[Footnote 179: Sur Francis Semple, voir Irving, _History of

Scotish Poetry_, p. 578-81.--_The Blythsome Bridal_ se trouve

dans _the Book of Scottish Poems_ de J. Ross,--dans _the

Poets and Poetry of Scotland_, J. Grant Wilson le donne

également, avec deux autres pièces célèbres du même auteur,

_She rose and loot me in_, et _Maggie Lauder_; mais ces

dernières sont des chansons.]

* * * * *

Ce tableau des formes que s'est successivement créées la poésie

écossaise et dans lesquelles elle s'est développée, ne serait pas

complet si l'on omettait celles dont l'a enrichie William Hamilton de

Gilbertfield. C'était un ancien lieutenant de l'armée, retiré à la

campagne, où il se distrayait par des essais littéraires. Sa réputation

est fondée sur deux choses.

Il a appliqué la strophe de Francis Semple à l'épître familière, pour

laquelle elle paraît faite spécialement, se prêtant à l'allure libre

d'une causerie. Il adressa, sous cette forme, à Allan Ramsay, une lettre

d'admiration, quelque chose comme la lettre de Lamartine à Byron, ou de

Musset à Lamartine, sauf qu'ici l'admiration vient d'un homme plus âgé,

s'en va pédestrement, en gros bas de laine, et parle patois. Il en

résulta, entre les deux poètes, un échange d'épîtres plaisantes et

cordiales[180]. La mode s'en est répandue après eux parmi les poètes

écossais, et l'épître familière a pris chez eux l'importance d'un genre

littéraire. Il s'en trouve dans Fergusson. C'est d'après cette tradition

que Burns a écrit sa première _Épître à Lapraik_ qu'il ne connaissait

que pour avoir entendu chanter une de ses chansons. C'est ainsi qu'il

reçut à son tour une épître de Willie Simpson, poète et maître d'école à

Ochiltree, à laquelle il répondit, comme Ramsay avait répondu à

Gilbertfield. C'est à cette occasion qu'ont été écrites presque toutes

ses épîtres, les plus considérables tout au moins, et celles qui

contiennent le plus de renseignements sur sa vie.

[Footnote 180: Les épîtres d'Hamilton de Gilbertfield à

Ramsay se trouvent dans les éditions de Ramsay, avec les

réponses de celui-ci.--J. Grant Wilson les reproduit dans

_the Poets and Poetry of Scotland_.]

Le second titre de Gilbertfield à l'attention est un poème intitulé _Les

dernières paroles mourantes du brave Heck, un lévrier fameux dans le

comté de Fife_. Un pauvre chien, qu'on va pendre parce qu'il est vieux,

se remémore avec tristesse les jours où il était souple et rapide; il se

rappelle les poursuites ardentes après les lièvres pendant des journées

entières. Il y a, dans son étonnement d'être maintenant condamné et dans

sa résignation, quelque chose de navrant, comme les regards doux et

soumis que les chiens adressent à leur maître alors même qu'il les

assomme.

Sur le Moor du Roi, sur la plaine de Kelly,

Où de bons forts lièvres détalent roide,

Si habilement je bondissais

Avec fond et vitesse;

Je gagnais la partie, avant eux tous,

Net et clair.

Je courais aussi bien par tous terrains,

Oui, même parmi les rocs d'Ardry,

J'attrapais les lièvres par les fesses

Ou par le cou,

Là où rien ne les atteignait que les fusils

Ou le brave Heck.

J'étais rusé, fin et finaud,

Avec mon vieux malin camarade Pash,

Personne n'aurait pu nous payer avec de l'argent,

À quelques égards;

Ne sont-ils pas damnablement durs

Ceux qui pendent le pauvre Heck?

J'étais un chien dur et hardi,

Bien que je grisonne, je ne suis pas vieux;

Quelqu'un peut-il me dire

Ce que j'ai fait de mal?

Me jeter des pierres avant que je sois refroidi,

Cruelle action![181]

[Footnote 181: On trouvera _The Last Dying Words of Bonny

Heck_ dans le recueil de J. Ross, _The Book of Scottish

Poems_.]

Ce poème intéresse Burns parce qu'il a manifestement inspiré une de ses

premières productions, _La mort et les dernières paroles de la pauvre

Mailie, l'unique brebis favorite du poète_. Le sujet est traité d'une

manière différente, et il est, dans Burns, autrement dramatique,

autrement chargé de vie. Mais le seul rapprochement des deux titres

indique assez la filiation.

