Un dernier poème de Fergusson, _Le Foyer du Fermier_, tient, pour la

forme et le ton, une place à part dans son oeuvre. Au lieu d'être écrit

en vers courts et en strophes légères, il est écrit en vers héroïques de

cinq pieds, le vers de Spenser et de Milton, et en strophes de neuf

vers, qui se rapprochent de la strophe spenserienne. Celle de Fergusson

est seulement moins savante et moins solide. La strophe de Spenser forme

réellement un tout, grâce aux rimes du milieu qui entrent dans le

premier et le troisième tercets et les accrochent ensemble; on a en

effet des rimes disposées ainsi: _a b a b b c b c c_. Dans la strophe de

Fergusson, au lieu de trois rimes, on en a quatre, qui se suivent de la

sorte: _a b a b c d c d d_; en sorte que la strophe se casse, en

réalité, après le second _b_, et que les deux parties ne tiennent

ensemble que par juxtaposition typographique et non par interpénétration

de sonorités. Voici du reste, un exemple de chacune des deux. Le premier

est tiré de l'ouverture du chant XII du livre VI de _La Reine des Fées_.

Comme un vaisseau qui va sur les flots incertains,

Se dirigeant devers une certaine côte,

S'il rencontre des vents et des courants soudains,

Sa marche est traversée, et lui-même tressaute

Surpris et ballotté sur mainte houle haute;

Mais s'arrêtant souvent, virant souvent de bord,

Il poursuit son chemin, il arrive sans faute:

Ainsi va-t-il de moi dans ce si long effort,

Je m'arrête souvent, mais je gagne le port[207].

[Footnote 207:

Like as a ship, that through the Ocean wyde

Directs her course unto one certaine cost,

Is met of many a counter winde and tyde,

With which her winged speed is let and crost,

And she her selfe in stormie surges tost;

Yet, making many a borde and many a bay,

Still winneth way, ne hath her compasse lost:

Right so it fares with me in this long way,

Whose course is often stayed, yet never is astray.

_The Faerie Queene_, Book VI, Canto XXI, Stanza I.]

Voici, en regard de celle-là, la strophe du _Foyer du Fermier_:

Quand le gris crépuscule avance dans les cieux,

Quand Batie reconduit ses boeufs à leur étable,

Que John ferme la grange, après un jour peineux,

Que les filles nettoient le blé près de la table,

Ce qui tient au dehors les froids soirs engourdis,

Ce qui rend vain l'Hiver sous sa blanche poussière,

Ce qui rend les mortels confiants et hardis,

Oublieux de la plaine où s'étend la misère,

Célèbre-le, ma Muse, en langue familière[208].

[Footnote 208:

When gloamin' grey out-owre the welkin keeks;

When Batie ca's his owsen to the byre;

When Thrasher John, sair dung, his barn-door steeks,

An' lusty lasses at the dightin tire:

What bangs fu' leal the e'enin's coming cauld,

An' gars snaw-tappit Winter freeze in vain,

Gars dowie mortals look baith blithe an' bauld,

Nor fley'd wi' a' the poortith o' the plain;

Begin, my Muse! and chaunt in hamely strain.

_The Farmer's Ingle_, Stanza I.]

C'est cependant une strophe d'allure noble et grave. Le ton aussi a

perdu toute ironie, et, si la peinture reste humble et réelle, elle est

sérieuse. Elle a pour épigraphe deux vers des _Georgiques_ de Virgile.

Dans la lignée écossaise, cette pièce, bien qu'elle soit purement

descriptive, relèverait plutôt du _Noble Berger_, par le mélange

d'embellissement et de vérité. Mais l'embellissement ici ne porte que

sur le côté moral. Elle est écrite en pur dialecte écossais. À cause de

l'influence qu'il a eu sur Burns, il est utile de voir d'un peu plus

près ce morceau. C'est le tableau d'une soirée, autour de la cheminée

d'une petite ferme, et un tableau charmant de justesse et de naturel.

Après avoir, dans la strophe citée plus haut, mis la tristesse du dehors

comme un cadre sombre à ce coin chaud et heureux, le poète montre les

apprêts du repas du soir:

De la grosse meule, bien éventée sur la colline,

Que des plaques de gazon abritent de la pluie et de la neige,

De grosses mottes, des tourbes, du turf de bruyères emplissent la

cheminée,

Et envoient leur fumée épaissie saluer le ciel.

