Et c'est ainsi que finit le premier des deux chants ajoutés par Ramsay.

Le troisième s'ouvre par un tableau du réveil du village, qui n'est pas

dépourvu de précision. Les voisins, selon la coutume, pénètrent dans la

chambre des mariés et jettent sur le lit les cadeaux de noce. Les

plaisanteries roulent. Gars et filles reparaissent mal éveillés, les

yeux gonflés de sommeil. La ripaille recommence plantureusement. Les

tréteaux qui portent les barils de bière sont soulagés. On essaye de

griser le nouveau marié. L'ale coule sur les tables et sur le sol. Une

buée d'ivresse monte. Le savetier, le meunier, le forgeron, et Dick, et

les autres s'en vont, titubant et trébuchant. Le brave Hutchon a la tête

qui bourdonne, comme si elle était pleine de guêpes. Tout cela est plein

de détails orduriers ou scabreux, qui rappellent certains coins et

certains à-parte des toiles de Téniers. Tous ces mauvais sujets

finissent par rentrer chez eux, où leurs femmes les accueillent

diversement. Le nouveau marié, qu'on a fini par griser jusqu'aux

moelles, va, se tenant à peine debout, rejoindre la mariée. Cela réjouit

beaucoup Ramsay et lui inspire des plaisanteries qui ne seraient à

l'aise que dans du vieux français. Ainsi finissent les choses. Il y a,

par tout cela, un excellent brouhaha d'ivrognerie et de gaîté rustiques;

c'est vivant, gai, aisé; le langage est observé; la strophe, cette

strophe difficile et compliquée, est maniée avec un grand bonheur de

main. Mais il n'y a là, ni la vigueur de pinceau du vieux poète, ni la

large et vraie humanité de Burns. C'est un joli pastiche.

L'autre poème national de Ramsay, _Le Noble Berger_, est son plus haut

effort et son plus solide titre de gloire. C'est une pastorale

romanesque. Le noble berger est le fils d'un seigneur exilé pendant la

Révolution de 1648. Il a été élevé, par un vieux berger fidèle, parmi

les autres bergers, sur lesquels il l'emporte par une supériorité

native. Il aime une jeune bergère et il en est aimé. Le retour de son

père, à la Restauration, lui révèle son origine noble et lui déchire le

coeur. Comment épousera-t-il maintenant l'humble fillette de village,

malgré sa beauté et sa vertu? Heureusement on découvre que la jeune

bergère est elle-même une fille noble, et tout se termine par des hymen,

hymen, ô hymenæe.

Il était possible de tirer de cela quelque chose de semblable à

l'adorable pastorale de _Comme il vous plaira_. Le sujet n'en est pas

très différent. On conçoit, dans le paysage et les moeurs écossais, une

intrigue nourrie de passion et d'action, se nouant et se dénouant, à

travers la fantaisie de situations romanesques, dans la vérité

supérieure et permanente des instincts humains. Le goût de Ramsay, ni

celui de son époque n'allaient de ce côté. Il n'a pas tenté une

pastorale shakspearienne. La sienne est une pastorale classique, dans la

manière italienne, à la façon de _L'Amintas_, du Tasse, et du _Fidèle

Berger_, de Guarini, sans action, toute en description, en tirades

poétiques, en dialogues dont la régularité rappelle les couplets

alternés des églogues. Elle se passe dans une vie trop innocente pour ne

pas être arcadienne. L'oeuvre a quelque chose de faux, qui, du reste,

était dans la culture intellectuelle de Ramsay. Il avait gâté sa faculté

de voir directement, par un souci d'imitation littéraire; et il avait

mal choisi ses modèles. Il avait trop fréquenté Pope. Ce n'est pas que

nous n'ayions pour cet habile écrivain une admiration pleine de réserve;

mais s'il peut fournir des aphorismes et des épigrammes, si on trouve

chez lui des vers faits de main d'ouvrier, achevés, brillants, polis, et

si régulièrement rangés que certaines de ses pages font penser à une

devanture de coutellerie; ce n'est pas chez lui qu'il faut aller

chercher le mouvement et la vie réelle. On peut envoyer la colombe à

travers l'oeuvre de Pope sans qu'elle en rapporte le moindre rameau

vert. Ce fâcheux commerce avait donné à Ramsay une faiblesse pour les

vers soutenus, la régularité froide de la forme, et un faux vernis.