Bien que _Le brave Heck_ soit un curieux petit poème, et que les épîtres

à Ramsay soient, pour la vivacité et l'imprévu des drôleries, égales

sinon supérieures aux réponses, Gilbertfield n'est pas un grand homme.

Il est inférieur aux Semple de Beltree. Toutefois il n'en doit pas moins

être tenu en considération dans la poésie écossaise. Il a servi à

allumer la lampe d'Allan Ramsay, comme Allan Ramsay a servi à allumer

celle de Burns, selon l'expression de Walter Scott. C'est la lecture de

ce poème qui a inspiré à Ramsay le désir et l'ambition d'écrire:

Quand je commençai à apprendre des vers,

Et pus réciter vos «Rochers d'Ardry»,

Où le brave Heck courait vite et farouche,

Cela enflamma mon coeur.

Alors l'émulation m'aiguillonna

Qui depuis n'a jamais cessé.

Puissé-je être moulu d'un maillet,

Si je prise peu vos vers;

Vous n'êtes jamais rugueux, creux, ni ombrageux,

Mais jovial et aisé,

Et vous frappez, juste en plein, dans l'esprit

De Habby notre modèle[182].

[Footnote 182: _Seven Familiar Epistles which passed between

Lieut Hamilton and the Author._ Answer I, Edinburgh, July

10th 1719.]

Habby, on le reconnaît, n'est autre chose que Habby Simpson auquel Allan

Ramsay rend ainsi hommage par un éloge de côté. Ces strophes auraient

suffi pour conserver le nom de Gilbertfield dans une lumière moyenne.

Burns l'a frappé d'un rayon plus rapide et plus brillant, rien qu'en le

citant.

Mon bon sens serait dans une hotte,

Si j'osais espérer gravir,

Avec Allan ou avec Gilbertfield,

Le talus de la renommée,

Ou avec Fergusson, le pauvre commis,

Un nom immortel[183].

[Footnote 183: _Epistle to William Simpson._]

Cela suffit pour que le poète de _Bonny Heck_ garde, parmi les hommes de

sa race, une petite immortalité. C'est quelque chose de comparable à

celle qui est conférée aux hommes obscurs dont les grands peintres

représentent les traits et inscrivent le nom dans le coin d'un tableau.

Il ne faut pas cependant hésiter à dire que, si tous ces essais ne

servaient à retracer les origines d'une véritable production, digne de

figurer parmi les parures d'une nation, ils auraient été oubliés. Ce

seraient des bruits évanouis, comme tant de mots heureux, de causeries

humoristiques, de paroles brillantes, en qui a palpité, pendant un

instant, toute une âme. Les hommes dont nous venons de parler n'ont pas

été des écrivains; ils ont été, suivant une juste expression, les poètes

d'un seul poème. C'étaient des amateurs qui ont eu, un jour, la main

heureuse. Leurs productions ne suffisent pas à constituer une

littérature; ils en sont les premiers frémissements. Ils dénotent que,

sous le firmament assombri du puritanisme, dans la tourmente des

querelles théologiques et des persécutions religieuses, alors que tout

était stérile, orageux et dévasté, la sève vivait encore. Elle

n'attendait, pour se montrer, jaillir et écumer en fleurs, qu'un peu de

calme et de soleil.

* * * * *

En effet, aussitôt que la paix reparut, on vit bien que ces signes

n'étaient pas trompeurs. Dès le commencement du XVIIIe siècle, il y eut

un fort mouvement littéraire et une renaissance de poésie nationale.

Pendant le XVIIe siècle, l'énergie de la nation s'était portée toute

entière à défendre son indépendance de conscience; la force nerveuse du

pays s'était usée dans un immense effort de résistance et dans une

indomptable tension de volonté. Les persécutions endurées, les services

clandestins, les prédications sur les montagnes désertes, un

enthousiasme où toute la ferveur de la nation se consumait comme en une

flamme sombre, avaient absorbé toute la vitalité. Il y avait eu des

martyrs jusqu'au bord du XVIIIe siècle. Lorsqu'on visite le pittoresque

cimetière de Sterling, d'où la vue est si noble, on remarque, parmi

d'autres statues de martyrs, un groupe de deux femmes en marbre blanc.