Le fermier, qui vient de rentrer, est heureux de voir,

Quand il jette un regard par dessus le bas mur,

Que tout est arrangé à son idée,

Que sa chaumière a l'air net et propre,

Car il aime une maison propre, si humble soit-elle.

La fermière sait bien que la charrue exige

Un repas cordial et un coup rafraîchissant

De bonne ale, auprès d'un feu flambant;

Dur travail et pauvreté ne vont pas bien ensemble.

Des bannocks bien beurrés fument dans la poêle,

Dans un coin obscur le baril de bière écume,

Le kail est tout prêt dans un coin de la cheminée,

Et réchauffe le plafond d'une vapeur bienvenue,

Qui semble plus délicieuse que la plus exquise cuisine...

C'est avec cette nourriture, que maint rude exploit

A été accompli par les ancêtres calédoniens;

Avec elle que maint gars a saigné en combattant

Dans des rencontres, de l'aurore au coucher du soleil;

C'est elle qui tendait leurs bras rudes et robustes,

Qui pliait les redoutables arcs d'if au temps jadis,

Qui étendait sur le sol les hardis fils du Danemarck;

Par elle, les chardons écossais repoussèrent les lauriers romains,

Car ils n'osèrent pas dresser leur tête près de nos côtes[209].

[Footnote 209: _The Farmer's Ingle._]

Le souper terminé, la causerie se met en train. À côté des

préoccupations communes à tous les fermiers, on y retrouve les traces de

bien des choses que nous avons vues dans la vie de Burns. La peinture de

ce foyer pourrait presque servir à reconstituer celui où notre poète a

été élevé. On y trouve corroborés maints détails de sa vie ou de ses

souvenirs, l'escabeau du repentir, les contes merveilleux de la vieille

commère, la superstition religieuse, l'intervention des esprits

diaboliques.

Le bavardage amical commence quand le souper est fini;

Le gobelet qui réjouit les fait parler aisément

Des rayons et des averses d'été, des duretés de l'hiver,

Dont le déluge a gâché autrefois le produit de la ferme.

À propos de l'église, du marché, leurs histoires continuent:

Comment, ici, Jock a courtisé Jenny, comme sa promise,

Et, comment, là, Marion, à cause de son bâtard,

A été forcée de monter sur l'escabeau de pénitence,

Et de subir la dure réprimande de notre Révérend John.

Il n'y a plus un murmure parmi la marmaille,

Car leur mauvaiseté est partie avec leur faim.

Il faut bien que les enfants dont la bouche crie famine

Grognent et pleurent et fassent du tapage.

Les voici en cercle autour de la flamme du foyer;

Là, grand'mère leur raconte des histoires du vieux temps,

De sorciers dansant autour d'un fantôme,

De fantômes qui habitent dans les glens et les cimetières redoutables;

Cela leur brouille toute la tête et les fait frissonner de peur.

Car elle sait bien que les démons et les fées

Sont envoyés par les démons pour nous attirer à notre perte;

Que des vaches ont perdu leur lait par le mauvais oeil,

Et que le blé a été brûlé sur le four allumé.

Ne vous moquez pas, mes amis, ayez plutôt pitié,

Vous qui êtes au gai printemps de la vie, où la raison est claire;

Avec la vieillesse nos vaines imaginations reviennent,

Et obscurcissent nos jours décrépits de terreurs enfantines;

L'esprit revient au berceau quand la tombe est proche[210].

[Footnote 210: _The Farmer's Ingle._]

Vers la fin de la soirée, le fermier va s'asseoir sur le long banc de

bois qui, dans les vieilles fermes, était collé au mur. Le chat et le

chien viennent près de lui; il leur jette quelques miettes de fromage.

Les gars arrivent lui demander les ordres pour le travail du lendemain.

Enfin toute la maison, maîtres et serviteurs, s'en vont dormir jusqu'à

ce qu'ils soient réveillés par «l'éclat rouge de l'aurore».

Paix au laboureur et à sa race,

Dont le travail vainc nos besoins d'année en année!

Puissent longtemps son soc et son coutre retourner la terre,

Et les rangs de blé se pencher sous de lourds épis!

Puissent les étés de l'Écosse être toujours gais et verts,

Et ses jaunes récoltes être protégées des maigres rafales!

Puissent tous ses tenanciers s'asseoir à l'abri, dans le bien-être,

Délivrés de la dure serre de la maladie et de la pauvreté!