C'est cet alliage qui a empêché que le _Noble Berger_ ne fût un

chef-d'oeuvre.

C'est cependant une oeuvre très distinguée. Et ce qui la sauve de n'être

qu'une pastorale fade dans le goût du XVIIIe siècle, c'est justement ce

fond de réalisme écossais, cette saveur de terroir, qui se trouvent dans

les poèmes locaux. Ils apparaissent, et dans le langage que Ramsay a eu

le bon sens de conserver, et dans certains traits de moeurs

villageoises, et dans le paysage qui est exact, encore qu'il soit un peu

embelli. C'est cette substance de réalité qui donne, à une conception un

peu artificielle, de la fermeté, et qui la soutient. Il résulte parfois

de ce mélange de très excellents effets. Ce fond solide, lorsqu'il se

mêle en d'heureuses proportions avec l'idéal un peu raréfiant des

classiques modernes, produit des passages d'une grâce achevée, et qui

semblent vraiment antiques, parce que la pureté de contour que certains

modernes ont empruntée aux anciens s'emplit ici d'un sentiment de vie

actuelle. On pense à ces poteries agrestes qui, par un hasard heureux,

retrouvent parfois la forme divine des vases grecs. Elles ont, sur les

pures imitations artistiques, plus achevées peut-être, je ne sais quel

avantage que leur vaut un air de solidité et d'emploi. On sent qu'au

lieu d'être des galbes vides, elles contiennent le lait, le vin et

l'huile, et qu'elles servent à la vie. Ce passage où deux jeunes

paysannes vont laver leur linge à l'eau courante, ne fait-il pas penser

à un passage d'idylle antique? Cela se termine comme une vision de

naïades.

Remontons le ruisseau jusqu'au creux de Habbie,

Où toutes les douceurs du printemps et de l'été croissent:

Là, entre deux bouleaux, par-dessus une petite cascade,

L'eau tombe, en faisant un bruit chantant;

Un bassin, profond jusqu'à la poitrine, et clair comme le cristal,

Baise de ses lents remous l'herbe qui le borde;

Nous finirons de laver notre linge tandis que le matin est frais,

Et, lorsque le jour s'échauffe, nous irons au bassin,

Et nous y baignerons; cela est sain maintenant en mai,

Et d'une délicieuse fraîcheur par une journée si chaude[194].

[Footnote 194: _The Gentle Shepherd_, Acte I, scène 2.]

Pour comprendre ce que cette peinture a de particulier dans la poésie

anglaise et comment elle s'y distingue par la classique sobriété du

dessin, il suffit de la comparer à des peintures analogues prises dans

Spenser, dans Shakspeare, ou Shelley. Cette fontaine a l'air d'un coin

de tableau du Poussin; elle fait presque penser aux délicats paysages de

Fénelon.

On rencontre ailleurs d'autres passages où la réalité est un peu plus

marquée, mais encore dégagée, embellie et simplifiée. Celui-ci, avec sa

jolie fille qui sort, toute vermeille et riante, de la brume matinale,

et marche dans la rosée, est, à la vérité, un des plus parfaits qui se

rencontrent dans Ramsay.

Hier matin, j'étais éveillé et dehors de bonne heure;

J'étais appuyé contre un mur bas, regardant au hasard,

Je vis ma Meg arriver, légère, à travers les prés;

Je voyais ma Meg, mais Meg ne me voyait pas,

Car le soleil cheminait encore à travers le brouillard,

Et elle fut tout près de moi avant qu'elle le sût.