Elles avaient refusé d'abjurer le convenant; l'aînée avait dix-huit ans.

On les lia à deux poteaux sur les sables où se précipite le flux rapide

de la Solway. On avait placé la plus âgée plus avant, afin que la vue de

son agonie terrifiât la plus jeune. Mais l'héroïque fille continua à

prier et à chanter des psaumes, jusqu'au moment où les vagues

étouffèrent sa voix. Cela se passait en 1685. À la chute de Jacques II,

une grande multitude alla ensevelir, avec recueillement, les têtes et

les mains des martyrs qui étaient exposées sur les portes d'Édimbourg.

Quand un peuple vit dans ces angoisses et ces colères, il n'y a point de

place en son âme pour des rêves de littérature. La Révolution de 1688

amena la fin de ces temps douloureux. Peu à peu les esprits se

détendirent, dépouillèrent leur obstination farouche, entr'ouvrirent

leur dure austérité, laissèrent s'approcher, pénétrer même des idées

ailées et gaies, avant-courrières de l'art, et premières abeilles qui

entrent bourdonner un instant dans les chambres froides encore de

l'hiver.

Un peu plus tard, l'acte d'Union mêla à ce sentiment de sécurité un élan

de patriotisme plutôt rétrospectif qu'actif, et où il entrait plus de

regret que de révolte. On sentait bien que l'union des deux royaumes

était un événement inévitable et utile. Cependant on perdait avec peine

l'indépendance nationale. Les discussions et les discours reportèrent

l'attention vers le passé du pays, vers ses titres glorieux de bravoure

et de poésie. C'est alors que commença cette étude de l'histoire

nationale, cette récolte des souvenirs qui se sont continués à travers

tout le XVIIIe siècle, et dont on peut dire que Walter Scott a été le

dernier et le plus illustre ouvrier. Ses romans ont été la synthèse

embellie de ces travaux successifs. Au sortir de la pesante littérature

théologique, les premières productions du temps sont des ouvrages

d'archéologie ou d'histoire locale: _Les Exploits guerriers de la Nation

Écossaise_, de Patrick Abercombry; les _Vies et les Caractères des plus

Éminents Écrivains de la Nation Écossaise_, du Dr George Mackenzie: le

premier en deux volumes in-folio, le second en trois du même format; les

dimensions théologiques persistaient encore. En même temps, on commença

à recueillir les chansons et les ballades populaires. Le premier des

nombreux recueils qui allaient se succéder fut publié par Watson, en

1706[184]. Le mouvement était lancé.

[Footnote 184: _Choice Collection of comic and serious Scots

Poems, both ancient and modern, by several hands_, Edinburgh

1706-09-11.]

En sorte que, vers le commencement du XVIIIe siècle, il était devenu

possible que l'Écosse eût une littérature, et qu'il y avait des motifs

pour que cette littérature, sur le terrain de la poésie tout au moins,

fût une littérature nationale.

