Scotish Poetry_, p. 578-81.--_The Blythsome Bridal_ se trouve
dans _the Book of Scottish Poems_ de J. Ross,--dans _the
Poets and Poetry of Scotland_, J. Grant Wilson le donne
également, avec deux autres pièces célèbres du même auteur,
_She rose and loot me in_, et _Maggie Lauder_; mais ces
dernières sont des chansons.]
* * * * *
Ce tableau des formes que s'est successivement créées la poésie
écossaise et dans lesquelles elle s'est développée, ne serait pas
complet si l'on omettait celles dont l'a enrichie William Hamilton de
Gilbertfield. C'était un ancien lieutenant de l'armée, retiré à la
campagne, où il se distrayait par des essais littéraires. Sa réputation
est fondée sur deux choses.
Il a appliqué la strophe de Francis Semple à l'épître familière, pour
laquelle elle paraît faite spécialement, se prêtant à l'allure libre
d'une causerie. Il adressa, sous cette forme, à Allan Ramsay, une lettre
d'admiration, quelque chose comme la lettre de Lamartine à Byron, ou de
Musset à Lamartine, sauf qu'ici l'admiration vient d'un homme plus âgé,
s'en va pédestrement, en gros bas de laine, et parle patois. Il en
résulta, entre les deux poètes, un échange d'épîtres plaisantes et
cordiales[180]. La mode s'en est répandue après eux parmi les poètes
écossais, et l'épître familière a pris chez eux l'importance d'un genre
littéraire. Il s'en trouve dans Fergusson. C'est d'après cette tradition
que Burns a écrit sa première _Épître à Lapraik_ qu'il ne connaissait
que pour avoir entendu chanter une de ses chansons. C'est ainsi qu'il
reçut à son tour une épître de Willie Simpson, poète et maître d'école à
Ochiltree, à laquelle il répondit, comme Ramsay avait répondu à
Gilbertfield. C'est à cette occasion qu'ont été écrites presque toutes
ses épîtres, les plus considérables tout au moins, et celles qui
contiennent le plus de renseignements sur sa vie.
[Footnote 180: Les épîtres d'Hamilton de Gilbertfield à
Ramsay se trouvent dans les éditions de Ramsay, avec les
réponses de celui-ci.--J. Grant Wilson les reproduit dans
_the Poets and Poetry of Scotland_.]
Le second titre de Gilbertfield à l'attention est un poème intitulé _Les
dernières paroles mourantes du brave Heck, un lévrier fameux dans le
comté de Fife_. Un pauvre chien, qu'on va pendre parce qu'il est vieux,
se remémore avec tristesse les jours où il était souple et rapide; il se
rappelle les poursuites ardentes après les lièvres pendant des journées
entières. Il y a, dans son étonnement d'être maintenant condamné et dans
sa résignation, quelque chose de navrant, comme les regards doux et
soumis que les chiens adressent à leur maître alors même qu'il les
assomme.
Sur le Moor du Roi, sur la plaine de Kelly,
Où de bons forts lièvres détalent roide,
Si habilement je bondissais
Avec fond et vitesse;
Je gagnais la partie, avant eux tous,
Net et clair.
Je courais aussi bien par tous terrains,
Oui, même parmi les rocs d'Ardry,
J'attrapais les lièvres par les fesses
Ou par le cou,
Là où rien ne les atteignait que les fusils
Ou le brave Heck.
J'étais rusé, fin et finaud,
Avec mon vieux malin camarade Pash,
Personne n'aurait pu nous payer avec de l'argent,
À quelques égards;
Ne sont-ils pas damnablement durs
Ceux qui pendent le pauvre Heck?
J'étais un chien dur et hardi,
Bien que je grisonne, je ne suis pas vieux;
Quelqu'un peut-il me dire
Ce que j'ai fait de mal?
Me jeter des pierres avant que je sois refroidi,
Cruelle action![181]
[Footnote 181: On trouvera _The Last Dying Words of Bonny
Heck_ dans le recueil de J. Ross, _The Book of Scottish
Poems_.]
Ce poème intéresse Burns parce qu'il a manifestement inspiré une de ses
premières productions, _La mort et les dernières paroles de la pauvre
Mailie, l'unique brebis favorite du poète_. Le sujet est traité d'une
manière différente, et il est, dans Burns, autrement dramatique,
autrement chargé de vie. Mais le seul rapprochement des deux titres
indique assez la filiation.