Ses jupes étaient relevées, et montraient joliment

Ses jambes droites et nues, plus blanches que la neige.

Ses cheveux, retroussés dans leur filet, étaient lissés;

Les boucles de ses tempes se jouaient sur ses joues,

Ses joues si rouges, et ses yeux si clairs,

Et Ô! sa bouche a plus de miel qu'une poire.

Elle était nette, nette dans son corsage de futaine propre;

Comme elle marchait, glissait, dans l'herbe emperlée,

Joyeux, je m'écriai: «Ma jolie Meg, viens ici;

Je m'émerveille pourquoi tu es dehors si tôt,

Mais je le devine, tu vas cueillir de la rosée.»

Elle s'enfuit et me dit: «Qu'est-ce que cela vous fait?»

«Eh bien, bon voyage, Meg Dorts, comme il vous plaira,»

Lui dis-je insoucieusement, et je sautai le mur pour rentrer.

Je t'assure, quand elle vit cela, en un clin d'oeil,

Elle revint avec une commission inutile,

Me malmena d'abord, puis me demanda d'envoyer mon chien

Pour ramener trois brebis égarées, perdues dans le marais.

Je me mis à rire, ainsi fit-elle; alors, rapidement,

Je jetai mes bras autour de son cou et de sa taille,

Autour de sa taille pliante, et je pris une quantité

De baisers très doux sur sa bouche brillante.

Tandis que je la tenais, dur et ferme, dans mes bras,

Mon âme elle-même bondissait à mes lèvres.

Fâchée, très fâchée, elle me grondait entre chaque baiser,

Mais je savais bien qu'elle ne pensait pas ce qu'elle disait[195].

[Footnote 195: _The Gentle Shepherd_, Acte I, scène I.]

N'est-ce pas aussi joli et aussi précis que du Théocrite? Il n'est pas

jusqu'à ce petit mur bas qui ne rappelle un autre mur de champs, sur

lequel, d'après le goût de l'art grec pour les silhouettes en plein

ciel, était, non pas appuyé mais assis, le garçonnet qui gardait si mal

les vignes[196]. Nous ne connaissons rien dans la poésie de l'époque de

Ramsay qui approche de cette fraîcheur, de ce naturel, de cette réalité

gracieuse. Entre la poésie de la Renaissance et la moderne, on peut dire

que le morceau est unique. Je ne sais pourquoi, par la souplesse aisée

du vers, il me fait penser à un Cowper qui, au lieu de comprendre de la

femme le charme intime, en aurait compris la grâce extérieure. Cependant

nous sommes bien en Écosse. Ce soleil qui se dégage péniblement du

brouillard, le costume de la jeune fille sont écossais; les traits des

paysages et des personnages sont exacts, et le langage est bien local.

[Footnote 196: Théocrite. Idylle I.]

Le mérite propre de Ramsay, si l'on considère non plus la fonction

historique, mais le résultat artistique de son oeuvre, est d'avoir

touché d'un peu de grâce la vie des paysans écossais. En cela il est

unique. Le trait distinctif de la littérature de son pays est un

réalisme rude et vigoureux, qui fut longtemps l'expression des moeurs et

des âmes. Rien sans doute n'avait pu empêcher la nature de continuer à

produire des créatures belles et saines, douées de l'harmonie des

proportions et de la démarche, faites pour être la joie du regard

humain. Mais une sombre discipline avait interdit le plaisir et enlevé

le sens de l'admiration aux esprits. Ramsay les leur restitua. Il

discerna la beauté et la séduction qui existaient autour de lui et que

personne ne semblait voir. Il les a quelquefois tournées à une

gentillesse maniérée. Mais il a rendu à la poésie écossaise son sourire.

