

vertus et qu'aucun homme n'est sans faiblesses», que «dévier plus ou

moins de la convenance et de la rectitude est inséparable de la

condition humaine»[233]. Il aimait à retrouver, dans les misérables que

le sort a dégradés et la société condamnés, les traces de ce mélange.

«J'ai souvent recherché la connaissance de cette partie du genre humain

communément désignée sous le nom de _chenapans_, quelquefois plus que

cela ne convenait à la sûreté de ma réputation, de ceux qui, par une

prodigalité imprévoyante ou des passions emportées, ont été poussés à la

ruine. Quoiqu'ils soient déshonorés par des folies, que dis-je,

quelquefois «souillés de fautes et tachés de rouge par des crimes», j'ai

trouvé, parmi eux, dans bien des cas, les plus nobles vertus: la

magnanimité, la générosité, l'amitié désintéressée et même la

modestie»[234]. C'est pour cette classe d'hommes qu'il semblait avoir le

plus de sympathie: ses _Joyeux mendiants_ sont un ramassis de canailles,

et _Tam de Shanter_ n'est pas loin d'être un gredin.

[Footnote 232: _Common-place book._ March 1784.]

[Footnote 233: _To Alex. Cunningham_, 11th June 1791.]

[Footnote 234: _Common-place Book._ March 1784.]

Il devait cette absence d'exigence morale, en partie à la clarté de son

esprit, mais aussi à la conscience de ses fautes, à sa révolte contre

l'hypocrisie qui l'entourait et la rigueur dont il avait souffert. Il la

devait aussi au fait de vivre dans une classe de gens peu raffinés d'âme

et robustes de tempérament, où l'interdiction morale, comme il arrive

chez les paysans, ne pénètre pas profondément, parce que les esprits

sont simples et les corps vigoureux, et où s'accomplissent avec naïveté

les fonctions élémentaires qui sont les gros ressorts de la vie.

Ainsi protégé, le génie de Burns a été libre de s'adresser à la vie

elle-même, sans intermédiaire. Il a été à elle, sans le sentiment

exclusif de la beauté physique ou morale, sans l'idée d'un choix à

faire, de certaines choses à admettre comme nobles, d'autres à rejeter

comme ignobles. Le mépris pour les réalités, les vulgarités et les

laideurs de la vie, est la marque d'une nature qui manque d'étendue et

d'exactitude, dans l'étude des hommes. Ne consentir à percevoir

l'existence que dans sa beauté, c'est l'aborder avec un système. Elle

est à la fois belle et laide, ou plutôt, elle est ce qu'elle est. Burns

avait à un haut degré le sentiment de la réalité, et l'aimait dès

qu'elle était forte et vraie. Ce n'est pas à dire qu'il n'ait pas connu

la beauté. Il l'a rencontrée, parce qu'elle fait partie de la vie au

même titre que le reste. Ceux qui font profession de l'exclure sont tout

simplement les esthéticiens du laid; ils sont les classiques du

répugnant. Ils mutilent la vie d'un autre côté; c'est le même défaut

d'extraire de la vie complète une de ses qualités, pour la considérer

seule. Burns ne pensait pas à cela. Il admettait la vie telle qu'elle

s'offre à nous, dans un mélange de beau et de laid, de noble et de bas,

se préoccupant de la vérité et non de la beauté des tableaux.

En sorte que, malgré les inclémences et les cruautés que la destinée a

eues pour Burns, elle a été, après tout, favorable à ce qu'il y avait de

meilleur en lui, à ce qui était réellement lui. Elle a mêlé aux misères

et aux anxiétés dont il a été abreuvé, des bienfaits qui ont tout

racheté. Mieux vaut, mille fois, avoir été un paysan, avoir peiné,

souffert, avoir été meurtri par la vie, et l'avoir pénétrée dans ces

étreintes douloureuses, que d'avoir mené, sous les beaux arbres

d'Oxford, une existence tranquille de lettré et de dilettante. Tant il

est vrai que, dans les lots qui nous échoient, nous sommes des juges

inhabiles à distinguer les intentions du sort. Quel est le germe qui

devine que le froid séjour dans le sol battu des pluies, des gels, et

des vents, est le prélude de sa floraison printanière et de sa

fécondité? Le Jean Grain d'Orge célébré par Burns est l'emblème du

poète. «Tu seras tranché par la faux, meurtri par le fléau, broyé par la

meule, brûlé par le feu, noyé par l'eau, mais tu brilleras un jour dans

des tasses d'argent et tu triompheras au-dessus des fêtes

humaines[235].»