Bien que _Le brave Heck_ soit un curieux petit poème, et que les épîtres
à Ramsay soient, pour la vivacité et l'imprévu des drôleries, égales
sinon supérieures aux réponses, Gilbertfield n'est pas un grand homme.
Il est inférieur aux Semple de Beltree. Toutefois il n'en doit pas moins
être tenu en considération dans la poésie écossaise. Il a servi à
allumer la lampe d'Allan Ramsay, comme Allan Ramsay a servi à allumer
celle de Burns, selon l'expression de Walter Scott. C'est la lecture de
ce poème qui a inspiré à Ramsay le désir et l'ambition d'écrire:
Quand je commençai à apprendre des vers,
Et pus réciter vos «Rochers d'Ardry»,
Où le brave Heck courait vite et farouche,
Cela enflamma mon coeur.
Alors l'émulation m'aiguillonna
Qui depuis n'a jamais cessé.
Puissé-je être moulu d'un maillet,
Si je prise peu vos vers;
Vous n'êtes jamais rugueux, creux, ni ombrageux,
Mais jovial et aisé,
Et vous frappez, juste en plein, dans l'esprit
De Habby notre modèle[182].
[Footnote 182: _Seven Familiar Epistles which passed between
Lieut Hamilton and the Author._ Answer I, Edinburgh, July
10th 1719.]
Habby, on le reconnaît, n'est autre chose que Habby Simpson auquel Allan
Ramsay rend ainsi hommage par un éloge de côté. Ces strophes auraient
suffi pour conserver le nom de Gilbertfield dans une lumière moyenne.
Burns l'a frappé d'un rayon plus rapide et plus brillant, rien qu'en le
citant.
Mon bon sens serait dans une hotte,
Si j'osais espérer gravir,
Avec Allan ou avec Gilbertfield,
Le talus de la renommée,
Ou avec Fergusson, le pauvre commis,
Un nom immortel[183].
[Footnote 183: _Epistle to William Simpson._]
Cela suffit pour que le poète de _Bonny Heck_ garde, parmi les hommes de
sa race, une petite immortalité. C'est quelque chose de comparable à
celle qui est conférée aux hommes obscurs dont les grands peintres
représentent les traits et inscrivent le nom dans le coin d'un tableau.
Il ne faut pas cependant hésiter à dire que, si tous ces essais ne
servaient à retracer les origines d'une véritable production, digne de
figurer parmi les parures d'une nation, ils auraient été oubliés. Ce
seraient des bruits évanouis, comme tant de mots heureux, de causeries
humoristiques, de paroles brillantes, en qui a palpité, pendant un
instant, toute une âme. Les hommes dont nous venons de parler n'ont pas
été des écrivains; ils ont été, suivant une juste expression, les poètes
d'un seul poème. C'étaient des amateurs qui ont eu, un jour, la main
heureuse. Leurs productions ne suffisent pas à constituer une
littérature; ils en sont les premiers frémissements. Ils dénotent que,
sous le firmament assombri du puritanisme, dans la tourmente des
querelles théologiques et des persécutions religieuses, alors que tout
était stérile, orageux et dévasté, la sève vivait encore. Elle
n'attendait, pour se montrer, jaillir et écumer en fleurs, qu'un peu de
calme et de soleil.
* * * * *
En effet, aussitôt que la paix reparut, on vit bien que ces signes
n'étaient pas trompeurs. Dès le commencement du XVIIIe siècle, il y eut
un fort mouvement littéraire et une renaissance de poésie nationale.
Pendant le XVIIe siècle, l'énergie de la nation s'était portée toute
entière à défendre son indépendance de conscience; la force nerveuse du
pays s'était usée dans un immense effort de résistance et dans une
indomptable tension de volonté. Les persécutions endurées, les services
clandestins, les prédications sur les montagnes désertes, un
enthousiasme où toute la ferveur de la nation se consumait comme en une
flamme sombre, avaient absorbé toute la vitalité. Il y avait eu des
martyrs jusqu'au bord du XVIIIe siècle. Lorsqu'on visite le pittoresque
cimetière de Sterling, d'où la vue est si noble, on remarque, parmi
d'autres statues de martyrs, un groupe de deux femmes en marbre blanc.