Il s'est arrêté aux jolis détails de la vie, avec plus de soin et de

complaisance qu'aucun des autres poètes écossais. Il est bon d'ajouter

toutefois qu'il n'a pas perçu des beautés plus profondes. Il y avait

dans la paysannerie une noblesse morale qui a trouvé son expression dans

_le Samedi soir du Villageois_, de Burns, et même dans _Le Foyer du

Fermier_, de Fergusson. Cette beauté-là, Ramsay ne l'a pas comprise. Il

n'a pas pénétré l'âme de sa patrie. Mais il a su admirer la grâce native

et l'élégance de la race, avec l'oeil d'un véritable et délicat artiste.

* * * * *

Le vrai successeur de Ramsay et le vrai prédécesseur de Burns fut Robert

Fergusson. Sa vie, qui est un contraste avec celle du premier, fut plus

courte encore et plus malheureuse que celle du second[197]. C'est une

histoire lamentable. Il était né à Édimbourg en 1750. Il avait passé,

dans ces hautes maisons sans air et sans lumière, une enfance maladive.

À l'âge de treize ans, il avait obtenu une bourse à l'Université de

Saint-Andrews. Il en sortit à dix-sept ans, et revint à Édimbourg, sans

savoir prendre de parti pour la direction de sa vie. Il fut obligé, pour

avoir du pain, de se mettre copiste de papiers légaux. Il passait sa

journée à cette besogne et le soir, comme il était recherché pour sa

gaîté et son esprit, il prenait part à l'épaisse débauche des clubs.

Dans les intervalles, il écrivait ses poèmes qui parurent dans le

_Weekly Magazine_, et furent publiés en volume en 1773, sans qu'ils

paraissent lui avoir rapporté un shelling. Sa constitution délicate ne

pouvait résister longtemps à la triple fatigue du travail, de la misère,

et des excès. Au commencement de 1774, il commença à donner des signes

de dérangement d'esprit. Il alarma un de ses amis en lui racontant, avec

des regards effarés et des gestes extravagants, que la veille au soir il

s'était pris de querelle avec des étudiants, que dans la bagarre l'un

d'eux avait tiré un coutelas et lui avait tranché la tête, que sa tête

avait roulé assez loin toute tremblante, toute coulante de sang, et que,

sans sa présence d'esprit, il serait un homme mort; mais qu'il avait

couru après elle, qu'il l'avait replacée si adroitement dans son

ancienne position que les parties s'étaient rejointes, et qu'on ne

pouvait découvrir aucune trace de sa décapitation. C'était la folie dont

tous les affreux symptômes ne tardèrent pas à se montrer: les refus de

nourriture pendant des jours entiers, les longues plaintes murmurées à

soi-même, les crises de violence, et parfois d'adorables moments de

poésie, et ces chansons navrantes, souvent si expressives, des fous. Il

chantait alors une délicieuse mélodie: _Les Bouleaux d'Invermay_, avec

un accent très pathétique et très tendre. Sa mère veuve était sans

ressources. On fut réduit à le mettre dans un de ces asiles d'aliénés,

qui étaient alors d'horribles repaires de douleur. Il fallut le tromper,

le faire monter en chaise à porteurs, comme pour aller à une partie de

plaisir. Quand il se vit dans ces murailles, il devina tout et poussa un

cri désespéré, auquel répondirent, comme un écho, les hurlements des

fous. Les deux amis qui l'avaient amené là s'enfuirent horrifiés.

[Footnote 197: Nous avons consulté, pour la vie de Fergusson,

la notice très étendue du _Biographical Dictionary of Eminent

Scotsmen_, et la biographie du poète par James Gray, en tête

de l'édition de Fairbairn, etc., 1821.]

Il resta deux mois dans une de ces cellules, pires que nos cachots.

Quand il était tranquille, on permettait qu'il reçût des visites.

Quelques jours avant sa mort, sa mère et sa soeur le trouvèrent sur son

grabat de paille, calme et raisonnable. Cette dernière scène est

douloureuse à lire. Le soir était froid et humide, il pria sa mère de

rassembler les couvertures sur lui et de s'asseoir à ses pieds, car,

disait-il, ils étaient si froids qu'ils étaient insensibles au toucher.