* * * * *

Ce fut Allan Ramsay qui eut la gloire de l'inaugurer, en grande partie

par ses propres oeuvres, et aussi en récoltant les gerbes éparses et en

les rentrant dans la grange. Sa vie, bien que dépourvue de dramatique,

ne laisse pas que d'être bien intéressante[185]. Comme presque tous les

poètes écossais, il s'est formé lui-même. Il était né en 1686, dans un

petit village du comté de Lanark, au fond d'un district montagneux,

plein d'eaux courantes. C'est là, sans doute, qu'il apprit à aimer la

campagne et que le côté pastoral de son talent prit son germe[186]. De

bonne heure, il perdit son père. Peu après, sa mère se remaria; à l'âge

de quinze ans, il la perdit et se trouva tout à fait orphelin. Son

beau-père l'emmena à Édimbourg, afin qu'il y apprît le métier, alors

florissant, de perruquier. Le pauvre apprenti, désormais seul au monde,

dut se tirer de la vie du mieux qu'il le put. Il n'avait personne pour

l'aider, mais il était déterminé à faire son chemin, et doucement,

lentement mais sûrement, il ne cessa de s'élever. Par la persévérance

dans l'effort, la prudence et le sens pratique, sa vie fait un contraste

avec celle de Burns. Il apprit tranquillement son métier. Son humeur

joviale, son esprit, lui donnèrent l'entrée de ces clubs qui étaient

alors une des formes de la vie intellectuelle d'Edimburgh. C'est là

qu'il composa ses premières pièces: c'était sa contribution aux plaisirs

de la soirée. Peu à peu sa réputation se répandit. Il commença à publier

des poèmes de circonstances, sur des feuilles volantes. Les braves gens

d'Édimbourg envoyaient leurs enfants avec un penny acheter «le dernier

morceau de Ramsay[187]». Son ambition et ses efforts grandirent. En

1716, il publia sa continuation du poème de _À Christ's kirk sur le

pré_. Vers la même époque, continuant, sans jamais reculer d'un pas, sa

marche ascendante dans la vie, il abandonna son état de perruquier et

s'établit libraire, dans une petite boutique, qui avait pour enseigne

une grossière statue de Mercure[188]. Tout en menant son nouveau métier,

il continua à écrire des poésies de toute espèce: chansons, épîtres,

élégies, pastorales, et il publia ses recueils de vieilles poésies. En

1725, il donna son chef-d'oeuvre, la pastorale du _Noble Berger_[189].

Ses affaires prospérant, il alla s'établir dans une autre boutique dont

il décora la façade des bustes de Ben Jonson et de Drummond de

Hawthornden. Il y ouvrait--car il était homme d'initiative--la première

librairie circulante établie en Écosse. Il s'est représenté, lui-même,

comme:

Un petit homme qui aime ses aises,

Et n'a jamais pu souffrir longtemps les passions

Qui se proposaient de lui jouer de mauvais tours[190].

[Footnote 185: Voir l'article sur Ramsay dans _the

Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_, et surtout la

vie qui se trouve en tête de l'édition de ses oeuvres de 1800

et qui est de Chalmers, l'auteur de _Caledonia_. Cette

biographie est, selon l'expression de J. Ross, «la base de

toutes celles qui l'ont suivie».]

[Footnote 186: Voir, dans l'édition de Ramsay d'Alex.

Gardner, _Remarks on the Genius and Writings of Allan

Ramsay_, p. XLIII.--Hill Burton. _History of Scotland_, tom

VIII, p. 546.]

[Footnote 187: Notice dans le _Biographical Dictionary of

Eminent Scotsmen_.]

[Footnote 188: Voir dans les _Reminiscences of old Edinburgh_

de Daniel Wilson, le chapitre VII du tom I: _at the sign of

the Mercury._]

[Footnote 189: «Il emprunta probablement ce titre au _Gentle

Shepherd_ de la XIIe Églogue du _Shepherd's Calendar_ de

Spenser» (_Ramsay's Life_, p. XXVII).]

[Footnote 190: _The Life of Ramsay_, p. XXXIX.]

Sa gaîté, son enjouement, sa facilité de moeurs et l'honnêteté souriante

de sa vie firent de lui un des premiers qui luttèrent contre l'esprit

morose et sombre du temps. Non seulement il le fit dans sa poésie, mais

son activité d'homme d'affaires le poussa dans toutes les entreprises

qui pouvaient contribuer à égayer et à éclairer l'esprit de ses

concitoyens. Il osa encourager les représentations théâtrales, alors

frappées de réprobation. Il alla jusqu'à faire construire, à ses frais,

en 1736, une salle de spectacles, qui fut presque aussitôt fermée par

les magistrats de la cité. Il y perdit beaucoup d'argent. Ce fut sa

seule entreprise malheureuse. Il avait peu à peu conquis la richesse,

la réputation, d'honorables amitiés. Il se fit bâtir, à l'ombre du

château d'Édimbourg, une petite maison, avec une des plus belles vues

qu'il y ait en Europe. Il y passa les dernières années d'une vie

paisible, laborieuse, et qui n'avait jamais dévié de la ligne droite

vers un but utile. Il y mourut en 1757 dans sa soixante-treizième année.