Elles avaient refusé d'abjurer le convenant; l'aînée avait dix-huit ans.
On les lia à deux poteaux sur les sables où se précipite le flux rapide
de la Solway. On avait placé la plus âgée plus avant, afin que la vue de
son agonie terrifiât la plus jeune. Mais l'héroïque fille continua à
prier et à chanter des psaumes, jusqu'au moment où les vagues
étouffèrent sa voix. Cela se passait en 1685. À la chute de Jacques II,
une grande multitude alla ensevelir, avec recueillement, les têtes et
les mains des martyrs qui étaient exposées sur les portes d'Édimbourg.
Quand un peuple vit dans ces angoisses et ces colères, il n'y a point de
place en son âme pour des rêves de littérature. La Révolution de 1688
amena la fin de ces temps douloureux. Peu à peu les esprits se
détendirent, dépouillèrent leur obstination farouche, entr'ouvrirent
leur dure austérité, laissèrent s'approcher, pénétrer même des idées
ailées et gaies, avant-courrières de l'art, et premières abeilles qui
entrent bourdonner un instant dans les chambres froides encore de
l'hiver.
Un peu plus tard, l'acte d'Union mêla à ce sentiment de sécurité un élan
de patriotisme plutôt rétrospectif qu'actif, et où il entrait plus de
regret que de révolte. On sentait bien que l'union des deux royaumes
était un événement inévitable et utile. Cependant on perdait avec peine
l'indépendance nationale. Les discussions et les discours reportèrent
l'attention vers le passé du pays, vers ses titres glorieux de bravoure
et de poésie. C'est alors que commença cette étude de l'histoire
nationale, cette récolte des souvenirs qui se sont continués à travers
tout le XVIIIe siècle, et dont on peut dire que Walter Scott a été le
dernier et le plus illustre ouvrier. Ses romans ont été la synthèse
embellie de ces travaux successifs. Au sortir de la pesante littérature
théologique, les premières productions du temps sont des ouvrages
d'archéologie ou d'histoire locale: _Les Exploits guerriers de la Nation
Écossaise_, de Patrick Abercombry; les _Vies et les Caractères des plus
Éminents Écrivains de la Nation Écossaise_, du Dr George Mackenzie: le
premier en deux volumes in-folio, le second en trois du même format; les
dimensions théologiques persistaient encore. En même temps, on commença
à recueillir les chansons et les ballades populaires. Le premier des
nombreux recueils qui allaient se succéder fut publié par Watson, en
1706[184]. Le mouvement était lancé.
[Footnote 184: _Choice Collection of comic and serious Scots
Poems, both ancient and modern, by several hands_, Edinburgh
1706-09-11.]
En sorte que, vers le commencement du XVIIIe siècle, il était devenu
possible que l'Écosse eût une littérature, et qu'il y avait des motifs
pour que cette littérature, sur le terrain de la poésie tout au moins,
fût une littérature nationale.
* * * * *
Ce fut Allan Ramsay qui eut la gloire de l'inaugurer, en grande partie
par ses propres oeuvres, et aussi en récoltant les gerbes éparses et en
les rentrant dans la grange. Sa vie, bien que dépourvue de dramatique,
ne laisse pas que d'être bien intéressante[185]. Comme presque tous les
poètes écossais, il s'est formé lui-même. Il était né en 1686, dans un
petit village du comté de Lanark, au fond d'un district montagneux,
plein d'eaux courantes. C'est là, sans doute, qu'il apprit à aimer la
campagne et que le côté pastoral de son talent prit son germe[186]. De
bonne heure, il perdit son père. Peu après, sa mère se remaria; à l'âge
de quinze ans, il la perdit et se trouva tout à fait orphelin. Son
beau-père l'emmena à Édimbourg, afin qu'il y apprît le métier, alors
florissant, de perruquier. Le pauvre apprenti, désormais seul au monde,
dut se tirer de la vie du mieux qu'il le put. Il n'avait personne pour
l'aider, mais il était déterminé à faire son chemin, et doucement,
lentement mais sûrement, il ne cessa de s'élever. Par la persévérance
dans l'effort, la prudence et le sens pratique, sa vie fait un contraste
avec celle de Burns. Il apprit tranquillement son métier. Son humeur
joviale, son esprit, lui donnèrent l'entrée de ces clubs qui étaient
alors une des formes de la vie intellectuelle d'Edimburgh. C'est là
qu'il composa ses premières pièces: c'était sa contribution aux plaisirs
de la soirée. Peu à peu sa réputation se répandit. Il commença à publier
des poèmes de circonstances, sur des feuilles volantes. Les braves gens
d'Édimbourg envoyaient leurs enfants avec un penny acheter «le dernier
morceau de Ramsay[187]». Son ambition et ses efforts grandirent. En
1716, il publia sa continuation du poème de _À Christ's kirk sur le
pré_. Vers la même époque, continuant, sans jamais reculer d'un pas, sa
marche ascendante dans la vie, il abandonna son état de perruquier et
s'établit libraire, dans une petite boutique, qui avait pour enseigne
une grossière statue de Mercure[188]. Tout en menant son nouveau métier,
il continua à écrire des poésies de toute espèce: chansons, épîtres,
élégies, pastorales, et il publia ses recueils de vieilles poésies. En
1725, il donna son chef-d'oeuvre, la pastorale du _Noble Berger_[189].