Sa mère fit comme il désirait, et sa soeur s'assit auprès de son lit. Il

regarda sa mère mélancoliquement et lui dit: «Oh, mère, comme vous êtes

bonne». Puis s'adressant à sa soeur: «Ne pourriez-vous pas venir souvent

et vous asseoir près de moi; vous ne sauriez vous imaginer comme je

serais bien ainsi; vous pourriez apporter votre ouvrage et coudre près

de moi». Elles ne purent lui répondre, et l'intervalle de silence fut

rempli de leurs sanglots et de leurs larmes. «Qu'avez-vous? reprit-il?

Pourquoi vous chagrinez-vous pour moi, messieurs? Je suis bien soigné

ici... je vous assure, je ne manque de rien... seulement il fait

froid... il fait très froid. Vous savez bien, je vous l'ai dit que cela

finirait ainsi... Oui, je vous l'ai dit. Oh! ne vous en allez pas

encore, mère... j'espère être bientôt... Oh! ne vous en allez pas

encore... ne me laissez pas!» Le gardien vint dire aux pauvres femmes

que l'heure de partir était venue. Encore quelques jours, on le trouva

mort; «dans la solitude de sa cellule, dans les horreurs de la nuit,

sans une main pour l'aider ou un oeil pour le plaindre, le poète expira,

son lit de mort fut un paillasson de paille; les derniers sons qui

résonnèrent à son oreille furent les hurlements de la démence[198]».

Dans les agonies de poètes, il n'en est pas de plus affligeante; elle

l'est plus que celles de Gilbert et d'Hégésippe Moreau. Ainsi se

termina, avant la vingt-quatrième année, une vie qui avait été aimable,

inoffensive, et, sous ses excès, innocente. Le souvenir de Fergusson

resta cher à ses amis.

[Footnote 198: Peterkin. _Life of Fergusson_, prefixed to the

London Edition of his poems, 1807.]

Ce malheureux garçon était poète, un vrai poète, à sa manière et dans

son petit domaine. Il n'avait pas le sens de la grâce physique, ni ces

rapides éclairs épars dans Ramsay, ni ces soudains coups de beauté qui

éclatent dans Burns. Dans les vieilles rues sombres, la race est souvent

moins belle, et surtout ignore ces travaux qui montrent le corps dans

des attitudes avantageuses. Il n'avait pas non plus le sentiment de

fraîcheur qu'une enfance campagnarde a donné aux deux autres poètes. Sa

poésie ne sent jamais l'aubépine, les senteurs des fèves en fleurs n'y

arrivent pas. Pauvre Fergusson! Il n'avait jamais respiré à longs

loisirs l'atmosphère large et pure des champs; il avait vécu dans

l'ombre puante des ruelles, au pied humide des immenses maisons dont le

toit seul connaît la lumière. Si le soleil apparaît chez lui, c'est au

sommet des édifices quand il touche le coq de Saint-Giles ou le haut des

cheminées. Enfermé toute la journée dans son taudis de commis,

descendant le soir dans les tavernes, il semble surtout avoir vu le

soleil en rentrant chez lui au point du jour. La clarté était pour lui

une chose de luxe. Il lui manquait encore la vraie gaîté, le mouvement

des vieux poèmes, la large jovialité qu'un tempérament robuste

communiquait à Burns, et la claire animation que Ramsay tenait de son

contentement de la vie. De complexion maladive, étiolé et affaibli par

les privations et le manque d'air, il ne pouvait avoir la même vitalité.

Enfin, chose étrange en un homme si jeune, il ne semble pas avoir aimé.

Il n'y a guère d'allusion chez lui qu'aux amours nocturnes qu'on

rencontre sous un réverbère. Il était misérable, mal vêtu, honteux. Dans

des vers qui ne manquent pas de tristesse, il dit lui-même:

Si un gars ardent gémit,

Pour les faveurs des yeux d'une dame,

Qu'il ait soin de ne pas se montrer,

Avant d'avoir mis

Son corps dans un fin fourreau

De beau drap fin.