Le grand service que Ramsay a rendu à la littérature de son pays est

d'avoir été véritablement un poète écossais pour les sujets et le

langage. «Un écossais de ce temps, dit lord Woodhouselee, parlait

écossais et écrivait anglais. Ramsay eut le mérite de transporter le

langage oral dans le style écrit[191].» Cette remarque n'est qu'à moitié

vraie, car tous les poèmes que nous venons de parcourir sont écrits en

langue vulgaire. Ce qui est vrai, c'est que, là où il n'y avait eu que

des tentatives, Ramsay a laissé un monument. Son mérite est d'avoir fait

le même travail, avec une étendue et un talent qui ont assuré à ses

oeuvres une place dans l'histoire de la poésie, et donné, au dialecte

dans lequel elles sont écrites, la dignité d'un langage littéraire. Ses

prédécesseurs n'avaient été que des amateurs; il a été un véritable

homme de lettres; il en a eu la continuité d'ambition, l'application

dans l'effort, la vue claire du but. Il est en cela beaucoup plus

littérateur que Fergusson et Burns, qui sont venus après lui. Son oeuvre

est plus consciente et plus voulue que la leur; elle est aussi moins

personnelle et moins éloquente. Il a montré qu'on pouvait être un

véritable écrivain en écossais, et que la langue de tout le monde,

appliquée jusque-là à des boutades et à des caricatures, pouvait être

employée pour des fins plus élevées. Son exemple a éveillé de jeunes

ambitions. Et il ne faut pas oublier qu'il a donné à la littérature

éparse qui l'avait devancé, de la cohésion et un point d'appui. Comme il

arrive qu'un peintre supérieur communique de la valeur à ceux qui l'ont

préparé, parce qu'il prête un sens et une direction à leurs

tâtonnements, et fournit le point de vue qui les coordonne, en même

temps que l'intérêt qu'il y a à les coordonner, Ramsay, en tirant des

ébauches de ceux d'avant lui les éléments d'une oeuvre, leur a rendu en

importance ce qu'ils lui avaient fourni d'aide, et en les rattachant à

lui, les a relevés.

[Footnote 191: _Remarks on the Writings of Allan Ramsay_, p.

XLVI, dans l'édition d'Alex. Gardner.]

Il a complété ce service de vivifier la littérature nationale en

attirant l'attention sur les fragments d'anciennes poésies, chansons ou

ballades, qui flottaient au hasard des récitations par tout le pays, ou

dormaient dans des manuscrits. Il publia en 1724 le premier volume du

_Tea-Table Miscellany_, un recueil de chansons anglaises et écossaises

qu'il dédiait:

À toutes les aimables filles de la Grande-Bretagne,

Depuis les ladies Charlotte, Anne et Jeanne,

Jusqu'aux jolies et joyeuses Bess,

Qui dansent, nu pieds, sur l'herbe.

Vers la fin de la même année, il publia un second recueil, plus

spécialement national _l'Evergreen, collection de Poèmes Écossais écrits

par les Ingénieux avant 1600_. Ce sont les deux premiers ouvrages

marquants dans un genre de recherche qui devait se continuer pendant un

siècle, et compter parmi ses ouvriers Burns et Walter Scott. Il ne

laisse pas d'être à l'honneur de Ramsay que sa publication précéda de

près d'un demi-siècle la fameuse collection de l'évêque Percy. Ce n'est

pas que Ramsay ait été le premier, puisque le recueil de Watson avait

été publié en 1706, et que l'un de ses plus heureux effets avait été

précisément d'éveiller le talent littéraire de Ramsay lui-même. C'est

là, en effet, que se trouvait l'_Élégie du Brave Heck_. Il n'a eu, en

rien, le mérite de l'initiative, mais celui d'une volonté et d'une suite

plus grandes dans les entreprises. Il est encore vrai qu'il n'a pas

accompli sa tâche dans l'esprit de sincérité, d'exactitude et de respect

qu'y apporterait un éditeur de nos jours. Il faut l'avouer: il s'est

permis des changements, des intercalations, des enjolivements; il a

orné, pomponné, attifé, rajeuni ces vieilles chansons, rudes et frustes.

Il n'a pas su oublier assez qu'il était perruquier. Il a fait leur

toilette, il les a accommodées au goût du jour, mettant çà et là un rien

de fard et une vapeur de poudre. Il est probable toutefois qu'il l'a

fait avec plus de mesure qu'aucun de ses contemporains, et il est juste

de lui en savoir gré. C'était un homme de bon sens et qui tenait à

réussir. Il n'a commis que le nécessaire; peut-être n'eût-il pas attiré

les regards autrement. En dépit de tout cela, il n'en demeure pas moins

certain qu'il a, de ce côté encore, marqué une époque et un point de

départ dans l'histoire littéraire de l'Écosse. Les titres ne lui

manquent pas à avoir sa statue dans cette rangée d'hommes célèbres qui

est la parure d'Édimbourg. De l'endroit où elle est située, dans le

bruit de la foule, en face de la maison qu'il s'était construite, on

aperçoit la colline solitaire plus hautaine et d'un plus grand caractère

où se dresse le monument de Burns. Le rapprochement et la distance sont

ainsi marqués.