Puissent, en un long et durable cortège, les heures paisibles se

succéder![210]

C'est assurément la plus belle promesse de Fergusson. Outre ses qualités

d'observation, de simplicité et d'élévation, cette pièce témoigne d'un

précieux instinct pour trouver dans la vie des sujets de poésie. C'est

un grand don d'être capable de découvrir des thèmes nouveaux, ou tout au

moins de rajeunir des thèmes éternels. Fergusson l'avait dans les

limites où le sort l'avait confiné. «Le poète, dit quelqu'un qui a

excellemment écrit sur lui, a ici rencontré un vrai thème de poésie.

C'est de beaucoup le plus heureux de ses efforts, et si son goût l'avait

toujours conduit à choisir de pareils sujets, il aurait pu disputer à

Burns, la première place dans la renommée écossaise. En dehors de toutes

considérations relatives, c'est un noble poème, une peinture reposante

et fidèle des moeurs simples et vertueuses d'une intéressante classe de

la société. Il montre combien Fergusson avait reçu de la nature les

qualités pour accomplir l'oeuvre nationale si admirablement exécutée par

son grand successeur. Il respire la véritable inspiration de la poésie

et du patriotisme»[211]. Il y avait autre chose entre Fergusson et

Burns, qu'un choix de sujets. Mais cet éloge n'en est pas moins juste;

ce n'est pas un petit honneur, pour un jeune homme de vingt-trois ans,

d'avoir laissé un morceau où vit une parcelle de l'âme de son pays, et

qui a pris son rang parmi ces tableaux qu'une race conserve, parce

qu'elle est fière de s'y reconnaître.

[Footnote 211: Gray. _Remarks on the Writings of Fergusson_,

p. XXII.]

Fergusson a exercé une assez grande influence sur Burns, pour des

raisons diverses et qui n'étaient pas toutes littéraires. Burns eut

toujours pour lui une sympathie particulière. Dans sa jeunesse, il

voyait, dans cette vie malheureuse, une destinée qui n'était pas sans

ressemblance avec la sienne. Il put penser plus d'une fois que sa fin,

sauf la folie, ne serait pas très différente. Il n'était pas jusqu'au

prénom commun qui ne lui semblât les marquer tous deux comme de la même

famille; nos esprits ont de ces superstitions. C'est sincèrement qu'il

l'appelait son frère.

Ô toi mon frère aîné en infortune,

Et de beaucoup mon frère aîné en poésie[212].

[Footnote 212: _Lines written under the portrait of

Fergusson._]

Il avait, en outre, envers lui une sorte de reconnaissance. On se

souvient que lorsqu'il était revenu d'Irvine, découragé, ayant renoncé à

la poésie, c'étaient les poèmes écossais de Fergusson qui l'avaient

ranimé. Il avait «tendu de nouveau les cordes de sa lyre rustique aux

sons sauvages, avec la vigueur de l'émulation»[213]. Fergusson lui avait

rendu ce service que d'humbles artistes rendent parfois à un plus grand

maître: ils lui donnent confiance et l'aident à oser, parce que la

distance n'est pas très grande entre ce qu'ils ont fait et ce qu'il

croit pouvoir. D'ailleurs il convenait aux générosités et aux rancunes

de son caractère de prendre parti pour un génie méconnu, contre les

riches qui l'avaient laissé périr misérable.

[Footnote 213: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Maudit soit l'homme ingrat qui peut prendre du plaisir

Et laisser mourir de faim l'auteur de ce plaisir[214].

[Footnote 214: _Lines written under the portrait of

Fergusson._]

Et ailleurs il disait encore:

Ô Fergusson, tes beaux talents

Allaient mal avec le savoir sec et moisi de la Loi!

Ma malédiction sur vos coeurs de pierre,

Vous bourgeois d'Édimbourg;

La dixième partie de ce que vous gaspillez aux cartes

Aurait garni son garde-manger[215].

[Footnote 215: _Epistle to William Simpson._]

Cette prédilection pour Fergusson s'est manifestée en maintes

circonstances. On n'a pas oublié l'hommage touchant qu'il lui rendit et

la tombe du cimetière de Greyfriars. Ce nom revient à plusieurs reprises

dans sa correspondance, et dans ses vers chaque fois qu'il a à parler de

poésie écossaise. Il semble le préférer à Ramsay:

Ramsay et le fameux Fergusson[216].