[Footnote 235: _John Barleycorn._]

I.

L'OBSERVATION DIRECTE ET LE MOUVEMENT.

La vie qu'il a décrite fut donc celle qui l'entourait immédiatement. Ce

n'est pas lui qui aurait été chercher, dans d'autres temps et sous

d'autres cieux, des scènes et des moeurs différentes de celles au

milieu desquelles il vivait. C'est le fait de poètes de culture, comme

Walter Scott, Southey, ou Thomas Moore, de tenter de vivre au Moyen-Âge,

en Espagne, ou en Perse, et d'écrire _Marmion_, _Roderick_ ou

_Lalla-Rook_. Impuissants à pénétrer la réalité qui les environne, ils

ont eu besoin de l'éloignement pour embellir la vie, et il ne reste

guère, dans ces oeuvres factices, que ce qu'ils y ont mis de description

ou de lyrisme, c'est-à-dire de poésie personnelle. Ce sont des tours de

force de lettrés. La pensée d'une pareille tentative ne pouvait même pas

se présenter à l'esprit de Burns. Il a rendu simplement ce qu'il voyait,

ce qu'il avait devant les yeux, la réalité qu'il touchait, les hommes et

les femmes auxquels il parlait et dont il sentait, pour ainsi dire, le

coeur battre sous sa main. Il a peint la vie des paysans dans une petite

paroisse écossaise, à la fin du XVIIIe siècle.

Aussi y a-t-il tout un coin de son oeuvre par lequel il est un poète

purement national, et presque purement local. Une partie de sa gloire

est comme engagée dans les manières et les moeurs de son pays, et même

de son district. Il faut quelque effort aux Anglais eux-mêmes pour la

retirer de ce qu'elle a d'écossais. Bien plus, il y a telle de ses

pièces, comme _Halloween_, qui est faite de superstitions si

particulières que Burns dut y mettre des notes explicatives, lorsqu'il

publia ses poèmes, destinés pourtant à des lecteurs du Comté d'Ayr. À

plus forte raison faut-il aux étrangers une étude pour arriver à saisir

et à goûter la part de son génie appliquée à ce point. Il faut avoir

regardé les joueurs de curling, jouer sur les lacs gelés leur jeu

bruyant, pour comprendre certaines de ses images[236]. Il faut avoir

mangé du _haggis_, ce singulier plat national, composé d'entrailles de

mouton hachées, mélangées avec de la farine et du suif, puis liées

fortement et bouillies dans un estomac de mouton; il faut l'avoir vu

arriver sur le plat lourd, suintant une riche rosée semblable à des

grains d'ambre; il faut avoir vu le couteau s'enfoncer dans ses flancs,

et d'un seul coup, le jus s'échapper et la fumée monter, pour comprendre

ce qu'il y a de poésie de lourde boustifaille, à la Rabelais, dans son

_Adresse à un Haggis_[237]. De même il faut avoir mangé des scones, ces

souples gâteaux de farine, ou vu, dans la confection de la soupe qu'on

appelle un hotch-potch, les grains d'orge culbuter et danser au milieu

des choux et du boeuf, pour se rendre compte du charme familier des

endroits où il parle de ces mets nationaux[238]. Il faut être Écossais

pour goûter ces éloges répétés du whiskey, ou tout au moins avoir vu des

Écossais prendre le soir leur toddy pour le comprendre de loin[238]. De

tous côtés, ce sont des allusions à des faits si précis et si minutieux

qu'il faut entrer dans le menu détail de la vie quotidienne, pour le

comprendre. Il serait sans doute excessif de demander cette préparation

à des lecteurs ordinaires, et, pour les mettre au courant de ces usages,

il faudrait un commentaire incessant et développé qui fatiguerait

l'attention. Il y a donc un coin de Burns qui semble devoir échapper à

l'appréciation universelle.

[Footnote 236: _Tam Samson's Elegy._]

[Footnote 237: _To a Haggis._]

[Footnote 238: _Scotch Drink._]

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 11 / 47 段