Ses affaires prospérant, il alla s'établir dans une autre boutique dont
il décora la façade des bustes de Ben Jonson et de Drummond de
Hawthornden. Il y ouvrait--car il était homme d'initiative--la première
librairie circulante établie en Écosse. Il s'est représenté, lui-même,
comme:
Un petit homme qui aime ses aises,
Et n'a jamais pu souffrir longtemps les passions
Qui se proposaient de lui jouer de mauvais tours[190].
[Footnote 185: Voir l'article sur Ramsay dans _the
Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_, et surtout la
vie qui se trouve en tête de l'édition de ses oeuvres de 1800
et qui est de Chalmers, l'auteur de _Caledonia_. Cette
biographie est, selon l'expression de J. Ross, «la base de
toutes celles qui l'ont suivie».]
[Footnote 186: Voir, dans l'édition de Ramsay d'Alex.
Gardner, _Remarks on the Genius and Writings of Allan
Ramsay_, p. XLIII.--Hill Burton. _History of Scotland_, tom
VIII, p. 546.]
[Footnote 187: Notice dans le _Biographical Dictionary of
Eminent Scotsmen_.]
[Footnote 188: Voir dans les _Reminiscences of old Edinburgh_
de Daniel Wilson, le chapitre VII du tom I: _at the sign of
the Mercury._]
[Footnote 189: «Il emprunta probablement ce titre au _Gentle
Shepherd_ de la XIIe Églogue du _Shepherd's Calendar_ de
Spenser» (_Ramsay's Life_, p. XXVII).]
[Footnote 190: _The Life of Ramsay_, p. XXXIX.]
Sa gaîté, son enjouement, sa facilité de moeurs et l'honnêteté souriante
de sa vie firent de lui un des premiers qui luttèrent contre l'esprit
morose et sombre du temps. Non seulement il le fit dans sa poésie, mais
son activité d'homme d'affaires le poussa dans toutes les entreprises
qui pouvaient contribuer à égayer et à éclairer l'esprit de ses
concitoyens. Il osa encourager les représentations théâtrales, alors
frappées de réprobation. Il alla jusqu'à faire construire, à ses frais,
en 1736, une salle de spectacles, qui fut presque aussitôt fermée par
les magistrats de la cité. Il y perdit beaucoup d'argent. Ce fut sa
seule entreprise malheureuse. Il avait peu à peu conquis la richesse,
la réputation, d'honorables amitiés. Il se fit bâtir, à l'ombre du
château d'Édimbourg, une petite maison, avec une des plus belles vues
qu'il y ait en Europe. Il y passa les dernières années d'une vie
paisible, laborieuse, et qui n'avait jamais dévié de la ligne droite
vers un but utile. Il y mourut en 1757 dans sa soixante-treizième année.