Car s'il vient en habit râpé,

Elle se souciera de lui comme d'une figue,

Plissera amèrement sa jolie bouche,

Et le renverra en grondant;

L'amoureux peut s'épargner la route

Qui n'a pas de drap fin[199].

[Footnote 199: _Braid Claith._]

On dirait qu'il y a là une souffrance personnelle. Mais avec tous ces

manques, il avait une observation juste, précise et sincère, un joli

sens pittoresque, beaucoup de naturel et d'aisance, une certaine grâce,

une langue souple et claire, un filet d'ironie tranquille et légère. Il

avait appliqué ces qualités aux scènes qui l'entouraient. Il a été le

poète d'Édimbourg, le peintre des rues, des carrefours, des tavernes,

des caves à huîtres, des scènes populaires, des fêtes de faubourg, des

incidents qui mettent en émoi et en remuement le bas peuple.

Tantôt il montre les réjouissances qui marquent à Édimbourg le jour de

naissance du roi. Les cloches sonnent, le château tire une salve de

canons; les mendiants du roi arrivent recevoir leur cadeau annuel. Ce

sont des mendiants privilégiés; ils reçoivent ce jour-là autant de pence

que le roi a d'années, un vêtement bleu neuf, un bon dîner et un sermon

d'un des chapelains du roi.

Chante, également, Muse, comment les gars en robe bleue,

Comme des épouvantails détachés des arbres,

Viennent ici quitter leurs habits en haillons,

Et recevoir leur paie.

Où est le magistrat qui est plus fier qu'eux

Le jour de naissance du Roi?[200]

[Footnote 200: _The King's Birth-Day in Edinburgh._]

La garde civique s'est mise en grand uniforme; les pétards partent,

sifflant de tous côtés, brûlant de temps en temps une perruque; la

populace fait de grosses farces. Ou bien ce sont les amusements et les

plaisirs des _Jours fous_[201], c'est-à-dire des quelques jours qui

avoisinent le jour de l'an; l'_Ouverture_ et la _Clôture de la

Session_[202]; l'_Élection du Magistrat_[203]. Dans _Auld Reekie_, il

chante la vie d'Édimbourg, depuis le moment où les servantes se frottant

les yeux commencent de bonne heure leurs mensonges et leur clabaudage,

jusqu'à celui où, le soir, on trouve, dans les flaques et les ruisseaux,

«les macaroni» c'est-à-dire les élégants, ivres-morts, souillés et

empuantis par l'heure dangereuse de la ville. Les deux plus jolis

morceaux de Fergusson sont, dans ce genre, _Les Courses de Leith_ et

surtout _La Foire de la Toussaint_.

[Footnote 201: _The Daft Days._]

[Footnote 202: _The Sitting of the Session; the Rising of the

Session._]

[Footnote 203: _The Election._]

Celle-ci commence par une description du matin:

À la Toussaint, quand les nuits se font longues,

Et que les étoiles luisent bien claires,

Quand les gens, pour repousser le froid piquant,

Portent leurs habits d'hiver;

Près d'Édimbourg se tient une foire;

Je crois qu'il n'y en a guère dont le nom soit,

Pour les filles bien droites et les gars solides,

Pour les verres et les pintes, plus fameuse

Que celle de ce jour-là.

Sur le haut des cheminées

Le soleil a commencé à luire,

Et a dit aux filles, en beaux habits, d'aller

Chercher un beau bon-ami,

À la foire de la Toussaint, où les fins brasseurs

Vendent de la bonne ale sur des tréteaux,

Et ne vous refusent pas un morceau

De fromage de leur cuisine,

Très salé ce jour-là[204].