[Footnote 216: _Epistle to William Simpson._]

Et ailleurs:

Ô si j'avais une étincelle de la gaîté d'Allan,

Ou de Fergusson le hardi et le malin[217].

[Footnote 217: _Epistle to John Lapraik._]

Et dans la strophe citée plus haut sur Allan Ramsay et sur Gilbertfield,

c'est encore à Fergusson qu'il réserve le vers le plus éclatant. C'est

une préférence qui nous semble exagérée. Fergusson est inférieur à

Ramsay; disons, pour être juste et tenir compte de sa mort précoce, que

son oeuvre est inférieure à celle de Ramsay.

Quoi qu'il en soit, l'influence de Fergusson sur Burns est très

sensible. De tous les poètes écossais, c'est lui que Burns a le plus

imité. _Les Doléances Mutuelles du Trottoir et de la Chaussée_ lui ont

fourni l'idée de la conversation des _Deux ponts d'Ayr_; _Les Courses de

Leith_, le commencement de la _Sainte-Foire_; _L'Eau fraîche_ lui a

inspiré, par opposition, son _Breuvage Écossais_, c'est-à-dire l'éloge

du whiskey; et surtout _Le Foyer du Fermier_ a été, sans conteste,

l'inspirateur de sa belle pièce sur _Le Samedi soir du Villageois_. Mais

il faut ramener cette imitation à ses vraies limites. L'influence de

Fergusson sur Burns a été tout extérieure, celui-ci n'a pas imité la

manière de Fergusson, il lui a emprunté des sujets, moins encore, des

idées de sujets. Maniés par les mains vigoureuses de Burns, les mêmes

motifs, minces et délicats chez Fergusson, deviennent riches, s'animent,

se chargent de vie, et prennent aussitôt, au lieu d'être des sujets

locaux, un intérêt général de sujets humains. La distance qui sépare le

plus haut effort de Fergusson, de ce qui n'est pas le chef-d'oeuvre de

Burns, c'est-à-dire _Le Foyer du Fermier_, du _Samedi soir_, est, on le

verra, incommensurable. Les deux pièces n'appartiennent pas aux mêmes

régions. Celle de Fergusson est de petite description exacte. Elle n'a

ni la grande poésie, ni le noble enthousiasme, ni la portée sociale de

celle de Burns. Elle n'a en rien cette plénitude de vie, cette large

sonorité de vase puissant, qui résonne quand on touche du doigt l'oeuvre

de Burns. C'est l'effort d'un enfant heureusement doué et délicat, à

côté de celui d'un homme exceptionnel. Il n'y avait d'ailleurs aucun

rapport de nature entre le pauvre écrivain d'Édimbourg et le vigoureux

paysan d'Ayrshire. Celui-ci se rapproche bien plus des ancêtres; il en a

la sève et le mouvement, mais il a de plus une passion et une force

intellectuelle dont les vieux ne se doutaient pas.

* * * * *

Tels sont l'origine et le développement de ce genre indigène auquel se

rattache, on peut dire, la moitié la plus significative et la plus

probante de la production de Burns: ses petits poèmes des moeurs

populaires, presque toutes ses Épîtres, ses Élégies comiques. Dans

quelques morceaux, il a employé l'ancienne strophe de neuf vers, telle

qu'elle lui a été transmise modifiée par Fergusson. Presque partout

ailleurs, il s'est servi de la petite strophe de cinq vers, la strophe

de Robert Semple, qu'il manie avec une étonnante dextérité, et à

laquelle il donne toutes les allures, de l'espièglerie à la plus haute

gravité. _Tam de Shanter_ et les _Joyeux Mendiants_, quoiqu'ils aient

une forme différente, relèvent aussi de la même inspiration. Toute cette

partie de son oeuvre sort de ce vieux rameau de poésie écossaise; elle

en est la fleur ou, pour employer un mot de botanique qui en indique

mieux les proportions par rapport à la tige qui la porte, le riche et

touffu corymbe terminal.

IV.