Le grand service que Ramsay a rendu à la littérature de son pays est
d'avoir été véritablement un poète écossais pour les sujets et le
langage. «Un écossais de ce temps, dit lord Woodhouselee, parlait
écossais et écrivait anglais. Ramsay eut le mérite de transporter le
langage oral dans le style écrit[191].» Cette remarque n'est qu'à moitié
vraie, car tous les poèmes que nous venons de parcourir sont écrits en
langue vulgaire. Ce qui est vrai, c'est que, là où il n'y avait eu que
des tentatives, Ramsay a laissé un monument. Son mérite est d'avoir fait
le même travail, avec une étendue et un talent qui ont assuré à ses
oeuvres une place dans l'histoire de la poésie, et donné, au dialecte
dans lequel elles sont écrites, la dignité d'un langage littéraire. Ses
prédécesseurs n'avaient été que des amateurs; il a été un véritable
homme de lettres; il en a eu la continuité d'ambition, l'application
dans l'effort, la vue claire du but. Il est en cela beaucoup plus
littérateur que Fergusson et Burns, qui sont venus après lui. Son oeuvre
est plus consciente et plus voulue que la leur; elle est aussi moins
personnelle et moins éloquente. Il a montré qu'on pouvait être un
véritable écrivain en écossais, et que la langue de tout le monde,
appliquée jusque-là à des boutades et à des caricatures, pouvait être
employée pour des fins plus élevées. Son exemple a éveillé de jeunes
ambitions. Et il ne faut pas oublier qu'il a donné à la littérature
éparse qui l'avait devancé, de la cohésion et un point d'appui. Comme il
arrive qu'un peintre supérieur communique de la valeur à ceux qui l'ont
préparé, parce qu'il prête un sens et une direction à leurs
tâtonnements, et fournit le point de vue qui les coordonne, en même
temps que l'intérêt qu'il y a à les coordonner, Ramsay, en tirant des
ébauches de ceux d'avant lui les éléments d'une oeuvre, leur a rendu en
importance ce qu'ils lui avaient fourni d'aide, et en les rattachant à
lui, les a relevés.
[Footnote 191: _Remarks on the Writings of Allan Ramsay_, p.
XLVI, dans l'édition d'Alex. Gardner.]
Il a complété ce service de vivifier la littérature nationale en
attirant l'attention sur les fragments d'anciennes poésies, chansons ou
ballades, qui flottaient au hasard des récitations par tout le pays, ou
dormaient dans des manuscrits. Il publia en 1724 le premier volume du
_Tea-Table Miscellany_, un recueil de chansons anglaises et écossaises
qu'il dédiait:
À toutes les aimables filles de la Grande-Bretagne,
Depuis les ladies Charlotte, Anne et Jeanne,
Jusqu'aux jolies et joyeuses Bess,
Qui dansent, nu pieds, sur l'herbe.
Vers la fin de la même année, il publia un second recueil, plus
spécialement national _l'Evergreen, collection de Poèmes Écossais écrits
par les Ingénieux avant 1600_. Ce sont les deux premiers ouvrages
marquants dans un genre de recherche qui devait se continuer pendant un
siècle, et compter parmi ses ouvriers Burns et Walter Scott. Il ne
laisse pas d'être à l'honneur de Ramsay que sa publication précéda de
près d'un demi-siècle la fameuse collection de l'évêque Percy. Ce n'est
pas que Ramsay ait été le premier, puisque le recueil de Watson avait
été publié en 1706, et que l'un de ses plus heureux effets avait été
précisément d'éveiller le talent littéraire de Ramsay lui-même. C'est
là, en effet, que se trouvait l'_Élégie du Brave Heck_. Il n'a eu, en
rien, le mérite de l'initiative, mais celui d'une volonté et d'une suite
plus grandes dans les entreprises. Il est encore vrai qu'il n'a pas
accompli sa tâche dans l'esprit de sincérité, d'exactitude et de respect
qu'y apporterait un éditeur de nos jours. Il faut l'avouer: il s'est
permis des changements, des intercalations, des enjolivements; il a
orné, pomponné, attifé, rajeuni ces vieilles chansons, rudes et frustes.
Il n'a pas su oublier assez qu'il était perruquier. Il a fait leur
toilette, il les a accommodées au goût du jour, mettant çà et là un rien
de fard et une vapeur de poudre. Il est probable toutefois qu'il l'a
fait avec plus de mesure qu'aucun de ses contemporains, et il est juste
de lui en savoir gré. C'était un homme de bon sens et qui tenait à
réussir. Il n'a commis que le nécessaire; peut-être n'eût-il pas attiré
les regards autrement. En dépit de tout cela, il n'en demeure pas moins
certain qu'il a, de ce côté encore, marqué une époque et un point de
départ dans l'histoire littéraire de l'Écosse. Les titres ne lui
manquent pas à avoir sa statue dans cette rangée d'hommes célèbres qui
est la parure d'Édimbourg. De l'endroit où elle est située, dans le
bruit de la foule, en face de la maison qu'il s'était construite, on
aperçoit la colline solitaire plus hautaine et d'un plus grand caractère
où se dresse le monument de Burns. Le rapprochement et la distance sont
ainsi marqués.