Les traits caractéristiques du génie de Ramsay sont le naturel, la

grâce, et l'aisance. Il a donné de jolis tableaux, d'une observation

facile et un peu superficielle, d'un coloris léger et clair. L'ensemble

de son oeuvre a quelque chose d'aimable, de riant. Ni la passion

douloureuse, ni le drame intime n'y apparaissent; on n'y voit jamais les

lueurs sombres ni les éclairs tragiques de Burns, ni la teinte

mélancolique de Fergusson. Tout y respire l'optimisme d'un homme qui est

satisfait de la vie, parce qu'elle lui a donné ce qu'il souhaitait, et

aussi parce qu'il n'a point souhaité plus qu'elle ne peut donner. On y

rencontre partout le contentement. Aussi Ramsay jette-t-il sur les

hommes un regard qui n'eut jamais ni profondeur ni amertume, et quand

Hogarth lui dédia ses illustrations de l'Hudibras, il les offrait à un

talent bien différent du sien. Son burin âpre, misanthropique,

pénétrant, et qui semblait féroce, fait en un mot pour illustrer les

pages terribles de Swift, aurait intimidé, effrayé l'oeuvre agréable et

mince du poète écossais. La représentation de la vie dans Ramsay

s'exerce avec une sorte de jovialité bienveillante. «Allan's glee, la

gaîté d'Allan» a dit Burns, en le caractérisant d'un mot[192]. Mais

cette gaîté n'atteint jamais à la forte hilarité de Burns lui-même.

C'est la bonhomie d'un homme modéré et heureux.

[Footnote 192: _First Epistle to Lapraik._]

Les deux oeuvres principales de Allan Ramsay et celles qui nous

intéressent le plus dans cette étude sont sa continuation de _à Christ's

Kirk sur le pré_, et son _Noble Berger_.

Par le premier de ces poèmes, Ramsay se rattache franchement au

véritable créateur du genre de poésie populaire que nous suivons, à

l'auteur de _à la Fête de Peebles_ et de _à Christ's Kirk sur le pré_,

Jacques I. Il eût été difficile de mieux reconnaître cette descendance.

Il a repris le poème de _à Christ's Kirk_, à l'endroit où il

s'interrompt, et il l'a continué. C'était, on l'a vu, une bagarre de

village, un tohu-bohu de coups et bosses, une ripopée d'hommes,

d'enfants et de femmes, meurtris, ensanglantés et beuglants. Ramsay

trouva cruel de les laisser plus longtemps dans cet état-là. Il ajouta

au vieux poème deux chants nouveaux, qui tirent tout le monde de ce

mauvais pas et continuent la fête. Vers la fin de la querelle, une

commère résolue se jette parmi les combattants avec un grand couteau à

choux et les menace de les éventrer s'ils ne cessent pas. On s'arrête,

on s'écoute, on s'entend, les uns rarrangent leur tignasse, les autres

se bandent le front ou l'oeil, la paix est faite. On appelle les

musiciens et les danses recommencent; on saute, on boit à plein gosier,

on mange à pleines tripes, on s'esclaffe. Vers le soir, on mène la

mariée à sa chambre et on jette, selon l'usage, le bas de sa jambe

gauche parmi les assistants. Celui où celle qui le reçoit se mariera

bientôt. Après quoi tout le monde continue à boire.

Le savetier, le meunier, le forgeron et Dick,

Lawrie et le brave Hutchon,

Gaillards qui n'observaient pas strictement

Les heures, bien qu'ils fussent vieux,

Et n'avaient jamais pu se guérir de ce défaut;

Là où on vendait de la bonne ale,

Ils en buvaient toute la nuit, dût le démon

Conseiller à leurs femmes de les chamailler

Pour les punir le lendemain[193].

[Footnote 193: _Christ's Kirk on the Green_, Canto II.]

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 8 / 47 段