On voit donc que l'oeuvre de Burns est une continuation et comme le

prolongement de la poésie populaire de l'Écosse. On voit aussi le choix

qu'il a fait dans les modèles qu'elle lui présentait. Il a négligé les

ballades, en dépit de l'engoûment que son époque avait pour elles, parce

qu'elles sont l'expression d'une vie toute différente de celle qu'il

connaissait. Au contraire, il s'est emparé des chansons et des petits

poèmes populaires, parce qu'ils s'accordaient avec sa façon de percevoir

le monde. Dans chacun de ces deux domaines de poésie, il a pris de

beaucoup la première place. Par cette double maîtrise, il est unique

parmi les poètes écossais. Les auteurs de chansons n'ont guère produit

autre chose. Allan Ramsay et Fergusson, remarquables par leurs poèmes,

sont très secondaires par leurs chansons, surtout Fergusson. Burns seul

a cueilli les deux lauriers.

Il serait facile de découvrir dans Burns des traces d'autres influences:

des souvenirs de Shakspeare, des réminiscences de Thomson, de Shenstone,

de Beattie, de Gray, de Grahame, de Young, d'Ossian, d'autres encore. Ce

sont des parcelles accidentelles qu'il faut chercher à la loupe, et

presque toujours dans ses pièces à prétentions littéraires. Elles n'ont

aucune importance, ne font pas partie de son génie. C'est une poussière

de lecture tombée çà et là sur quelques-uns de ses vers. Les noter est

un amusement de curieux méticuleux. Des écrivains des _Notes and

Queries_ ont relevé des ressemblances entre des passages de Burns et de

Gower, de Burns et d'Horace, de Burns et de Properce. Il y a quelque

intérêt à examiner les traces de terre restées attachées aux souliers

d'un voyageur; cela peut indiquer par où il a passé. Mais s'il a marché

les yeux fixés sur des pics lointains ou sur les étoiles plus

lointaines, cela ne nous aide guère à connaître ce qu'il a vu et ce

qu'il a ressenti. On sait de plus que Burns avait reçu ses premières

impressions littéraires de la lecture d'Addison et de Pope. Il se peut

qu'il y ait eu dans ces fréquentations une influence impalpable, cette

sorte de manière d'être qui se dégage d'un auteur et peut gagner ceux

qui ont avec lui un commerce familier. C'est là une influence plus

générale, plus profonde et plus subtile, qui souvent ne se trahit par

aucune imitation extérieure; cela ressemble à l'autorité d'un caractère.

Ce sont là des choses insaisissables, inaccessibles, qui appartiennent

au mystère de la formation des esprits.

Il est entendu que ce tableau des formes littéraires que Burns a reçues

de ses prédécesseurs n'entend, en aucune façon et à aucun degré, être

une explication de son oeuvre. C'est simplement l'exposé des moules

littéraires qu'il avait à sa disposition, et comme le dessin des

vaisseaux qu'il trouva sous la main. Il y a versé son vin à lui, qui est

à proprement parler son génie; pas plus que le vase n'explique l'arôme

du vin, la forme littéraire n'explique l'âme qu'elle contient. Prendre

des transmissions et des emprunts de pures enveloppes pour des

influences ou des causes morales est une erreur trop fréquente pour

qu'il ne soit pas inutile de s'en défendre. Il ne faut, en effet, pas

oublier que, de toutes les influences qui contribuent à former un génie

littéraire, les influences littéraires sont peut-être les moindres ou

les moins profondes. Elles fournissent, ou des modèles techniques, ou, à

leur accorder toute leur importance, des aliments intellectuels, et en

même temps des points de départ et des buts d'ambition. Elles sont ce

qu'un musée de tableaux peut être pour une jeune intelligence en qui

remuent des aspirations vers la peinture, une collection de procédés,

d'exemples et de motifs. Elles peuvent même déterminer le mode dans

lequel s'exerceront ou commenceront à s'exercer les efforts. Mais ce ne

sont pas elles qui donneront ni la violence, ni la vivacité de

sentiment, qui sont le fond et l'essence du génie, ni même les

sensations dans lesquelles ces dons s'exercent et se fortifient. Le

spectacle de la vie, ses propres passions ont plus fourni à Burns que

les lectures, et aussi les mille aspects de la nature mourante ou

renouvelée. Parmi ses maîtres, il en est qui lui ont enseigné plus que

tous les autres et pour lesquels il a proclamé sa reconnaissance.

Le poète simple et rude, attaché à sa charrue rustique,

Chaque branche lui enseigne son métier mélodieux:

Le linot chanteur et la grive moelleuse,

Qui, dans leur buisson d'épine verte, doucement, saluent le soleil

couchant;

L'alouette montante, le rouge-gorge aigu qui aime à être perché,

Ou les plouviers gris, au cri profond, qui sifflent sauvagement en

passant au-dessus de la colline[218].