Les traits caractéristiques du génie de Ramsay sont le naturel, la
grâce, et l'aisance. Il a donné de jolis tableaux, d'une observation
facile et un peu superficielle, d'un coloris léger et clair. L'ensemble
de son oeuvre a quelque chose d'aimable, de riant. Ni la passion
douloureuse, ni le drame intime n'y apparaissent; on n'y voit jamais les
lueurs sombres ni les éclairs tragiques de Burns, ni la teinte
mélancolique de Fergusson. Tout y respire l'optimisme d'un homme qui est
satisfait de la vie, parce qu'elle lui a donné ce qu'il souhaitait, et
aussi parce qu'il n'a point souhaité plus qu'elle ne peut donner. On y
rencontre partout le contentement. Aussi Ramsay jette-t-il sur les
hommes un regard qui n'eut jamais ni profondeur ni amertume, et quand
Hogarth lui dédia ses illustrations de l'Hudibras, il les offrait à un
talent bien différent du sien. Son burin âpre, misanthropique,
pénétrant, et qui semblait féroce, fait en un mot pour illustrer les
pages terribles de Swift, aurait intimidé, effrayé l'oeuvre agréable et
mince du poète écossais. La représentation de la vie dans Ramsay
s'exerce avec une sorte de jovialité bienveillante. «Allan's glee, la
gaîté d'Allan» a dit Burns, en le caractérisant d'un mot[192]. Mais
cette gaîté n'atteint jamais à la forte hilarité de Burns lui-même.
C'est la bonhomie d'un homme modéré et heureux.
[Footnote 192: _First Epistle to Lapraik._]
Les deux oeuvres principales de Allan Ramsay et celles qui nous
intéressent le plus dans cette étude sont sa continuation de _à Christ's
Kirk sur le pré_, et son _Noble Berger_.
Par le premier de ces poèmes, Ramsay se rattache franchement au
véritable créateur du genre de poésie populaire que nous suivons, à
l'auteur de _à la Fête de Peebles_ et de _à Christ's Kirk sur le pré_,
Jacques I. Il eût été difficile de mieux reconnaître cette descendance.
Il a repris le poème de _à Christ's Kirk_, à l'endroit où il
s'interrompt, et il l'a continué. C'était, on l'a vu, une bagarre de
village, un tohu-bohu de coups et bosses, une ripopée d'hommes,
d'enfants et de femmes, meurtris, ensanglantés et beuglants. Ramsay
trouva cruel de les laisser plus longtemps dans cet état-là. Il ajouta
au vieux poème deux chants nouveaux, qui tirent tout le monde de ce
mauvais pas et continuent la fête. Vers la fin de la querelle, une
commère résolue se jette parmi les combattants avec un grand couteau à
choux et les menace de les éventrer s'ils ne cessent pas. On s'arrête,
on s'écoute, on s'entend, les uns rarrangent leur tignasse, les autres
se bandent le front ou l'oeil, la paix est faite. On appelle les
musiciens et les danses recommencent; on saute, on boit à plein gosier,
on mange à pleines tripes, on s'esclaffe. Vers le soir, on mène la
mariée à sa chambre et on jette, selon l'usage, le bas de sa jambe
gauche parmi les assistants. Celui où celle qui le reçoit se mariera
bientôt. Après quoi tout le monde continue à boire.
Le savetier, le meunier, le forgeron et Dick,
Lawrie et le brave Hutchon,
Gaillards qui n'observaient pas strictement
Les heures, bien qu'ils fussent vieux,
Et n'avaient jamais pu se guérir de ce défaut;
Là où on vendait de la bonne ale,
Ils en buvaient toute la nuit, dût le démon
Conseiller à leurs femmes de les chamailler
Pour les punir le lendemain[193].
[Footnote 193: _Christ's Kirk on the Green_, Canto II.]