[Footnote 204: _Hallowfair._]

Sur le champ de foire, les colporteurs étalent et prônent leurs

marchandises; il y a des rétameurs, des chaudronniers, des maquignons,

des diseuses de bonne aventure, un marchand de bas d'Aberdeen. Là-bas

est l'inévitable sergent de recrutement qui apparaît dans toutes les

foules de ce temps.

Un roulement de tambours alarme nos oreilles;

Le sergent piaille à haute voix:

«Vous tous, gentlemen et volontaires,

Qui souhaitez le bien de votre pays,

Venez ici, et je vous donnerai

Deux guinées plus une couronne,

Un bol de punch où, comme sur la mer,

Flotterait un long dragon,

Aisément ce jour-ci[204].»

Plus loin, les chevaux piaffent et hennissent. Sous les tentes, les

vieillards vident des verres. Il y a un tel tapage de cris, de

bavardages de femmes et d'enfants, un tel boucan, qu'on se croirait

revenu à la Tour de Babel. Le soleil se couche, et on rentre en ville

s'entasser dans les tavernes. Mais il ne fait pas bon y trop rire. Les

vieux butors de la garde civique sont là, qui brutalisent et molestent

les bons ivrognes. Et il ne faut pas faire d'observations. Jock Bell

s'en aperçoit. Il reçoit un coup de hache de Lochaber, et il a la

mauvaise idée de protester.

«Aïe! (dit-il) j'aimerais mieux être

Piqué par une épée ou une bayonnette,

Que mon corps ou mon crâne reçoivent

Une entaille d'une si terrible arme».

Là-dessus, il reçut un autre coup

Plus lourd que le premier,

Qui secoua son maigre corps,

Et lui fit cracher le sang,

Tout rouge, ce jour-là.

Il gisait sur la chaussée, reprenant son souffle,

Tout meurtri de coups de pied et de poing;

Le sergent lâcha un juron des Hautes-Terres:

«Mettez l' main sur chet hôme»

Et le brave caporal s'écria:

«Abortez c't imb'cile d'ifrogne».

Ils le traînèrent au poste, et, sur mon âme,

Il eut à payer l'amende d'ivresse,

Pour ça le jour suivant.

Braves gens! en revenant de la foire,

Écartez-vous de cette bande noire;

Il n'y a pas ailleurs de pareils sauvages

Qui aient le droit de porter une cocarde.

Plus que de la mâchoire puissante du lion affamé,

Ou de la défense de l'ours Russe,

De leur patte cruelle et brutale,

Vous avez raison de redouter

Votre mort ce jour-là[205].

[Footnote 205: _Hallowfair._]

Fergusson n'aimait pas le bataillon des vieux gaëls. Il avait sans doute

eu maille à partir avec eux.

Les _Courses de Leith_ sont un poème du même genre, avec cette

différence que, au début, Fergusson introduit une figure imaginaire et

abstraite, la Gaîté, qu'il rencontre et avec laquelle il fait route.

C'est une idée assez malheureusement ingénieuse, qui n'ajoute rien à la

pièce et a le défaut d'introduire dans un tableau réaliste une allégorie

fade dans le goût du XVIIIe siècle[206]. Burns a repris cet artifice au

commencement de sa _Sainte-Foire_, en y mettant plus de vie et en

l'adaptant mieux à l'ensemble du morceau.

[Footnote 206: Voir les cinq premières strophes des _Leith

Races_.]

Toutes ces pièces sont dans la veine ancienne. _La Sainte-Foire_ et _Les

Courses de Leith_ sont écrites dans la vieille strophe de neuf vers.

_Les Jours fous_, _Le Jour de naissance du Roi_ sont écrits dans la

strophe plus courte de cinq vers. Fergusson, on l'a vu plus haut, s'est

rattaché au filon des élégies comiques par son _Élégie sur la mort de M.

David Gregory, professeur de mathématiques_, et par celle _Sur John

Hogg, ex-portier de l'Université de Saint-Andrews_.

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 9 / 47 段