[Footnote 218: _The Brigs of Ayr._]

CHAPITRE II.

LA VIE HUMAINE DANS BURNS.

Ce qui frappe tout d'abord lorsqu'on lit Burns, c'est une sensation de

vie drue, pressée, presque turbulente, à force de bruit et de mouvement.

Lorsqu'on y regarde de plus près et qu'on analyse ses lectures, cette

sensation s'accroît. Les sujets sont tous fournis par la réalité. Ils

conservent l'émotion récente; ils en sont encore agités et frémissants.

Ce sont presque toujours des motifs pleins d'animation: des rencontres,

des prédications, des querelles, des chevauchées, des orgies rustiques,

des foires, des occupations rustiques; on y parle, on y chante, on y

gesticule. Ils sont, en outre, toujours traités en action et dramatisés.

Mais ce n'est là qu'une faible partie de leur vitalité. De tous côtés,

par toutes les fissures, les faits de l'existence réelle y pénètrent.

Dans ces sujets, déjà si vivants, il y a une quantité de petites scènes

d'activité, de besogne et de bruit, où des hommes travaillent, jouent,

se battent et se démènent de mille façons. Ses pièces ne chôment jamais.

Elles n'ont pas un instant de repos.

On en peut prendre une au hasard. Il s'agit de l'orge écossais, père de

la bière et du whiskey, et du jus dont «il remplit les verres ou les

pintes[219].» Dès le début, c'est une suite de peintures qui se

succèdent et se poussent les unes les autres. L'orge est le roi des

grains! Il glisse à travers les serpentins tortueux, ou bien, d'une

riche couleur brune, il écume et déborde en mousse glorieuse. Il nourrit

l'Écosse. Le voilà assoupli en gâteaux, ou précipité dans l'eau et

sautant à gros bouillons en compagnie des choux et du boeuf. Sans lui,

que serait l'existence? Elle irait lourdement traînée, en peinant et en

geignant; mais ses roues, huilées par lui, glissent, tournent et

roulent, comme en descendant une colline, avec un bruit joyeux. Et

aussitôt la vie se précipite de toutes parts dans le sujet! Il est l'âme

des réunions publiques, des foires et des marchés. Voici des dévots qui

assiègent les tentes où les rafraîchissements se vendent à la porte de

l'église! Voici les rentrées des moissons avec leurs libations! Voici

les matins de nouvel an avec les salutations et les trinqueries des

voisins! Le forgeron a bu un coup: Plus de merci pour le fer ni l'acier!

Ses bras musculeux et osseux lancent à toutes volées le lourd marteau.

Billot et enclume tremblent et tressaillent, avec une clameur

assourdissante. Ce n'est rien encore. Voici des commères qui bavardent

autour d'un nouveau-né; des voisins qui se réconcilient en trinquant!

Chacune de ces scènes agit, remue, vit. Les strophes du forgeron tintent

et retentissent d'un vacarme métallique. On dirait qu'on passe devant la

porte d'une forge. Si l'on veut apprécier la différence qu'il y a entre

une description de génie et une description de talent, il n'y a qu'à

rapprocher le forgeron de Burns de celui de Longfellow[220]. Et toutes

ses pièces sont ainsi des défilés de scènes aussi vivantes.

[Footnote 219: _Scotch Drink._]

[Footnote 220: _The Village Blacksmith._]

Ce n'est pas tout. Dans les intervalles qui séparent ces petites scènes,

ce sont des métaphores, des comparaisons, des images faites avec les

choses de la vie quotidienne, des noms d'objets, des termes de métiers,

des actions de tous les jours. Il est impossible d'oublier qu'on est en

pleine réalité. Prenons au hasard. Il veut faire dire à un des élus

presbytériens que le temps du doute est passé et que celui de la joie

arrive.

Près de la rivière de Babel, nous ne pleurerons plus,

En pensant à notre Sion;

Nous ne suspendrons plus nos violons,

Comme des linges de bébés à sécher.

Allons, tournons la clef, accordons;

Préludons sur les cordes.

Oh! superbe! de voir nos coudes remuer

Et frétiller comme des queues d'agneaux[221].

[Footnote 221: _The Ordination._]

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 10 / 47 段